‹ Le monde vu par les artistesChapitre 48 sur 59 · CHAPITRE VIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIll

Climat et aspect. — Les habitants. — Les arts. — Les villes.

limât et aspect. — La Russie s'étend, de Foucst à Test, depuis les frontières de la Suède et de la Norwège, la mer Baltique, les frontières prussiennes et autrichiennes jusqu'à la mer du Kamtchatka, le grand Océan et la mer du Japon, et, dans le sens du nord au sud,- depuis l'océan Glacial jusqu'au fleuve Amour, aux monts Altaï, à la mer d'Aral, à la mer Caspienne et à la mer Noire. C'est un pays de plaines n'ayant que deux systèmes de montagnes dignes d'être signalés : le Caucase et les monts Durais. Le nord de la Russie présente une région peu fertile. La chasse et la pêche en sont les principales industries. C'est dans cette région que vivent les Lapons et les Samoièdes et que se trouvent les toundras avec leur végétation spéciale de mousses et d'arbustes à baies. Ce n'est partout qu'une éternelle plaine légèrement inclinée, d'une pente insensible, vers la mer Blanche et l'océan Glacial. Le climat, extrêmement froid, est aussi monotone que la contrée qu'il désole. Cependant il arrive quelquefois que, dans les longues journées de l'été, on ressent momentanément une chaleur intolérable ; mais le vent du nord, dès qu'il se met à souffler, a bientôt détruit cette anomalie et fait valoir tous ses droits. Le matin les habitants s'étaient découverts le plus possible, dans la journée ils sont forcés d'endosser la pelisse fourrée. La Dvina est l'artère qui porte la vie dans le nord de la Russie et le fait communiquer avec les régions plus favorisées. EUe est la route naturelle du commerce et le centre de rindustrie.

La partie septentrionale de la Russie ne possède guère que des terraios impropres à la culture. Le renne est le seul bétail que l'on connaisse dans la Laponie et sur les cCtes de la mer Glaciale. Au sud de la Finlande commence la région des forêts. La Russie présente, à l'occident, une région entièrement couverte d'immenses marais se succédant tes uns aux autres sans interruption, et de forêts, non moins immenses.

Fig. 663. — Carte de l'oneat d« Ik RuMie.

impénétrables à force d'humidité. Semons çh et là, dans cette contrée triste et froide, d'un aspect désolé et sauvage, enveloppée en permanence par un manteau de brume qui glace le paysage, semons çà et là quelques plaines bien cultivées et assez fertiles, et nous aurons une physionomie exacte du pays. Quelques chemins en partie défoncés, quelques ponts en ruines, quelques nuages de fumée aperçus à l'horizon, montant d'une pauvre cabane faite de poutres et de mousses, témoignent seuls de la présence d'êtres humains dans ces lieux.

La région agricole commence un peu au-dessous de Moscou et comprend la partie orientale et méridionale de la Russie d'Europe. Cette partie, arrosée parle Volga, le Dnieper et le Don, est d'une remarquable fertilité et est souvent désignée sous le nom de terres noires.

« Les terres noires, dit E. Reclus, étaient un continent de forme irrégulière entouré de tous les côtés par les eaux ; incessamment fertilisées par les détritus des gazons, elles se refusaient pourtant à nourrir les

Fig. G63. — Carte du sud de la Russie.

racines des arbres ; il n'y existait point de forêts et, grâce au drainage naturel, il ne s'y formait aucune flaque d'eau stagnante. » On ne peut pas imaginer une meilleure préparation à la culture, et Ton s'explique la fertilité de ces terres. Aussi la -région qu'elles couvrent peut-elle être considérée comme le grenier de la Russie ; on peut y cultiver en permanence des céréales sans épuiser la terre.

La population. — Un territoire aussi immense que celui de la Russie contient nécessairement plusieurs races. Quoique l'élément slave soit de beaucoup prépondérant, surtout dans la Russie centrale et

784 L'EUIIOPE.

dans la Pologne, il faut tenir compte des Finnois, qui habitent la Finlande et les provinces du nord, des Allemands assez nombreux dans les provinces occidentales, des Tatars qui habitent surtout la Russie orientale et méridionale. Des peuplades diverses, dispersées sur de vastes espaces, parlant des langues différentes, formeraient difficilement un ensemble sans Ténorme pouvoir de Vautorité administrative et militaire qui leur donne une sorte de cohésion apparente. La même variété se retrouve dans les mœurs, et aucun pays de l'Europe et peut-être du monde n'offre d'une manière aussi frappante le spectacle d'une civilisation aussi raffinée, coudoyant une barbarie aussi complète et obéissaot aux mêmes lois.

