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Les hétérogénistes : Needham, Buffon, Trécul, Hæckel

Lorsqu’on a posé la question de la génération spontanée, on s’est demandé si la substance vivante peut s’organiser par elle-même, s’il peut naître des êtres qui n’ont jamais eu de parents.

On sait que ce problème a reçu une solution négative, à la suite des belles expériences de Pasteur qui ont établi le principe suivant : Tout être vivant , quelque simple qu’il soit , provient d'un être vivant qui a existé avant lui.

Mais alors, la question étant résolue par le triomphe de Pasteur contre Pouchet et ses nombreux adversaires, il ne saurait plus être question à aucun titre de génération spontanée? Non, au point de vue des démonstrations expérimentales directes et précises, et, dans les limites posées par Pasteur à ses contradicteurs. Mais, malgré ces preuves indéniables, la possibilité de la génération spontanée a été admise de nouveau. Des naturalistes éminents, faisant revivre un problème qui semblait résolu

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définitivement, l’ont repris comme base de leurs édifices théoriques ; des découvertes récentes, des expériences faites dans un tout autre ordre d’idées, servent à appuyer ces vues nouvelles.

Avant d’examiner les faits et les hypothèses qui ont permis de faire renaître cette question capitale, il faut s’entendre, d’une manière absolument nette, sur la génération spontanée — ou plutôt sur les générations spontanées.

Tant de confusions se sont produites dans le déchaînement passionné qui a heurté les savants les uns contre les autres, à ce sujet, pendant près d’un siècle et demi, qu’il faut essayer de jeter un peu de clarté sur le fond même du sujet.

Depuis la première expérience faite par Needham en 1747 jusqu’aux dernières recherches de Pasteur en 1877, on s’est toujours demandé si des substances organiques putréfiables ou fermentescibles, provenant en réalité d’êtres vivants préexistants, mais préalablement tués, pouvaient ensuite, par ellesmêmes, donner naissance à des êtres vivants microscopiques. Et c’est à cette question que l’expérience a répondu négativement.

Mais il en est une autre, bien plus grave encore, et sur laquelle aucune expérience n’a été faite pendant cette lutte légendaire. Des substances qui non seulement ne sont pas vivantes, mais qui ne proviennent pas directement d’êtres vivants, ou qui ne leur ont jamais appartenu : le carbone, l’oxygène, l’hydrogène, l’azote, le soufre, le phosphore, etc., peuvent-elles se combiner entre elles spontanément pour fabriquer de la substance vivante? Voilà une génération spontanée, bien autrement importante que la précédente, car, résolue positivement, elle

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permet d’expliquer la formation des animaux et des végétaux sur la Terre, et même, si les conditions de cette hypothèse peuvent être réalisées par l’homme, elle laisse entrevoir la possibilité de créer de toutes pièces la substance vivante !

Pasteur trouvait cette question tellement absurde qu’il ne la posait même pas.

Ilæckel la trouvait tellement naturelle qu’il la posait immédiatement après les résultats acquis par Pasteur.

Telle est la première partie du problème qui vient d’être énoncé à nouveau. Pour mieux saisir la seconde partie de ce problème, il faut revenir sur quelques points de l’histoire de la génération spontanée. On a classé parmi les partisans absolus de cette doctrine deux naturalistes, sur lesquels il faut s’arrêter un instant : BufTon contradicteur de Spallanzani au xvne siècle; Trécul, l’un des adversaires les plus acharnés de Pasteur.

BufTon, le personnage est connu ; inutile d’insister. On a dit qu’il écrivait avec des manchettes de dentelles. C’est un symbole. La présence de ces manchettes signifie qu’il ne se servait pas de ses mains pour faire des expériences. Mais BufTon était un observateur remarquable et un esprit supérieur.

Pour discuter sa manière de voir au sujet de la question qui nous occupe, il est nécessaire de rappeler les lignes suivantes de BufTon incriminées par Pasteur :

« Les molécules des corps sont arrangées comme dans un moule. Autant d’êtres, autant de moules différents, et, lorsque la mort fait cesser le jeu de l’organisation, c’est-à-dire la puissance de ce moule, la décomposition du corps suit, et les molécules organiques, qui toutes survivent, se retrouvant en

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liberté dans la dissolution et la putréfaction des corps, passent dans d’autres corps aussitôt qu’elles sont pompées par la puissance de quelque autre moule; seulement il arrive une infinité de générations spontanées dans cet intermède où la puissance du moule est sans action... »

Ces phrases de Butïon ont été considérées par Pasteur comme une déclaration de principe complète en faveur de la génération spontanée.

Il est vrai que, dans la citation précédente, Buffon emploie l’expression de génération spontanée, mais il faut bien remarquer qu’il parle de molécules organiques vivantes; ce n’est donc pas là une véritable génération spontanée qui fait sortir le vivant du non-vivant ! Bulfon parle de molécules; il ne veut pas dire parla qu’elles sont insécables ou inorganisées.

