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CHAPITRE PREMIER

Utilité des forêts. — Taillis et futaies. — Forêt sauvage du Thuringerwald. — Les forêts tropicales. — Intérêt du boisement des montagnes et des dunes. — Le Chène; âge qu’il peut atteindre; emploi de son bois; la noix de galle. — Le Hêtre et la faine. — Le Chätaignier; dimensions qu'il peut acquérir. — Le Charme. — Le Noisetier. — Le Bouleau et l’Aulne.— Le Frêne, le Tilleul et le Peuplier. — Les conifères, Pin, Sapin, Mélèze, Cèdre; la térébenthine, le succin. — Le Séquoïa. — Les Cycadées. — L'Eucalyptus.

Ce chapitre est fort compliqué, car nous aurons à y passer en revue bien des espèces de différentes familles. Il est très important : nos forêts nous donnent à peu près tous nos bois de chauffage et de construction. Enfin il prêterait beaucoup aux développements pittoresques, les grandes agglomérations d'arbres produisant dans la nature de merveilleux effets.

Néanmoins ce dernier point de vue sera sacrifié, et nous nous occuperons surtout de l’utilité des forêts et des principales essences employées par l’industrie.

Les arbres sont répandus à peu près sur toute la surface du globe, sauf dans les régions polaires, marquées par une limite qui se trouve en Scandinavie entre le 70°et le 71° degré de latitude, en Amérique entre le 68° et le 69° degré.

Certaines surfaces boisées des paysinhabités n’ont pas moins de plusieurs centaines de mille kilomètres carrés. Autrefois, quand l’homme n’avait encore conquis qu’une minime portion du sol, les forêts étendaient dans tous les climats favorables

leurs sombres profondeurs. La Gaule était couverte d’arbres, de l'Océan à la Méditerranée, et les campagnes cultivées n'y faisaient que de simples clairières. En Germanie, la grande forêt Hercynienne avait, d’après le témoignage des auteurs romains, une longueur de soixante jours de marche. Maintenant il n’en reste que des fragments épars sur les flancs des montagnes. La Scandinavie, la Transylvanie, la Pologne, la Russie, offrent encore de très vastes étendues boisées, évaluées dans quelques districts aux neuf dixièmes de la surface. '

Les forêts que l’homme exploite offrent des taillis, des hautstaillis et des futaies. Le taillis ne comprend jamais de grands arbres; il est homogène ou bien mélangé, et il sert, suivant les espèces dont il est composé, à la production de fagots ou de perches ; il donneen outre, lorsqu'il consiste en chênaie (taillis de Chêne), de l'écorce pour la tannerie. On lexploite après une période qui varie entre dix et vingt ans.

Le haut-taillis consiste généralement en essences de diverses espèces. On abat successivement les troncs les plus forts à mesure qu’ils donnent trop d'ombre, et on laisse croître les pieds les plus jeunes. Le haut-taillis produit ordinairement des bois légers. On y cultive à peu près les mêmes espèces que celles qui grandissent dans Îles taillis. L’herboriste est presque toujours assuré de faire une riche récolte dans les hauts-taillis : des fraises, des mûres, des myrtilles, ainsi que des fleurs de toute espèce, croissent entre les arbres, et le sol est, en outre, couvert d’un épais tapis d'herbes et de mousses.

La futaie, qui est la forêt proprement dite, se compose d’arbres à haute tige. Une futaie claire tient d’assez près au hauttaillis. Les grands arbres y sont à une certaine distance les uns des autres, de sorte que quelques sous-bois parviennent ordinairement à pousser dans lesintervalles; mais, lorsque la forêt est serrée, tous les arbres ont à peu près les mêmes dimensions : les tiges plus faibles périssent, étiolées par le manque de lumière. Dans les futaies les plus compactes, il n’y a même pas

FORÈT VIERGE.

de broussailles ni de végétaux herbacés.Chose singulière : les arbres s’entraînent pour ainsi dire les uns les autres pendant leur allongement dans les plantations serrées. Le Charme, qui dans les emplacements libres se laisse dépasser par le Hêtre, s'élève à la même hauteur que lui s'ils sont serrés l’un contre l’autre. L'époque de l'exploitation des futaies varie entre quatre-vingts et cent cinquante ans.

En Europe, les forêts qui ne reçoivent pas les soins de l’homme n’existent pour ainsi dire pas, et il n’y a que des coins perdus qui puissent encore donner au touriste une idée de la végétation sauvage des arbres. Telle est la partie de la forêt qui se trouve, en Allemagne, au sommet du Wurzelberg, dans le Thuringerwald. Il subsiste encore là une centaine de vieux Sapins primiufs, qui dominent toute la forêt et qui s'élèvent isolément en quelques groupes épars. « Leur tronc est dégarni de branches jusqu’à une hauteur de dix-huit à trente mètres ; trois hommes peuvent à peine les embrasser à la base; leur cime s'étale en forme de dôme comme les ailes d’un oiseau gigantesque ; leur écorce blanche et lacérée est presque partout respectée par les mousses et les lichens, alors qu’aux branches des Épicéas voisins, qui semblent être des nains au milieu de ces géants, se suspendent de longs festons de lichens qui descendent à plus d’un pied. Deux vieux Sapins, situés à l’ouest de la montagne, sont un exemple manifeste du préjudice que l'ombre exerce sur la ramification; en effet, du côté où les branches de ces deux arbres se touchent, les troncs sont dégarnis jusqu'à une hauteur considérable, tandis que sur les faces libres l’un et l’autre sont ramifiés beaucoup plus bas et aussi fortement. L'un de ces arbres a formé de nouveaux rameaux, au moyen de bourgeons adventfs, à une hauteur de treize mètres environ.

