L'ARBRE A LA VACHE
moins de deux heures, les bidons étaient remplis. On reprit donc le chemin du campement.
Le lieu de ce campement n’était pas éloigné de la ferme de Barbuta, où Alexandre de Humboldt avait vu les nègres de la plantation recueillir du lait végétal pour y tremper leur galette de maïs, et le majordome affirmait que les esclaves engraissaient par ce régime. M. Boussingault rappela ces faits à l’Académie des sciences en 1878, parce que dans les objets intéressan(s envoyés par le Vénézuéla à l'Exposition universeile il trouva plusieurs flacons de lait végétal qu'on s’empressa de mettre à sa disposition, et dont il fit l'analyse.
Voici maintenant ce qu’en dit M. Paul Marcoy, qui eut plusieurs fois l’occasion de le rencontrer dans son merveilleux voyage à travers l'Amérique du Sud : « Un désir subit me vint d’entailler le tronc d’un Sandi et de faire couler sa sève. J’allai prendre dans la pirogue une hache et une calebasse, et, choisissant le plus robuste des lactifères, je brandis mon arme et lui en assenai un coup terrible. L'arbre, frappé au cœur, gémit comme celui de la forêt du Tasse; la sève apparut aux lèvres de sa blessure, en tomba d’abord goutte à goutte, puis, coulant sans interruplion, s’épancha jusqu’à terre, où sa blancheur contrasta vivement avec le rouge brun du sol et le vert velouté des mousses. Un instant je m’amusai de cette opposition de teintes; puis j’appliquai ma calebasse au bord de la plaie du Sandi, et, recueillant sa sève lactée, j'en bus quelques gorgées.
« Ce lait gras, épais et d’une blancheur de céruse au sortir de l'arbre, jaunit promptement à l’air et se coagule au bout de quelques heures. D’abord très sucré au goût, il ne tarde pas à laisser dans la bouche une saveur amère et désagréable. Les prétendus effets d'ivresse et de sommeil qu’on lui attribue n’ont jamais existé que dans l'imagination des gens épris du merveilleux. Plusieurs fois il nous est arrivé d’en boire, mais sans remarquer que notre cerveau fût surexcilé, notre raison troublée, et que le besoin de dormir se fit sentir chez nous.
Re:
LES MORÉES. 89
Tout ce que nous pouvons dire de ce liquide, qui nous répugne toujours un peu et dont nous ne bûmes jamais que pour expérimenter sur nous-même les différents effets qu'on lui attribue, c’est que sa viscosité singulière, comparable à une forte dissolution de gomme arabique, nous obligeait, chaque fois que nous en goûtions, à nous laver immédiatement à erande eau pour débarrasser nos lèvres d’une glu qui menaçait de les clore à jamais. »
Dans un autre endroit de son ouvrage, M. Paul Marcoy assure que l'usage journalier de la sève du Sandi comme aliment amènerait bientôt de grands désordres dans l’économie animale, et il paraîtrait que les Indiens du Pérou s’en servent surtout comme d’une espèce de colle pour le raccommodage de leurs pirogues.