L'existence des personnes comme il faut de Saint-Pétersbourg esl une existence toute française. A part quelques concessions inévitables faites au climat, à part quelques vieilles habitudes invétérées (celle des lits bas et incommodes, par exemple), tout se passe exactement dans cette ville comme à Paris. Même mobilier, même cuisine, mêmes usages mondains. Une fois que l'on a franchi l'antichambre où les pelisses de fourrure rappellent la température polaire du dehors, on peut se croire boulevard des Italiens ou chaussée d'Antin. Partout des fleurs à partir du bas de l'escalier. De doubles fenêtres, d'épaisses tapisseries empêchent le froid de pénétrer. Des calorifères admirablement disposés entretiennent une chaleur constante de 15 à 16 degrés. L'illusion est complète, on oublie entièrement la Russie et ses froids noirs. Quanta la langue, il est inutile de dire que c'est le français qui a seul droit de cité. Parler russe serait on ne peut plus vulgaire. Les Russes ne se contentent même pas d'être Français, ils tiennent à se montrer Parisiens; notre langue ne leur suffit plus, il leur faut notre argot boulevardier. Quant aux toilettes des dames, elles n'ont aucun mal à ressembler à celles de Paris, par la raison toute simple qu'elles en viennent, apportant avec elles les cancans des coulisses et les scandales du jour.

Joseph de Maistre a fait un tableau charmant du séjour de Saint- Pétersbourg pendant l'été :

« Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit d'été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la rareté de ses nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier, soit que réellement, comme je le crqis, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.

« Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occident, et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de vapeurs rougeàtres, roule, comme un char enflammé, sur les sombres forêts qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des palais, donnent au spectateur l'idée d'un vaste incendie.

« Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Neva coule à pleins bords au sein d'une cité magnifique : ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu'elle embrasse, et, dans toute l'étendue delà ville, elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue, espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni l'imitation.

« Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens : on voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l'ancre. Us apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l'univers. Des brillants oiseau^ d'Amérique voguent sur la Neva avec des bosquets d'orangers : ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on lui présente, et jette For, sans compter, à l'avide marchand.

« Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient de la nuit...

« La statue équestre de Pierre 1" s'élève sur le bord de la Neva, à l'une des extrémités de l'immense place d'isaac. Son visage sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation créée par le génie du fondateur...

« A mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était descendu sur l'horizon ; des nuages briUants répandaient une clarté douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre, etque je n'ai jamais vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes. »

Il paraît pourtant que le séjour de Saint-Pétersbourg n'est pas autant du goût des Parisiens 'qui s'y trouvent en hiver. C'est du moins l'avis d'Horace Vcrnet, si l'on en juge par une lettre qu'il écrivait à sa femme.

a Saint-Pétersbourg, 26 novembre 1842.

« Vingt heures de nuit, quatre heures de jour, voilà, chère amie, à quoi on en est réduit ici! Comment peindre? comment vivre? comment ne pas mourir d'ennui ? Avec ça, dix degrés de froid, et Tespoir de voir bientôt doubler la dose. 11 faut dire, à la vérité, que c'est le plus petit des inconvénients du pays ; il n'y a que le nez qui en souffre; du reste, on a chaud partout, tant on a l'habitude de se préserver de la rigueur de

rhiver. Je n'ai de vraie jouissance que celle du traîneau; mais, comme je ne sors que de nuit, mon bonheur ne dure que le temps d'aller d une maison à Tautre. Je dine presque tous les jours en riUe ; puis, le soir, je vais dans le monde, et tous les jours la même chose ! C'est au pied de la lettre, car il n'y a pas la moindre variété : qui a vu un salon les connaît tous; qui a mangé un diner connaît toutes les cuisines ; qui a entendu une conversation n'a plus rien à attendre de nouveau pour le lendemain. La manie des fauteuils est poussée à Textrème dans toutes les maisons. Dès en entrant dans un salon, il faut commencer à évoluer pour arriver jusqu'aux maîtres, passant par-dessus toutes les jambes qui se croisent dans tous les sens, et, une fois bloqué dans un coin, c'est le diable pour en sortir. Peu de gens se tiennent debout. Il n'y a pas de cheminée, comme chez nous, qui puisse servir de point de direction. C'est un méliinélo de dos et de visages qui rend impossible de parler à d'autres personnes qu'à celle qui vous regarde. Si c'est une jolie femme, pour lui plaire, il faut dire ou entendre dire du mal des autres. Si elle est laide, c'est le monde entier qui ne vaut rien. Il n'y a que la famille impériale dont on fasse constamment l'éloge. La conversation n'est autre chose qu'un cancan perpétuel, sans couleur, sans rien de piquant, par la raison que tous les Russes ont la même éducation, poussée au même degré, et que leur indolence naturelle ne va jamais au delà de la dose voulue pour ce qu'on appelle les gens du monde. Tu juges qu'on a bientôt assez d'une semblable nourriture ; c'est une telle uniformité, qu'il n'y a même pas matière à observation. La première est la dernière sans qu'il soit possible d'y ajouter une nuance. Quelquefois je me dis : « C'est que tu es vieux et que tu ne portes plus le même intérêt à ce qui '< se passe autour de toi que lorsque tu prenais une part active dans les « petites intrigues de la société. » Mais non, je vois beaucoup de jeunes officiers, d'hommes de tous les âges, des diplomates de tous les pays; personne n'a d'animation; chacun a l'air d'être gelé jusqu'au menton, et on croit avoir des mœurs parce qu'on n'a aucun sens. »

La seule chose qui ait amusé notre peintre pendant l'hiver, c'est la course en traîneau. C'est encore lui qui nous le fait savoir dans une autre lettre :

« Nous voici en hiver, chère amie. La Neva est prise et nous jouissons du traînage, ce qui est bien la plus délicieuse chose du monde. La neige a commencé à tomber hier soir, et, ce matin, plus de voitures. Toulela population semble être tombée sur le dos. Sauf les chevaux, personne n'est sur ses jambes. Tout glisse sans faire le moindre bruit, et chacun va comme si le diable l'emportait. Pour mon compte, je suis comme un enfant ; je ne puis me rassasier de voler ainsi. Mon trotteur faitl'admi-

788 LEUROPE.

ration d'un chacun ; il ne me manque que toi pour me voir passer : je dois être bien séduisant ! »

Uusage des traîneaux est d'ailleurs universel dans toute la Russie pendant rhiver, et c'est ce procédé qu'emploient les voitures de poste pour traverser les neiges (fig. 664).

