‹ Le monde vu par les artistesChapitre 38 sur 59 · CHAPITRE lil · texte numérisé non relu

CHAPITRE lil

Aspect du sol. — L'art grec. — La population. — La Grèce continentale. Le Pëloponèse. —Les lies,

spect du sol. — "La Grèce, dit M. Taine, est une péoinsule en forme de triangle, qui, appuyée par sa base sur la Turquie d'Europe, s'en détache, s'allonge vers le midi, s'enfonce dans la mer, s'effile à l'isthme de Corinthe pour former au delà une seconde presqu'île plus méridionale encore, le Péloponèse, sorte de feuille de mûrier qu'un mince pédoncule relie au continent D'abord la Grèce eslunTé-

scaude montagnes. Le Pinde, son arête centrale, prolongé vers le midi par rOtrys, l'Œta, le Parnasse, l'Hélicon, le Cithéron et leurs contreforls, fait une chaîne dont les anneaux multipliés vont au delù de rîsthine se relever et s'enchevêtrer dans le Péloponèse ; au delà, les îles sont encore des échines et des têtes de montagnes émergentes. Ce terrain ainsi bosselé, n'a presque pas de plaines, partout le roc affleure comme dans notre Provence; les trois cinquièmes du sol sont impropres à la culture. Regardez les Vues et Paysages de M. de Stackelberg; partout la pierre nue; de petites rivières, des lorreals laissent entre leur lit

demi-desséché et le roc stérile une hande étroite de sol productif

D'autre part, si ta Grèce est un pays de montagnes, elle est aussi un pays de c6tes. Quoique moindre que le Portugal,- elle en a plus que toute l'Espagne. La mer y entre par une infinité de golfes, d'anfracluosités, de creux, de dentelures ; si vous regardez les vues que rapportent les voyageurs, une fois sur deux, même dans l'intérieur des terres,

vous apercevez su bande bleue, son triangle ou son demi-cercle lumineux ù l'horizon. Le plus souvent, elle esl encadrée de rocs qui avancent ou d'îles qui se rapprochent et font un port naturel. »

Fig. i9!. — La Grèce ancienne.

L'art grec. — Les plus anciennes constructions de la Grèce ont été nommées cyclopéennes , parce que les Grecs des temps civilisés les attribuaient aux Cyclopes. On pense qu'elles sont l'ouvrage des peuplades pélasgiques qui ont précédé tes Hellènes sur te sol de la Grèce. Ces constructions se composent d'énormes blocs de pierre, de forme polygonale irrégulière, posés les uns sur les autres. On en trouve en Grèce, en Italie et dans quelques parties de l'Asie Mineure.

Les anciens Pélasges, réunis en société, cherchèrent à bâtir des villes, et, dans le choix d'un emplacement, ils furent surtout guidés par le besoin de se défendre contre les attaques des peuplades non civilisées qui vivaient de rapines et de brigandages. Ils s'établirent généralement sur le sommet des montagnes ou sur des rochers d'un accès difficile. Ils se défendaient par une enceinte construite dans le système cyclopéen, et qui suivait presque toujours la configuration du terrain. Les plus anciens murs, comme ceux de Tirynihe, de Mycènes et d'Ai^os, ne présentent pas de tours, mais on en retrouve des traces dans ceux d'une époque postérieure. Sui le point culminant de la forteresse il devait y avoir un temple à la divinité protectrice de la cité. Dans l'intérieur, il y avait des puits et des citernes. Une place pour les assemblées de citoyens était toujours réservée au milieu de la ville, et les habitations privées étaient groupées alentour sans ordre.

Les plus anciens Icinples consistaient souvent ca une pierre bruU -servant d'autel. D'autres fois c'étaient des arbres creus dans lesquels «n plaçait des simulacios. On fit ensuite des niches en bois ou en pierre destinées à abriter le dieu. Le temple de Delphes n'était dans le principe qu'une cabane faite avec des branches de lauriers. Des améUorations furent apportées successivement dans la construction des édifices religieux, mais l'apparence ne cessa jamais d'être conforme à la destination, et la décoration fut toujours appropriée à la consfniclioD el ne servit pas à la masquer, comme cela a eu lieu à d'autres époques.

