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I.A VIE DANS L’OBSCURITÉ

des cavernes, jusque dans les galeries où l’obscurité est absolue.

Les plantes supérieures ou plantes vasculaires ne sauraient vivre dans l’obscurité absolue, mais plusieurs espèces croissent cependant dans une obscurité presque complète. Dans ce milieu où pénètrent à peine quelques radiations réfléchies cent fois par les parois rocheuses, où l’air est presque saturé d’humidité, ces plantes se déforment et leur structure interne se modifie; la chlorophylle ou substance verte des feuilles n’est plus distribuée de même, et, en certains cas, la nature chimique de cette substance verte paraît modifiée. Toutefois, ces plantes ne fleurissent plus, et, s’il s’agit de Fougères, telles que les Scolopendres, par exemple, -elles arrivent à ne plus produire de spores. Toute reproduction est arrêtée, et ce ne sont en somme que les graines, les germes ou les rejets provenant de l’extérieur qui viennent entretenir cette végétation adaptée à une ombre très intense.

La Flore des Mousses, végétaux qui, pour la plupart, aiment particulièrement l’humidité, est beaucoup plus riche dans les gouffres et les « avens » (grandes fentes verticales et profondes). Maheu en a fait une étude très détaillée; il a suivi de près toutes leurs déformations.

On voit que plus on s’éloigne de la lumière, moins souvent se forment les organes de la reproduction; et dans l’obscurité presque complète, là où Ton trouve encore les Mousses et leurs cousines les Hépatiques, les œufs de ces végétaux ne se forment plus; dès lors, plus de fructification. Ces plantes ne produisent plus que des « propagules », sortes de bourgeons naturels, ou encore de ces pseudospores que j’ai décrites pour la première fois sur

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les filaments verts qui constituent le début du développement des Mousses.

Enfin, dans l’obscurité absolue, plus de Mousses ni d’Hépatiques. Les Lichens aussi ont disparu.

Quant aux Algues, on n’en rencontre pas de très nombreuses espèces dans les cavernes ou les gouffres.

A ce propos cependant, une remarque curieuse. Les Algues inférieures appelées Nostocs, ces masses gélatineuses et vertes que l’on voit apparaître souvent en grand nombre, après la pluie, dans les allées des jardins, peuvent se trouver dans les galeries où l’obscurité est absolue. On savait déjà que ces végétaux peuvent former de la chlorophylle dans l’obscurité; mais il est intéressant de constater dans la nuit complète des cavernes, là où les Nostocs sont installés depuis un temps assez long, qu’ils continuent à former cette chlorophylle, laquelle, selon toute apparence, ne peut leur servir à rien, puisque l’assimilation chlorophyllienne ne se produit qu’à la lumière.

Ces quelques rares Algues constituent, avec de nombreuses espèces de Champignons, la Flore des galeries et des cavernes où l’obscurité est absolue. Mais la même remarque peut être faite pour les végétaux ainsi que pour les animaux : si ces galeries à nuit constante ne communiquent pas avec l’extérieur, on n’y trouve pas plus trace d’organisme végétal que d’organisme animal. Sans les apports venant du dehors, il n’y a pas de vie cavernicole, même végétale.

D’ailleurs, l’étude très minutieuse que Maheu a faite relativement aux nombreuses espèces de Champignons cavernicoles, fait voir qu’ils ne peuvent se propager indéfiniment dans l’obscurité

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complète. Les organes de reproduction s’atrophient chez ces êtres sans chlorophylle comme ils s’atrophient chez les végétaux verts, Fougères et Mousses. Malgré cela, les Champignons peuvent envahir tous les endroits obscurs et s’y propager par multiplication pendant un temps plus ou moins long. On peut citer des Polypores (fîg. 228) qui ne

Fig. 228.

— Polijporus sul/ureus développé à la lumière.

