CHAPITRE V
Aspect et population, — Les Arabes d'Espogne. — L'Ëcole espagnole. — L'Esptgne septentrionale. — L'Espagne centrale. — L'Espagne occidentale. — L'Espagne méridionale. — Le Porlugd.
spect et population. — La Péainsuie Espagnole forme l'extrémité de l'Europe, et confiae à l'Afrique donl elle est séparée par le détroit de Gibraltar. C'est une contrée montueuse dont le centre est occupé par un ^aud plateau très élevé et dont les versants regardent la mer Méditerranée du côté de roricnt, l'océan Atlantique du câié de l'occident, le golfe de Gascogne el les Pyréoécs du câté du nord. Coupée en tout sens par des chaînes de montagnes, l'Espagne, bien que sillonnée par plusieurs grands fleuves, est un pays généralement très sec (fig. 6^). Malgré la diversité infinie de races et de peuples qui sont venus se mêler en Espagne et former une population, on peut cependant reconnaître chez cette nation quelques traits distinclifs qui lui donnent un caractère très personnel. L'habitant de l'Espagne, fils ou frère des Celtes, des Ibères, des Phéniciens, des Latins, des Suèves, des Alains, des Vandales, des Visigoths, des Maures, etc., etc.; l'habitant de l'Espagne a aujourd'hui un type propre qui le distingue des autres peuples.
« En moyenne, dit Elisée Reclus, l'Espagnol est de petite taille, mais solide, musculeux, d'une agilité surprenante, infatigable à la course, dur à toutes les privations. La sobriété de l'Ibère est connue, n Les olives, la salade et les radis, ce sont là les mets d'un chevalier », dit un ancien proverbe national. Sa force d'endurance physique semble tenir
ESPAGNE ET ïiORTUGAL. 72!
du merveilleux, el l'on comprend à peine comment les conquis ladores oDt pu résister à tant de fatigues sous le redoutable climat du oouveau monde ! Avec toutes ses qualités matérielles, l'Espagnol bien dirigé est certainement, ainsi d'ailleurs que l'a constaté l'histoire, te premier soldat de l'Europe : il a le feu de l'homme du Midi, la force de l'homme du Nord, et n'a pas besoin, comme celui-ci, de se sustenter par une nourriture abondante. »
Les courses de taureaux sont le spectacle favori et caractéristique des Espagnols : elles ont été le sujet de nombreuses ^eprésentations par
Fig. 6Î5. — Espagne.
lu dessin et la peinture. L'Espagne a conservé dans quelques provinces, et notamment dans celles du Midi, quelques-uns de ses vieux usages et de ses costumes pittoresques. Aussi les artistes, depuis quelques années surtout, fréquentent beaucoup ce pays; les tableaux qu'ils envoient chaque année à nos expositions et dont nous reproduisons quelques-uns, eu feront connaître la physionomie spéciale, beaucoup mieux que toutes nos descriptions écrites.
Les Arases d'Espagne. — L'architecture musulmane en Espagne peut se diviser en deux périodes distîneles. La première répond au kalifat
de Cordoue, la seconde au kalifat de Grenade (fig. 626.) Quand les Arabes arrivèrent en Espagne, ils y trouvèrent une quantité d'édiËc» romains encore debout, dont ils prirent les matériaui, comme od ËI dans toutes les anciennes provinces de l'empire romain. D'un autre dlé, les artistes venus de l'empire grec se trouvaient alors partout, et ils durent être employés par les nouveaux venus, car le style byzantin apparaît dans les ornements dont les portes, les fenêtres et les corniches furent rehaussées. Mais la forme de l'arc, qu'on a appelé arc outre-passé ou arc
Flg. el6. •- Espagne lens lêa Anbei.
en fer à cheval, est bien particulière aux mahométans, à qui elle rappelle le croissant, symbole de la fuite à Médine.
Les Arabes ont couvert l'Espagne méridionale de monuments supei^ bes, que nous .décrirons en parlant des villes où ils se trouvent. L'agriculture, l'industrie, le commerce, les sciences et les arts, se développèrent singulièrement sous leur domination, et les provinces qu'ils occupèrent montrèrent une civilisation très avancée à une époque ou l'Europe entière était plongée dans une barbarie à peu près complète. Les productions de celle période occupent dans l'histoire des arts une place assez importante pour que nous nous y arrêtions un moment.
Les barbares qui avaient occupé l'Espagne après les RomaiDi n'avaient pas été aussi destructeurs que ceux qui ont envahi la France,
et les belles couronnes de Guarrazar, maintenanl au musée de Clunv, montrent que l'orfèvrerie était en honneur à l'époque où les Arabes arri- Tèrenl. Les conquérants appliquèrent au travail des métaux, ce goût charmant que nous avons déjà constaté dans les productions musulmanes de l'Egypte et des pavs orientaux. C'est principalement dans les armes qu'ils exercèrent leur industrie, et plusieui'S pièces historiques, entre autres le casque que l'on désigne comme ayant appartenu à
Fig. 037. — Cuque de Boabdi
Boabdil, et que reproduit notre figure 626, montrent combien était justifiée la réputation que les Arabes se sont acquise dans ce genre de travail.
Les monuments de Cordoue et de Grenade sont couverts de revêtements céramiques qui leur donnent la plus grande richesse de ton. Mais les Maures ne se bornèrent pas à la fabrication des plaques émaillées ; les poteries hispano-moresques, si célèbres par l'élégance de leurs formes et par l'éclat de leurs tons métalliques, ont été transportées dans toutes les contrées du monde et ont donné naissance à la majoUqtte italienne, dont le nom vient, dit-on, de l'Ue de Majorque, où il y avait une fabrique fameuse. La ville de Malaga, voisine de Grenade, parait
avoir été le plus ancien et le plus grand centre de la poterie dorée. C'est à la fabrique de Malaga qu'on attribue les deux célèbres vases de l'Alhambra, dont il ne reste malheureusement plus qu'un seul, l'autre ayant disparu en 1820. Celui qui reste, dont notre habile céramiste, M. Dcck, a fait en faïence une imitation de la même grandeur, est une merveille de forme et de couleur. Son col évasé, ses anses plates, qui s'en détachent comme deux ailes ouvertes, sont des formes en quelque sorte traditionnelles dans les poteries moresques. « Quant aux motifs
l'ig. g3S. — Faïence biapâno-moreique.
d'ornementaUon, dit M. Jacquemart {Merveilles de la céramiçue), ils sont puisés dans le génie inventif des peuples musulmans, si ingénieux à trouver des combinaisons géométriques, et à mêler des méandres de feuillages et d'arabesques aux caractères décoratifs de leur calligraphie capricieuse. Un médaillon principal du vase de l'Alhambra renferme pourtant deux animaux que les voyageurs signalent comme des antilopes. »
Un superbe vase du même style se voit au musée de Cluny, où il y a aussi plusieurs piafs hispano-moresques de la plus grande beauté. Celle fabrication a subi du reste bien des vicissitudes, car l'expulsion des
Arabes ayant été l'œuvre de plusieurs siècles, les fabriques établies sous leur domination ont continué à travailler pour les chrétiens victorieux, en modifiant les emblèmes qui naturellement ne pouvaient plus convenir aux nouveaux possesseurs du sol. Les versets du Coran, formés de belles lettres arabes, dont le caractère ornemental est si nettement accusé, ont disparu tout à fait; en même temps qu'ils adoptaient Taphabet en usage parmi les nations chrétiennes, les céramistes arabes durent appliquer sur leurs plats les armoiries des seigneurs pour lesquels ils travaillaient et il en résulta une transformation complète dans les usages décoratifs (fig. 628).
