‹ Le monde végétalChapitre 55 sur 97 · ESS · texte numérisé non relu

ESS

OR

À ga

des frappements bizarres, des grincements, des crépitations retentiront dans les fourrés; des soupirs faibles, de vagues plaintes, des gémissements étouffés, qu'il sera tenté d’attribuer à des voix humaines, le rempliront d’une vague terreur. Par moments, le détritus amoncelé sous ses pas lui semblera se mouvoir et les buissons s’écarter pour livrer passage à des êtres difformes; ou bien il croira entendre marcher dans les taillis et se retournera effaré au bruit que font les branchages fatigués en se déplaçant d'eux-mêmes. »

Dans nos pays, les forêts n’ont rien d’effrayant et leur existence ne peut qu'être salutaire. Elles modèrent latempérature, conservent l'humidité de Pair, attirent les pluies, écartent la grêle, maintiennent les terres, font infiltrer les eaux de pluie dans le sol, alimentent les sources et les rivières et préservent des inondations. Leurs racines, feuilles, branches mortes et débris divers améliorent le terrain.

L'intérêt public commande surtout la conservation des forêts des montagnes. Les déboisements inconsidérés qui ont été faits depuis le commencement du siècle sur les versants de beaucoup de montagnes, principalement sur les Alpes, ont privé les terres de la protection qui les avait garanties Jusqu’alors et ont amené leur éboulement progressif dans les vallées.

Il arrive fréquemment, dans les pays accidentés, que des terrains et même des mamelons entiers, reposant sur des couches d'argile inclinées, glissent dessus lorsque des pluies abondantes les délayent : il en résulte alors des éboulements très dangereux.

Les plantations effectuées sur les dunes du littoral ont arrêté l’envahissement des sables de l'Océan, qui s’avançaient dans l'intérieur desterres avec la vitesse de 25 mètres par année, du temps de Brémontier, en recouvrant des villages entiers.

Le Chêne est peut-être l’arbre de nos contrées qui sert le plus aux arts et à l’industrie. Il fait partie, ainsi que le Châtaignier

LES ARBRES DES FORÊTS. 125 et le Hètre, de la famille des Cupulifères. Ce sont des arbres à feuilles alternes, simples, penninerviées.

Le Chêne des parties septentrionales et moyennes de l’Europe est le Quercus robur. L'arbre fleurit aussitôt que les feuilles paraissent : c’est à l’aisselle des feuilles nouvelles que se montrent les fleurs; elles sont mâles ou femelles; les premières, très nombreuses, sont réunies par petits paquets le long d’un axe allongé et filiforme que le vent balance.

A la même époque les fleurs femelles naissent au-dessus des fleurs mâles, et sont fertilisées par la poussière staminale qui s'attache aux surfaces glutineuses de leurs stigmates en massue.

Le gland est le fruit du Chêne. Il tombe avant les feuilles.

Le Chêne vit très longtemps ; on prétend qu’il peut avoir une durée de huit à neuf siècles, et même davantage. Aux environs d’Yvetot, on voit encore l'arbre à l'ombre duquel Guillaume le Conquérant et ses compagnons s’arrêtèrent, lorsqu'ils se dirigeaient vers l'Angleterre. La grande excavation de son tronc vénérable a reçu un autel où l’on dit la messe ; au-dessus est une chambre contenant un lit.

La forêt de Fontainebleau a également des Chênes célëbres : tels sont le Pharamond, dans la Tillaie; le Charlemagne, le Bouquet du roi, le Briarée, dans le Bas-Bréau ; le Superbe, dans le Gros-Fouteau; le Jupiter de la Vente des Charmes.

Pour donner une idée frappante dela masse des vieuxChênes, nous ne pouvons mieux faire que de citer ce qu'un auteur anglais dit de deux Chênes qui croissaient dans une partie du comté de Monmouth, où les arbres de cette essence étaient si abondants, que pendant longtemps on les avait désignés sous le nom de mauvaises herbes du sol.

Le premier de ces géants, nommé Bryngwyn-Oak, ou Chêne de la Colline blanche, abattu en 1791, fut payé 1060 francs, ce qui représente de nos jours plus du double de la somme. Il

donna environ 4000 kilogrammes de tan et 146 stères de bois de chauffage; on en retira 628 pièces de bois de tonnellerie ; enfin il fournit 34 stères de bois de construction navale.

Cette quantité, déjà considérable, est bien inférieure en rendement au Chêne de Golynos, près de Newport. Cet arbre fut acheté en 1810 par l’Amirauté et payé 2650 francs. Il donna 70 stères de bois de construction, en pièces de grandes dimensions pour navires de cinquante à cent canons. L’ébranchage et l’abatage durèrent vingt jours et employèrent cinq hommes; le sciage occupa deux hommes pendant cent trente-huit jours. Les seules dépenses d'exploitation s’élevèrent à 2070 francs. Le diamètre de l’arbre était de 22,85, et il couvrait une superficie de 4 ares. On a calculé que ce chêne devait peser 294000 kilogrammes; et en admettant qu’il ait crû pendant quatre cents ans, c'était une masse de 735 kilogrammes qu'il gagnait par année.