Le voyage d'Horace Vernet en Russie présente un des épisodes les plus curieux de sa vie. Dès qu'il arrive, il est reçu magnifiquement et les commandes arrivent de toutes parts. « Le prince Woronzof me demande le portrait de sa femme à cheval, écrit-il ; j'ai envie de le faire. Prix 25,000 francs. D'ailleurs elle est jolie. » Mais voici maintenant l'empereur qui invite Fartiste à raccompagner dans une petite tournée de 1,500 lieues qu'il va faire dans ses Etats; le voyage doit durer sept semaines. C'est là où les lettres du peintre sont vraiment curieuses ; il écrit comme il peint, sans viser au style académique, mais avec une verve et un esprit charmant. On venait de visiter l'église de Novogorod et on se remet en voyage dans ce fameux traîneau qu'il a reproduit dans un de ses tableaux. « Nous courions comme le vent, dit-il ; tout à coup TEmpereur s'arrête, entre dans un bouchon et au bout de cinq minutes nous fait dire de venir dîner. Figure-toi une petite chambre de bois, une table, quatre chaises, deux chandelles, un autocrate, deux généraux et un peintre, mangeant la soupe aux choux et causant familièrement. On a parlé de Constantinople, de la Syrie, de l'entrée des Français à Moscou, dont nous touchons justement le trentième anniversaire. Je t'assure que la conversation était attachante. Si je n'y avais été moimême, pour ma part, j'aurais cru rêver. »

En été on voyage plus à cheval qu'en traîneau, surtout dans les pays de forêts. C'est ainsi qu'un joli dessin de Raffet (fig. 665) nous montre une famille tatare en voyage. Le commerce se fait soit par la navigation^ qui est assez active sur les grands fleuves de la Russie, soit à l'aide de grands chariots qui conduisent les marchandises dans les foires qui ont lieu à différents endroits à des époques déterminées. Ces foires ont un caractère tout particulier dont celles des pays occidentaux ne peuvent aucunement donner l'idée.

Théophile Gautier décrit ainsi la grande foire de Nijni-Novogorod,. la plus importante de la Russie.

(' La foire de Nijni-Novogorod est toute une ville. Ses longues rues se coupent à angles droits et aboutissent à des places dont une fontaine occupe le centre. Les maisons en bois qui ;les bordent se composent d'un rez-de-chaussée, boutique et magasin, et d'un étage en surplomb soutenu par des colonnettes, où couchent le marchand et ses commis. Cet étage et les pieux sur lesquels il s'appuie forment devant les étalages et

les vitrines une galerie couverte qui se continue. Les ballots (ju'on dé-

chaîne peuvent, en cas de pluie, y trouver un abri momentané, et les

passants, garés des voilures, méditent leurs choix ou satisfont leur curiosité sans autre risque que d'être heurtés du coude.

« Ces rues s'ouvrent parfois sur la plaine, et rien n'est plus curieux que de voir, en dehors du champ de foire, les campements de chariots dételés avec leurs chevaux demi-sauvages attachés aux ridelles, et leurs conducteurs dormant sur quelque bout d'étoffe ou de fourrure grossière. Les costumes, par malheur, sont plus délabrés que pittoresques, quoique ne manquant pas d'un certain caractère : — pas de couleur vive, excepté çà et là quelque chemise rose. — Pour peindre cette friperie, l'ocre, la

terre de Sienne, la terre de Cassel et le bitume suffiraient

« Les types divers de la foule excitaient plus notre curiosité que la vue des boutiques. Les Tatares aux pommettes saillantes, aux yeux bridés, au nez concave comme celui qu'on prête au profil de la lune, aux grosses lèvres, aux teints jaunes prenant des nuances vertes à l'endroit des tempes rasées de près, abondaient avec leurs petites calottes d'indienne piquées, posées sur le sommet du crâne, leur caftan brun et leur ceinture plaquée de métal.

