‹ Le monde vu par les artistesChapitre 19 sur 59 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Conformation du pays. — La popuUlion. — Les Tilles principales.

onformation dn pays. — L'Algérie

(fig. 202) comprend trois zones âifTérentes. La côte est presque partout assez bien cultivée, et toutes les villes habitées par les colons se trouvent à une distance peu éloignée de la mer. Ce pays, qu'on nomme le Tell, est très accidenté ; les montagnes et les vallées s'y succèdent en permanence, produisant des paysages d'un aspect très fertile h côté de sommets pierreux. Le terrain, qui va sans cesse en montant, appartient à la chaîne du petit Atlas. Derrière s'étendent une suite de hauts plateaux, sorte de bassin sans issue, limité au sud par le grand Atlas, et où les eaux qui ne trouvent pas de passage entre les montagnes du nord sont forcées de séjourner : elles vont se perdre dans les dépressions des chotts. On nomme ainsi les lacs ou les marais. Les chotts explorées par le capitaine Roudaire sont situées au pied du versant méridional de l'Atlas, sur un sol dont le niveau est plus bas que celui de la mer. En effet la mer Méditerranée recouvrait autrefois cette partie du désert et y formait une vaste étendue d'eau qu'on appelait le lac Triton. Comme le lac communiquait avec la mer par un défilé très étroit, il a été bouché par le sable des dunes, et, l'eau du lac n'étant plus renouvelée par un contact permanent avec la mer, celui-ci s'est desséché peu à peu. Un projet, actuellement à l'élude, a pour but de rétablir les choses dans leur ancien état, ce qui permettrait aux vaisseaux de naviguer dans des endroits aujourd'hui recouverts d'un sable brûlant, et pourrait modifier dans une certaine mesure la température du pays.

La cftle cultivée, les plateaux du ceotre, et les vastes déserts qui s'étendeot an sud de l'Atlas présentent doncdes aspects complètement différents. Les défilés qui mènent au Sahara à travers le mont Atlas sont riches en paysages grandioses. En quittant Constanfine, Fromentin raconte qu'il venait de dépasser le pont romain d'El-Kantara, hardiment jeté sur la fissure des monts, lorsqu'il vit se dérouler devant lui l'immense panorama du désert ; il avait à ses pieds un village arabe perdu sous ses palmiers. « Ces palmiers, les premiers que je voyais, dit-il ; ce petit village couleur d'or, enfoui dans les feuillages verls déjà chargés des fleurs blanches du printemps ; une jeune fille qui venait h nous, en compagnie

SOI. — Carie de l'Algérie.

d'un vieillard, avec le splendide costume rouge el les riches colliers du désert, portant uiit; amplmrc ilf .rn-'^ -^ur <;ih:nichi' nue ; telfL' [in'inLi.Tc fllle à la peau blonde, belle et forte d'une jeunesse précoce, encore enfant et déjà femme; ce vieillard abattu, mais non défiguré par une vieillesse hfttive : tout le désert m'apparaissant ainsi sous toutes ses formes, dans toutes ses beautés et dans tous ses emblèmes ; c'était, pour la première, une étonnante vision (fig. 203). Ce qu'il y avait pourtant d'incomparable, c'était le ciel : le soleil allait se coucher, et dorait, empourprait, émaillait de feu une multitude de petits nuages détachés du grand rideau noir étendu sur nos tètes, et rangés comme une frange d'écume au bord d'une mer troublée. Au delà commençait l'azur, et alors, à des profondeurs qui n'avaient pas de limites, à travers des limpiditéi in-

