‹ Le monde vu par les artistesChapitre 31 sur 59 · LINDE · texte numérisé non relu

LINDE

En Inde les bijoux sont portés également par les deux sexes, et se rencontrent à peu près dans toutes les classes de la société, car c'est pour rindouun moyen de ne pas se séparer de sa fortune que, par ce moyen, il transporte partout avec lui. Aucun peuple n*est aussi passionné pour la parure; et ne porte une pareille accumulation d'ornements de tousgenres. Les gens du peuple eux-mêmes ont toujours des bracelets, des colliers, des pendants d'oreilles. Les petites graines durcies remp lacent, chez les pauvres gens, les perles ouïes pierres précieuses qui parent ceux de la classe opulente, mais on est toujours paré.

Le Manuel de la section des Indes britanniques à l'Exposition universelle de 1878, décrit ainsi la vie des artisans de l'Inde : « Dans tous les villages indiens on trouve encore à l'œuvre toutes les industries traditionnelles. A la porte de sa maison l'on voit encore, sur une élévation du sol, le potier héréditaire assis près de sa roue, modelant l'argile qui tourne rapidement en prenant les courbes naturelles que lui imprime sa raain ; derrière les maisons qui forment des rues basses et irrégulières, deux ou trois métiers sont à l'œuvre, des tisserands tissent en bleu, en écarlate et en or: les métiers fonctionnent sous l'ombrage de quelques acacias, dont les fleurs jaunes tombent à chaque minute sur la trame à •mesure qu'elle se tisse. Dans la rue, les chaudronniers façonnent le fer elle cuivre, frappant de leurs marteaux les chaudrons et les casseroles ; plus loin encore, sous la verandah de la maison du riche, se tient le bijoutier qui transforme les roupies ou les monnaies d'or en mer>eilleux bijoux, en pendants d'oreilles d'or et d'argent, en parures aux formes rondes comme la lune, en bracelets, en tablettes, en anneaux pour le nez, en ornements pour les pieds tintant comme des clochettes, prenant modèle sur les fruits et les fleurs qui l'entourent ou sur les formes traditionnelles représentées sur les peintures ou les sculptures du grand temple, dont la cime s'élève, par delà les bosquets de mangues et de palmiers, à l'extrémité de la rue, au-dessus du réservoir du village couvert du lotus au feuillage foncé. »

Cette existence traditionnelle semble être arrivée à son terme, et le pauvre artisan indou, dont les besoins sont pourtant si modiques, trouve de plus en plus difficilement à vivre avec son travail. Il ne peut plus supporter la concurrence des grandes manufactures de Birmingham et de Manchester. Pour soutenir cette concurrence, dès capitalistes ont établi à Bombav de formidables établissements industriels, où les ouvriers indous, libres autrefois, maintenant entassés, et menant une existence toute réglementaire, perdent forcément toute inspiration personnelle.

Parmi les charmantes inutilités qui nous viennent de l'Inde, il faut citer les laques, dont le caractère est très diff*érent de ceux que font les Chinois et les Japonais. La figure 371 nous montre un fort joli exemple

(les incrustations de nacre qu'ils emploient pour décorer les boites : celle-ci est accompagnée d'une inscription persane.

Sous le rapport de Torfèvrerie et de la bijouterie, la collection du prince de Galles, exposée en 1878, nous a révélé des trésors inconnus, mais malheureusement aussi nous a prouvé que Fart indien appartient désormais au passé, et que l'industrie personnelle de Tlnde est dans un état de transformation et même d'agonie qui ne laisse guère d'espoir dans l'avenir.

Plusieurs causes ont pu concourir à ce résultat : en première ligne, il faut mettre la mode. Plusieurs princes indigènes, désireux de faire leur cour au prince de Galles, ont fait exécuter, en argent massif, de grandes pièces d'orfèvrerie dont les modèles, s'ils ne venaient pas d'Angleterre, étaient certainement inspirés du goût anglais ; c'était éTidemment une galanterie à laquelle le prince ne pouvait répondre que par des félicitations. Comment l'Inde ne croirait-elle pas que c'est là le dernier terme du goût et du progrès : comment les rajahs qui feront désormais des commandes à l'industrie indienne pourront-ils ne pas tenir compte de cela?

Evidemment tous n'ont pas agi de la même façon avec le prince de Galles, et quelques rajahs lui ont offert des présents où le caractère indien est franchement accusé et qui sont de véritables chefs-d'œuvre d'art oriental, mais vous pouvez être certains qu'i/s ne Vont pas fait exprès^ et que s'ils avaient pu donner, à la place, des objets à demi européens et prouvant leUr bon goût^ ils n'auraient pas hésité.