« Les Persans se distinguaient aisément à l'ovale allongé de leur figure, à leur grand nez busqué, à leurs yeux brillants, à leur barbe touffue et noire, à leur noble physionomie orientale. On les eût reconnus, même quand leurs bonnets coniques de peau d'agneau, leurs robes de soie à raies, leurs ceintures de cachemire ne les eussent pas désignés à l'attention. Quelques Arméniens, vêtus d'étroites tuniques à manches pendantes ; des Circassiens, fins de taille comme des guêpes, et coiffés d'une sorte d'ourson bas de forme, se détachaient sur le fond de la

foule »

Les Tatars (fig. 666) sont répandus dans les provinces qui bordent la mer Noire et principalement en Crimée. Ils obéissent à des usages particuliers et ont une demi-civilisation. Leurs habitations rappellent la simplicité des premiers âges. Des branches d'arbres, dans l'intervalle desquelles on place de la mousse et de la terre, avec un toit en chaume défendu contre le vent par de grosses pierres, forment la demeure habituelle des paysans. Celles des nobles sont un peu plus confortables ; encore n'y voit-on ni tables, ni chaise, ni aucun meuble en bois, mais seulement de larges coussins sur lesquels on peut s'asseoir ou se coucher et quelques ustensiles de ménage composent leur mobilier.

Les mœurs et les costumes du nord de la Russie ne diffèrent pas essentiellement de celles et de ceux que nous avons vus dans les contrées correspondantes des pays Scandinaves. Mais les populations des provinces occidentales, où les Slaves sont fortement mêlés aux Allemands, méritent qu'on s'y arrête un moment.

Les superstitions et les usages locaux des paysans de la Courlande sont très curieux. Si l'on entend le chant d'un coucou dans un moment où

l'on est à jeun et où l'on n'a pas d'argent sur soi, c'est un présage de mi-

iKâip

sère pour tout le reste de l'année. On est ensorcelé par le maudit oiseau. Un lièvre ou un renard qui traverse la route, mauvais augure ; un loup,

*î9i L'EUROPE.

bon augure, btre trop loué porte malheur. Rencontrer une femme lorsqu'on se rend à la chasse compromet beaucoup cette chasse. 11 est heureusement ici comme ailleurs des accommodements avec le ciel : pour vaincre la malchance, il suffit de rentrer chez soi et d'attendre, pour sortir, le passage d'un jeune homme.

Comme exemple d'usages bien particuliers, nous allons faire, d'après M. Ârtamof, le récit d'un mariage entre paysans courlandais.

Le futur part pour faire sa première visite à sa prétendue. Il est dans une charrette attelée de deux petits chevaux. A côté de lui se trouve le vieil issamees, ou entrepreneur de mariages, ayant sur les genoux un cadeau destiné à la prétendue. Ce cadeau, la mère du jeune homme le lui avait remis au départ, enveloppé dans un linge blanc et en disant : « Soigne la poupée. Tu sais à qui je la destine. »

Et la charrette court à travers la campagne, durement secouée par les inégalités du sol. « Doucement, mon gars ! dit le marieur d'un air goguenard à chaque cahot, tu vas briser ta charrette. » Mais le jeune amoureux ne répond qu'en excitant encore plus ses chevaux qui filent comme le vent.

On pénètre dans la cour de la future au milieu d'un vacarme infernal. Le jeune homme fait claquer son fouet, le marieur agite des chaînes. Alors on vient à la rencontre desarrivants et le marieur prend la parole : « Vieux camarade, dit-il au père de la jeune fille, l'oiseau qui devait nous bâtir un nid s'est envolé. C'était une jolie tourterelle, blanche comme la neige, à l'œil vif et innocent. Ne voilà-t-il pas qu'on nous apprend qu'elle est chez vous ? Ma foi nous venons la chercher. »

« — Hum, dit la mère, jevais vous montrer tous mes oiseaux : vous verrez si, par hasard, le vôtre s'y trouve. » Et elle pénètre dans la maison d'où elle sort bientôt accompagnée d'une vieille bonne femme, demandant si ce n'est pas là l'oiseau en question. « Oh ! que nenni ! s'écrie le marieur, nous n'en voulons pas sur notre charrette ; va la fourrer dans le trou sombre d'où tu l'as tiré. » La mère disparaît une seconde fois et revient avec une femme moins âgée, mais mise en dépit du bon sens. « Au diable ! dit l'issamees, c'est l'épouvantail du champ de pois que tu nous montres là ! Notre oiseau, à nous, ma chère, a les yeux bleus et Tair modeste. Pourquoi veux-tu nous tromper ? Laisse-toi fléchir, sois bonne et convenable et rends-nous notre tourterelle. » Cette fois, c'est vraiment la future que l'on amène, et le marieur et le prétendu s'écrient : « Voici notre cher petit oiseau, le voici ! » Le marieur présente le cadeau à la jeune fille en disant: «Je t'apporte une poupée, ma belle, avec prière de m'en rendre une autre au bout de Tan. » Le paquet contient des bijoux que la jeune fille met. L'on boit à la santé des amoureux, sur l'invitation du marieur qui, dit en passant un anneau d'argent au doigt des deux futurs : « Je vais attacher notre tourterelle avec une

