CHAPITRE II
Divisions de l'empire chinois. — La Chine proprement dite. — Les hahitants.
L*art et Findustrie. — Les villes principales.
ivlsions de Tempire chinois. —
L'immense étendue des pays qui sont réunis sous la domination réelle ou nominale de Tempereur de la Chine forme la plus grande partie de FAsie orientale et renferme toute la contrée qui s'étend entre les Indes et la Sibérie. De vastes plateaux couverts de steppes interminables, des plaines sans fin et toutes imprégnées de sel, comme le désert de Kobi, occupent presque toute la partie occidentale et septentrionale de l'empire chinois. Mais sur le versant oriental, où est la Chine proprement dite, on trouve de riches plaines parsemées de monticules et arrosées par un nombre infini de rivières et de canaux. Une importante civilisation s'est développée depuis un grand nombre de siècles dans la Chine proprement dite, mais elle ne s'est répandue que d'une manière très incomplète dans les pays soumis ou tributaires, qui sont le Thibet, le Turkestan chinois, la Mongolie, la Mandchourie et la Corée. 11 faut néammoins dire quelques mots de ces contrées avant de parler de la véritable Chine.
Le Thibet est une haute vallée, entourée de monts, occupant la partie &ud du grand plateau de l'Asie centrale. La chaîne de l'Hymalaya le limite au sud. Le Yang-tsé-kiang, le Brahmapoutre et le Sind prennent leur source dans la contrée. Le plateau du Thibet contient beaucoup do pâturages, et la principale industrie des habitants est l'élève des trou^ peaux. La capitale est Lhassa (80,000 hab.)
Le Turkestan chinois se compose de steppes où errent des Doiuiidïs, et, çà et là, de quelques vallées arrosées et fertiles où apparaît un peu d'agriculture. Les villes importantes sont Yarkand (50,000 hab.}, ville industrieuse où l'on se livre à l'exploitation de la pierre de jade, el Casckgar qui a prés de 40,000 habitants.
<i La Mongolie, que les Chinois nomment Tsaoti, c'est-à-dire terre des
herbes, écrit M. Levasscur, est un immense plateau dont raltitude varie de l ,200 à 800 mètres, et qui présente au centre et au sud le grand désert de Kobi. Habité seulement dans les régions montagneuses de l'ouest, du nord et de l'est; glacial en hiver surtout au nord, brûlant en été, il est très peu propre en général à la culture des céréales; il pwsède, dans le nord, de très vastes Torêts de pins et de sapins à peu prés
inexploitées et manque de |>ois partout ailleurs. » Ourga (à peu près 10,000 hab.) est la capitale de la Mongolie.
La Mandchourie chinoise est une contrée montagneuse, mais très fertile. «Nous rencontrâmes à chaque pas, a écrit La Péroûse, des roses, des lis, des muguets; nous recueillîmes en grande abondance des oignons, du céleri, de Foseille et d'autres plantes pareilles à celles de nos prairies ; les pins couronnaient le sommet des montagnes, les chênes commençaient à mi-côte ; les bords des ruisseaux étaient plantés de saules, de bouleaux, d'érables, et sur la lisière des grands bois on voyait des pommiers, des azeroliei's en fleurs, avec des massifs de noisetiers. » Le fleuve Amour et ses affluents du côté sud arrosent la Mandchourie. Le chef-lieu est Moukden,
La Corée est une presqu'île située entre la mer Jaune et la mer du Japon. Sur le continent elle est Umitée par la Mandchourie. Le climat de la Corée est excessivement chaud durant l'été. Le sol est très fertile dans les vallées et d'knmenses forêts couvrent les montagnes. La capitale du pays est Han-yang, •
La Corée, qui parait aujourd'hui plongée dans un état qui n'est pas très éloigné de la barbarie complète, a pourtant été dotée aune autre époque d'une industrie assez florissante. Les Coréenssont même regardés comme les initiateurs des Chinois et des Japonais dans la céramique. La potiche coréenne reproduite sur la figure 280 donne l'idée d'une fabrication très avancée, mais le style du décor ne permet pas de lui assigner une date fort ancienne. Après avoir exporté pendant longtemps leurs produits dans tous les pays de l'extrême Orient, les Coréens sont tombés dans une complète décadence et leur industrie est aujourd'hui déchue à ce point, que, suivant l'expression d'Albert Jacquemart, « la fabrication céramique n'y existe plus, même à l'état de souvenir. »
La Chine proprement dite. — La Chine s'appuie sur le puissant système montagneux qui forme l'ossature de l'Asie centrale, et descend, — tantôt rapidement, tantôt par une pente douce, suivant l'importance des massifs détachés du système qui déterminent le relief du pays — , vers l'océan Pacifique, par la mer Jaune, la mer Bleue et la mer de Chine. Les deux principaux massifs qui s'avancent au cœur de l'empire chinois sous les noms de monts Nan-ling et Pe-ling divisent cet empire en deux grands bassins : celui du Hoang-ho ou fleuve Jaune et celui du Yang-tse-kiang ou fleuve Bleu (fig. 281).