connues, on apercevait le pays céleste du bleu. Des brises chaudes montaient, avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique aérienne, du fond de ce village en fleur ; les dattiers, agités doucement, ondoyaient avec des rayons d'or dans leurs palmes, et Ton entendait courir, sous la forêt paisible, des bruits d'eau mêlés aux froissements légers du feuillage, à des chants d'oiseaux, à des sons de flûte. En même temps un muezzin, qu'on ne voyait pas, se mit à chanter la prière du soir, la répétant quatre fois aux quatre points de l'horizon, et sur un mode si passionné, avec de tels accents, que tout semblait se taire pour l'écouter. » Le peintre descend dans la plaine ; il va l'examiner de près. Les détails ne seront plus noyés dans un ensemble grandiose et poétique qui dissimule tous les défauts. Nous trouvons <c un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents arides et brûlé jusqu'aux entrailles ; une terre marneuse, polie comme de la terre à poterie, presque luisante à l'œil, tant elle est nue, et qui semble, tant elle est sèche, avoir subi Faction du feu ; sans la moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon ; — des collines horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou découpées par une fantaisie étrange en dentelures aiguës, formant crochet, comme des cornes tranchantes ou des fers de faux ; au centre, d'étroites vallées, aussi propres, aussi nues qu'une aire à battre le grain; quelquefois, un morne bizarre, encore plus désolé, si c'est possible, avec un bloc informe posé sans adhérence au sommet, comme un aérolithe tombé là sur un amas de silex en fusion ; et tout cela, d'un bout à l'autre, aussi loin que la vue peut s'étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni bistré, mais exactement couleur peau de lion. »

La population. — Malgré les beautés du paysage, c'est surtout par sa population que l'Afrique septentrionale plaît tant aux artistes. Il y a cinquante ans seulement, aucun peintre n'avait mis les pieds dans ce pays. Au point de vue de l'art, la colonisation présente presque toujours un effet désastreux : elle altère les caractères particuliers du peuple chez lequel les colons s'établissent et elle en modifie profondément les allures. Seulement elle facilite une foule d'études qu'on ne pourrait faire sans elle, et, en même temps qu'elle transforme un pays, elle le révèle aux artistes.

La population de l'Algérie, en mettant de côté les colons, comprend des Arabes, des Maures, des Kabyles et des juifs, qui ont tous une physionomie particulière. Les Arabes sont les plus nombreux, et ce sont eux auxquels les peintres donnent la préférence sous le rapport du type et du costume. Les sociétés dont les mœurs ont gardé quelque chose de primitif, et dont les allures peuvent éveiller en nous le souvenir des temps antiques, exercent toujours sur les artistes une fascination irrésistible.

Dans une lettre adressée au général Athalin, Horace Yernet fait part de rimpression que lui a fait éprouver l'Algérie, la première fois qu'il la visita, en 1833. Il avait débarqué à Bone. « Il était cinq heures du soir lorsque je mis pied à terre. Mes yeux cherchaient avec avidité ces Arabes, ces chevaux, ces minarets après lesquels je soupirais depuis longtemps. Rien de tout cela. Au milieu de baraques en décombres, je ne voyais de tous côtés qu'enseignes de marchands de vin à droite, chandelles à sept sous la livre à gauche ; — a Au Rendez-vous des Bourguignons^ Grand « Café de la marine; » partout des cabarets remplis de femmes, de soldats, de gamins; enfin, tout ce que nous voyons aux environs de Paris. J'avoue que j'ai été fort désappointé.

« Il ne me fut pas difficile de savoir la demeure d'un de mes amis^ le colonel X*^. Il était sorti. Je l'attendis jusqu'à la nuit, n'osant me risquer dans les rues au milieu des soldats de la légion étrangère, qui regardaient ma face blême et mon petit habit bourgeois d'un œil à me faire croire qu'ils désiraient savoir ce que j'avais dans ma poche. Bref, X*** rentra. Après la première effusion d'une reconnaissance, il me dit : « Vous arrivez à temps pour venir avec nous faire cette nuit une petite « excursion ; je vous donnerai un bon cheval ef un sabre, et je vous « ferai voir quelque chose qui vous amusera. » Sans considérer que j'étais en guêtres, en petit habit de f..., j'accepte, et, à trois heures du matin, nous voilà sortis par la nuit la plus noire. Le lever du soleil . devait être pour moi le lever de la toile au théâtre. A mesure que le crépuscule me permettait de distinguer les objets qui m'entouraient, j'apercevais de grands fantômes blancs passant comme des ombres ; on n'entendait même pas les chevaux qui marchaient sur l'herbe. Enfin, le jour vint me montrer que j'étais au milieu de trois cents Arabes, armés de longs fusils, de pistolets, etc., et suivis de deux escadrons du 3* chasseurs. Non, jamais je n'ai rien éprouvé de semblable. Les montagnes de l'Atlas d'un côté ; une beUe rivière de l'autre ; la plaine couverte d'éclaireurs, et quels éclaireursl et, au centre, une tribu marchant en groupe, portant tous ses bagages. A la vue de tant de choses si nouvelles et si pittoresques, j'ai cru que ma tête éclaterait. Je n'étais point au bout.