<.-haine d'argenf. pour qu'elle ne nous é:l)!ippc plus. Et, maintenant, en

iroute, on nous attend pour souper. » On revient chez la mère du jeune

homme. Ses amis Tiennent au-devant de lui. Le garçon d'honneur accourt à cheval avec une bouteille de bière. Un autre paysan tire un coup de feu, arrête le char et réclame pour lui la jeune femme. Celle-ci est forcée de payer son tribut et fait un cadeau. Alors tout le monde met pied à terre et se rend au logis du futur époux. Avant de pénétrer, le garçon d'honneur fait un signe de croix sur la porte avec un sabre, entre et recommence le même signe en regardant Torient et le couchant, disant : « Disparaissez, mauvais esprits ! Et vous, anges du ciel, prenez notre jeune couple sous votre sainte garde. Apportez la joie dans cette maison. Que tout y réussisse et y prospère! » Alors la noce commence et dure plusieurs jours. La mère du marié pose un enfant sur les genoux de sa bru en lui disant : « Je te confie cet enfant, chère fille. Le plus beau devoir de la femme est de soigner les enfants. Si tu as jamais le bonheur d'en avoir, tu les élèveras pour la gloire de Dieu et la joie du prochain. » Au moment de gagner la couche nuptiale, le garçon d'honneur met un bonnet et un tablier à la mariée et lui adresse ces paroles : « A présent quitte les mœurs de jeune fille, soigne ta maison, et porte ton mari dans ton cœur. »

Les juifs (fig. 667) sont très communs en Pologne, en Bessarabie, et dans toutes les villes de la Russie méridionale. Si vous demandez à un paysan comment ils y sont venus, il vous répondra par cette légende que cite M. Artamof : « Judas Iscariote, le traître infâme, Tavare monstrueux, qui avait vendu le Christ pour trente pièces d'argent, ayant voulu rendre aux prêtres cette monnaie d'opprobre, et voyant que ceux-ci la refusaient, la jeta dans le temple et alla se pendre. On acheta le champ d'un potier au prix de vingt-neuf de ces pièces. La trentième fut soustraite par le juif Anselme Krassnoï-Tschite, chargé de l'achat. Il la transmit à Nathan, qui la transmit à Salomon, qui la transmit à Michel Lévi, qui la transmit à d'autres, jusqu'à ce que lyosské-Zèd, fuyant la terre sainte opprimée par les Romains, vint dans ce pays, et y acheta, moyennant cette pièce, aux magnats de Pologne, le droit de s'établir chez nous. Après avoir passé par bien des mains, la pièce est devenue la propriété du couvent de Souprassel, dans le gouvernement de Grodno, où on peut la voir encore en ce temps-ci. Elle a la circonférence et l'épaisseur d'une pièce de trente kopeks d'argent. Sur la face de la pièce, on voit un figuier avec cet exergue en hébreu : Jéïmsalem la sainte. Sur le revers il y a un autel flamboyant avec ces mots : Sckel d'Israël. Tant que la pièce restera dans des mains chrétiennes, les juifs attendront en vain leur Messie, qui n'est autre que l'Antéchrist. Voilà pourquoi, ajoute le paysan, ces coquins s'acharnent à rester dans nos parages. Ils espèrent toujours reprendre la pièce de Judas Iscariote. On va jusqu'à prétendre que les plus riches banquiers juifs de Varsovie ont proposé aux moines des millions pour la reconquérir. »

Eu dehors dos grandes villes, qui sont en général pourvues d'excel-

lents collèges, et dont quelques-unes ont inénie des universités renommées, l'instruction est peu répandue en Russie. L'énorme éloignement

où les habitations des paysans se trouvent souvent les unes des autres, empêche les enfants de suivre régulièrement les écoles primaires. Celles-ci, même dans les communes où les habitations sont un peu plus agglomérées, laissent beaucoup à désirer. En revanche la disposition de ces écoles est souvent très pittoresque, comme on peut le voir sur la figure 668 qui représente une école de jeunes filles dans la Russie méridionale d'après un dessin de Raffet.

L'armée russe a fourni à M. Gérome le sujet d'un fort joli tableau (fig. 669), qui a figuré à l'Exposition universelle de 1855 et dont Théophile Gautier a donné la description suivante :

« Des soldats russes, a êtus de cette capote de bure grise qui ressemble ri un froc de moine ou à une houppelande d'hôpital, coiffés d'une casquette bleue à liséré rouge, sont rangés en cercle; la consigne leur a clé donnée de se divertir, et ils la remplissent en conscience ; l'un deux s'avance au milieu du cercle et exécute une espèce de cachucha moscovite très déhanchée, en s'accompagnant de deux triangles garnis de fils où frissonnent des plaquettes de cuivre qu'il fait bruire ; Torchestre est composé d'un violon, d'un tambour et d'un fifre ; ceux qui n'ont pas d'instruments chantent, où, plongeant deux doigts dans leur bouche, obtiennent un sifflement aigu ; quelques-uns, entre les strophes de la ronde, tirent une bouffée de leur courte pipe. — Rien n'est plus curieux que ces types kalmouks ou tatares, aux nez épatés, aux pommettes saillantes, au crâne rasé, aux moustaches d'albinos, aux petits yeux que brident des paupières retroussées vers les tempes ; les physionomies de ces pauvres diables sont résignées, nostalgiques et très douces, malgré leur laideur : le jeune fifre est presque joli, et il soufflerait dans son petit turlututu avec le même flegme au milieu de la bataille, comme le fifre qu'admirait Frédéric le Grand. >^

Les Beaux-Arts. — Le fondateur de l'empire russe est un chef de pirates des bords de la Baltique, Rurik. Appelé comme défenseur contre leurs voisins pillards par les habitants delà république de Novogorod, il délivra ceux-ci de leurs ennemis, mais fomenta, après la victoire, un mouvement populaire contre les riches et s'empara du pouvoir, Tan 861, pratiquant inconsciemment la politique éternelle, conseillée par Machaviel à tout usurpateur dans une république aristocratique. Le fils de Rurik, Igor, épousa la fameuse Olga qui reçut le baptême à Constanlinople. C'est à partir de cette époque que le rite grec pénètre et se répand en Russie. Ce mouvement religieux estimportant à signaler à cause de la révolution artistique qu'il entraîna. On peut marquer sa marche -en se servant des monuments religieux russes pour points de repère.