Les arts musulmans ne succombèrent pas immédiatement après la conquête chrétienne. L'immense profit qu'on en tirait fit d'abord tolérer les ouvriers, et d'ailleurs les princes chrétiens se flattaient toujours de l'espoir de les convertir. Le cardinal Ximénès baptisa trois mille infidèles en un jour, et l'Inquisition vint prêter son aide à ces conversions toujours douteuses. Mais si les persécutions contre les personnes déshonorent ceux qui les font, les persécutions contre le travail les ruinent. Tout l'odieux de l'Inquisition est resté sur la mémoire de Philippe II, mais la mort des industries orientales en Espagne vient des ordonnances postérieures qui défendent de lire, d'écrire ou de parler la langue des Arabes, d'en porter le vêtement, d'en chanter la musique, de conserver les livres arabes, et enfin de travailler à la moresque. Ce dernier édit, qui fut accompagné de l'expulsion de six cent mille habitants industrieux^ a été une ruine pour TEspagnc comme la revocation de redit de Nantes pour la France, mais l'Espagne ne s'en est pas relevée.
École espagnole. — Quoique l'Espagne ait eu des peintres et des sculpteurs pendant tout le moyen âge, elle n'a participé que d'une manière secondaire au grand épanouissement de l'art sous la Renaissance, et l'école espagnole n'est arrivée à son apogée qu'au commencement du dix-septième siècle. De même que la peinture vénitienne est une brillante image de la vie aristocratique, la peinture hollandaise une représentation exacte de la vie populaire, on peut trouver dans la peinture espagnole toutes les pensées secrètes de la vie claustrale. Le caractère dominant de cette peinture est la recherche de la vérité. Mais cette vérité n'est pas choisie en vue de la beauté, comme dans l'art grec, ni de la magnificence, comme dans l'école vénitienne, ni de l'intimité, comme dans Técole hollandaise. Quand on parcourt une galerie de maîtres espagnols, on est frappé tout d'abord de la parenté sinistre que leurs œuvres présentent. Ici, ce sont des moines en prière ; là, un saint dont on déchire les chairs palpitantes ; plus loin, un ascète aux joues amaigries caresse silencieusement une tête de mort. Quand vous voyez
un portrait d'infante ou de princesse, ce portrait exprime un ennui profond. Sur le visage d'un noble, vous lisez une sombre préoccupation ; si c'est un homme du peuple qui est représenté, il vous montre ses plaies ; si c'est un enfant, il cherche sa vermine.
Velasquez et Murillo sont les deux plus grands peintres de l'école espagnole, qui n'eut d'ailleurs qu'une durée éphémère, car après la mort de Murillo^ l'Espagne semble épuisée d'artistes et ne produit plus de grands maîtres. Au commencement de notre siècle pourtant, il est apparu un peintre qui ne se rattache à aucun maître ancien et qui n'a pas formé de disciples : c'est Goya. Peintre étrange et incorrect, Goya a fait un grand nombre de tableaux, d'une inspiration presque toujours bizarre et fantastique, d'une exécution heurtée et inégale, mais qui sont pleins de vie et de mouvement.
Le rôle artistique de l'Espagne, qui avait été si eJBfacé aux expositions de 1855 et de 1867, a singulièrement grandi en 1878. Un groupe de peintres, en tête desquels était Fortuny, s'attache aujourd'hui à rendre le soleil du midi, et leurs ouvrages, quelquefois violents de ton, mais toujours lumineux et brillants, occupent une place importante dans les travaux de l'école contemporaine. Ces peintres, qui n'ont rien de commun avec l'ancienne école espagnole, recherchent la gaieté du ton, et s'ils l'obtiennent quelquefois aux dépens de l'harmonie, ils rachètent ce défaut par des audaces singulières, et par une véritable originalité.
L'Espagne septentrionale. — Le nord de l'Espagne est une contrée extrêmement montagneuse, que baigne le golfe de Gascogne. 11 comprend les pays basques, la Navarre, les Asturies et la Galice.
Les Basques, ainsi que les habitants de la Galice et des Asturies, sont de robustes montagnards qui chaque année se répandent dans les grandes villes, pour y exercer certains états qui semblent leur être réservés; puis, quand ils ont amassé un petit pécule, ils retournent invavariablement dans leur province. Les mines forment la principale richesse des pays basques, où l'agriculture est peu florissante et l'industrie presque nulle. Le voisinage des frontières a fait pulluler les contrebandiers dans cette province ainsi que dans la Navarre (fig. 629).
/rww, la première ville qu'on rencontre, quand on a franchi la frontière de France, séduit les étrangers par son aspect espagnol. Les toits des maisons couverts de tuiles rondes, débordent en évantail, les fenêtres s'abritent derrière les grilles, les murs sont blanchis à la chaux. Des étoffes à bandes de couleurs recouvrent les balcons de fer qui débordent sur la rue et forment comme des chambres en plein air, où les habitants viennent prendre le frais. Ces caractères sont encore plus accentués quand on arrive à Fontarabiej petite ville située à Tembouchure de la Bidassoa. Saint-Sébastien, ville fréquentée par les baigneurs,
à cause de sa superbe plage et des belles promenades qui Tentourent, a une physionomie plus française. Mais à Tolosa et surtout à Bilbao (30,000 hab.), la principale ville de la Biscaye, on retrouve les maisons de style espagnol qu'on ne quittera plus désormais. Bilbao est bâtie dans une magnifique vallée entourée par des montagnes d'une pente assez raide.
, Pampeltme (22,000 hab.), dans la Navarre, s'élève sur une émlnence, d'où l'on aperçoit une* immense étendue de pays. Sa cathédrale, plusieurs fois détruite, offre* un beau spécimen de l'architecture ogivale en Espagne, et possède quelques curiosités artistiques, entre autres une admirable grille de la Renaissance. Oviedo, dans les Âsturies, est une très ancienne ville, où l'on remarque surtout une magnifique tour attenante à l'église principale. « La tour d'Oviedo, dit don Pascual Madoz, n'est pas riche dans ses détails et dans ses ornements comme celle de la cathédrale de Burgos ; mais ces ornements sont si bien distribués, les quatre tourelles qui flanquent l'étage des cloches sont si sveltes et si élégantes que cette tour peut, sans conteste, être regardée comme l'une des plus belles en ce genre qui soient en Espagne. »
Santander et la Corogne sont des villes de commerce, qui ne peuvent intéresser que médiocrement le touriste, mais Santiago de Cornpostelle, ville célèbre comme lieu de pèlerinage, possède une église intéressante, dont les constructions remontent au onzième siècle. Les statues et les ornements ont été semés à profusion sur la façade de cette cathédrale. L'intérieur de l'église ne le cède pas en richesse à Fexlérieur. Les marbres, le bronze, l'argent et l'or ont été mis à oontribution pour sa décoration. L'autel sur lequel se trouve la statue de Saint-Jacques est superbe.
