CHAPITRE II
Nature du sol. — Les oasis. — Les habitants. — Les caravanes.
ature du sol. — L'immense plaine qui s'étend entre le Soudan et le mont Atlas forme le Sahara, qui est le plus grand désert connu. C'est une région assez basse, composée quelquefois de roches calcaires et plus souvent de sables fins et légers que le Tent amoncelle en rangées de dunes mobiles. L'air de ce pays est remarquablement sec : il n'y pleut presque jamais, et les rivières qui descendent du mont Atlas, ou les ruisseaux dont la source est dans les oasis, se perdent promptement dans les sables, et ne suffisent pas pour entretenir l'humidité nécessaire à la végétation. Aussi les cactus, les buissons épineux, et quelques herbes desséchées sont les seules plantes qu'on trouve dans cette immense plaine, où la présence d'un bouquet de pahniers fait à de rares intervalles reconnaître une oasis. La faune du désert est en rapport avec sa flore. Les oasis contiennent quelques troupeaux, mais les animaux domestiques ne sauraient vivre dans le désert où ils ne trouveraient pas de nourriture. Au pied des montagnes, les mares croupissantes sont infectées de reptiles venimeux; les bêtes féroces se montrent en assez grand nombre sur les versants du mont Atlas, et c'est dans ce lieu que les Romains allaient prendre les lions qui combattaient dans les amphithéâtres. Ils sont plus rares aujourd'hui, mais on en trouve encore, et l'un d'eux à servi de modèle à Barye pour la belle aquarelle que reproduit la figure 194. L'impression qu'on éprouve en parcourant le désert résulte de sa mo-
notnnie même et de la succession fatigante du même site qui se reproduit sans cesse devant le spectateur. Aussi la peinture en peut difficilement donner une idée ; mais un peintre écrivain, Eugène Fromentin, en a fait une description qui vaut bien un tableau. « Le soleil, dit-il, suspendu à son centre, l'inscrit dans un cercle de lumière dont les rayons égaux le frappent en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n'est plus ni de la clarté, ni de l'ombre; la perspective indiquée par les couleurs fuyantes cesse peu à près de mesurer les distances; tout se couvre d'un ton brun, prolongé sans rayures, sans
fig. 194. — Un lion. (Aquarelle de Barye.)
mélange ; ce sont quinze ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble que le plus petit objet saillant y devrait apparaître, pourtant on n'y découvre rien; même, on ne saurait plus dire où ii y a du sable, de la terre, ou des parties pierreuses, etl'immobilité de cette mer solide devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant commencer à ses pieds, puis s'étendre, s'enfoncer vers le Sud, vers l'Est, vers l'Ouest, sans route tracce,sans inflexion, quel peut être ce pays silencieux, revêtu d'un ton douteux qui semble la couleur du vide ; d'où personne ne vient, où personne ne s'en va, et qui se termine par une raie si droite et si nette sur le ciel. L'ignora-t-on, on sait qu'il ne Qnit pas là et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entrée de la haute mer. »
Les Oasis. — Une oasis {fig. 195) est une portion du désert où on trouve de l'eau et de la végétation. Les oasis forment dans le Saliara comme des îles disséminées au milieu des sables ou des parties rocheuses, et sont généralement habitées et même cultivées. « On s'accorde à dire, écrit Strabon, que l'aspect de la Libye est proprement celui d'une peau de panthère. Ce qui la ifait paraître ainsi tachetée, c'est le grand nombre d'oasis qui s'j trouvent. » Le Sahara algérien répond complètement à l'image que nous fournit le géographe antique : des plaines immenses, sablonneusesou recouvertes parune minée végétation qui sert de nourriture aux troupeaux; ou bien, des oasis où des tribus sédentaires se livrent à la
fig. 195. — Uno ouït. (DeMb 4e Fromentïti.)
culture, à l'industrie et au commerce. E. Fromentin décrit l'aspect d'une de ces plaines situées entre les oasis. « Cette étendue parfaitement plate, dil-il, conserve toujours, malgré les changements du sol, une couleur générale assez douteuse ; les plans les plus rapprochés de l'ceil sont jaunâtres, les parties fuyantes se fondent dans des gris violets ; une dernière ligne cendrée, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer d'ua seul trait, détermine la profondeur réelle du paysage et quelquefois mesure d'énormes distances. Le terrain, très variable au contraire, est alternativement coupé de marécages, sablonneux, ou bien couvert de graminées touffues,
d'absinthes, de pourpiers de mer, de romarins odorants, etc tantôt
enfin, mais plus rarement, clairsemé d'arbustes épineux et de quelques pistachiers sauvages. »
« Le pistachier, dit encore Fromentin, térébinthe ou lentisque d« la
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grande espèce, est un arbre provîdenlJel dans ces pays sans ombre. Il est branchu, touffu, ses rameaux s'clendcnt au lieu de s'élever et forment un véritable parasol, quelquefois do cinquante ?i soixante pieds de diamètre
11 produit de petites baies réunies en grappes rouges, légèrement acides, fraSches à manger, et qui, faute de mieux, trompent la soif. Chaque fois que notre convoi passe auprès d'un de ces beaux arbres au feuillage sombre et lustré, il se rassemble autour du tronc ; ceux des cbameliers
qui sont montés se dressent à genoux pour atteindre à hauteur des branches, arrachentdes poignées de fruits el les jettent à leurs compagnons qui vont à pied : pendant ce temps les chameaux, le cou tendu, font de leur côté provision de fruits et de feuilles. L'arbre reçoit sur sa tête ronde les ravoos hiancs de midi ; par dessous; tout parait noir ; des éclairs de bleu traTersent en tous sens le réseau des branches; la plaine ardente flamboie autour du groupe obscur, et l'on voit le désert grisâtre se dégrader sous le venÊre roux des dromadaires. On souffle un moment, puis un eoKpde sifflet plus aigu du bach'amar (conducteur de convoi) disperse les bêles, et le convoi reprend sa inarche au grand soleil (fig. 196). »
Les babltants. — Deux genres de populations, de mœurs très différentes occupent les inmicnser. éU'nducs du Sahara. Cc-uxquî habitent les
Flg. IST, — Artbe lur aon cbimun. (Dessin de Fromeotbi.)