« De la péninsule Taurique à la Russie slave, ditM.Batissier(ffts/o£r^ <Ie lart monumental), il n'y avait qu'un pas ; le style byzantin s'intro-

duisit donc naturellement dans ce dernier pays, a\ec le christianisme lui-même, et il s'y maintint avec ses formes natales, aussi longtemps qu'en une autre contrée. Dès le dixième siècle, Olga, devenue chrétienne sous le nom d'Hélène, fit bâtir ou du moins jeter les fondements d'une église à Kief. Wladimir le Grand ordonna l'érection d'un grand nombre d'édifices sacrés. La première église dont il prescrivit la constniction fut celle de Kherson, achevée en 988. Ce temple fut une reproduction des monuments byzantins. L'abside demi-circulaire en marquait le sanctuaire, et des colonnes de beau marbre blanc cristallisé, nuancé de bandes bleues, exprimaient dans le vaisseau de l'édifice les transepts ; un dôme les surmontait. De grandes croix byzantines décoraient les fûts des colonnes et des chapiteaux, imités de l'ordre corinthien.... A Kief, l'église dite de la Dixme s'éleva bientôt par les soins de Wladimir (996- 1007). A la mort de ce monarque, plus de quatre cents églises embellissaient déjà cette antique cité des Slaves. La basilique de la Dixme fut promptement effacée en magnificence par celle que Jaroslaw fit dédier dans cette même ville de Kief à sainte Sophie, à la Sagesse divine, en même temps que, sur les ordres de ce grand prince, une autre église était bâtie à Novogorod sous la même invocation. Ces deux édifices furent exécutés par des artistes grecs. »

Les invasions latares du treizième siècle et la domination de ces asiatiques sur les populations slaves des b^issins du Dnieper et du haut Volga, apportèrent un nouvel élément, l'élément oriental, à l'art russe en train de se former à l'école byzantine. « La domination des Tatares, une fois établie, disent MM. C. Lamarre et L. Léger, fut moins dure pour la Russie que ne l'avaient été leurs invasions. Les princes du Nord-Est reconnurent la suprématie des Khans et leur payèrent tribut ; les villes se reconstruisirent peu à peu, et la religion chrétienne fut respectée. » La religion chrétienne fut respectée ; par conséquent, les églises byzantines non détruites purent s'offrir comme modèle aux architectes de l'avenir et même s'imposer à eux au nom de la sainte tradition ; mais une porte n'en est pas moins ouverte du côté de l'Orient, une porte qui ne se fermera plus jamais. Les Tatares peuvent être vaincus et les Slaves reprendre le pouvoir, la fusion est faite dans le monde des idées et de l'art : la Russie est pénétrée par l'Orient comme elle le pénètre. Des relations de toutes sortes, même commerciales, se sont créées, et ces relations, touies les révolutions, toutes les guerres du monde ne les anéantiront pas. Tout ceci nous explique pourquoi l'architecture russe, partie du style byzantin, s'est développée dans le même sens que les architectures orientales et pourquoi un des traits qui la caractérise est le dôme à bulbe, qui est purement oriental. Michelet a pu appeler avec raison la Russie « une Asie européenne ».

« Hope, écrit M. Batissier, établit que la construction byzantine des

LA KUSSiE. 799

Arabes et des Persansa des rapports intimes avec celle de la Russie,

'[u'elle a éleadu des ramifications au nord de l'Europe comme au sud

de FAsic, sur les rivages de la mer des Indes, comme sur les bords de Tocéan Atlantique. Aussi reconnait-on, dans le marché de Novogorod, le Meidoun d'ispahan, et, dans le Kremlin de Moscou, les minarets d'Agrah et de Delhi. »