Fig. 229. — Polyporus sulfureus développé dans l'obscurité des cavernes (d’après Maheu).

produisent plus dans l’obscurité complète que des arborescences aplaties et irrégulières (fîg. 229).

On sait qu’au, fond des mers les plus profondes, on a découvert des animaux qui, par des organes particuliers, produisent une lumière intense. Dès lors, l’obscurité n’est plus qu’intermittente, et les conditions de la vie comprennent les radiations lumineuses émises par ces lanternes ou ces phares naturels sous-marins.

Aucun éclairage de ce genre n’a été observé chez

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les animaux cavernicoles ; mais, phénomène plus inattendu, des êtres végétaux peuvent y produire de la lumière.

Dans une lumière extrêmement atténuée, imperceptible pour nos yeux, certaines Mousses, comme le Schistotega osmundacea , deviennent phosphorescentes dans les cavernes. Dans les excavations souterraines des environs de Clermont, aux grottes de Saint-Mamet près de Luchon, dans les Colli Berici en Italie, il n’est pas rare de voir les parois des galeries illuminées par une belle lueur uniforme d’un vert émeraude ; cette lueur est due à la phosphorescence des filaments chlorophylliens du Schistotega.

D’autres cavernes ou galeries sont aussi éclairées naturellement par des végétaux vivants. Cette fois, ce ne sont pas les Mousses, mais les Champignons qui sont phosphorescents.

Ce sont des filaments, appartenant à des espèces diverses et connus sous le nom général de « rhizomorphes », disposés en forme de choux-fleurs étranges ou de fantastiques perruques. Tulasne avait déjà signalé ce singulier phénomène en visitant les galeries des mines de charbon de terre à Dresde. Gillot et Maheu l’ont observé dans dans toute sa splendeur, au milieu des mines d’Autun.

Brefeld a réussi à cultiver certains de ces rhizomorphes dans du jus de pruneau. Cela permet de produire, dans un cours de botanique, un elîet inattendu. Des armoires étant remplies de bocaux contenant des cultures de rhizomorphes sur jus de pruneau, et la leçon se faisant le soir, on éteint subitement toutes les lumières et on ouvre les armoires. La salle se trouve alors singu-

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fièrement illuminée par l’ensemble des bocaux phosphorescents.

Parmi les organismes inférieurs qui habitent les cavernes, il nous reste à parler des microbes. C’est le Dr Raymond qui, en 1897, a fait voir le premier que des Bactéries pathogènes peuvent se développer et se reproduire dans l’obscurité absolue des eaux souterraines.

Depuis cette découverte, les observations se sont multipliées.

Les eaux souterraines, lorsqu’elles débouchent au dehors pour constituer une source, ne donnentelles donc aucune sécurité au point de vue hygiénique, même si leur origine superficielle est très éloignée ?

A cet égard, il n’y a rien d’absolu, et la production des sources de ce genre doit être étudiée minutieusement. Le plus souvent, la pureté de l’eau au point de vue des germes dépend, en ce cas, de la nature des couches de terrains qu’elle traverse.

En certaines circonstances, les eaux souterraines peuvent être contaminées parce que des eaux de surface s’écoulent dans les fissures profondes sans être filtrées par une couche suffisamment épaisse de terrain. De plus, en certaines régions, les habitants n’hésitent pas à jeter des débris d’animaux, de fumier ou matières organiques en décomposition, dans ces « avens » ou fissures verticales ; et si les fissures, comme cela arrive fréquemment, sont directement au-dessus d’une rivière souterraine, cette rivière se charge de microbes dangereux; lorsque l’eau débouche ensuite au flanc d’une pente pour former une source, celleci, employée pour l’alimentation, peut provoquer

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des épidémies; c’est ce qu’a fait remarquer, en plusieurs localités, Martel, l’explorateur bien connu des abîmes souterrains.