Le bois de Chêne est surtout précieux pour les constructions navales. Pour un grand vaisseau, on peut sans exagération porter à12000 stêres de chêne sur pied la masse de bois qui entrera dans cet édifice flottant : ce qui représente à peu près la production d’une futaie de 2400 hectares. Disons tout de suite que les autres bois admis concurremment avec le Chêne, mais dans une faible proportion, sont le Hêtre, le Frêne, le Sapin, pour avirons ; l’Orme pour pompes, poulies, etc. ; le Peuplier pour sculptures ; le Pin et le Sapin pour mâtures ; le Noyer et l’Acajou pour meubles, étagères, etc.

On sait quels beaux meubies et quels magnifiques lambris le Chêne fournit à nos demeures. L’écorce des espèces européennes, séchée et réduite en poudre sous le nom de {an, sert à la préparation des peaux.

Le Quercus coccifera est un arbrisseau de la région méditerranéenne ; c’est sur lui que vit le kermès, insecte hémiptère du genre des cocheniiles, que l’on récolte pour teindre la soie et la laine en rouge cramoisi. Le Q. suber croit

dans les parties méridionales de la France et de l’Europe. La partie extérieure et spongieuse de son écorce fournit le liège. Le Quercitron (Q. tincloria) est une grande espèce qui croit dans les forêts de la Pensylvanie, et dont l'écorce est l’objet d’un commerce important, à cause de la richesse du principe colorant jaune qu’elle possède.

Diverses espèces de Chênes, et principalement le Vélani (Q. ægilops), donnent le produit connu sous le nom de noix de galle ; un insecte hyménoptère pique le pétiole de leurs feuilles pour y déposer ses œufs; les sucs végétaux s’extravasent à l’endroit piqué et y forment une excroissance contenant de l’acide gallique et du tannin. Notre encre à écrire s’obtient au moyen d’une infusion aqueuse de noix de galle dans laquelle on fait dissoudre un sel de fer.

Le Hètre (Fagus sylvalica) atteint de grandes dimensions; il peut s'élever jusqu’à quarante mètres. C’est un des plus beaux arbres de nos forêts. Ses feuilles sont alternes, pétiolées, ovales, dentées ou sinuées et d’un beau vert. Ainsi que dans le Chêne, les fleurs paraissent en même temps que les feuilles. Les fleurs mâles sont disposées en chatons globuleux; les fleurs femelles enveloppées, à deux ou trois, dans un involucre commun à deux lobes, recouvert à l'extérieur d’une foule de filaments. Les fruits du Hêtre, de forme anguleuse, portent le nom de faines. On retire de l'huile des graines.

Le Châtaignier (Castanea vesca), estimé pour son bois très solide, doit surtout sa renommée à ses graines farineuses, qui l'hiver forment une grande part de l’alimentation de plusieurs de nos départements du centre. La châtaigne, améliorée par la culture, a donné le marron.

Les feuilles du Châtaignier sont grandes, pétiolées, oblongues, lancéolées, fortement dentées, coriaces, glabres, luisantes et accompagnées de deux stipules caduques.

Les fleurs sont unisexuées et ne paraissent qu'après les

feuilles.

Le Châtaignier, doué d’une grande longévité, peut devenir d’une énorme circonférence.

Au mont Etna, le célèbre Châtaignier des Cent-Chevaux a 92 mètres de circonférence.

Voici ce qu’en dit un voyageur :

« Nous partimes d’Aci-Reale pour aller voir le Châtaignier qu'on appelle des Cent-Chevaux... Nous passämes par Sant- Alfo et Piraino, où les arbres sont communs et où l’on trouve de superbes futaies de Châtaigniers. Ils viennent très bien dans celte partie de l’Etna, et on les y cultive avec soin; on en fabrique des cercles de tonneaux, dont on fait un service assez considérable. La nuit n’étant pas encore venue, nous allâmes voir d’abord le fameux Châtaignier objet de notre voyage. Sa grosseur est si fort au-dessus de celle des autres arbres, qu’on ne peut exprimer la sensation qu’on éprouve en le voyant. Après l'avoir bien examiné, je commençai à le dessiner... Je continuai le lendemain à la même heure, et je le finis totalement d’après nature, selon ma coutume. La représentation que j'en donne est un portrait fidèle. J’en ai fait le plan, afin de démontrer la possibilité qu’un arbre ait 160 pieds de circonférence. Je me fis raconter l’histoire de cet arbre par les savants du hameau.

« Cet arbre s'appelle Châtaignier des Gent-Chevaux à cause de la vaste étendue de son ombrage. Ils me dirent que Jeanne d’Aragon, allant d'Espagne à Naples, s'arrêta en Sicile et vint visiter l’Etna, accompagnée de toute la noblesse de Catane; elle était à cheval, ainsi que toute sa suite. Un orage survint; elle se mit sous cet arbre, dont le vaste feuillage suflit pour mettre à couvert de la pluie cette reine et tous ses cavaliers. C’est de cette mémorable aventure, ajoutent-ils, que larbre a pris le nom de Châtaignier des Cent-Chevaux ; mais les savants, qui ne sont point de ce hameau, prétendent que Jamais aucune Jeanne d'Aragon n’a visité l’Etna, et ils sont persuadés que cette histoire n’est qu’une fable populaire.

SRE

Page 1