Lia Russie est le pays des forêts, et, par conséquent, la mise en œuvre de la matière première fournie avec profusion par la nature, le bois, y est fort commun ; mais c'est surtout dans la région qui nous occupe que celte mise en œuvre est poussée à ses dernières limites. On a pu dire avec raison que le paysan russe n'avait besoin que de sa hache pour construire et orner sa maison. Il connaît tous les partis qu'il peut tirer de telle ou telle sorte de bois, soit qu'il veuille faire une décoration d'architecture, soit qu'il veuille produire n'importe quel objet usuel. « La construction en bois s'applique en Russie, disent MM. Lamarre et Léger, non seulement aux villages, mais à la plupart des constructions rustiques ; ainsi, sur les grandes Ugnes de chemins de fer, les stations sont en bois; aux environs des grandes villes, de ravissantes villas en bois s'élèvent au miUeu des forêts ou des jardins. L'architecture du bois a acquis en Russie un véritable style national et se prête à une décoration fort élégante (fig. 670). >» C'est surtout dans la région du centre que le travail du bois a été poussé le plus loin. C'est là que se fabrique là vaisselle de bois, les coffres, les meubles, les traîneaux. Pour l'architecture russe elle est restée la même chez les paysans depuis près de cinq siècles, elle est entièrement traditionnelle. « Les toits qui recouvrent les maisons, dit M. Artamof, sont excessivement élevés et raides. Ce genre de toiture provient des nécessités du climat. La neige y tient moins d'une part, et, de l'autre, la solidité de la charpente, décuplée par l'angle aigu du sommet, résiste mieux et plus longtemps au fardeau. Chaque demeure a invariablement ses deux ou trois croisées tournées vers la rue. Les corniches, les entablements, les sacomes, moulures exécutées avec le ciseau du charpentier, en sont les ornements obligés. Les plus riches se plaisent à les enduire des couleurs les plus voyantes, les plus éclatantes, de manière à ce qu'elles tranchent bien sur le ton grisâtre et brun du bois quia servi à l'édification de la demeure. »

La peinture et la sculpture n'ont jamais eu d'importance en Russie, et c'est seulement depuis quelques années que les artistes russes envoient leurs ouvrages à nos expositions. Mais l'orfèvrerie a toujours été pratiquée dans ce pays, et le trésor impérial du Kremlin renferme plusieurs pièces extrêmement curieuses, notamment les couronnes.

Notre attention est attirée tout d'abord par la couronne du tzar Ivan Alexievitchy frère de Pierre I". Ce bonnet est orné de plus de neuf cents diamants. Sur une couronne de fourrure, le tablier s'élève ruisselant de pierreries. Les motifs de décoration sont des aigles couronnés, représentant les armes de la Russie, alternés avec des fleurs et des ornements

couverts de diamants. Le tablier est domine par une pomme en or tout aussi éblouissante de pierreries que lui et surmontt'e elle-même d'un énorme rubis brut, entouré d'un triple cercle d'or enchâssé de diamants. Le sommet du bonnet est terminé par une croix. La couromie de Pierre le Grant/ est comparable à celle-ci; elle est couverte de plus de huit cents diamants, et surmontée d'une croix également enchâssée sur un fort beau rubis (fig. 671).

Yif. 611. — Couronne en diamanis de P

Une couronne très intéressante aussi bien au point de vue de l'art qu'à celui de l'archéologie, est la cmironnc du grand-prince Vladimir Monomaquc (fig. 672). C'est un don d'Alexis Commène. Elle fut apportée de Byzance à Kief en l'année 1116, et servit au couronnement du grand-prince. Celte couronne est la seule réputée héréditaire des souverains russes ; et ils la transmettent à leurs héritiers avec la croix vivifiante, la chaîne de prince et le vase de César-Auguste. Elle est d'un travail grec, et est ornée de pierres précieuses. La seconde couronne de Vladimir Monomaque, moins riche que la précédente, lui ressemble pourtant beaucoup. On prétend que cette couronne fut donnée à la grande-princesse Olga, en 946, lorsqu'elle alla se faire baptiser et sacrer à Gonstantinople.

Fif. 013. — Coamnne «a dnp, dite ■ bonnet ila Sibdria >■■

LA RUSSIE. i 803

La couronne en drap d'or, dite bonnet de Sibérie^ appartenait au tzar Aleriévitch. Quelques-unes des pierres qui la décorent sont de toute beauté (fig. 673).

Nous retrouvons partout les goûts artistiques et Tamour du luxe qui caractérisaient le Bas-Empire. Tous ces bonnets, comme tous ceux qui font partie delà collection d'objets d'art du palais Granulé, comme la' couronne du tzar Féodorovitch, dite bonnet (T Astrakan — couronne couverte de saphirs, de perles, d'émeraudes, de diamants et remarquable par le travail d'orfèvrerie — conservent toujours la forme en coupole, cet élément de l'art byzantin qui caractérise aussi l'art russe. La couronne d^ Astrakan rappelle la conquête d'Astrakan, comme la cowronnedeKazan rappelle la victoire de Ivan Vassiliévitch IX.

Les villes principales. — La Russie possède un assez grand nombre de villes, dont quelques-unes sont très populeuses, mais elles sont séparées les unes des autres par des espaces immenses et presque vides d'habitants.

Saint-Pétersbourg (700,000 hab.), capitale de la Russie, est situé à l'embouchure de la Neva, dans une contrée basse et marécageuse. Cette ville, fondée par Pierre le Grand, est d'un caractère absolument moderne. L'architecture du dixhuitième siècle, qui, chez nous, ne personnifie qu'une époque, n'a la portée que d'une mode, absorbe tout dans la capitale de la Russie, s'y concentre et s'y immobilise dans tous les monuments. D'un autre côté, à l'heure actuelle, la société riche de Saint-Pétersbourg a visité toutes les capitales de l'Europe ; elle a demandé à chacune quelque chose de son architecture et précieusement rapporté ce quelque chose dans une contrée pour laquelle telle ou telle conception n'était pas faite : de là un chaos épouvantable, un mélange de tous les styles, un ensemble aussi bizarre que discordant. 11 n'y à qu'une seule chose que l'on a entièrement oubliée, c'est qu'il existe une architecture et un art russes.