L'Espagne centrale. — Le centre de l'Espagne est formé par un plateau élevé qui comprend les deux Gastilles, la province de Léon et l'Estramadure. Le centre de l'Espagne est formé par le plateau des Gastilles. C'est une contrée sèche, aride et d'une extrême nudité. « Les paysans, dit E. Reclus, ont un préjugé contre les arbres : ils disent que le feuillage leur rend le mauvais service de proléger les petits oiseaux contre les rapaces et livre ainsi les moissons en proie aux volatiles granivores ; non contents d'exterminer les oisillons, à l'exception des hirondelles, s'acharnent-ils à la destruction des bois ; en maints endroits, il ne reste plus d'arbres que dans les solitudes éloignées de toute demeure de l'homme, on marcherait pendant des journées entières sans en apercevoir un seul. La campagne est réduite à un tel état de nudité, que, suivant le proverbe, « l'alouette traversant les Gastilles doit emporter son grain. »
Le pays est bien en rapport avec là population qui l'habite. On voit
défiler dans des tourbillons de poussière, sur des chemins sans Terdure, de longues troupes de mules, conduites par des hommes nu main-
tien grave et assuré, à lu pliysîonomie un peu dure et hautaine. Les Castillans sont braves, honnêtes, fiers et sùrsjorsqu'iis ont engagé leur
730 LEUROPE.
parole. Mais ils respirent Tennui, la tristesse et la pauvreté. On leur reproche aussi d*être repliés sur eux-mêmes et peu communicatifs.
Les représentantes du sexe féminin dans la Vieille-Castille ont assez désagréablement impressionné Théophile Gautier. Voici les termes peu enthousiastes dont il se sert pour les dépeindre :
« La Castille yieille est, sans doute, ainsi nommée à cause du grand nombre de vieilles qu'on y rencontre : et quelles vieilles ! Les sorcières de Macbeth traversant la bruyère de Dunsinane pour aller préparer leur infernale cuisine, sont de charmantes jeunes filles en comparaison : les abominables mégères des caprices de Goya, que j'avais pris jusqu'à présent pour des cauchemars et des chimères monstrueuses, ne sont que des portraits d'une exactitude effrayante ; la plupart de ces vieilles ont de la barbe comme du fromage moisi, et des moutaches comme des grenadiers ; et puis, c'est leur accoutrement qu'il faut voir ! on prendrait un morceau d'étoffe, et Ton travaillerait pendant dix ans à le salir, à le râper, à le trouer, à le rapiécer, à lui faire perdre sa couleur primitive,que Ton n'arriverait pas à cette sublimité du haillon! Ces agréments sont rehaussés par une mine hagarde et farouche, bien différente delà tenue humble et piteuse des pauvres gens de France. »
Les amateurs de costumes pittoresques trouvent de quoi satisfaire leur goût dans la province de Léon. Ils y rencontrent le montagnard des environs d'Astorga avec son chapeau en pyramide, ses guêtres, sa large culotte, sa courte jaquette et son espèce de fraise autour du cou ; les paysannes, avec leurs vastes colliers de corail ornés de médailles d'argent, leurs corsages bruns aux manches ouvertes par derrière, leurs chemisettes.
L'élève des troupeaux est presque la seule source de richesse du royaume de Léon et de l'Estrémadure. Ce dernier pays est exclusivement un pays de pâturages.
Burgos (15,000 hab.), ancienne capitale de la Vieille-Castille, est une ville déchue, qui n'a conservé de ses splendeurs passées, que son admirable cathédrale du treizième siècle,
«Malheureusement, dit Th. Gautier, comme toutes les cathédrales gothiques, elle est enchâssée dans une foule de constructions ignobles, qui ne permettent pas d'en apprécier l'ensemble et d'en saisir la masse. Le principal portail donne sur une place au milieu de laquelle s'élève une jolie fontaine surmontée d'un délicieux christ en marbre blanc, point de mire de tous les polissons de la ville, qui n'ont pas de plus doux passe-temps que de jeter des pierres contre les sculptures. Ce portail, qui est magnifique, brodé, fouillé et fleuri comme une dentelle, a été malheureusement gratté et raboté jusqu'à la première frise par je ne sais quels prélats italiens, grands amateurs d'architecture simple, de murailles sobres et d'ornements de bon goût, qui voulaient arranger
ESPAGNE ET PORTUGAL. 73i
la cathédrale à la romaine, ayant grand'pitié de ces pauvres architectes barbares qui pratiquaient peu Tordre corinthien, et n'avaient pas l'air de se douter des agréments de l'attique et du fronton triangulaire.
Deux flèches aiguës tailladées en scie, découpées à jour comme à Temporte-pièce, festonnées et brodées, ciselées jusque dans les moindres détails, comme un chaton de bague, s'élancent vers Dieu avec toute l'ardeur de la foi et tout l'emportement d'une conviction inébranlable. Ce ne sont pas nos campaniles incrédules qui oseraient se risquer dans le ciel, n'ayant, pour se soutenir, que des dentelles de pierre et des nervures minces comme des fils d'araignée. Une autre tour, sculptée aussi avec une richesse inouïe, mais moins haute, marque la place où se joignent les bras de la croix, et complète la magnificence de la silhouette. Une foule innombrable de statues de saints, d'archanges, de rois, de moines, animent toute cette architecture, et cette population de pierres est si nombreuse, si pressée, si fourmillante, qu'elle dépasse à coup sûr le chiJBfre de la population en chair et en os qui occupe la ville. »
Ségovie est une ville bâtie par Hercule, ce qui lui assure une assez haute antiquité. Elle s'élève sur un rocher presque à pic. Le monument le plus intéressant de Ségovie est l'aqueduc élevé par les Romains et qui accomplit encore son service. Cet aqueduc haut, dans les parties les plus basses de la vallée qu'il traverse, de vingt-huit mètres et demi, est bâti avec de larges pierres rousses posées les unes sur les autres sans aucune espèce de mortier. L'Alcazar de Ségovie se compose d'une tour carrée qui plane au-dessus d'un monde de tourelles et dont la plate-forme est elle-même flanquée de tourelles. Intérieurement, il y a de beaux appartements décorés de peintures et de mosaïques.
« Avila^ dit E. Reclus, est encore aujourd'hui, sans changement aucun, la place forte du quinzième siècle. Les murailles de la vieille cité sont étonnamment conservées; sur quelques points, cette enceinte énorme aTec ses rondes tours de granit et ses neuf portes, semble avoir été tout récemment bâtie. La cathédrale aussi est une véritable forteresse, mais c'est en outre une merveille d'architecture, toute pleine d'objets du travail le plus délicat. Ces œuvres d'art contrastent singulièrement avec des sculptures d'animaux taillés dans le granit par des artistes grossiers, appartenant probablement aux anciennes races aborigènes. »
Léon^ dont la cathédrale est une des plus belles de l'Espagne, a gardé ses vieillies murailles garnies de tours massives.