« Après huit heures de marche, le pays étant devenu plus plat et les herbes moins hautes, tout à coup l'horizon se couvre d'une nuée d'Arabes, faisant feu de toutes leurs armes. Chacun se prépare à les recevoir ; jusqu'à mon cœur de garde national qui bouillait d'une ardeur guerrière I ... 0 disgrâce I toutes ces démonstrations n'étaient qu'une manière de se dire bonjour, et, loin de verser du sang, c'était de lait et de miel que nous devions nous abreuver* La scène change, et nous voilà dans le pastoral jusqu'au cou. Derrière ces guerriers qui nous avaient si bien fait dresser les oreilles, voici une troupe de femmes, d'enfants et de vieillards qui viennent nous remercier d'avoir escorté leurs camarades.

C'étail tout à fait louchant, et mon humeur helliqueuso fit bientôt placu àdes sentiments tout bibliques. Ce sabre, qui brillait un instant auparavant dans ma terrible main, se transforma en un bâton d<! pasteur, sous

la forme d'une cravache. Celait à qui s'en mêlerait : la barbe du farouche sapeur, imbibée de lait, luttait par sa blancheur avec celle des patriarches qui nous congratulaient. Chateaubriand! où étais-tu ptour faire du (kalhos? Néanmoins, rien n'était plus beau et plus imposant que

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la simplicité froide et bienveillante qui présidait à cette cérémonie. Rien ne peut mieux donner une idée do nos pères dans les plaines de Chanaan. C'était Jacob et toute la Genèse. Si un peintre d'histoire, comme j'en connais, pouvait voir cela! ou si j'avais le talent d'en tirer parti, quel beau tableau on pourrait faire ! »

Horace Vernet, qui songe à la Bible lorsqu'il voit les Arabes, a peint en effet quelques toiles historiques, dans lesquelles il essaye d'appliquer ses idées, en donnant à son tableau le caractère et même les costumes qu'il a observés sur la nature. Mais lorsqu'il peint ce qu'il a vu, il est beaucoup plus saisissant, parce que son talent exclusivement pittoresque se prête difficilement aux conceptions grandioses. Son tableau des Arabes dans le camp (fig. 204) était ravissant de tous points. Tout le monde a présent à la mémoire la Prise de la Smala^ où les épisodes de la vie arabe se succèdent avec tant d'entrain et d'esprit. Ce qui est remarquable, c'est que, malgré sa couleur vitreuse et peu agréable, il ait réussi dans plusieurs de ses toiles à rendre avec tant dé vérité les gorges sauvages des environs de Constantine.

Les mœurs des Arabes ont inspiré plusieurs œuvres de l'école moderne. On se rappelle l'impression que produisit au Salon de 1863 le joli tableau de Guillaumet représentant la Prière du soir dans le Sahara, La manière de vivre des tribus nomades prête à une foule de scènes charmantes que les peintres ont représentées de mille façons.

Quelquefois le voyageur voit le désert s'animer et perdre pour un moment sa tranquillité morne. Il aperçoit à l'horizon un léger nuage de poussière qui avance en grossissant ; des sons d'instruments arrivent par bouffées. Le nuage devient plus épais et plus étendu ; il se brise, des formes s'estompent, se dessinent, s'accusent. On voit des cavaliers, des chameaux, des troupeaux, des femmes, des enfants défilant dans un tourbillon grisâtre soulevé sous leurs pas. C'est un déplacement, une tribu qui voyage. En tête sont les cavaliers massés autour de l'étendard aux trois couleurs surmonté du croissant. Leurs longs et minces fusils, passés en bandoulière, s'agitent obliquement derrière leur dos; leurs larges pantalons turcs aux vives couleurs flottent sur leurs selles ; ils sont coiffés de larges chapeaux de paille ou de burnous. Leurs chevaux pleins de feu frissonnent, le corps secoué par des mouvements nerveux. Au milieu des cavaliers s'avance le chef avec ses écuyers, portant ses armes de luxe, et son cheval de bataille richement caparaçonné.