Les temples grecs ont une forme rectangulaire comme les anciennes cabanes dont ils sont une imitation. L'usage des colonnes au frontispice des temples ne fut pas, dans les premiers temps, d'une nécessité absolue. Dans les constructions en bois, il y avait un vestibule couvert en avant de la porte ; mais lorsque Varchitrave composée de plusieurs {)ierres remplaça la plate-bande en bois, il devint indispensable de la soutenir par l'emploi des colonnes d'une ante h l'autre, c'est-à-dire de la tête d'un des murs latéraux du temple à la tête de l'autre mur.

Les temples rectangulaires ont ordinairement dans leur longueur le double de leur largeur. Les plafonds des temples étaient en bois, el le toit était formé avec des tuiles et quelquefois des dalles de marbre ou des plaques de métal. On appelle hypêthres les temples qui n'ont pas de toiture ; l'intérieur alors ressemble à une cour. Il y a des temples où on voit à l'intérieur deux étages de colonnes superposées. Le Parthénon en offre un exemple.

Les Grecs ont soumis l'architecture à des règles fixes et rationnelles. On entend par ordre ou ordonnance l'arrangement régulier des parties saillantes, parmi lesquelles la colonne joue le rôle principal. Tout ordre grec comprend trois parties distinctes : un stylobate ou soubasse-

Frg. m. — Frise du tombeau de Miusole.

ment, qui forme une sorte de piédestal continu, une colonne et enfin un entablement, qui est la partie placée au-dessus de la colonne. La gravité est le caractère distinctif de l'ordre dorique, la grilce de l'ordw ionique et la richesse de l'ordre corinthien. Les Grecs n'ont' jamais ■employé que ces trois ordres, et l'emploi de l'ordre corinthien est posté-

rieur à celui des deux autres. La frise du tombeau de Mausole {Rg. 493) est un bel exemple de rorncmenlalion dans l'architecture grecque,

En Grèce la statuaire est intimement liée à l'architecture. Il est difficile de s'en rendre compte d'après les statues, que nous sommes obligés de jugerisolémentdans nos musées, puisqu'elles ont été enlevées de l'édifice qu'elles de\aient décorer. Le reproche de froideur, qu'on leur fait quel-

Flg. f9f . -~ TrOno de Saturne.

quefois, vient uniquement de ce qu'elles ne sont plus dans leur milieu, et que nous voulons chercher la vie et l'expression dans une image qui a été conçue, non pour elle-même, mais en vue d'une place déterminée dans un monument. Le rapport intime qui lie l'architecture et la statuaire est beaucoup plus visible dans les bas-reliefs, où des person-

Fig. i05. — Trtno de Nepti

nages sont représentés dans une scène archi tectonique. Si, par exemple, dans les figures 494 et 495 te sculpteur a établi une disproportion aussi grande entre les enfants qui forment le sujet et les pilastres qui décorent la salle où se passe la scène, ce n'est pas qu'il ignorât qu'un pilas-

frc est beaucoup plus grand que des enfants, mais l'harmonie des ligaes

verticales du monument et des lignes sinueuses des enfants, exigeait que la proportion des unes fût diminuée et la proportion des autre»

augmentée. On peut remarquer un fait analogue sur la figure 496, qui représente le sarcophage d'Acléon, où les femmes qui servent de support tiennent une guirlande beaucoup trop grande pour elles. Si pourtant on essaye de rétablir par la pensée des guirlandes d'une grandeur normale, on verra que le monument perdrait aussitôt tout ce qui fait son caractère et deviendrait grêle d'ornementation.