A celte cause passagère de déclin il s'en ajoute une autre d'un caractère permanent, profond et irrémédiable : c'est la division du travail et l'emploi des machines, donll'usage devient tous les jours plus général dans rindoustan. Autrefois chaque village, chaque famille, conservait en quelque sorte son industrie traditionnelle : mais ces pauvres artisans héréditaires ne peuvent aujourd'hui lutter contre nos casernes industrielles, et leur fantaisie décorative fait place à de grands courants, où le chef d'usine, faisant l'office de commandant responsable devant sa clientèle, l'individualisme tend nécessairement à s'effacer.

Outre les aiguières d'or et d'argent, les plats, les vases, les bijoux de tout genre, l'Inde fabrique des armes magnifiques. Ces armes, du reste, n'ont aucun rapport avec celles de l'Occident; elles appartiennent à une autre race, à des hommes aussi éloignés de nous par le sens moral que parle sentiment artistique. Ce ne sont pas des armes de combat, mais des armes de vengeance ; elles ne rappellent pas l'idée de la lutte, mais ridée du meurtre.

Le culte. — Pour comprendre l'organisation sociale des Indous et même leurs conceptions artistiques, il faut avoir quelques notions de

leurs idées religieuses. Le culte le plus répandu est le brahmanisme. Brahm, l'Être suprême, tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, forme une sorte de trinité composée de Brahma, le principe créateur. Siva, le principe destructeur, et Vichnou, le principe conservateur. L'univers est donc l'œuvre de Brahma : la création du monde visible est représentée symboliquement sur la figure 372. Brahma et Parasacti, son épouse, sont entourés du voile des idées premières, qui ne laisse voirque leurs visages apparaissant au-dessus de l'œuf du monde, fruil de leur union mystique. L'œuf est entouré par le serpent, symbole de rélernilé.

Fig. 372. — L* création du inonde (d'après une miniature indone).

Pour peupler la terre, qui n'avait pas encore d'habitants, Brahma fil sortir de sa bouche Brahman, le prêtre, et lui confia les Védas, ou préceptes de la Sagesse divine. Brahman aussitôt se retira dans la solitude pour y méditer les saints préceptes. Cependant les bêtes féroces troublaient sa contemplation, et, pour le protéger, Brahma fit sortir de son bras droit Kchatrya, le guerrier. Mais Kchatrya, toujours occupé à combattre, ne savait comment satisfaire l'appétit qui le tourmentait. Mots Brahma fit sortir de sa cuisse Vaysia, l'agriculteur. Comme celui-ci avait besoin de domestiques pour cultiver, Brahma fit sortir de son pied Soudra, pour faire les fonctions servîtes. Comme ces quatre personnages sont les aïeux de la famille humaine, les Indous sont divisés en quatre castes d'un rang inégal : telle est la base fondamentale de la société dans ce pays.

Les brahmanes (ûg-373 et 374), issus de la tête du dieu, forment la caste sacerdotale, qui est la plus vénérée. Dépositaires des livres sacrés,

ils ont seuls le droit d'exercer les fooclions de ministres du culte. Us assistent les princes, rendent la justice, se livrent aux pratiques de la médecine et occupent les principaux emplois. En échange des honneurs qu'ils reçoivent, ils doivent montrer l'exemple d'une vie austère, se 11-

tf

Fig. 313. — Prtlre de Ceylan. FIg. 374. — Prttro de Brahmi.

(D'iprèi dei peintures de Rdgimey.)

Trer en tout temps ii la moditation et s'abstenir de tout ce qui a eu vie. Aussi ils ne mangent que des légumes, du riz ou du tait, et quelques-uns se condamnent à rester de longues années dans l'immobilité ou les positions les plus gênantes. Outre les prêtres attachés i>u service des tem-

F;iK. 31S. — Ntrédi.

ptes, il V a de nombreux solitaires qui mènent une vie ascétique et sont partout extrêmement respectés. Naréda, fils de Brahma, grand prophète et ministre des dieux, est représenté sous les traits d'un solitaire (fig- 375}.

Nous|avoD8 dit que, dans la Trimourti des Indous, Brahma représenlïit le principe créateur. Siva est au contraire une personnification de la

mort et fait rentrer dans le sein du dieu éternel tous les êtres créés par Brahma. Nous extrayons des dessins du Brahmane Sami, déposés au cabinetdes estampes de la Bibliothèque nationale, deun curieuses représeotations de Siva. Dans la première (fig. 376), le dieu est pourru de cioq tètes qui personnifient les cinq éléments : sur ruriginnl, ces t6tes sont de diverses couleurs ; celle du milieu esl blanche. La seconde (fig. 377) montre Siva assis sur te serpent Ananla, symbole du temps ; les trois têtes du serpent se dressent au-dessus du dieu auquel elles font comme une

couronne. Un adoratcurdu dieu, de proportion microscopique, est placé au bas de la composition.