Valladolid (60,000 hab.), qui fut autrefois capitale de l'Espagne entière, est une ville déchue, mais riche en monuments. Le couvent des dominicains de San-Pablo possède une façade couverte dans toute sa hauteur de belles sculptures du commencement de la Renaissance. Antonio Pons, dans son voyage en Espagne, dit qu'il « faut voir son
portail pour croire qu'il y ait eu des hommes assez patients pour terminer une telle entreprise. » Ce portail est en effet décoré avec une profusion qui donne le vertige. En face San-Pablo est un palais qui date de Charles-Quint et dont la cour à arcades a beaucoup d'élégance. Des médaillons sculptés ornent ce palais.
Salamanque était appelée sous la Renaissance « la ville des vertus, des sciences et des arts. » Malheureusement, la fameuse université qui avait été sa gloire devait, par l'esprit de routine dans lequel elle finit par tomber, la rendre aussi ridicule qu'elle l'avait faite fameuse et respectée. Salamanque est bâtie sur la rive droite d'une rivière que traverse un pont de 27 arches construit par les Romains.
Madrid (400,000 hab.), capitale de l'Espagne, est bâtie dans une campagne aride et désolée, sans arbres, sans arbustes, sans herbe ; voici en quels termes colorés Th. Gautier décrit l'aspect de Madrid :
« Les maisons de Madrid sont bâties en lattes et briques et en pisé, sauf les jambages, les chaînes et les étriers, qui sont quelquefois de granit gris ou bleu, le tout soigneusement recrépi et peint de couleurs assez fantasques, vert céladon, cendre bleue, ventre de biche, queue de serin, rose pompadour, et autres teintes plus ou moins anacréontiques ; les fenêtres sont encadrées d'ornements et d'architectures simulés avec force volutes, enroulements, petits amours et pots à fleurs, et garnies de stores à la vénitienne rayés de larges bandes bleues et blanches, ou de tapis de sparterie qu'on arrose pour charger d'humidité et de fraîcheur le vent qui les traverse. Les maisons tout à fait modernes se contentent d'être crépies à la chaux ou badigeonnées avec la peinture au lait, comme celles de Paris. Les saillies des balcons et des miradores rompent un peu la monotonie des lignes droites qui projettent des ombres tranchées, et qui diversifient l'aspect naturellement plat de constructions dont tous les reliefs sont peints et traités en décorations de théâtre : éclairez tout cela avec un soleil étincelant, plantez de distance en distance, dans ces rues inondées de lumière, quelques senoras long-voilées qui tiennent contre leur joue leur éventail déployé en manière de parasol ; quelques mendiants hâlés, ridés, drapés de lambeaux de toile et de haillons à l'état d'amadou, quelques Valenciens demi-nus à tournure de Bédouin ; faites surgir entre les toits les petites coupoles bossues, les clochetons renflés et terminés par des pommes de plomb d'une église ou d'un couvent, vous obtiendrez une perspective assez étrange, et qui vou$ prouvera qu'enfin vous n'êtes plus rue Laffitte, et que vous avez décidément quitté l'asphalte, quand même vos pieds déchirés par les cailloux pointus du pavé de Madrid ne vous en auraient pas encore convaincu. »
Madrid ne possède aucun monument intéressant par ses souvenirs ou par son architecture, mais son musée de tableaux est sans rival en Europe.
L'Escurial est situé à quelques lieues de Madrid, au pied d'une chaiiie de montagnes (Gg. 632). La campagne qu'il faut traverser en quittant la capitale de l'Espagne pour se rendre à ce palais est morne et désolée. Nijardins, ni maisons; pas môme de végétation ; partout des pierresqui vont grandissant à mesure que l'on avance vers l'EscuTial. On fiait par se croire au milieu de gigantesques décombres. De loin, le palais dit assez bon effet, l'imagination aidant; mais approche-t-oa, touls'éTt nouit. On n'a plus en face de soi qu'un édifice dont le seul mérite est
Fig. 63!. — EMOrial.
d'être colossal. Le palais de plaisance vraiment digne de ce nom, c'e^ Aranjuez.
« Aranjuez, dit Th. Gautier, est un château de briques à coios de pierre, d'un effet blanc et rouge, avec de grands toits d'ardoises, des pavillons et des girouettes, qui rappellent le genre de constructions en usage sous Henri IV et Louis XIII, le palais de Fontainebleau ou les maisons de la place Royale de Paris. Le Tage, que l'on traverse sur un [)ont suspendu, y entretient une fraîcheur de végétation qui fait l'admiration des Espagnols, et permet aux arbres du Nord de s'y développer vigoufeusement. On voit à Aranjuez des ormes, des frênes, des bouleatii des trembles, curieux là-bas comme le seraient icides figuiersderiDde. des aloès et des palmiers. »
Tolède (20,000 hab.), a été dix fois plus peuplée qu'elle ne l'esl aujourd'hui. L'aspect de Tolède est des plus pittoresques.
Les rues sont montueuses, escarpées, étroites, sinueuses. D'une fenêtre placée d'un côté de la rue on peut serrer la main au propriétaire d'une fenêtre située de l'autre côté. Dans cette ville pleine de souvenirs, on circule partout au milieu de merveilles de toutes sortes, vestiges laissés par les Goths, les Juifs et les Maures. Ce sont des portes massives, des marteaux de fer, des ogives, des voûtes, des sculptures, etc.
La cathédrale de Tolède est d'une apparence un peu massive. L'intérieur parait avoir été conçu de façon à faire antithèse avec l'extérieur. Tout est travaillé, fouillé, sculpté et a la légèreté de la dentelle. La nef principale s'élève dans les airs à perte de vue. Des vitraux aux couleurs étincelantes projettent des lueurs parcourant toute la gamme de l'arc-en-ciel sur les rosaces de pierres ouvragées.
Tolède possède une belle œuvre arabe : la Puerta del Sol, et un Alcazar construit par Charles-Quint.
Badajoz (25,000 hab.), s'étend sur le penchant d'une colline au sommet de laquelle sont les ruines d'un ancien château. La ville est entourée de fortifications.
Ménda est une ville qui n'est intéressante que par son passé. Les Romains y ont élevé des monuments dont les restes font l'admiration des voyageurs. On y voit les vestiges d'un temple de Diane, d'un temple de Mars, d'un amphithéâtre, d'une naumachie^ d'un cirque, de deux aqueducs, dont le dernier est admirablement conservé ; on y voit aussi un arc-de -triomphe de Trajan, construit en pierres énormes. Aujourd'hui Mérida a 6,000 habitants.
Alcantara domine le Tage. Elle est surtout célèbre par son fameux pont bâti par Trajan. Il est construit en entier avec des blocs de granit posés l'un sur l'autre sans ciment. Ses arches sont de tailles différentes. Au milieu du pont est une tour.
Saragosse ({(0,000 hab.) remonte à Auguste qui y éleva des bains, un cirque, des temples, et l'érigea en colonie militaire. Cette ville a sa tour penchée comme Bologne ou Pise. Cette tour, la Torre nueva, est du seizième siècle ; elle est entièrement bâtie en briques.