Puis viennent les musiciens, jouant avec leurs longues musettes des airs de marche d'un chant aigre et triste, scandé par des coups frappés en mesure sur des espèces de tambourins. Ensuite arrivent les chameaux porteurs d'atatiches, sortes de litières en forme de dais tapissées de riches étoffes aux couleurs étincelantes et cachant des voyageuses de distinction : le harem. Ces atatiches produisent un ensemble, une gamme d'une

richesse de tons inouïe. Derrière sont les chameaux de charge, portant les tentes et les ustensiles de toutes sortes de la tribu ; ils avancent au milieu de femmes, d'enfants et de serviteurs. Les femmes filent en marchant, les enfants se traînent, se poussent les uns les autres. Des cavaliers, lancés au galop, parcourent cette foule et lui donnent des ordres. Enfin les troupeaux de moutons se pressent, entourés de chiens qui hurlent. La poussière se lève sous leurs pas précipités en nuages de plus en plus impénétrables aux regards; elle cache tout, envahit tout; puis le désert reparaît peu à peu, calme, pâle, infini ; le rêve brillant s'esl évanoui.

Quand on veut rester quelque temps dans un endroit, on dresse les tentes et on forme ce qu'on appelle un douar, Fromentin nous a laissé la description d'un de ces douars, que nous avons pu accompagner d'un dessin du même artiste, représentant une scène analogue à celle qu'il décrit (fig. 205) : « Ce douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt tentes, ce qui représente à peine le plus petit des hameaux nomades: mais il avait bien le rude aspect des vrais campements sahariens, et. dans un très petit exemple, c'était, pour qui ne l'eut pas connue, un tableau complet de la vie nomade à ses heures de repos.

« Des tentes rouges, rayées de noir, soutenues pittoresquemenl par une multitude de bâtons, et retenues à terre par une confusion d'amarres et de piquets. Dedans, et entassés pêle-mêle, la batterie de cuisine, le mobilier du ménage, les harnais de guerre du maître de latente; les meules de pierre à moudre le grain, les lourds mortiers à piler le poivre, les plats de bois {sahfa) où l'on pétrit le couscoussou, le crible où on le passe, les vases percés (keskassé) où on le fait cuire, les gamelles en alfa tressé, les sacs de voyage ou tellis^ les bâts de chameaux, les djerbi, les tapis de tente, les métiers à tisser les étoCFes de laine, les larges étrilles de fer qui servent à carder la laine brute du chameau, etc. Et, parmi tout ce désordre d'objets salis et de choses noirâtres, un ou deux coffres carrés aux vives couleurs, aux serrures de cuivre, garnis de clous dorés aux angles, cassettes qui doivent contenir, avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus précieux dans la fortune du maître. Au dehors, un terrain battu, brouté, dépouillé même de toute racine, plein de souillures, couvert de débris et de carcasses, avec des places noircies par le feu; les fourneaux creusés dans la terre, composés de trois pierres formant foyer ; des amas de broussailles sèches, et les outres noires à longs poils, pendues à trois bâtons mis en faisceau. Autour, la plaine immense avec les chameaux sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le soir, se rassemblent au son de la trompe, et viennent se coucher dans le douar. »

Fromentin, le meilleur guide qu'on puisse consulter, lorsqu'il s'agit de l'Algérie, décrit ainsi les allures et le costume des Arabes d'El-

Agouat, qui oat gardé tout leur caractère, justement parce qu'ils sont très éloignés des centres de civilisation.

" Tous ces visages somnolents ont de grands traits : même hébétés, ils conservent la beauté d'une sculpture; même incorrects, ils offrent l'intérêt d'une forte ébauche. La barbe, amincie vers l'oreille, dessine les os maxillaires ; il est impossible de voir une barbe mieux plantée : la nôtre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l'air d'être postiche; la leur adhère au visage et s'insinue dans la peau par d'insensibles transitions bmnes. Le nez, droit quand le sang est pur, s'élargit vers la base quand

Fig. 10G. — T«te d'Arabe. (D'après un dMsln de FromcMin.)

il n'y a qu'un faible mélange de sang nègre ; la bouche est charnue et saillante ; enfin les pommettes, le cadre de l'œil, tout en eux est robuste, roastruit laidement, et semble sortir d'un moule au-dessus de nature. Quant aux yeux, c'est là que la vie se retrouve : ils sont grands, obscurs; on y voit passer des lueurs fauves ; à mesure que les cils s'écartent, la prunelle noire se dilate et les remplit ; à peine restc-t-il un point clair à 1 angle externe des paupières, un point couleur de sang à l'angle intérieur ; on dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par où l'ime, à certains moments qu'on prévoit, peut se manifester par des jets de flammes (fig. 206).