La Chine est avant tout un pays d'agriculture, extrêmement peuplé et presque partout très bien cultivé. C'est surtout dans les cultures inondées, celle du riz, par exemple, que les Chinois excellent. Ils donnent aussi une très grande importance à la culture du thé, qu'ils exportent par les caravanes, et à celle du mûrier, qu'ils exploitent pour la nourriture des
vers à soie. L'agriculture est très honorée en Chine et placée sous la protection de divinités spéciales (fig. 282).
Les géographes divisent habituellement la Chine en trois zones distinctes par la température et los productions. La zone du nord com-
Fig, 381. — Cliino.
prend les provinces limitrophes de la Mongolie dont la principale richesse réside dans la fabrication des tissus de laine, la culture du millet, de l'avoine, ainsi que dans l'extraction de la houille et du minerai de fer. La zone centrale, comprenant la grande vallée du fleuve Bleu, est la plus favorisée. Elle possède les meilleures espèces de thé, le mûrier, l'oranger, le bambou, le cotonnier, le riz , etc. Le milieu de cette zone passe pour le grenier de la Chine ; sa partie orientale est citée pour ses
fabriques de cotoonades, de soieries et semble être le foyer d'industrie le plus important de l'empire pour l'ébénisterîe, la céramique, les tissus de
Pig. 181. — DiTinild agHcole. (Cliine.)
toutes sortes, etc. La zone méridionale produit à peu près les mêmes choses que la zone centrale, mais d'une moins bonne qualité.
Les habitants. — «Depuis la prise de Pékin, dit Théophile Gautier, l'empire du Milieu n'est plus un pays aussi chimérique qu'autrefois; il passe du rêve à la réalité. On commence à ne plus croire que le ciel y soit en laque rouge ou noire sur lequel se découpent des arbres d'or et Tolent des grues aux ailes argentées, au-dessus d'un sol composé uniquement de kaolin. On admet que la Chine n'est pas peuplée exclusivement de poussahs aux yeux obliques, au sourire béat, hochantla tète quand le Teat agite les sonnettes aux angles des toits retroussés en sabot, de femmes en porcelaine chancelant sur leurs petits pieds, et de mandarins ventrus célébrant la fleur du pêcher ou les reines-marguerites en buvant des lasses de sou-chon, comme on en voit dans les peintures des écrans. Les potiches, les paravents, les cabinets et les émaux cloisonnés ne sont plus DOS seuls renseignements. »
Le type de la race' chinoise est très caractérisé, une tête presque quadrangulaîre, le nez court, mais nullement épaté comme celui des nègres, la bouche généralementpetite, les pommette» extrêmement saillantes, les jeux très relevésvers les extrémités, le teint jaune et d'un aspect souvent hiùleux, la barbe peu fournie. L'obliquité des yeux et leur peu d'enfon-
cemeDt sous l'arcade sourcilière est d'ailleurs un trait commun aux Chinois, aux Japonais et aux Coréens, mais qui ne se trouve plus chez les Indous. La notion que les Chinois se font de la beauté est très dif-
Fig. 381. — PoQ-Ui, le dieu da contentement.