Larchitecte qui l'a construite semble y avoir jeté à profusion tous les trésors de son imagination. Le style gothique s'y mêle sans cesse au style arabe. Chaque étage varie de forme et d'ornementation.
Barcelone (200,000 h.), la seconde ville de l'Espagne par sa population, et la première par son commerce et son industrie, a un beau port sur la Méditerranée.
« L'aspect de Barcelone, dit Théophile Gautier, ressemble à Marseille, et le type espagnol n'y est presque plus sensible ; les édifices sont grands, réguliers, et, sans les immenses pantalons de velours bleu et les grands bonnets rouges des Catalans, l'on
pourrait si' croire iliins une ville fie Franee. Malgré sa flainlila [ilantiin d'arbres, ses lielles rues alignées, H;ir('i!(^iii' a un air titi jieu guindé
^li-u (iai
lïlau-
nii |:eii ifiiLle.nmiuie loulus k-^ mIW JiUT i-|i> lie rniljlicalioiis.
'• Ueallie(lialee>t foil belle, surtout à l'intérieur, qui est sombre,
mystérieui, presque effrayaat. Les orgues sont de facture gothique et se ferment ayec de grands panneaux couverts de peintures : une tète de Sarasin grimace affreusement sous le pendentif qui les supporte. De charmants lustres du quinzième siècle, brochés à jour comme des reliquaires, tombent des nervures de la voûte. En sortant de Féglise, on entre dans un beau cloître de la même époque, plein de rêverie et de silence, dont les arcades demi-ruinées prennent les tons grisâtres des vieilles architectures du Nord. La rue de la Plateria (de l'orfèvrerie) éblouit les yeux par ses devantures et ses vitrines éclatantes de bijoux, et surtout d'énormes boucles d'oreilles grosses comme des grappes, d'une richesse lourde et massive, un peu barbare, mais d'un effet assez majestueux, qui sont achetées principalement par les paysannes aisées. »
L'Espagne occidentale. — Cette contrée, dans laquelle nous comprenons TAragon, la Catalogne, ainsi que les provinces de Valence et de Murcie, s'étend à l'est de l'Espagne, le long de la mer Méditerranée.
« Considérés en masse, dit E. Reclus, les habitants de la vallée de l'Ebre sont d'un orgueil un peu agressif, d'une hauteur froide et dédaigneusCf d'une grande paresse d'esprit : ils sont routiniers et superstitieux ; mais ils ont une singulière force de volonté, et par leur vaillance font honneur à leurs ancêtres les Celtibères. Ces beaux hommes à la forte carrure, que l'on voit cheminer derrière leurs ânes, la tête entourée d'un mouchoir de soie et la taille serrée par une ceinture violette, sont toujours prêts à se battre. Encore à la fin du siècle dernier, il était de coutume entre villages ou confréries d'en venir aux mains pour le seul plaisir de lutter et de montrer sa bravoure : ce combat qui ne se terminait point sans mort d'hommes, était ce qu'on appelait lurondalla^ mot qui s'applique aujourd'hui aux concerts de chanteurs en plein vent. Dans les petites choses, les Aragonais apportent le même entêtement que dans les grandes. Ainsi que le dit le proverbe : « Ils enfoncent des clous avec leur tête ! » Hommes et femmes doivent à cette énergie de résolution une fermeté de traits qui, pour un grand nombre, s'allie à une véritable beauté. »
Les habitants de la Catalogne n'ont plus de costumes locaux. Seuls les
gens du peuple ont conservé le gorro, bonnet de laine rouge dont la
pointe retombe sur un côté de la tète, la large ceinture aux couleurs
voyantes, retenant la culotte sur les hanches, les guêtres de laine et la
sandale.
Murcie (55,000 hab.) est peu intéressante au point de vue artistique. Lorsque l'on est sur une hauteur qui domine la cité, ce n'est pas sur celle-ci que les regards se portent instinctivement, mais sur les délicieuses campagnes qui l'enserrent et où poussent de tous côtés les mft* riers, les citronniers et les orangers.
Carthagènes, l'ancienne Carthafte-ta-Neuve, ne donne guère l'idée de ce qu'elle pouvait être jadis. M. Madoz dit qu'elle « présente le tableau le plus vrai de la décadence et de l'abaissement >< de l'Espagne.
Fig. est. — U CabUlero. (l'alileau de Glraud.)
Entre Murcie et Alicanle, tout près de celte dernière ville, se Irome la fameuse forêt de palmiers d'Êlche. Cette lorêt, unique en Europo, possède encore plus de 30,000 palmiers.
Valence (110,000 hab.) est une grande ville bâtie dans une plaine. Son climat est des plus doux. Dans les jardins qui Tentourent et où une irrigation sayamment ménagée procure une fraîcheur constante, les orangers et les palmiers viennent en pleine terre à côté des productions du Nord.
« Les rues de Valence, dit Théophile Gautier, sont étroites, bordées de maisons élevées, d'un aspect assez maussade, et sur quelques-unes Ton déchiffre encore quelques blasons frustes, mutilés; Ton devine des fragments de sculptures émoussées, chimères sans ongles, femmes sans nez, chevalierssans bras. Une croisée de la Renaissance, perdue, empâtée dans un affreux mur de maçonnerie récente, fait lever, de loin en loin, les yeux de Tartiste et lui arrache un soupir de regret ; mais ces rares vestiges, il faut les chercher dans les angles obscurs, au fond des arrière-cours, et Valence n'en a pas moins la physionomie toute moderne. La cathédrale, d'une architecture hybride, malgré une abside à galerie avec pleins cintres romans, n'a rien qui puisse attirer l'attention du voyageur après les merveilles de Burgos, de Tolède et de Séville. Quelques retables finement sculptés, un tableau de Sébastien del Piombo, un autre de TEspagnolet dans sa manière tendre, lorsqu'il tâchait d'imiter le Corrège, voilà tout ce qu'il y a de remarquable. Les autres églises, bien que nombreuses et riches, sont bâties et décorées dans ce goùl étrange d'ornementation rocaille dont nous avons donné déjà plusieurs fois la description. On ne peut, en voyant toutes ces extravagances, que regretter tant de talent et d'esprit gaspiUés en pure perte. La Lonja de Seda (bourse de la soie), sur la place du marché, est un délicieux monument gothique ; la grande salle, dont la voûte retombe sur des rangées de colonnes aux nervures tordues en spirales d'une légèreté extrême, est d'une élégance et d'une gaieté d'aspect rares dans l'architecture gothique, plus propre en général à exprimer la mélancolie que lé bonheur. »
En regard de la côte occidentale de l'Espagne, surgissent les îles Baléares, dont les principales sont Majorque et Minorque. Palma (40,000 hab.), est la ville principale de ces îles qui sontplus peuplées que leur étendue ne le ferait supposer.
L'Espagne MÉRIDIONALE. — L'Andalousie, qui forme la partie la plus méridionale de l'Espagne, est une contrée qui, par la nature de son sol, sennble appartenir à l'Afrique, plus encore qu'à l'Europe. C'est la province qui possède le plus de souvenirs de la domination arabe, et c'est également celle qui a conservé dans les usages et dans les costumes le plus de couleur locale. Les femmes y sont célèbres par leur beauté et les artistes ont souvent représenté les mœurs andalouses sous un aspect galant (fig, 634).