oasis mènent une vie sédentaire ets'adonnentà la culture des terres. Les espaces nus qui séparent ces petits centres verdoyants sont parcourus par des tribus nomades, qui gardent des troupeaux et font un peu de eoDunerce. Ceux-ci sont les conquérants et ont le plus profond dédain pour les sédentaires qui le leur rendent bien. Néanmoins comme les nomades vivraient difficilement si les oasis ne leur fournissaient pas des livres, et que les sédentaires ne trouveraient pas l'écoulement de leurs denrées sans les nomades, ils sont obligés de conserver entre eux des relations suivies, bien qu'elles soient plus intéressées qu'amicales.
Les habitaots du désert appartiennent k différentes races. La plupart des tribus nomades sont composées d'Arabes (fig. 1 97) ; ce sont eux qui conduisent les caravanes et qui en fournissent les principaux éléments. La marche d'une caravane offre souvent de très grandes difficultés. On n'a pour se guider que les traces des pas de chameaux des caravanes
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précédentes, esquissant dans le sable un sentier en ligne droite qui va se perdre à Thorizon. Quand le vent a fait disparaître ces légers vestiges de passage humain, on n'a plus pour se diriger que les astres, la boussole, des ossements blanchis à demi noyés dans le sable et l'observation habile des moindres reliefs de terrain. 11 faut Tœil exercé des conducteurs de caravanes, l'intuition du désert qui caractérise ces éternels voyageurs pour deviner ou plutôt flairer le chemin, la direction à suivre. Aussi comme l'imagination des Orientaux se donne carrière lorsqu'ils parlent de ces contrées infernales ! Ils ont toujours cent histoires plus terribles les unes que les autres à raconter. Tantôt c'est une catavane perdue dans les sables et y périssant au milieu des tourments les plus atroces, en proie aux hallucinations les plus fantastiques ; tantôt c'est le vent qui soulève ces sables en épais tourbillons et ensevelit toute la caravane, voyageurs et animaux. Mais il faut avouer aussi que le désert offre un joli thème avec ses phénomènes de mirage et les effets de fièvre cérébrale que l'extrême lumière et l'extrême chaleur y enfantent. Le râgle^ c'est le nom de la fièvre, fait voir au voyageur dominé par le délire des choses effrayantes, peuple ses rêves de fantômes. Les eflfets aveuglants de la lumière et ceux non moins insupportables de la chaleur ne sont pas les seuls dont les pauvres voyageurs aient à souflFrir. Il faut encore qu'ils comptent avec le mancjue d'eau, la fine poussière qui pénètre à travers leurs vêtements et leur cause mille piqûres, enfin avec le froid des nuits rendu encore plus sensible par les sensations complètement opposées de la journée. Le jour, les rayons solaires font éclater les pierres ; la nuit, les gelées les fendillent.
Parmi les populations sédentaires qui habitent le désert entre le mont Atlas et le Soudan, les plus importantes sont les Touaregs.
Les Touaregs occupent les régions montagneuses du Sahara. Une large chemise en toile de laine, au-dessus de laquelle flotte une blouse de cotonnade bleue du Soudan, et une culotte bleue de la même étoffe forment leur vêtement habituel. Mais leur coiffure offre une particularité importante à signaler : la tête est couverte d'une haute chéchia rouge avec un gland de soie bleue, et entourée d'un turban plat de couleur blanche. A ce turban est attaché un voile noir qui enveloppe la tète et descend sur le visage de manière à ne laisser paraître que les yeux (fig. 198) Une longue écharpe blanche, qui part du cou, se croise ensuite sur la poitrine et s'arrête à la taille après en avoir fait deux fois le tour, Les bottes rouges et le bournous caractérisent le vêtement des chefs, qui portent quelquefois aux bras des anneaux en pierre. Une épée droite, une lance en fer avec dard barbelé, et un poignard attaché au bras par un anneau de cuir, forment avec les flèches, et un bouclier de peau d'antilope, leui^ armes habituelles.
Les Marocains qui habiteut les montagnes du sud méritent aussi d'être
remarqués pour leur costume. Ils portent le bournous par-dessus une chemise en étoffe de laine épaisse. Sur la ceinture, qui s'enroule autour de la taille, s'applique une^ cartouchière, suspendue par une bretelle qui fait le tour du cou. Leurs bottes, recouvertes par des sandales, sont
rig. 198. — Kibfle, — HaroMJn. — Toutreg.
[D'iptè* les modelai eiposds dui» U gilerU ethnographique du MuMe d'artillerie.)
munies d'éperons terminés par une tige pointue. Ils ont quelquefois des armes superbes (fig. 198). On trouve encore dans le Sabara des Kabyles (fig. 198), dont nous parlerons plus loin, à propos de l'Algérie, et des nègres du Soudan ou du Sénégal, dont nous avons déjà parlé h propos de l'Afrique noire.