En somme, Buffon admettait que d’un cadavre en décomposition pouvaient se détacher des particules vivantes extrêmement petites , lesquelles étaient capables de s’agglomérer, de s’agencer entre elles pour former les cellules initiales de nouveaux êtres ; mais il ne supposait pas que ces molécules organiques se produisissent spontanément aux dépens de la substance inerte. Nous allons voir que, par une autre voie, c’est à la même conclusion qu’aboutissait T récul, à la fin du xixe siècle.

Trécul, quia fait des recherches très remarquable d’anatomie végétale, était un singulier type de savant. Il logeait, comme un étudiant, dans une chambre d’un hôtel de la rue Linné, et n’avait d’autres ressources pécuniaires que l’infime allocation que reçoivent les membres de l’Institut. Ayant travaillé seul pendant toute sa vie et se mé-

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fiant de plusieurs de ses confrères, il avait acquis des manies particulièrement bizarres ; c’est ainsi, par exemple, qu’il écrivait à l’abri d’une sorte d’abatjour, afin qu’on ne pût lire par-dessus son épaule — ou encore qu’il avait fait disposer des barres en travers de sa cheminée, de peur que ses ennemis scientifiques ne pénétrassent, par cette voie, dans son sanctuaire. Trécul possédait des souris apprivoisées auxquelles, sauf une, il avait donné les noms de ses adversaires en botanique ; on prétend même qu’avant de choisir un sujet pour un nouveau travail d’anatomie, il étalait un certain nombre de plantes sur le sol, et prenait comme exemple d’étude la plante désignée par sa souris préférée.

Trécul, comme d’ailleurs un certain nombre de naturalistes de son époque, n’admettait pas qu’on pût trouver quoi que ce fût en sciences naturelles au moyen d’une expérience. Il soutenait que les êtres vivants ne doivent être étudiés qu’en pleine nature, lorsqu’ils exercent une action réciproque les uns sur les autres, et toute opération «in vitro» était pour lui nulle et non avenue. 11 prétendait n’avoir pas besoin du laboratoire de Pasteur ni des appareils compliqués qui s’y trouvaient, pour faire des découvertes importantes, et même plus importantes que celles de Pasteur. Si, par exemple, il voulait étudier chez lui des Champignons inférieurs, le lavabo de sa toilette lui suffisait. C’est cependant ce savant étrange qui fut un des adversaires les plus redoutables de Pasteur, et qui fît retentir de ses virulentes apostrophes la salle des séances de l’Académie des Sciences, pendant de nombreuses années.

Trécul était partisan d’un polymorphisme absolu chez les êtres d’une organisation inférieure. Il

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admettait que, suivant les conditions extérieures du milieu, chaque espèce pouvait donner naissance à telle ou telle autre espèce. Il avait étudié en particulier une bactérie très remarquable, un de ces êtres qu’on appelle vulgairement des microbes, et qu’il a nommé Amylobcicter , parce que, comme nous l’avons vu, cet organisme contient de L’amidon dans sa membrane.

Trécul soutenait que les bâtonnets extrêmement petits de Y Amylobacter étaient formés par la substance vivante des cellules composant les plantes attaquées par cette bactérie. C’était la matérialisation de la théorie de Bulfon.

En fait, Trécul se trompait; d’une part, des expériences précises ont démontré que Y Amylobacter ne peut se développer que par ses propres germes ; d’autre part, on a découvert la formation et la germination des spores de cet organisme.

Et cependant, cette manière de concevoir la substance vivante comme formée d'une agrégation de corpuscules vivants, est reprise aujourd’hui, sauf que les corpuscules qu’on envisage sont beaucoup plus petits encore que les très petites bactéries observées par Trécul.

Telle est donc la seconde partie du problème actuellement posé. La substance vivante peut-elle être considérée comme étant constituée par des molécules organiques ayant une vie propre, pouvant se reproduire par elles-mêmes en se divisant, et dont les divers arrangements fourniraient des constellations variées qui ne seraient autre chose que les cellules des êtres vivants?

Enfin, si on réunit les deux parties de l’énoncé, on peut formuler le problème de cette façon: A-t-il

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été possible à un certain moment de l’histoire de la Terre, et est-il possible encore aujourd’hui de fabriquer, au moyen des éléments minéraux inertes, cette poussière organique vivante, dont les agglomérations diverses forment tous les êtres, animaux ou végétaux?

Comme je l’ai dit plus haut, c’est Hæckel qui, le premier, a posé nettement la question suivante : « Est-il possible qu’un organisme naisse spontanément d’une matière n’ayant pas préalablement vécu, d’une matière strictement inorganique? » Et le naturaliste allemand répond d’une manière positive. Il s’appuie sur deux ordres de faits : 1° sur la synthèse chimique des corps dits organiques au moyen des corps dits minéraux; 2° sur l’existence des monères , les êtres les plus simples que Ton connaisse, informes gouttelettes de substance vivante sans noyau et sans membrane.

Je n’insisterai pas sur le premier argument. Il y a déjà longtemps que la barrière factice qu’on avait établie entre la chimie minérale et la chimie organique a disparu. Depuis la synthèse de l’urée faite par Wœhleren 1828, il ne saurait plus être question de cette distinction artificielle. Mais qui dit substance organique ne dit pas substance organisée, substance vivante.