" Le costume, on le connaît, et il serait presque inutile de le décrire.

peu importe les noms de gandoura, haîk, burnouss, ghaët, etc. ; rien n'est plus simple, il se réduit à trois pièces d'étoffes superposées: une chemise de dessous qu'on ne voit pas ; un voile qui encadre le visage et fait deux, ou trois fois le tour du corps en écliarpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre abriter la tête. Tout cela est blanc, d'une étoffe lourde, épaisse et forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tcte par une corde en laine grise ; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu'élargir le crâne sans l'élever. Le tout ensemble représente une seule draperie. C'est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est le plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle part (fig. 207). »

Voici maintenant comment Fromentin décrit le costume des femmes :

Fig. 207. — Croquis de Fromentin (Algérie).

« Il se compose d'un haïk, d'un voile, d'un turban, quelquefois, en outre, d'une mante ou mehlafa. Le haïk est d'une étoffe de coton cassante et légère, de couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gi'is. Il se porte à peu près comme le vêlement des statues grecques, agrafé sur les pectoraux ou sur les épaules, et retenu à la taille par une ceinture. Le voile, de même étoffe et de couleur plus douteuse encore, surtout aux environs de la tète, est pris sous le turban, fait guimpe autour du visage, s'attache au moyen d'une épingle au-dessus du sein, puis découvre la poitrine, descend le long des bras, et, par derrière, enveloppe le corps de la tète aux pieds. Quelquefois il est plus long que le haïk, et fait alors l'effet d'un manteau de cour. La ligne oblique et soutenue qui descend de la nuque h l'extrémité de l'étoffe est superbe, et le mouvement de la marche y produit des frissonnements et des ondulations de plis de la plus grande élégance. Quant au turban, il est en cotonnade un peu plus blanche et seulement rayé sur le bord, quelquefois à fmnges:

on le roule à la mode du turban lurc, avec un bout sur l'oreille, très bas par devant, touchant au sourcil ; il devient d'autant plus beau qu'il est plus vaste et plus négligé. La mante, ou voile de sortie, n'est pas de rigueur. Elle est adoptée par les moins pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies, En&n, quand elles ne vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin on bas de cuir lacé, piqué de soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait semblable au brodequin, moitié asialique et moitié grec, que certains maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de femmes. » Il faut se iîgurer ce costume animé par des mouvements à la fois souples, pleins de molles ondulations, et remplis de dignité; dessinant h cbaque instant des formes accusées, puissantes.

Fig. Î08. — TÉterto BUkri. {D'sprès Fromenlin.)

même un peu viriles ; laissant entrevoir de grands yeux noirs allongés et cerclés de bistre.

Nous avons examiné le type des Arabes d'Algérie dans ce qu'il a de plus pur, mais il y a eu en maint endroit des croisements de races qui ont altéré le caractère primitif, en même temps que le voisinage des colons français modifiait les mœurs. Un grand nombre d'Arabes ont renoncé à la vie nomade pour se faire cultivateurs dans les campagnes ou bien ouvriers dans les villes. Beaucoup d'indigènes de l'oasis de Biskra, par exemple, viennent à Alger servir de portefaix, à peu près comme les gens du centre de la France viennent à Paris ; on les désigne. à cause de leur pays, sous le nom de Biskris {fig. 208).

Les Maures sont habitants des villes de l'Algérie, comme dans le Maroc. Nous n'avons donc pas à revenir sur ce que nous en avons dit plus haut.

Delacroix est. parmi nos peintres, le premier qui se soit avisé de peindre

un intérieur moresque. Peinte à une époque où la colonisation n'aYail pas encore transformé les habitudes locales, sa toile, qui est maintenant au Louvre, a pour litre : Femmes d'Alger dans leur appccrtement. Ce tableau, qui a figuré au Salon de 1834, montre une face particulière dii

Fig. 909. — Berger kabyle. (Tableau de Fromentin. }

talent de l'artiste. Ici, il n'y a aucun sujet dramatique, aucune recherclie de l'émotion. C'est un bouquet de couleurs, rien de plus. On a souvenl comparé Delacroix à Victor Hugo ; on peut, dans une certaine mesure, admettre ce rapprochement pour \g% Femmes d' Alger, (\\i\ produisent une impression assez analogue à celle des Orientales.

