‹ Le monde végétalChapitre 70 sur 97 · FUMEURS D'OPIUM · texte numérisé non relu

FUMEURS D'OPIUM

étaient assis ou couchés sur des nattes et avaient à leurs côtés de petites lampes pour allumer la pipe dans laquelle ils fument. C’est une chose curieuse que l’habileté avec laquelle le fumeur, déjà à moitié privé de ses sens, sait enlever de la feuille à laquelle l’opium est attaché le brin le plus imperceptble.

« On conçoit sans peine que dans ces lieux d’empoisonnement public on a devant soi le spectacle le plus hideux! Ici un malheureux se lève tout étourdi en balbutiant, et cherche à se traîner chez lui; mais, trahi par ses forces, 1l tombe devant le seuil de sa porte; là, un autre est étendu sans vie sur une natte : il n’est plus même en état de penser à sa maison; ailleurs on voit un inforluné aux joues pâles et creuses, les yeux fixes, le corps tremblant, trop pauvre pour fumer jusqu’à perdre connaissance ! Chez quelques fumeurs lopium produit une gaieté extraordinaire : ils parlent et rient jusqu’à ce que, épuisés, ils retombent sur leur couche, où ils jouissent, à les entendre, de rêves célestes. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c’est que celui qui a goûté une fois de ce poison ne peut plus s’en passer. Il a le corps brisé, énervé, il ne peut ni travailler ni penser; il est incapable de tout effort, tant qu’il n’a pas puisé dans l’opium un nouveau stimulant, une nouvelle vie.

«A ma grande surprise, je rencontrai dans les maisons consacrées à l’opium jusqu’à des femmes qui fumaient aussi passionnément que les hommes. »

La Perse est probablement la patrie du Pavot somnifère; l'Asie Mineure le cultive aussi depuis fort longtemps. Là, chaque petit propriétaire récolte l’opium sur son domaine. Quelques jours avant la chute des pétales, les capsules sont endues horizontalement à l’aide d’un couteau qui, pour que la cloison ne soit pas entamée, est dans toute la longueur de la lame entortillé d’un fil. Le suc blanc qui découle de la fente se fige rapidement à l'air et prend une teinte brunâtre. Le lendemain on l’enlève, on l’étend sur une feuille de pavot, et quand ilen à élé extrait une quantité suffisante (une tète de

LES PAVOTS. 165 pavot fournit à peine un tiers de grain, et le grain égale 0:,0582), on en confectionne de petits pains ou gâteaux, ronds ou plats, qu’on enveloppe dans une feuille de pavot et qu’on expédie ainsi vers les marchés de vente. L’exportation annuelle est de 400 O00livres, dont les trois quarts environ passent en Europe, le reste en Amérique et dans PAsie orientale.

Mais pour l'Asie orientale, et surtout pour la Chine, l’Inde britannique est la grande fournisseuse. L’opium est recueilli en quantités considérables dans les régions de Malwa, Pana et Bénarès, où son extraction et sa préparation diffèrent de celles de PAsie Mineure. On y entaille verticalementles capsules de pavot avec un couteau particulier à plusieurs lames; le suc est recueilli avec un instrument en forme de cuiller et mis dans des vases en terre, où il se divise en une partie solide (l’opium proprement dit) et une partie liquide d’un brun foncé. Dans les factoreries, on compose avec la partie solide des balles pesant deux kilogrammes, qui après dessiccation sont enfermées dans des caisses qu’on expédie en Chine.

Avant cette infernale exportation, les Chinois ne connaissaient l’'opium que comme agent thérapeutique; ils n’en consommaient pas plus de 15000 kilogrammes par an. En 1807 il leur en fallait 5 millions de kilogrammes. Aujourd’hui cet article occupe le premier rang dans le commerce avec la Chine, et le monopole de l’opium rapporte au gouvernement indien une somme nette de 200 millions.

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