Les statues devaient jouer dans les monuments qu'elles décoraient un rôle analogue à celui des figures dans les bas-reliefs que nous ve-

nons de voir; c'est pour cela qu'elles présentent presque toujours une atlilude de repos et une simplicité de contour, qui deva.ient s'associer à merveille avec les lignes de l'architecture. Cette observation peut s'appliquer à presque toutes les statues des dieux, pendant la grande époque. Les statues primitives étaient peintes avec des couleurs crues dont la teinte avait une signification particulière. Ainsi Bacchus et sa suite étaient peints en rouge ainsi que Pan et Mercure, tandis que Minerve était blanche, et qu'Apollon avait souvent le visage doré. Ces statues étaient toujours habillées : il y avait à Athènes une fête pour le blanchissage des vêlements de Minerve. Les sculpteurs en bois exerçaient

leur arl en famille, et se Iransmettaient de père en fils les pra^ues du métier. Les sculpteurs crétois ou athéniens de l'époque primitiTesonl très souTcnt appelés dédalides, el ils prétendaient tous appartenir à la même famille. Cette prétention dura même fort longtemps, et Socrale, qui avait été sculpteur avant d'être philosophe, passait pour un dédalide.

Quand l'art, dégagé de ses premiers langes, put enfin être en pleioe

Fig. tns. — Si«tuette de Tanagra.

possession dtjj procédés techniques, il se forma, dans la sculpture, iem branches bien distinctes, la statuaire monumentale, qui comprend presque toutes les grandes statues de marbre ou de bronze, el ta sculpture intime dont les productions, répandues à profusion dans toutes les habitations, sont presque toujours de simples terres cuites. Après U mort du propriétaire, ces statuettes, qui faisaient partie de son mobilier, étaient placées dans son tombeau, elles fouilles exécutées depuis quelques années dans les cimetières grecs en ont mis au jour un très grand nombre qui figurent aujourd'hui dans nos collections.

LA GltÈCE. 5!tl

Ces petites figures constituent peut-être la découverte la plus importante de notre époque sur l'antiquité, dont elles révèlent un côté intime ù peu près ignoré jusqu'à ce jour. Elles ne se rattachent en effet à aucune ville en particulier, à aucune époque nettement déterminée; mais elles représentent la population féminine, qui suivait les convois, les pleureuses des nécropoles. Si on dépose près du mort des vivres pour

Fig. 4B9, — VéDu* et l'Amour.

sa nourriture, des meubles et des ustensiles pour son usage, ne faut-il pas aussi des figures dont l'image lui rappelle la vie passée ?

La plupart de ces petites ligures, e<(quiscs dans leur tournure, ont une expression de tristesse bien en rapport avec leur rôle. Un des types les plus communs est celui de la jeune femme voilée et enveloppée dans un grand manteau (fig. 497). Les mains sont presque toujours cachées, la tête l'est souvent en partie. Le voile était, dans toute l'antiquité, l'emblème des femmes mariées, et à Thèbes en particulier, les femmes se masquaient presque entièrement le visage avec leur voile, comme font encore aujourd'hui les femmes dans TOrient. La femme

mariée au reste ne parait pas seule dans oos petites figures, on <f voit aussi la jeuue fille reconuaissable à sa tète découverte, niais dool les mains se cacheat également sous le manteau. Ce geste est caractéristique dans les figures funéraires.

Les petites figurines dont nous parlons ont été découvertes dans plusieurs endroits différents, mais c'est l'ancienne ville de Tanagra. bd Béotie, qui a fourni la moisson la plus abondante (tig. 498). Ces petites figurines funéraires, dont l'antiquité faisait une consommation énorme, formaient naturellement l'objet d'un commerce extrêmement important. Les gens qui fabriquaient ces cbarmantes statuettes n'ont aucun nom dans la sculpture: ils s'intitulaient simplement /âùeurs de poupin,

Fig. 500. — Stiluotte en terre culta.

et les petits chefs-d'œuvre qu'ils nous on! laissés ne semblent pas leur avoir demandé de bien grands efforts.