rérente de celle que nous préconisons au nom de la tradition grecque. Une femme ne peut se croire jolie qu'à condition d'avoir les yeux bridés, les lèvres gonflées, les cbeveux lisses et d'un noir d'ébène. cl surtout un pied d'une extrême exiguité. Chez les hommes, l'apparence
L'EMPIBB CHINOIS. 37$
d'une oisiveté^ complète est ce qui donne le plus de considération : aussi l'embonpoint est-il regardé comme une beauté, et les ongles très longs, qui pendent les doigts incapables de travailler, sont une marque de distinction à laquelle on reconnaît toujours une personne comme il faut,
Nous retrouvons ce caractère jusque dans la représentation des divinités, comme le montre la figure 283.
» Un Dieu, purement chinois, dit Albert Jacquemart, car il est la pcr-
Fig. 384. — Jfune fille. (Broi ^e incrusté d'irgenl.)
sonnification du'sensualisme, est i^oH-Zai; obèse, débraillé, monté ou appu\é sur l'outre qui renferme les biens terrestres, sa figure, aux yeux demi-clos, rayonne sous un rictus éternel ; cette masse alourdie par la bonne chère et l'insouciance, les anciens voyageurs nous l'avaient apporlée sous le nom de Pou-sa, le Dieu: c'est celui du conlenlemeiil, et il faut ie pénétrer des idées chinoises pour l'admettre sous cette dénomination. Au Céleste Empire, eu effet, un fonctionnaire annonce d'autant plus de mérite que sa robuste corpulence remplit mieux le fauteuil où il doit
siéger. Pou-tai a été considéré par quelques voyageurs comme le dieu de la porcelaine. »
Si les Chinois estiment les hommes gras, ils aiment les femmes fluettes, quoique ce caractère soit moins prononcé dans les représentations chinoises que sur les dessins qui recouvrent les albums japonais. La jeune fille que montre la figure 284, quoiqu'elle soit Timage d'une divinité, répond assez bien au type de Tidéal féminin pour les artistes chinois. La poésie amoureuse des Chinois emploie quelquefois des images d'une grande délicatesse. Le poète Tse-Tié s'exprime ainsi dans le Livre de jade :
« J'ai cueilli une fleur de pécher et je l'ai apportée à la jeune femme qui a les lèvres plus roses que les petites fleurs.
« J'ai pris une hirondelle noire et je l'ai donnée à la jeune femme dont les sourcils ressemblent à deux ailes d'hirondelle noire.
« Le lendemain, la fleur était fanée et l'oiseau s'était échappé par la fenêtre du côté de la montagne Bleue, où habite le génie des fleurs de pêcher.
« Mais les lèvres de la jeune femme étaient toujours aussi roses et les ailes noires de ses yeux ne s'étaient pas envolées. »
Théophile Gautier, dans des strophes bien connues, a décrit la femme chinoise :
Celle que j'aime est à présent en Chine Au fleuve Jaune où sont les cormorans.
Dans une tour de porcelaine fine, Llle demeure avec ses vieux parents.
Elle a les yeux retroussés vers les tempes, Le pied petit à tenir dans la main, Le teint plus clair que le cuivre des lampes, Les ongles longs et rougis de carmin .
Par le treillis, elle passe sa tête, Que rhirondelle en passant vient raser, Et chaque soir, aussi bien qu'un poète, Chante le saule et la fleur du pêcher.
Le costume habituel des Chinois est une longue robe à manches larges, par-dessus laquelle ils mettent une ceinture de soie flottante ; une chemise et un caleçon, dont le tissu varie selon la saison, forment leur vêlement de dessous. La forme du costume n'est pas extraordinairement variée, mais dans ce pays où tout est hiérarchisé à l'excès, les grands fonctionnaires et les personnages haut placés portent une robe dont la décoration est d'une extrême richesse, tandis que chez les gens du peuple, le même vêtement affecte la plus grande simplicité.