Les Maures, qui pendant sept siècles furent maîtres de FÂndalousie, ont laissé des traces profondes dans cette contrée. Ils ne cessèrent jamais, durant tout ce temps, de se mélanger avec les anciens habitants du pays. L'élément arabe est encore, à Fheure qu'il est, très prononcé dans le type andalou. Les Andalous, que Ton a souvent comparés aux Gascons, sont pleins de brio, d'entrain et de grâce. Chez eux, la forme remporte sur le fond : ils sont plus brillants que sérieux, plus fanfarons encore que braves, plus bruyants qu'actifs. L'ostentation est leur principal défaut. Pour eux être n'est rien, paraître est tout. De la lumière et du bruit, voilà tout ce qu'il leur faut. Le bruit leur fait oublier la misère et les malheurs de toutes sortes. Ils ont besoin d'être gais quand même et de s'étourdir. Ce que Beaumarchais a dit des Français, dans une pièce de forme espagnole, est encore cent fois plus vrai des Andalous. C'est bien chez eux que a tout finitpar des chansons » et, Ton pourrait ajouter, par des danses.
Cordoue (45,000 hab.), est une ville africaine crépie à la chaux. Ses ruelles étroites, pavées de cailloux qui les font ressembler au lit d'un torrent desséché, sont bordées de longs murs d'un blanc cru, troués cà et là de fenêtres grillées. De temps en temps quelques palmiers viennent trancher par leur note verte sur cet ensemble monotone et aveuglant. Mais Cordoue a sa mosquée. Lorsque les Arabes s'établirent en Espagne, ils choisirent Cordoue pour leur capitale, et Abd-er-Rahman commença, en 770, cette riche mosquée, qui, dans son intention, devait être le plus bel édifice du monde, et qui fut terminée par son fils Hixem en 795. On choisit l'emplacement d'un ancien temple de Janus, converti par les chrétiens en une église dédiée à saint Georges, et on rasa l'ancien édifice pour construire le nouveau. Ce monument, un des plus étonnants qui soient sortis de la main des hommes, a des murailles soutenues par des contre-forts formant des tours carrées et couronnées de créneaux triangulaires et dentelés. Dix-neuf portes couvertes de lames de bronze sont placées dans les espaces que séparent les piliers. Les arcs qui les encadrent sont cintrés à la manière arabe et ornés de mosaïques formées de petites faïences blanches et rouges alternant avec des bandes de stuc. Ces arcs sont à l'intérieur garnis de bandes de marbre qui vont de la circonférence au centre et sont couvertes de dessins variés en forme de dentelles.
L'immense étendue de la mosquée est remplie à l'intérieur par dixneuf grandes nefs qui vont du nord au sud, et trente-six beaucoup plus étroites qui les croisent. C'est une véritable forêt de colonnes, qui toutes sont des marbres les plus rares, de porphyre, de jaspe, de brèche verte et violette. Parmi ces huit cent cinquante-quatre colonnes, beaucoup sont prises à divers monuments antiques. Elles sont pourvues de chapiteaux corinthiens : cent quinze viennent de Nîmes et de Narbonne en
France, une ceptaîne a été offerte par l'empereur de Constantinople, et d'autres proviennent de différents temples de TEspagne et de l'Afrique. Des arcs que leur forme aussi bien que leurs dessins et leurs inscriptions rattachent à l'art arabe reposent sur des chapiteaux corinthiens. La colonne qui porte ces arcs se prolonge ensuite en pilastre pour recevoir un arc nouveau qui soutient la voûte du temple. Ces fûts isolés, qui semblent entremêlés comme les arbres d'un bois, ces arcades h jours s'entrecoupant en tous sens, ces innombrables colonnes de couleurs différentes, font un effet prodigieux, et devaient produire une impression vraiment féerique, quand les musulmans allumaient les sept mille lampes qui répandaient leurs lumières sous un plafond ouvragé et formé de poutres de bois odorant.
Malgré les démolitions faites par les chrétiens pour établir le chœur de l'église qu'ils substituèrent à la mosquée, celle-ci a encore un aspect qui dépasse tout ce que peut rêver l'imagination humaine.
La mosaïque du mihrab ou « ^aint des saints » de la mosquée, est une des plus belles du monde. C'est un travail byzantin.
Séville (90,000 hab.), est la cité la plus populeuse de l'Andalousie. Elle est renommée par toute l'Espagne, pour les danses, les chants et la gaité de ses habitants.
« Le badigeon, au grand désappointement des voyageurs et des antiquaires, dit Th. Gautier, règne en souverain à Séville ; les maisons mettent trois, quatre fois par an des chemises de chaux, ce qui leur donne un air de soin et de propreté, mais dérobe aux investigations les restes des sculptures arabes et gothiques qui les ornaient anciennement. Rien n'est moins varié que ces réseaux de rues, où l'œil n'aperçoit que deux teintes, l'indigo du ciel et le blanc de craie des murailles, sur lesquelles se découpent les ombres azurées des bâtiments voisins, car dans les pays chauds les ombres sont bleues au lieu d'être grises, de façon que les objets semblent éclairés d'un côté par le clair de lune et de l'autre par le soleil ; cependant l'absence de toute teinte sombre produit un ensemble plein de vie et de gaieté. Des portes fermées par des grilles laissent apercevoir à l'intérieur des joa/îo^ ornés de colonnes, de pavés en mosaïques, de fontaines, de pots de fleurs, d'arbustes et de tableaux. Quant à l'architecture extérieure, elle n'a rien de remarquable ; la hauteur des constructions dépasse rarement deux ou trois étages, et à peine compterait-on une douzaine de façades intéressantes pour l'art. Le pavé est en petits cailloux comme celui de toutes les villes d'Espagne, mais il est rayé, en manière de trottoir, de bandes de pierres plates assez larges sur lesquelles la foule marche à la file ; le pas est toujours cédé aux femmes, en cas de rencontre, avec cette exquise politesse naturelle aux Espagnols même de la plus basse classe. Les femmes de Séville justifient leur réputation de beauté ; elles se ressemblent presque toutes, ainsi que
cela arrive dans les races pures e( d'un type marqué : leur jeux fendus jusqu'aux, tempes, frangés de longs cils bruns, ont un effet de blanc el de noir inconnu en France. »
Séville est entourée de murailles flanquées de grosses tours et crénelées avec des créneaux à dents de scie de l'effet le plus pittoresque, L" Alcazar de Séville est presque aussi beau que l'Alhambra de Grenade. Il possède des jardins de toute beauté embaumés par la senteur des orangers. Le palais appelé Casa de.Pîlatos est un délicieux mélange de style renaissance et de style arabe.
Séville a la Ginida,
a écrit Victor Hugo. Il est en effet difficile de trouver un plus charmant monument que ce campanile au sommet duquel tourne la statue de bronze ii laquelle il doit son nom. Tous les genres d'architectures sont réunis dans la cathédrale de Séville.
