‹ Le monde végétalChapitre 80 sur 97 · Le lac Nuña, au Pérou · texte numérisé non relu

Le lac Nuña, au Pérou

de quelque deux lieues bordé par d’épaisses verdures. Sa surface, en certains endroits, était couverte de Nymphéas aux gigantesques feuilles d’une nuance vert-pralin qui contrastait avec le ton rose vineux d’un retroussis qui bordait leurs marges. Entre ces feuilles s’épanouissaient de magnifiques fleurs dont les pétales, d’un blanc laiteux à l'extérieur, étaient flammés à intérieur de rose sale, et revôtaient au centre une teinte uniforme d’un violet vineux sombre. Ces fleurs, par leur développement prodigieux et la grosseur de leurs boutons, qu’on eût pris pour des œufs d’autruche, semblaient appartenir à la guirlande d’une flore antédiluvienne. Sur ce tapis splendide trottaient menu toute une légion d’échassiers : tontales, jacanas, kamichis, savacus, jabirus, spatules, qui ajoutaient à son aspect phénoménal, en même temps qu'ils servaient à l'observateur d'échelle de proportion pour mesurer de l'œil les feuilles et les fleurs que ces oiseaux ébranlaient en marchant, mais sans que le poids de leur corps les submergeàt.

« Après avoir joui par la vue de ce radieux échantillon de la végétation intertropicale, je fus pris du désir d'en posséder un spécimen. Mes gens poussèrent la pirogue dans ce réseau de feuilles et de fleurs, et, m’aidant d’un sabre d’abatis, je parvins à détacher une fleur et un bouton de leurs robustes pédoncules, hérissés d’aiguillons longs de huit à dix centimètres. Les feuilles de la plante, retenues au fond de l’eau par des pétioles épineux de la grosseur d’un câble de navire, résistèrent aux efforts combinés de mes hommes, et je me vis contraint d’opérer la section de l’une d’elles à quelques pouces de sa face inférieure. Cette feuille, parfaitement lisse en dessus, était divisée en dessous par une foule de compartiments aux casiers très réguliers, dont les cloisons latérales, hérissées de piquants, avaient un pouce de relief. Posée à plat sur le pamacari de notre pirogue, cette merveilleuse hydrophyte le recouvrait. entièrement. |

€ Je passai près d’une heure dans lembarcation à exa-

VIGTORIA REGIA.

LA

miner dans leur ensemble et leurs détails ce lac d’eau noire et ces fleurs blanches, dont mes regards ne pouvaient plus se détacher ; puis, quand j'en eus fait un croquis, je donnai l’ordre de retourner à Schetica Playa, où j’arrivai avec la feuille, la fleur et le bouton que je venais de conquérir, et plus fier de ce beau trophée que feu Démétrius, le preneur de villes, d’une nouvelle cité ajoutée à sa liste.

« En touchant au rivage, je fis disposer deux bâtons en

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