L'EMPIHE CHINOIS. 317
i< Les robes d'apparat sont nombreuses en Chine, dit M. Albert Jac- (piemart, et presque toutes sont couvertes d'insignes qui pourraient les faire considérer comme impériales. Il n'en est rien : l'empereur de la Chine, les princes de premier et de second rang ont seuls le droit de porter habituellement le dragon à cinq griffes sur leurs vêtements ; les princes de troisième et de quatrième rang ont un dragon à quatre griffes, et les officiers inférieurs un mang ou serpent qu'accompagnent d'autres
F g Î8S — Bobo impériDie
emblèmes. Mais le souverain, suivant un usage répandu dans tout l'Orient, peut honorer un personnage national ou étranger par le don d'une robe impériale ; sous A'^on^-At nos missionnaires ont reçu cette faveur, et ont du se parer, dans les cérémonies, de la robe jaune au dragon.Mais il est un moyen de distinguer ces jou-y, dons de bon augure, des vrais vêtements impériaux. Outre le dragon, ceux-ci sont richement oraés, en or et en soie, de flgures particulières ; les cinq coulettrs consacrées, correspondant aux éléments, s'y combinent en nuages, en bandes, en images diverses, qui toutes ont leur signification déterminée et indi-
quent non seulement celui qui pouvait les porter, mais les circonstances dans lesquelles il devait les revêtir. « Le jour du sacrifice, dit le Li-ki^ a l'empereur met Thabit sur lequel sont brodées les images du soleil, « de la lune et des étoiles, afin de reproduire dans sa personne uneimi- « tation du ciel (fig. 285). »
Ceux qui ont souvenir de la belle exposition organisée en 1875 par r Union centrale se rappelleront peut-être y avoir vu un costume impérial qui devait être destiné aux cérémonies religieuses, car il portait tous les emblèmes prescrits : le soleil, la lune, la foudre dans les nuages, etc. Il y avait à la même exposition une robe impériale, offerte en don à quelques personnages, et portant en or des caractères plusieurs fois répétés et qui veulent dire bonheur , longévité ^ etc., rappelant les souhaits gracieux du souverain.
Ceux qui veulent savoir pourquoi les Chinois portent derrière la tête cette longue queue chevelue qui intrigue tant les Parisiens, doivent jeter un coup d'œil rétrospectif sur le passé du Céleste Empire. Les Chinois sont assurément le peuple chez lequel le goût des réglementations officielles est le plus enraciné. Dès les temps les plus lointains de son histoire, on voit des lois somptuaires inscrites dans un code réputé sacré. Mais ceux qui prêchaient avec le plus de conviction le respect des usages anciens, et qui s'élevaient avec colère contre les innovations futures, avaient oublié de tenir compte des vicissitudes de la guerre. Or les Mongols, conquérants de la Chine, voulurent précisément détruire les anciennes coutumes, et ce système leur aliéna tellement la population que, quand la dynastie des Ming, de race chinoise, parvint à s'emparer du pouvoir, elle se rendit promptement populaire, en rendant des ordonnances qui rétablissaient le costume national tel qu'il existait autrefois. Mais, moins de trois siècles après, les Ming disparaissaient à leur tour, devant les Tartares mantchoux, fondateurs de la dynastie actuelle, et ceux-ci imposèrent leur volonté au peuple qu'ils avaient soumis. Les pauvres Chinois, le peuple aux cheveux noirs^ furent contraints de renoncer à la chevelure épaisse et retroussée sur les côtés, qui était le costume national, ainsi qu'au bonnet à ailes, qui l'accompagnait.
Les Tartares se rasaient, conservant seulement une longue queue nattée, tombant sous une calotte à bords relevés ries Chinois durent se résigner à porter la même coiffure que leurs conquérants, et à subir toutes les autres modifications qui furent imposées aux vaincus dans les diverses parties de leur costume. Ce ne fut pas sans résistance, et plusieurs milliers de Chinois préférèrent la mort à la nécessité de porter un costume qui n'était pas celui de leurs pères. Mais le temps affaiblit les sentiments les plus enracinés, et aujourd'hui la nation chinoise paraît porter sans regret la longue queue nattée des conquérants tartares.