Quant au second argument, l’existence des monères de Hæckel, il a bien perdu de sa valeur depuis que les recherches histologiques se sont perfectionnées, depuis qu’on a pu examiner au microscope, avec une technique appropriée, ces curieux êtres mouocellulaires. On sait que Hæckel avait réuni tous ces organismes sous le nom de Protistes et en

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avait fait un Règne de la nature. Pour lui, tous les êtres vivants sont répartis en ces trois règnes : le Règne animal, le Règne végétal et le Règne des Protistes. Aujourd’hui, on a découvert un noyau et une structure très compliquée chez la plupart de ces Protistes. De plus, chaque espèce de monère se rattache à un groupe d’êtres plus élevés en organisation, et souvent par les liens les plus étroits. Les unes sont des Foraminifères, les autres des Protéomyxés, des Myxomycètes, des lléliozoaires, etc.

Autrement dit, le Règne des Protistes s’est évanoui, et le nombre des êtres monocellulaires sans substance nucléaire, sans complication dans leur structure intime, devient si restreint qu’on peut se demander avec raison s’il en existe réellement un seul.

Quoi qu’il en soit, Hæckel développe avec ardeur la nécessité de la génération spontanée absolue, au moins à une certaine époque de l’évolution du globe, alors que l’eau venait de se former à sa surface, et il trouve même vraisemblable que cette création d’êtres vivants, de monères, puisse se produire tous les jours. Malheureusement, il n’en donne aucune preuve, et ses raisonnements reposent uniquement sur les deux arguments que je viens de rappeler, l’un et l’autre absolument insuffisants pour étayer en quoi que ce soit la théorie proposée.

Pour préciser cette hypothèse, il vaut mieux citer un élève et un admirateur de Pasteur, qui professe sous une autre forme les idées de Hæckel. Voici comment s’exprime Le Dantec :

• « 11 n’y avait pas d’eau sur la terre, il y en a,

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donc l’eau a apparu; il n’y avait pas de substances plastiques, il y en a, donc la vie élémentaire a apparu...

« Nous ne nous étonnons pas de l’apparition de l’eau, parce que nous savons reproduire dans les laboratoires la synthèse de l’eau. Mais nous ne savons pas encore reproduire la synthèse des substances plastiques, dont nous ne connaissons pas même aujourd’hui la composition chimique... Autrement dit, dans l’état actuel des choses, nous assistons tous les jours à la vie élémentaire manifestée, mais pas à l’apparition de la vie élémentaire. »

L’auteur suppose alors, comme Hæckel, qu’à un certain moment la vie est apparue sous la forme des êtres vivants les plus simples qu’on puisse concevoir, qui sont les monères, simples cellules sans noyau, minuscules parcelles de matière vivante.

Le Dantec dit plus loin : « Somme toute, nous sommes sûrs que la vie élémentaire a apparu. » Et par les phrases qui suivent, on comprend qu’il veut dire «a apparu sur la Terre ». Je ne vois pas du tout pourquoi nous en sommes sûrs. L’élan de Hæckel ou le raisonnement par l’absurde de Le Dantec ne sont persuasifs ni l'un ni l’autre. Et pourquoi, d’ailleurs, faut-il que les êtres vivants aient leur origine sur le globe terrestre? C’est voir les choses d’un point de vue bien restreint, et le panspermisme interastral de William Thomson est autrement satisfaisant pour l’esprit.

Un transport continuel a lieu d’une planète à l’autre par les météorites, qui peuvent contenir des germes, car les météorites ne sont stérilisées qu’à la surface par leur passage à travers l’atmosphère.

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N’est-il pas raisonnable d’admettre qu’arrivée à un certain stade de développement, alors que refroidie à la surface et ayant développé de l’eau et une atmosphère, la Terre, comme tout autre astre, est devenue propice au développement des germes ? Alors, la planète peut commencer à se recouvrir de cette sorte de « moisissure » qui est formée par l’ensemble des êtres vivants. Et cet ensemencement interastral continue, donnant toujours de nouveaux points de départ à la formation des organismes, qui proviennent alors toujours d’organismes préexistants.

On a dit : « Ce n’est que reculer le problème de l’origine des êtres vivants. » Certes, c’est le reculer, comme on peut reculer le problème de l’origine de la matière ou de l’origine de l’espèce ! L’éternité de la substance vivante est tout aussi admissible.

La preuve du fait de ce panspermisme interastral n’est d’ailleurs pas impossible; on pourrait examiner l’intérieur des météorites lorsqu’elles viennent de tomber sur notre globe, surtout de celles qui renferment du carbone. Et si cette supposition plausible était prouvée, la question de la génération spontanée n’aurait plus qu’un intérêt très secondaire.

Toutefois ces germes ne sauraient être que microscopiques, et Empédocle est le seul savant qui relate qu’un lion soit un jour tombé du ciel dans le Péloponèse.

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