Santiponce, situé à peu de distance de Séville, de l'autre côté du Guadalquivir n'est célèbre que par les ruines de l'amphithçâlre d'Ilalica, patrie de Sîlius Italicus, de Trajan, d'tladricn et de Théodose.
Cadix (65,000hab.), l'ancienne Gadès, ville bâiie par les Phéniciens, n'a conservé, malgré son énorme antiquité, aucun souvenir intéressant du passé, et malgré sa richesse actuelle, elle n'a aucun monument qui mérite d'être signalé (fig. 635).
« Les maisons de Cadix, dit Th. Gautier, sont
beaucoup plus hautes que celles des autres villes
Fig. C3â. d'E^païf ne, ce qui s'explique par la conformation du
Honniie de Gidès. , ... .. ., . ., u - n
terrain, étroit îlot rattache au conunenl par un
mince ûletdc terre, elle désir d'avoir une perspective sur la mer. Chaque maison se hausse curieusement sur la pointe du pied pour regarder jla^ dessus l'épaule de sa voisine, et passer la tète au-dessus de l'épaisse ceinture des remparts. Comme cela ne suffit pas toujours, presque toutes les terrasses portent à leur angle une tourelle, un belvéder, quelquefois coiffé d'une petite coupole : ces miradores aériens enrichissent d'innombrables dentelures la silhouette de la ville, et produisent l'effet le plus pittoresque. Tout cela est crépi ù la chaux, el la blancheur des façades est encore avivée par de longues lignes de vermillon qui séparent les maisons et en marquent les étages : les balcons, très saillants, sont enveloppés d'une grande cage en verre, garnis de rideaux rouges el remplis de fleurs. Quelques-unes des rues transversales se terminent sur le vide et paraissent aboutir au ciel. Ces échappées d'azur sont d'un inallend" charmant. »
Gibraltar {20,000 hab.), possession anglaise, qui commande l'enlrée
de la Méditerranée, est située sur un rocher inaccessible, c'est une ville
741 LEUROPE.
rommerçante, mais qui n'offre aucun intérêt sous le rapport des arts.
Gr^iûrfe (65,000 hab.), qu'on a surnommée la reine des cités, est une \ille déchue, mais singulièrement intéressante par ses monuments.
« Grenade, écrit Chateaubriand, est bâtie au pied de la Sierra-Nevada, sur deux hautes collines que sépare une profonde vallée. Les maisons sur la pente des coteaux, dans renfoncement de la vallée, donnent à la ville Tair et la forme d'une grenade entr'ouverte, d'où lui est venu son nom. Deux rivières, le Xénil et leDouro,dont l'une roule des paillettes d'or, et l'autre, des sables d'argent, lavent le pied des collines, se réunissent et serpentent ensuite au milieu d'une plaine charmante, appelée la Véga. Cette plaine, que domine Grenade, est couverte de vignes, de grenadiers, de figuiers, de mûriers, d'orangers; elle est entourée par des montagnes d'une forme et d'une couleur admirable. Un ciel enchanté, un air pur et délicieux, portent dans l'âme une langueur secrète dont le voyageur qui ne fait que passer a même de la peine à se défendre (fig. 636 et 637). »
Du haut de la tour de la Vêla on voit Grenade hérissée de tours, allongeant ses quartiers dans les vallées de ses deux fleuves, au sein de ses collines semées de maisons blanches et TAlhambra qui fait écrire à Henri Régnault cette lettre enthousiaste.
A M. BoTiN,
« ... Ah ! mon ami, si tu avais vu YAlfuimlra ! Depuis que je Tai vue, ceUe féerie, ce rêve, ce..., je ne peux plus que soupirer. Rien n'esl beau, rien n'est délirant, rien n'est enivrant comme cela. Nous avions traverse de 1>ien beaux pays pour venir ici. Mais toutes nos émotions précédentes, tous nos anciens enthousiasmes ont été effacés par cet Alhamhra I Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Ah ! Mahomet, toi seul es grand, toi seul es dieu, qui a inspiré une œuvre comme celle-là. Nous sommes à côté des artistes qui ont fait cela des barbares, des sauvages, des monstres... En pensant à toi et aux amis, nous nous sommes regardés, Clairin et moi, en disant : Que la terre ne tourne plus, que les étoiles tombent, que les villes s'écroulent, que les montagnes deviennent vallées, que nous importe, pourvu que l'Alhambra soit épargnée et que nos amis puissent la voir! »
A Textérieur FAlhambra n'offre aux regards que d'immenses tours en briques brûlées par le soleil ; comme dans tous les monuments arabes, les merveilles sont réservées pour l'intérieur. Ici tout devient aussi riant et riche que l'entrée était sinistre et austère. On arrive à la salle des Ambassadeurs, aux fenêtres profondes formant comme autant de chambres éclairées par les côtés, au plafond de cèdre d'une ornementation faite de combinaisons mathématiques, si familière aux Arabes. Les murailles disparaissent sous leurs décorations. Entrons dans la cour des Lions.
« La Taza de los Leones, dit Th. Gautier, jouit, dansles poésies arabes,
d'une réputation merveilleuse, il n'est pas d'élog^es dont on ne comble €es superbes animaux ; je dois avouer qu'il est difficile de trouver quelque chose qui ressemble moins à des lions que ces produits de la fantaisie africaine : les pattes sont de simples piquets pareils à ces morceaux de bois à peine dégrossis qu'on enfonce dans te ventre des chiens de carton pour les faire tenir en équilibre ; les muftes, rayés de barres transversales, sans doute pour figurer les moustaches, ressemblent parfaitement à des museaux d'hippopotame ; les yeux sont d'un dessin par trop primitif qui rappelle les informes essais des enfants. Cependant ces douze mons-
Fig. K)1. — Un Jirdln k Grenade. (Tableau de BIco.)
très, en les acceptant, non pas comme lions, mais comme chimères, comme caprice d'ornement, font, avec la vasque qu'ils supportent, un «ffet pittoresque et plein d'élégance, qui aide ù comprendre leur réputation. »
Va salle des Abencerrages, la salle des rféi«:-sœ«rs qui lui fait pendant, sont couvertes de broderies en stuc d'une délicatesse incroyable. La salle du tribunal renferme des peintures sur lesquelles on a beaucoup discuté. 11 y a à l'Alhamhra bien d'autres salles célèbres : la salle des Bains creusée presque dans le roc, le cabinet de toilette de la reine, etc. On comprend à la %ue de toutes ces merveilles le dernier regard de Boabdil. Il quittait pour toujours l'Alhambra.
Il ne reste plus du Généralife que des arcades et des pans de murs
couverts d'arabesques. Le charme du Généralifc réside surtout dans ses
beaux jardins.
Mal'jga (100,000 liab.). est une ville aux rues étroites, selon la tradition arabe, au\ maisons bien construites. Elle jouit d'un Heureux climat. Ses campagnes sont riches et ta bonté de son pôrl est uiuversellement reconnue.
Portugal, — Physiquement, le Portugal n'offre aucun caractère particulier qui le distingue des autres contrées de la péninsule ibérique. C'est une province qui a gardé son autonomie, tandis que tes autres se sont réunies pour former une monarchie espagnole, mais ce n'est pas un peuple spécial, auquel on puisse attribuer un rôle particulier dans l'art ou dans la civilisation moderne. Son passé historique est des plus brillants, et son activité s'est abaissée en même temps que celle de rEs[>agne.