ALGÉRIE. â81

(c Outre leur mérite îatrînsèque, dit Th. Gautier, les Femmes d'Alger marquent un événement d'importance dans la vie de M. Delacroix, son voyage en Afrique, qui nous a valu tant de toiles charmantes et d*une fidélité si locale. — Oui, ce sont bien là les intérieurs garnis à hauteur d'homme de carreaux de faïence formant des mosaïques comme dans les salles de FÂlhambra, les fin^s nattes de jonc, les tapis de Kabylie, les piles de coussins et les belles femmes aux sourcils rejoints par le surmeh, aux paupières bleuies de kh'ol, aux joues blanches avivées d'une couche de fard, qui, nonchalamment accoudées, fument le narghilé Qu prennent le café que leur offre, dans une petite tasse à sou • coupe de filigrane, une négresse au large rire blanc. »

Les Maures ont le visage plus plein, les traits moins accentués que les Arabes. Leurs vêtements, qui sont souvent chargés de brillants oripeaux, ont de vraies séductions pour ceux qui cherchent avant tout l'éclat et le charme de la couleur; néanmoins, ils ont été beaucoup plus rarement représentés que les Arabes. En revanche, les Kabyles se voient sur un assez grand nombre de tableaux. Dans une très curieuse toile qui figurait au Salon de 1863, M. Gustave Boulanger avait représenté desKabyles se sauvant devant nos tirailleurs. En les voyant dégringoler avec une vitesse vertigineuse sur des pentes abruptes, hérissées de roches pointues, on comprend que ces robustes sauvages, qui attraperaient un wagon à la course, n'aient pas besoin de chemins de fer et dédaignent la civilisation.

Le costume des Kabyles consiste en une simple chemise longue, d'étoffe de laine grossière, maintenue autour du corps à l'aide d'une ceinture. Les jambes sont garanties par des espèces de chaussettes en laine autour desquelles s'attachent les cordons de sortes d'espadrilles en peau. Une petite calotte blanche en coton et une autre en feutre forment la chéchia, leur coiffure ordinaire (fig. 209).

Les villes principales. — L'Algérie forme trois départements, dont le nom est emprunté aux trois villes les plus importantes du pays : Alger, Oran et Constantine. La ville A' Alger (58,000 hab.) s'étale en amphithéâtre sur le penchant d'une colline qui va expirer à deux pas de la mer. La situation est ravissante, mais il n'y faut plus chercher la physionomie orientale qui avait tant séduit les premiers arrivants. « Il y a deux villes dans Alger : la ville française, ou, pour mieux dire, européenne, qui occupe les bas quartiers et se prolonge aujourd'hui sans interruption jusqu'au faubourg de l'Agha ; la ville arabe, qui n'a pas dépassé la limite des murailles turques, et se presse comme autrefois autour de la Kasbah, où les zouaves ont remplacé les janissaires.

« La France a pris de la vieille enceinte tout ce qui lui convenait, tout <*«* qui touchait à la marine ou commandait les portes, tout ce qui était à

peu près horizontal, facile à dégager, d'un accès commode; elle a pris la Djenina, qu'elle a rasée, et Tancien palais des pachas, dont elle a fait la maison de ses gouverneurs ; elle a détruit les bagnes, réparé les forts, transformé le môle, agrandi le port; elle a créé une petite rue de Rivoli avec les mes Bab-Azoun et Bab-el-Oued, et Ta peuplée comme elle a pu de contrefaçons parisiennes ; elle a fait un choix dans les mosquées, lais^ sant les unes au Koran, donnant les autres à TËvangile. Elle a coupé en deux, mais par nécessité seulement, les escaliers qui font communiquer la ville basse avec la haute ; elle a conservé les bazars au milieu des nouvelles rues marchandes, afin de mêler les industries par le contact. Des places ont été créées comme autant de centres de fusion pour les deux races; la porte Bab-Azoun, où Ton suspendait à côté de leurs têtes les corps décapités, a été détruite ; les. remparts sont tombés ; le marché au savon, où se donnaient rendez-vous tous les mendiants de la ville, est devenu la place du Théâtre... Enfin la porte Neuve (Bab-el-Djeddid), celle-là même par laquelle Tarmée de 1830 est entrée, reportée quelques cents mètres plus loin, se nomme aujourd'hui porte dhly^ et la statue du maréchal agronome est placée là comme un emblème définitif de victoire et de possession. » (Fromentin.)