Les cheveux des femmes sont entretenus avec grand soin et relevés
par des ai^îlles ou bijoux de tête en or émaillé. Cette coiffure est celle des dames riches, car les servantes et les femmes du peuple divisent souvent leur chevelure en deux touffes séparées.
Le vêtement des dames chinoises se compose extérieurement de deux tuniques qui sont généralement d'une couleur différente, mais qui toutes les deux sont ornées de dessins et d'arabesques d'un goût souvent
Fig. S^G. — Robe de remme chlnolae.
eiquis (Bg. 286). On se rappelle encore à l'exposition de l'Union centrale une jolie tunique en soie lilas brochée de bleu, avec bordures brodées en couleurs très douces, qui se détachait sur une jupe plissée Tert p&le, garnie sur les bords de guirlandes de ileurs brodées. Il y avait aussi une tunique en soie rose dont les broderies étaient accompagnées de bandes grises chargées d'or qui faisaient le plus heureux effet. Tout le monde a tu des Chinois à Paris, mais les Chinoises sont beaucoup plus rares; cependant une nombreuse collection de robes et de
costumes féminins du Céleste Empire ont élé exposés en 1875 aui Champs-Elysées, et nous ne pouvons mieux faire, pour en r&ppeler le souvenir, que de citer un extrait de l'excellent travail que A. Jacquemart a publié sur ce sujet : « Ou sait, dit-il, quelle est la condition faite par la loi, en Chine, aussi bien ii la jeune fille qu'à l'épouse : c'est la réclusion. Dans les hautes classes cette claustration est a^ravée par une mutilation barbare : dès l'enfance le pied est soumis à des entraves qui empêchent son développement, l'atrophient et le réduisent à une sorte de moignon qui rend la démarche difficile et embarrassée, en sorte que, le plus souvent, c'est appuyée sur le bras d'une de ses servantes qu'une
- Soulier de famme Fig. ISS. — So
a petii pied. au pied n
femme parcourt le jardin dans lequel il lui est permis de respirer l'air pur et de prendre un aperçu de la vie extérieure (fig. 287 et 288). »
Les chaussures des hommes de la classe aisée sont des botles de satin noir à semelles blanches, auxquelles on substitue en élé des souliers tressés en fibres de bambous ou en cordonnet de fil, et brodés parfois de papillons et fleurs, avec semelle de liège. Les dames ont des chaussures en satin brodé de fleurs d'une variété énorme de couleurs et de décors : les semelles sont e:ttrêmement hautes. Mais il est bon de remarquer que: depuis la conquête des Mantchoux, l'usage de la mutilation tend à disparaître de plus en plus.
En Chine les fonctions administratives s'obtiennent au moyen de diplômes, et dans ce pays, qui offre plus d'un rapport curieux avec l'ancienne Egypte, les vrais nobles, ce sont les lettrés. Ce système, qui à une autre époque a pu donner d'excellents résultats, a été fort admiré au dernier siècle par les philosophes de notre pays, qui n'avaient qu'une notion très imparfaite du pays dont ils parlaient. Mais la lettre tue et l'esprit vivifie : h force de vouloir en tout chifTrer le mérite par des diplômes, sans laisser aucune place à la spontanéité et à l'esprit d'innovation, la Chine est arrivée à une immobilité complète, et ses mandarins, si bien hiérarchisés, sont devenus les plus routiniers des hommes. Ces
hmeux lettrés, dout oa a tant parlé, sont en somme assez ignorants et incapables de rien comprendre en dehors de ce qu'ils ont appris à la lettre. Il est probable qu'il n'en a pas toujours été ainsi, mais les lettrés chinois avec lesquels les Européens se sont trouvés en rapport étaient rarement des hommes d'une grande valeur.
Théophile Gautier raconte ainsi sa visite à un lettré chinois qu'on avait amené à l'Exposition universelle de Londres.