LiSBOKKE (230,000 hab.), capitale du Portugal, s'élève en amphithéâtre, dans une situation magnifique, à l'embouchure du Tagc.
Dans une lettre datée du 22 mars 1880, le peintre Carolus Durao, décrit ainsi l'impression qu'il a reçue en arrivant :
H ... Làsbonne, où je suis arrivé par mer, est un peu comme Naples, moins la gaieté. La cité est bÂiie sur des versants de collines se reliant entre elles : aussi passe-t-on sa vie entre des montées terribles et des descentes à donner le vertige, el souvent un escalier gigantesque vous oblige k lever le pied deux cents fois et plus.
'< J'habite à l'hôtel Bragance un petit appartement blanc comme une robe de mariée, et donnant sur le Tage dont j'aperçois les rives opposées à une distance tellement grande que les maisons dcspueèios assis sur les bords me font l'effet de mouettes sur un rocher. Plus loin des collines allongées et perdues dans la brume lumineuse; plus loin encore de grandes montagnes d'une forme élégante et rappelant tes monts de la campagne de Rome ferment l'horizon. L'atmosphère chargée de vapeurs les voile, n'en laissant apparaître que les contours gigantesques. Le fleuve s'étend comme une immense nappe de métal dont les inégalités me renvoient la lumière comme un miroir aux alouettes. Mets par là-dessus, mon cher Claretie, un ciel d'une limpidité infinie et un soleil resplendissant, et tu auras la vue dont je jouis au réveil.
i( Je ne te décrirai pas la ville qui est sans caractère, ressemblant un peu à Rome, sans les monuments. Peu de monde dans les rues, peu de monde sur les quais, enfin peu de monde partout ; il faudrait 200,000 habitants de plus pour donner un peu de vie à cette grande cité monotone, dont les naturels sont très doux, fort aimables et ont l'air de promener une incurable mélancolie. >'
Le monument le plus intéressant de Lisbonne est un grand aqueduc élevé au dix-huitième siècle. Toutefois les environs de la ville offrent quelques édifices dont le style architectonique est plus caractéristique. Tel est par exemple le monastère de Belem^ dont le portail a été reproduit pour notre exposition de 1878 et qui formait une façade dans l'avenue des nations. A Cintra^ on visite le reste d'un ancien château des Maures, et à Mafra^ un palais bâti pour les princes de 'la maison de Bragance, et qui sert maintenant d'école militaire.
Les monastères de Batalha^ et celui à'Alcoboca. où sont les tombeaux des rois de Portugal, sont certainement les édifices les plus caractéristiques du pays sous le rapport de l'architecture. Celui de Batalha a été malheureusement détruit en grande partie par un incendie. La façade extérieure de l'église d'Alcoboca n'a rien de bien extraordinaire mais le vaisseau, de style ogival, est d'une conservation remarquable, et on y trouve des boiseries qui sont une merveille d'exécution. Les tombeaux des rois de Portugal sont placés dans le transept de l'église, autour de laquelle s'élèvent les bâtiments du cloître. Il faut d'abord dire un mot de la sacristie à cause de la porte extrêmement remarquable qui y donne accès. Cette porte se compose de deux pilastres en chambranle, revêtus du haut en bas d'ornements d'un relief très prononcé. Ils figurent deux ceps de vigne qui se joignent au-dessus de la porte et lui forment un fronton de pampres. Ce style est assurément plus somptueux que délicat et ne plaît guère aux raffinés, mais il caractérise très bien le goût qui dominait en Portugal au seizième siècle. Enfin dans la chapelle royale se dressent deux mausolées de marbre blanc et de forme semblables : l'un des sarcophages est porté par six lions, l'autre par six anges; c'est le tombeau de Don Pedro et d'Inès de Castro.
Evora^ la capitale d'une province, possède un temple de Diane transformé en maison de commerce et un aqueduc romain construit par Sertorius. La ville est mal construite ; ses rues sont étroites et tortueuses ; ses châteaux-forts et ses murs sont en ruines. A Thomar se trouve le fameux couvent des chevaliers du Christ. M. Olivier Merson nous donne la description de ce monument : « Au-dessous de la croix, emblème de Tordre, qui, alternant avec la croix d'Aviz, forme la crête des galeries, des sphères armillaires disposées en balustrade indiquent la direction que suivait la pensée des habitants du cloître ; les cordages courant dans des anneaux, liant au corps de l'édifice les contrcrforts qui le consolident, ou bien se réunissant autour des pilastres en nœuds un peu négligés, figurent les amarres et les manœuvres des nombreux navires armés par les chevaliers ; dans l'épaisseur de Fœil-de-bœuf d'autres cordages enroulés retiennent les plis épais d'une voile ; les motifs de l'ornementation du contre-fort de l'un des angles sont retenus par un large ceinturon bouclé ; ceux du contre-fort opposé par une chaîne
formée de mailles de cordes ; la fenêtre blasonnée aux armes de Manoel, surmontée delà croix symbolique, flanquée de sphères, offre dans son encadrement un mélange d'algues, de coraux, de polypiers, de câbles, entassés, chargeant la décoration d'un fouillis de détails caractéristiques.
Porto (80,000 hab.), la seconde ville du Portugal, étonne plus par sa situation pittoresque, qu'elle ne séduit par la beauté de ses monuments.
« Sur la rive gauche du fleuve, écrit E. Reclus, s'étend en un long faubourg la ville de fabriques et d'entrepôts, Gaya, dont les celliers contiennent, dit-on, une moyenne de quatre-vingt mille pipes, soit quatre cent mille hectolitres de vin. Sur les bords du fleuve, et sur les terrasses qui le dominent, se prolongent de fort belles promenades, d'où l'on voit se dérouler les admirables perspectives du fleuve et de ses longs méandres, avec les navires qui le sillonnent, et les maisons de plaisance qui reflètent vaguement dans les eaux les faïences bleuâtres de leurs façades. Au loin, sur les collines, se montrent d'anciens couvents, des tours de défense, des villages à demi-cachés dans la verdure. »
Coimôre (18,000 hab.), est une ville fort intéressante parce qu'elle nous donne assez exactement l'idée d'une ville universitaire du Moyen- Age. On ne croise que des étudiants ou des professeurs en soutane dans le dédale de ses rues étroites, tristes, sales^ escarpées. Ce sont les maîtres, les rois de la ville ; elle est leur bien, leur chose. Il est vrai qu'ils en forment à peu près toute la population vivante. Pas de commerce, peu d'industrie ; à peine quelques fabriques de poteries rouges, d'ouvrages de corne, le tout d'une importance infime. C'est l'université seule qui anime Coïmbre et lui donne la vie ; ce qui explique que l'industrie vraiment active de cette ville vienne se résumer dans l'imprimerie. La cathédrale actuelle de Coïmbre laisse à désirer au point de vue du goût ; mais l'ancienne offre un beau spécimen d'architecture arabe. Les couvents de la ville contiennent des curiosités qui méritent d'être visitées.