Les figurines en terre cuite représentent quelquefois des divinités, mais elles n'ont pas en général l'allure grandiose qu'on remarque dans les statues destinées à la décoration des temples. Ainsi le groupe de Vénus et l'Amour, que représente la figure 499, est charmant comme conception fantaisiste, mais il appartient à un ordre d'inspiration tout difTérent de celui qui guidait les auteurs des grands ouvrages qu'on admire dans nos musées. La liberté d'allures remplace le style souvent un peu solennel des ouvrages décoratifs ; on voit que ce sont des divinités domestiques et non des dieux de la cité que l'artiste a voulu représenter.

Outre les statuettes où l'intention funéraire est évidente comme celles que nous avons vues plus haut, et les images de divinités comme

celle dont nous venons de parler, il y a une quantité de petits groupes qui n'ont pas d'aulne intention que de représenter une scène plus ou moins aimable. Beaucoup de figurines d'enfants (fig. 500) montrent simplement des jeux ou bien divers exercices auxquels se livrait la jeunesse, mais celles qui représentent des petites filles sont en général plus communes que celles qui montrent des garçons. Parmi les figurines antiques qui figurent dans nos collections, on en

Flg. 501. — fcsclave (terre

voit quelques-unes dans lesquelles l'intention comique est évidente. Ces espèces de caricatures en terre cuite étaient fort communes dans l'antiquité, mais celles que nous voyons ici paraissent se rapporter, du moins en grande partie, ik une catégorie spéciale de mimes et de bouffoog, dont l'origine est probablement grecque, mais qui obtint une grande vogue en Italie à l'époque de Cicéron. Ces acteurs de bas étage étaient, dans l'antiquité, ce que furent, en Italie, les Franca-Trippa et Pritellino, à bien représentés par Callot, ou bien encore les Arlequins

et les Colombiaes, dont Walteau nous a transmis l'image. Ils ne jouaient pas des pièces écrites ; ils improvisaient, en reproduisant toujours certains caractères que le public connaissait à l'avance, mais gui ramusalenl toujours, comme chez nous les Mayeux et les Polichinelles.

Voici par exemple (fig. 501) une statuette qui pourrait bien représenter un personnage des comédies de Plante, ou de toute autre du mËme genre. Ce vieil esclave au dos courbé, à la marche traînante, accom

Flg. £03. — HarditDd fonin. (D'aprè* Dn« terre cuite uitlqne.)

pagne sans doute son maître au gymnase, car il tient en main les strigiles, les fioles contenant l'huile et les parfums, et tous les ustenâles du baigneur. Il en est de même du marchand forain représenté sur la figure 502. Celui-ci crie à tue-tête pour vendre sa marchandise ou annoncer les tours qu'il va faire.

Nos petites figurines en terre cuite ne montrent la plupart du temps pas autre chose que ces mimes dont la tournure plaisante ou la difformité égayaient tant la populace romaine, et dont l'industrie faisait ensuite

des jouets que l'on donnait aux enfants et que nous recueillons aujourd'hui dans nos cottections. 11 y a aussi des petits animaux, des amoui's

Fig. !M. — Dn conTOi grec. (D'aprèi on bu-nUef tntlqne.]

grotesques, des danseuses, dont quelques-uns sont d'un travail exquis et d'une étonnante conservation.

Les bas-reliefs qui se rattachent au même ordre d'idées, c'est-à-dire aux représentations delà vie intime, sont beaucoup moins communs

Fig. &0t. — Btcchocdieilcwiiu Item calls).

que les statuettes. Il y en a pourtant quelques-uns qui nous fournissent sur les mœurs antiques des documents extrêmement précieux, en ce qu'ils corroborent les renseignements fournis par les auteurs. Ainsi la figure 503 nous montre un convoi dans l'antiquité ; on voit le mort cou-

Page 1