Au centre de la plaine de la Mitidja s'élève la petite ville tout européenne de Boufarik (6,400 hab.). Elle apparaît au sein d'une campagne que Ton a pu comparer avec raison à un véritable verger normand. Rien n\ manque, ni les trembles, ni les saules, ni les peupliers, ni les arbres fruitiers, ni les fortes senteurs d'étables, ni les solides paysans à la fois actifs et calmes au milieu de leurs champs.

Blidah (16,000 hab.), elle est bâtie au fond de la plaine, au pied du petit Atlas. Elle fait une tache blanche dans les plantations d'oliviers et d'orangers. «Blidah, dit E. Fromentin, était la ville par excellence des roses, des jasmins et des femmes. Du bord de la plaine, où l'on apercevait ses tours et ses maisons blanches, cachées à demi dans des forêts d'arbres aux fruits d'or, elle apparaissait précisément en face de Koleahy la Sainte^ comme une image anticipée des joies permises et promises du Paradis. Il y avait là des jardins constamment verts, des rues tapissées de feuillage et plus ombreuses que des allées de bois, de grands cafés pleins de musique, de petites maisons habitées par des plaisirs délicats, des eaux partout et des eaux exquises ; puis, pour achever par les odeurs le bien-être de ce peuple sensuel, la continuelle exhalaison des orangeries en fleurs y faisait de Fatmosphère tout entière un parfum. » Aujourd'hui, Blidah a revêtu des habits européens ; elle s'est francisée.

Médéa (10,500 hab.) est bâtie sur un plateau, au delà de la première chaîne de FAtlas. Elle doit son importance à sa position sur le chemin des caravanes qui vont vers le désert. Plus au sud, Boghdrest un poste avancé sur la roule d'El-Aghouat.

Daos le sud-ouest de la province d'Alger, la vallée du Gheliff possède des villes assez riches, parmi lesquelles il faut citer Orléatisville et Mi" lianah.

Les montagnes de la Kabylie se dressent à Test d'Alger et de la plaine (le la Mitidja. A Tentrée du système montagneux se trouve Aumale, sur remplacement delà cité romaine d'Anza : cette ville est traversée par la route d'Alger à Constantine.

La ville de Constantine (33,000 hab.) l'ancienne Cirta, est bâtie sur un plateau élevé et escarpé. Le torrent du Rummel tourne autour de ce plateau, qu'il entoure presque entièrement : ses chutes au travers des ravins sauvages, et le caractère grandiose des montagnes qui entourent la ville, font des environs de Constantine un des endroits les plus pittoresques de r.\lgérie. La ville s'est complètement transformée sous l'influence française relie a conservé quelques ruines antiques, les restes d'un théâtre. d*un arc de triomphe, d'un cirque, et un assez grand nombre de fragments de mosaïques et d'inscriptions qui attestent sa grandeur passée.

Fig. ?]0. — Médaille de JubaT«% roi de Namidic.

Cirla était en effet une ville importante et la capitale de la Numidie. Les médailles de Juba I"', qui en fut roi, contiennent d'un côté la tête de Jupiter Ammon, avec sa corne, et de l'autre un éléphant (fig. 210).

Horace Vernet a décrit ses impressions lorsqu'il est arrivé à Constantine. au moment où la ville venait d'être prise d'assaut par nos troupes.

« De ce point, on aperçoit Constantine à trois lieues de distance. Je Tavoue que le cœur m'a battu en voyant le terme et le but de mon voyage. Les plus hautes montagnes du grand Atlas se développent devant le spectateur. Il était deux heures de l'après-midi, le soleil brillait, rien ne manquait pour la splendeur du tableau. Je t'assure que dès ce moment je n ai plus pensé qu'au bonheur de joindre à tous les souvenirs que j'ai déjà dans la tête une nouvelle collection de matériaux d'un caractère tout particulier. Je ne te ferai pas ici la description de Constantine, de ses ravins, etc...., toutes choses dont tu as déjà entendu parler. Il me suffira de dire que je n'ai jamais rien vu dans aucun de mes voyages qui m'ait autant frappé. Cette ville toute couleur de terre ressemble plutôt à