«En notre qualité de poète, nous nousrendimesd'abordchez le lettré. C'était un homme d'un certain Âge, au teint basané, plissé de mille petites rides, ayant quelque chose de la vieille femme et du prêtre, eataotiaetsénile à la fois, grave et grotesque, poli, obséquieux et réservé
Fig. ÎBtl. — Cérdmonie twiste. (Peinture de Regamey.]
en même temps, avec un sourire de danseur à la fin de sa pirouette, et un r^rd morne et fin comme pourrait le souhaiter un diplomate. 11 tenait entre ses doigts, maigres, décharnés et jaunes comme la main ^ d'une momie, dans une pose impossible pour nous, un pinceau dont il Iraçail des caractères sur un carré de papier avec une rapidité qui nous rappelait ces vers chinois d'Iu-Riao-Li : » Le dragon noir volUge et ' marque en encre ses pas sur le papier treillissé de fleurs. »
"Ce que cet honnête lettré écrivait ainsi, c'était tout bonnement la transcriptioa en chinois de notre nom gréco-gaulois, qu'on lui avait donné, et si nous ne signons pas aujourd'hui cet article par un fantastique gribouillage, lisible seulement pour M. Julien, de Paris, c'est pure bienveillance de notre part. Il nous remit ensuite sa carte, avec la trausi^ription de son nom en caractères européens, politesse que nous reconnûmes par une petite pièce de monnaie. Ce digne magot vivant s'appelle Keyng. En prenant le papier de couleur semé de quelques paillettes de mica qu'il aous tendait, nous rencontrâmes sa main ridée,
qui nous fit TefTet d'une patte d'oiseau ; les griffes y étaient figurées par des ongles de trois pouces de long, transparents comme des feuilles de talc, et qu'il nous fit admirer avec une certaine satisfaction de coquetterie. Ces grands ongles sont là-bas très bien portés et passent pour une recherche aristocratique et fashionable. Elle prouve au moins quoo ne se livre pas aux travaux manuels. »
La religion qui domine en Chine est le bouddhisme, qu'on appelle aussi religion de Fô, du nom de celui qui a traduit les préceptes du Bouddha. Cette religion est basée sur le panthéisme.
L'un des noms de l'Être suprême chez les Chinois est Tao. Lao-Tseu. le grand philosophe chinois, fonda, au sixième siècle avant notre ère. une secte d'adorateurs de Tao, qui fut bientôt rivale de la secte deConfucius. La figure 289 représente une cérémonie taoïste. Les doctrines de cette secte sont exposées dans un grand ouvrage dont M. Stanislas Julien a donné une édition française.
La figure 290 montre un prêtre chinois d'après une peinture de Regamev. Outre les prêtres attachés directement au service du culte, il y
Fig. 390. ~ Prêtre chinois. (Peinture de Regamey.)
a dans le Céleste Empire une quantité énorme de monastères bouddhistes, où on observe des pratiques qui ne sont pas sans avoir quelques rapports avec ceux des monastères chrétiens du moyen âge. En dehors de ceux qui se consacrent exclusivement à la religion, les Chinois, malgré les superstitions très nombreuses qui ont cours dans leur pays, ont un esprit positif plutôt que rêveur, et leur morale s'étend rarement au delà du cercle restreint de la vie de famille.
Les maisons chinoises sont bâties en briques durcies, et plus généralement en bois. Peu ont plus d'un étage. La décoration consiste toujoub en galeries; les colonnes y jouent un grand rôle (fig. 291). Les Chinois adorent les fleurs et en mettent partout, ce qui leur fournit un autre
puissant mojen de décoration. Les maisons des gens aisés sonttonjours isolées par des cours et des jardins.
Tse-Ma-Kounng nous donne, dans quelques pages ravissantes, la
description d'un intérieur de lettré et de philosophe. 11 chante l'existence heureuse qu'il mène chez lui dans des termes que ne renieraient ni Horace ni Pline le Jeune. » Que d'autres, dit-il, bâtissent des palais pour enfermer leurs chagrins et étaler leur vanité 1 je me