Si Brahma et Siva existaient seuls, tes êtres crées par le premier seraient aussitôt détruits par le second. Mais leur pouvoir est pondéré par celui de la troisième personne de la Trimourti, Vichnou, qui représente le principe conservateur. La figure 378 montre ce dieu, ou plutôt cette personnification de l'être divin. 11 a près de lui son épouse Lakclimi; tous deux sont montés sur l'oiseau Garouda qui les transporte au-dessus de la mer de lait.

•c L'immobilité d'esprit propre aux peuples asiatiques, dit Malte-BruD, a conservé dans l'Inde les premiers emblèmes ou hiéroglyphes par lesquels une nation encore illettrée peignait ses idées. De là ces bizarres figures aux quatre têtes et huit bras, ces visages épouvantables, ces monstres qui déchirent les corps humains, toutes ces affreuses et dégoù-

tantes singularités qui caractérisent la représentation des divinités indiennes. Ces symboles font horreur si on les compare aux gracieuses

Fig. 378. — Vichiiou et Likchmi.

conceptions de l'imagination grecque ; mais ils prouvent l'antiquité du lyslème religieux duquel ils dépendent ; souvent aussi ils admettent des uiplicntions très satisfaisantes. Ainsi Vichnou, ou le principe conserva-

Fig. 379

- Bhavani coinbMUnt 1c clief de» Aiouras.

teur, lient dans une main la feuille de lotus, plante aquatique, pour rappeler que tout est né de l'Océan ; le cor qu'il lève dans une autre main dénote sa voii créatrice qui peut animer le néant ; la massue dans la troi-

siètne main indique son pouvoir de punir et d'écraser les méchanb; la roue dans la quatrième est le symbole du cercle éternel de la vie et de la création ; une triple couronne sur sa tète nous apprend qu'il règne sur la mer, la terre et le ciel atmosphérique. »

Pic. sso.

Outre les trois personnages de la Trimourti, le panthéon de l'Inde renferme une multitude de divinités qui personnifient les diverses formes ou plutôt les diverses qualités du dieu suprême. La figure 379 repré-

Flg. Ul. — Ganoi».

?cnte Bhavani, l'énergie divine, la déesse redoutable aux méchanls, montée sur un lion, et combattant, avec les armes que portent ses ài bras, le chef des Asouras, ou démons, qui a pris ta forme d'un taureau. Sur la figure 380 on voit Indra, personnification de l'éther ou des cieui

TJsibles : il porte dans ses mains des armes terribles, et son corps est parsemé d'yeux, parce que le ciel voit tout.

Les divinités de l'Inde sont presque toujours caractérisées par leurs bras multiples, mais il est rare qu'elles aient des têtes d'animaux comme celles de l'ancienne Egypte. Il faut pourtant faire une exception pour Ganesa, le dieu à tête d'éléphant, que la figure 381 montre assis sur le ratgéanl qui lui sert de monture ordinaire. Le ventre du dieu a une forme sphérique : dans ses quatre mains il porte une hache, des liens, uo sceptre et un anneau.

Les fêtes relig;ieuses des Indous attirent toujours un nombre immense de fidèles et se distinguent par des cérémonies somptueuses.

Les bayadères sacrées donnent aux fêtes religieuses des Indous un ca-

Fig, 3SI. ~ Bayidère (d'après une {Mlotare de Reguneï).

ractère tout particulier. Les bayadères sont des danseuses qui se livrent en même temps au chant et à la pantomime. Il y en a de deux espèces : celles qu'on appelle pour rehausser l'éclat des fêtes ou pour amuser les étrangers dans les hôtelleries, sont assez méprisées. Mais il n'en est pas de même pour les bayadères sacrées. Celles-ci, choisies parmi des jeunes filles non encore nubiles, se consacrent au service des temples (fig. 382). Après les sectateurs de Brahma, ceux de Bouddha sont les plus nombreux. Le Bouddhisme a pris naissance en Inde, et c'est le culte qui domine aujourd'hui dans toutes les contrées de l'extrême Orient. C'est surtout daas l'Ue de Ceyian et dans la pointe méridionale du Dekhan, que ie Bouddhisme s'est conservé parmi les Indous, car presque partout ce tulle a été remplacé par un retour du Brahmanisme. Au centre de l'île de CeyIan se trouve le pic d'Adam, montagne sainte et couverte de pagodes, où l'on voit l'empreinte d'un pied, que quelques-uns disent être le pied d'Adam, notre premier père, mais que le plus grand nombre con-

*78 L'ASIB.

sidère comme l'empreinte sacrée du pied de Bouddha, qui après ses

métamorphoses s'est élancé de là dans les sphères célestes.