celles des Âbruzzes qu'à tout ce que nous connaissons du littoral de l'Afrique. On va crier après moi quand je la peindrai telle qu'elle est, comme on Fa fait après ma verdure ; cependant je serai vrai. L'intérieur des rues est très sombre et d'une puanteur abominable. Les cadavres qui sont encore sous les décombres ne contribuent pas peu à augmenter les miasmes pestilentiels ; Montfaucon est la boutique de Lubin en comparaison. Aussi nos pauvres soldats mouraient-ils comme des mouches. Dès le premier pas qu'on fait dans la ville, on ne peut croire qu'il soit |)ossible d'y rester ; puis, tout à coup, nous entrons dans le palais du bey ; tout change. Figure-toi une délicieuse décoration d'Opéra tout de marbre blanc, et des peintures des couleurs les plus vives, d'un goût charmant, des eaux coulant de fontaines ombragées d'orangers, de myrtes, etc., enfin un rêve des Mille et une Nuits, »

Philippeville^ qui sert en quelque sorte de port à Gonstantine, est bâtie sur l'emplacement d'une ancienne colonie romaine ; c'est une ville tout européenne, bien alignée, aux rues larges et droites. Toute cetle contrée est pleine de souvenirs antiques. Ainsi Bâne s'élève à côté des ruines de l'ancienne Hippone, dont saint Augustin fut évêque.

La province d'Oran forme la partie occidentale de l'Algérie et confine à Tcmpire du Maroc. La ville à'Oraa (40,000 hab.) s'élève en amphithéâtre, d'un côté sur le versant d'un plateau, de l'autre sur les derniers gradins d'une montagne. Le centre de la ville s'enfonce dans un ravin que traverse un grand pont jeté de la montagne au plateau. Gomme toutes les villes françaises de l'Algérie, Oran a complètement perdu son ancienne physionomie. « La ville d'Oran a encore plus perdu qu'Alger sous le rapport du pittoresque, écrivait Horace Vernet dès 1845 : tout y est moderne. »

Mascara (9,700 hab.), l'ancienne capitale d'Abd-el-Kader, et Tkmeefi (22,000 h.), sur la frontière du Maroc, sont, après Oran, les villes les plus importantes de la province. Tlemcen avait autrefois une immense réputation chez les Arabes : c'était Tlemcen la Sultane, la ville aux sept enceintes. On parlait de la beauté de ses mosquées, de ses écoles et de ses palais. Des restes imposants attestent encore sa grandeur passée. Ce que le temps n'a pu lui ravir, c'est la beauté de ses environs: la cascade d'El-Oureit est toujours célèbre.

Toutes les villes arabes se ressemblent au point qu'on les croirait bâties sur le même modèle. « Des rues en forme de défilés, dît Fromentin, obscures et fréquemment voûtées ; des maisons sans fenêtres, des portes basses ; des échoppes de la plus pauvre apparence ; des marchandises empilées pêle-mêle, comme si le marchand avait peur de les montrer; des industries presque sans outils, certains petits commerces risibles; quelquefois des richesses au fond d'un chausson ; pas de jardins, pas de verdure, à peine un pied mourant de vigne ou de figuier qui croupit

dans les décombres dos cHirefours, des ]iios(|ums qu'on ne voit pas, des

f'f- 3)1- - Vue rue i El-Aghouai. (Taltlçau i|o Ffomemi",) hiiBOÙ l'on Ta mystérieusemenl... » el, comme habilanls de ces lieux :

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'. des brodeurs sur éloffes, des cordonniei's. des marchands de <:liaui. des bijoiiliei's du dernier ordre, des grainetiers vendant à la fois des épices et du tabac ; des fruitiers approvisionnés, suivant la saison, d'oranges ou de pastèques, de bananes ou d'artichauts ; quelques laiteries, des barbiers surtout, des boulangeries banales et des cafés. »

Les laMeanx de Fromentin justifient sa description écrite. Le silenci' d'une ville arabe à l'heure de la sieste est admirablement exprimé dans un tableau qui a figuré au salon de-1859 sous le titre de : Une rue à El- Aghouat. Le peintre a très bien rendu l'aspect de ces rues, ou plutôt de ces ruelles étroites, s'enfonçant entre des murs aveuglants de clarté et dardés par un soleil de plomb; montant, descendant, présentant une chaussée poussiéreuse, ou un pavé inégal, raboteu\, composé de quartiers de roches mal joints les uns avec les autres (fig. 21 1 ).

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