Cette contamination peut encore se produire dans une rivière souterraine qui traverse une couche de terrains solubles, comme le gypse ou pierre à plâtre. C’est ce qui se réalise aux environs de Bologne: la rivière souterraine, infectée par les dépotoirs que constituent les « avens », traverse, il est vrai, une grande épaisseur de gypse; mais elle s’y crée un chemin sans aucun filtrage, et forme, en émergeant, la source de Zéna qui, malheureusement, est employée à l’alimentation, et produit souvent d’importantes épidémies.

Au contraire, la rivière souterraine vient-elle à traverser des terrains perméables, mais non solubles, ceux-ci constituent un excellent filtre comparable à un filtre Chamberland. C’est ce qu’on a pu constater maintes fois, par exemple à la perte de la Cèze (Gard). La rivière devient souterraine pendant deux kilomètres; l’analyse microbienne des eaux de la Cèze, avant et après la perte, fait voir que l'eau a été filtrée admirablement; les terrains traversés ont retenu les microbes.

Les expériences faites par Maheu, au sujet des végétaux cavernicoles, ont donné des résultats comparables à celles de Packard sur les animaux des cavernes. Au point de vue des végétaux, les faits sont encore plus nets, s’il est possible. On peut très rapidement rendre cavernicoles les végétaux lucicoles et inversement.

Des graines récoltées à la dernière limite où elles peuvent se produire dans les gouffres, recueillies sur des individus déformés par l’ombre et l’humi-

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dité, ont été mises à germer en pleine lumière, clans les conditions ordinaires. Les plantes issues de ces graines ont pris immédiatement, dès leurs premières feuilles et sans aucune transition, l’aspect de la forme normale.

Il en est de même pour les Fougères, les Mousses, les Champignons.

Il n’y a donc aucune adaptation essentielle, ni création de vraies races pouvant se reproduire, dans les végétaux de la flore souterraine.

Toutes ces plantes, y compris les plus simples comme organisation, proviennent de l’extérieur, de la végétation qui s’épanouit à la lumière du soleil.

Les Chauves-Souris, les bois d’étayage, les ouvriers ou les visiteurs, parfois les eaux venues du dehors, sont les pourvoyeurs des germes végétaux qui sont susceptibles de se développer à l’obscurité incomplète ou totale. Toute la végétation cavernicole est sous une étroite dépendance de la végétation extérieure.

Et maintenant, que conclure de tous ces faits, au point de vue de la vie dans l’obscurité?

Cette vie existe-t-elle dans les profondeurs les plus grandes des mers ? Peut-être, et encore faut-il tenir compte, comme je l'ai dit plus haut, des appareils lumineux de certains animaux qui habitent ces abîmes sous-marins ; et aussi est-on bien obligé d’admettre que la nourriture de cette population lui arrive des parties superficielles, là où la lumière solaire exerce son influence.

En tout cas, la vie indéfinie dans l’obscurité des cavernes est impossible. Les animaux et même les champignons ne peuvent s’y reproduire indéfiniment. La vie y est entretenue continuellement par

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une communication incessante avec le monde organisé superficiel, avec les animaux et les végétaux qui se développent en pleine lumière. Nous avons vu que, dans les grottes où pareille communication n’existe pas, on ne saurait trouver aucune trace d’être vivant, pas même de la Bactérie la plus infime.

Et l’homme ? Peut-il vivre toujours dans l’obscurité ?

Dans un vieux traité de chimie industrielle que j’avais entre les mains quand j’étais au lycée, j’avais été frappé de cette phrase à propos des mines de sel de Wieliczka en Galicie : « En ces galeries profondes, les mineurs habitent en famille, sans remonter à la surface du sol. Beaucoup d’entre eux y sont nés et espèrent y finir leurs jours. »

Je doute de l’exactitude de cette dernière phrase, et, quand j’ai visité les profondes galeries des mines de sel, je n’ai trouvé aucun mineur qui ait consenti à me dire qu’il espérait y finir ses jours.

LA GÉNÉRATION SPONTANÉE

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