On montre aussi à Ccylan l'arbre vénéré à l'ombre duquel le sainlse livrait à ses pieuses méditations (lig. 383). L'intérieur de l'île est couvert

Fig. 381. ~ L'arbre de Stky* Honni, à Cejltn (d'ipris une peinture de ReguDefj.

de monuments énormesdont les indigènes attribuent la construction au\ géants et qui paraissent appartenir à l'époque ou le Bouddhisme élail encore dominant dans l'Inde. Un grand nombre de ces ruines paraissent

Fig. 3S1. — Bouddb* kieptiAies,

avoir été des tombeaux. Près du village de Topar, on voit une construction très vaste et de forme pyramidale, près de laquelle sont seize autres petits édifices du même genre, l'un ouvert et l'autre fermé alternati'rement. Trois gigantesques statues assises, représentantBouddha, se dressent au milieu des décombres, à côté de ces ruines : pour donner une

idée de leurs dimensions, il suffira de dire que le petit doigt de la uiain n'a pas moins de 66 centimètres de longueur.

Nous avons reproduit plus haut diverses figures de Bouddha : eii voici une qui est pourvue de sept têtes (Hg. 3t44). Chacune d'elles porte une chevelure courte et frisée qui règne seulement autour du front, et encadre une sorte de pyramide qui forme le dessus de la tète. Le mystérieux carré apparaît au milieu de la poitrine, et le croissant de la lune est ligure sur le coussin qui porte le dieu.

On donne le nom de bonzes auK moines du Bouddhisme (âg. 385) ;

Fif. 3S5. — Boom (d'ipria une peinture de Regamey).

ces religieux ainsi que les prêtres qui desservent les pagodes sont extrêmement nombreux à Ceylan {fig. 386). Un voyageur qui a longtemps habité ces contrées, Xavier Raymond, signale les différences qui existent entre les religieux qui suivent le culte de Bouddha et ceux qui suivent celui de Brahma :

« Les Bouddhistes diffèrent des Brahmanes sous un grand nombre de rapports. Ils nient l'autorité des Védas et des Pouranas ; ils ont renversé le système des castes : leurs prêtres sont pris dans toutes les classes de la société, et ont plus de points de rapport avec les moines de l'Europe qu'aucuns des ministres de la religion indoue. Ils vivent dans des monastères, sont uniformément habillés de jaune, vont les pieds nus, se ra-

sent lu barbe et les cheveux, ont dans leurs chapelles des services réguliers âuxquets ils assistent en commun; et enfin dans leurs processions, leurs chants, leurs cérémonies, leur façon d'illuminer leurs temples, ils ont avec le rituel de l'Eglise catholique des points de ressemblance qui ont vivement Trappe tous les savants. Us ne jouissent d'aucune des libertés dont les ordres monastiques de l'Inde ne se font pas faute ; ils se vouent au célibat, et renoncent à presque tous les plaisirs des sens ; ils mangent ensemble dans un réfectoire commun ; ils dorment assis dans une attitude prescrite, et ne sortent de leur monastère qu'une fois par semaine, pour aller tous ensemble aux bains ; quelques-uns vont chaque jour faire des quêtes et des aumônes ; car la mendicité est défendue par leur règle. Les moines n'ont d'autre occupation que le service religieui

Fif. SSG. — PrAtro Bouddhique (d'tprès une peinture de R«g«niey}.

dans les temples attachés à leurs monastères; le public n'y est pas admis et fait ses dévotions dans d'autres temples hors des couvents. Il existe aussi des couvents pour les femmes. »

Les Guèbres ou Parsis (fig. 387), adorateurs du feu, sont très nombreux dans la présidence de Bombay. Le culte du feu est extrêmement ancien : dans l'ancienne Perse et dans toute l'Asie centrale, on regardait le feu comme l'émanation la plus pure de la divinité. Cette croyance s'est conservée non seulement en Perse, mais dans une partie de l'Indostan et notamment à Bombay, où les Parsis composent la majorité de la population. Chaque matin, ils saluent le soleil levant, symbole du feu. Us ont à fiombay un temple très vénéré où les dévots arrivent de toutes les parties de l'Inde et même de la. Perse. Là, au milieu d'une petite chapelle carrée, une pierre supporte un vase d'airain, où le feu sacré, alimenté par des bois d'une essence particulière, brûle perpétuellement. Pour eu approcher, il faut avoir les mains enveloppées de linge, et la bouche couverte d'un bandeau. En effet, le souffle humain est considéré comme

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