TRANSPORT D’UNE FEUILLE DE VICTORIA REGIA
croix, sur lesquels je plaçai la feuille du Nymphéa. Deux hommes la portèrent ainsi jusqu’au campement. Julio précédait la civière et lui frayait à coups de sabre un chemin à travers les roseaux. Mon butin végétal arrivé sans encombre à destination, je m’empressai, avant que la chaleur l’eût détérioré, d’en examiner et d'en décrire les diverses parties. La feuille encore humide, que nous pesâmes avec une romaine dont se servait Eustache pour mesurer le sel à ses pêcheurs, cette feuille pesait treize livres et demie. Sa circonférence était de vingt-quatre pieds neuf pouces trois lignes; la fleur, qui mesurait quatre pieds deux pouces de tour et dont les pétales
LA VICTORIA REGIA ET LE NELUMBO. 191 extérieurs avaient neuf pouces de longueur, pesait trois livres et demie. Le poids du bouton était de deux livres un quart. Je déposai fleur et bouton dans uné corbeille, puis je coupai l'immense feuille en huit quartiers que j’entourai d’un linceul de papier buvard pour les conserver à la science. »
Ajoutons que les fleurs, d’abord d’un blanc pur, passent en vingt-quatre heures par des nuances successives d’un rose tendre à un rouge vif, ce qui explique bien naturellement le désaccord où les voyageurs se sont trouvés relativement à leur couleur. Pendant la première journée de leur épanouissement, elles exhalent une odeur agréable ; à la fin du troisième jour, elles se fanent et se reploient sous les eaux pour y mürir leurs graines. Ces graines, riches en fécule, servent rôties à l'alimentation.
Ajoutons que dans les Nymphéacées la tige est un rhizome vivace, submergé, tubériforme, épais, à suc quelquefois laiteux, émettant des feuilles et des hampes uniflores.
Outre les Nymphéinées, il y a encore dans cette famille une autre tribu intéressante, celle des Nélumbonées. Elles tirent leur nom de leur genre unique, le Nélumbo. Le Nelumbium speciosum croît en Asie et jusqu'aux embouchures du Volga; une autre espèce, le Nelumbium luleum, habite les grands fleuves de la Louisiane et de la Caroline.
Les Nélumbos sont des piantes d’un port pittoresque, .aux immenses feuilles en bouclier, dressées au-dessus des eaux et d’un vert de mer à reflets chatoyants, aux très grandes fleurs de huit à dix pouces de diamètre. Les pétales, jaunâtres en naissant, passent ensuite à un blanc de crème et sont bordés et ornés de rose au sommet. Les étamines, d’un beau jaune orangé, sont en partie étalées, en partie recourbées sur le réceptable, qui est jaune d’or. Le fruit, comparé par les Grecs à un guêpier, donne des graines que dans l’Inde on sert au dessert crues, rôties et bouillies, et dont le goût ressemble à celui des noisettes.
Les Hindous savent relirer aussi de leurs pétioles et de leurs pédoncules une sorte de filasse dont ils préparent des mèches pour les lampes de leurs pagodes, lors des grandes cérémonies religieuses, si fréquentes chez ces peuples.
Le Nelumbiuim speciosum était en grande vénération chez les anciens. Les Égyptiens, qui l'appelaient lotos, en sculptaient ou en peignaient la fleur sur les parois des temples et la mettaientaux mains des grands personnages. Hérodote le mentionne sous le nom de lis ou de rose du Nil; Théophraste, sous celui de fève d'Égypte, parce que sans doule on en mangeait dès lors les semences, qui sont maintenant un aliment pour les Hindous et pour les Chinois.
Chose étrange! cette plante sacrée de l'Égypte semble en avoir disparu comme sa religion : on ne la trouve plus en Afrique.