« Sur le sol, qui est recouvert d’une excellente couche de terreau de bois, le Fraisier sauvage croit avec une vigueur extraordinaire et donne d’excellents fruits; les mûres et les

LES ARBRES DES FORÊTS. 121 myrtilles garnissent aussi le terrain; çà et là on aperçoit des monticules de mousses qui recouvrent les vieilles souches des arbres abattus pendant les siècles passés: de longues colonnes d’une épaisseur de deux à trois mètres el couvertes de mousses proviennent de vieux troncs morts, qui tombent de décrépitude et qui souvent sont tellement friables, que d’un coup de pied on en fait un monceau de ruines. Ces débris d'anciens arbres gigantesques nous ont été légués par une époque où le bois était à peu près sans valeur et où l’administration des forêts n’existait pas. Souvent ils sont couverts de jeunes plants d'Épicéas, essence qui germe très volontiers sur les vieilles souches de Sapin et sur les branches tombées. Dans ces circonstances, il se produit parfois un singulier phénomène : la souche qui sert de support à un Épicéa et qui le nourrit en se décomposant, s’abime après quelques années sous son épiphyte, dont les racines se trouvent dèslors à nu, et qui semble reposer sur une fondation de racines columnaires qui le fait ressembler aux Pandanus des rivages équatoriaux.

| FEREZ Ces vieux Sapins augmentent encore en épaisseur et ils cicatrisent les blessures que leur écorce peut subir; la plupart sont en parfaite santé, et 1l n’en est qu’un petit nombre dont le sommet soit desséché... On ménage aujourd’hui la vie de ces vieux arbres avec une grande piété, et l’on a compris de quel intérêt ils sont pour l'Allemagne, où nulle part on n’en pourrait trouver de semblables pour l’âge, la hauteur et l'étendue‘. »

L'âge des Sapins du Wurzelberg varie de trois cent cinquante à sept cents ans.

C’est dans les forêts tropicales que la nature sauvage laisse déborder son étonnante fécondité. En dépit des grands arbres dont les cimes forment une voûte serrée, les taillis et les lianes se pressent et s’enchevêtrent. C’est à l’extrême puissance de la

4. Les Arbres, par le Dr H. Schacht, traduction d'Édouard Marren.

lumière tropicale, dont les rayons tombent verticalement et parviennent malgré les hauts feuillages à répandre dans le sousbois leur lumière diffuse, qu’il faut sans doute attribuer cette exubérance de végétation. Alexandre de Humboldt, dans ses Tableaux de la nature, nous a donné une admirable description de lPinextricable confusion qui s'établit entre les branches des arbres les plus élevés, près des sources de l’Orénoque, où la végétation est tellement impénétrable, que le jaguar lui-même, ne sachant où poser ses grifles sur le sol, vit dans les arbres, au grand effroi des singes.

M. Paul Marcoy a dépeint de main de maître les impressions de l’homme intrépide qui a osé pénétrer dans une forêt vierge.

Q Un crépuscule verdâtre lui montrera tous les objets éclairés d’une teinte uniforme. Au lieu des profondeurs ombreuses qu'il s'attendait à voir et des larges sentiers qu’il parcourait en idée, un inextricable fouillis de feuilles et de branchages, férocement armés de dards, d’épines et de griffes, arrêtera sa marche à chaque pas. Alourdi par les exhalaisons du sol et le suintement perpétuel de tout ce qui végète, l'air, dense, humide, chaud, énervant, saturé d’odeurs fétides et de parfums violents, réagira sur sa fibre et sur son cerveau. Les êtres et les choses, grossis par une optique singulière, lui apparaîtront avec je ne sais quoi de mystérieux et d’effrayant dans la ligne et dans le contour. Le tronc gisant, à demi recouvert par la végétation, lui fera l'effet d’un jaguar énorme accroupi dans l'ombre; dans

a liane du Strychnos il croira voir un python guettant une proie, et dans les sarmenteuses autant de couleuvres suspendues aux branches des arbres. Qu’un souffle de vent vienne à balancer ces formes végétales et à leur donner une apparence de vie, et l'arbre, la liane, la sarmenteuse lui sembleront prêts à rugir, à mordre, à s’élancer sur lui. Au milieu d’un silence profond, son oreille percevra tout à coup des rumeurs étranges dont il ne pourra s’expliquer la cause : des grondements sourds,

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