L'église de Saint-Isaac s'élève sur l'emplacement d'une ancienne église en bois construite par Pierre le Grand, et reconstruite plus tard en briques. Sur la place s'élève la statue équestre de Pierre le Grand par Palconnet. L'église de Notre-Dame de Kazan est une copie de Saint- Pierre de Rome. L'église de Saint-Pierre et Saint-Paul, appelée aujourd'hui église de la Forteresse, lance à perte de vue dans le ciel son interminable flèche^ dorée, surmontée d^un ange gigantesque portant une

croix. Sur son-dAme egtune lanterne terminée par un toit en fSMrme de bulbe qui a la prétention de rappeler le style russe «t qui fait le plus mauvais effet. L'assemblage du dôme et de la flèche produit une silhouette des plus désagréables.

A droite de Saint-Isaao, le long de la Neva, se trouTent : rAmirauté awc «on entrée lourdeet prétentieuse» le Palais impérial où Foo-a semé à profusion les colonnes et les ornements, le palais de THermitage avec sa spleadide collection ; le thé&tre de l'Hermitage, le palais de Marbre ; puis r£tal-Major, ayant, au centre de la place qu'il entoure d'un demicerde^ la colonne Alexandre. : i

(c Comme la perspectÎTC Newsky résume en quelque sorte Saint-Pétersbourg, dit Th. Gautier, vous nous permettrez d'en donner une description un peu longue et détaillée qui tous fera entrer tout de suite dans rintUnité de la ville. Pardonnez-nous d'avance quelques remarques puériles et minutieuses en apparence. Ce sont ces petites choses négligées comme trop humbles et d'une observation trop facile qui constituent la différence d'un endroit à un autre, et vous avertissent que vous n'êtes pas dans la rue Vivienne ou à PiccadiUy.

M C'est de la place de l'Amirauté que part la Perspective Newsky pour se. prolonger dans un lointain immense jusqu'au couvent de Saint- Alexandr«rNewsky, où elle aboutit après une légère flexioni La voie est large comme toutes celles de Saini-Pétersbourg ; le milieu de la chaussée a reçu un cailloutis assez raboteux dont les deux déclivités, en se rencontrant, forment le lit du ruisseau. De chaque côté, une zone de pavage en bois accompagne la bande des petits fragments de granit ; de larges dalles revêtent le trottoir.

a La flèche de l'Amirauté, qui ressemble au mât d'un navire d'or planté dans le toit d'un temple grec, forme au bout de la Perspective un point de vue heureusement ménagé. Au moindre rayon de soleil une paillette de lumière y brille et amuse l'œil du plus loin qu'on l'aperçoive. Deux autres rues voisines jouissent aussi de cet avantage : et laissent voir, par une adroite combinaison de lignes, la même aiguille dorée ; mais pour le moment nous allons tourner le dos à l'Amirauté et remonter la Perspective jusqu'au pont d'Anitschkov, c'est-à-dire dans sa partie la plus vivante et la plus fréquentée. Les maisons qui la bordent sont hautes et vastes, avec des apparences de palais ou d'hôtds. Quelques-unes, les plus anciennes, rappellent l'ancien style français un peu italianisé, et présentent un mélange de Mansart et de Bernin assez majestueux ; pilastres corinthiens, corniches, fenêtres à frontons, consoles, <eilis-debœuf. à volutes, portes à mascarons, rez-de-chaussée à refends et à bo<«sag/e se détachant d'ordinaire d'un fond de crépi rosé. D'autresoffrent les fantaisies du style Louis XY, rocailles, chicorées, serviettes, pots-à-feu, tandis que le goût grec de l'Empire aligne plus loin ses colonnes et ses

LA RtléSlË. 805

frontons triangulaires rechampis de blanc ^ur un fond jaune. Les maisons tout à fait modernes sont dans le genre anglo-allemand et ^mblent avoir pris pour type ces magnifiques hôtels des villes de bains dont les lithrographiQS séduisent Les voyageurs. Cet ensemble, dont il ne faudrait pa8 étudier les détails de trop près, car l'emploi delà pierre donne seul de la valeur à Fexécution des ornements en conservant Tempreinte directe de Tartiste ; cet ensemble, disons-nous, forme un coup d^œil admirable pour lequel le nom de Perspective que porte la rue, ainsi que beaucoup d'autres de Saint-Pétersbourg, nous parait merveilleusement juste et significatif. Tout est combiné pour Foptique ; et la ville, créée d'un seul coup par une volonté qui ne connaissait pas d'obstacle, est sortie complète du marécage qu'elle recouvre, comme une décoration de théâtre au sifflet du machiniste. »

Moscou (400,000 hab.) fut, jusqu'au temps de Pierre le Grand, lu capitale de l'empire moscovite. Détruite presque entièrement dans l'incendie de 1812, cette ville, qui avait pourtant conservé ses' principaux monuments, s'est promptement relevée de ses ruines. Elle est actuellement le centre de la contrée la plus industrieuse de la Russie. Moscou est la ville russe par excellence, avec son architecture polychrome, de formes bizarres, capricieuses, pleines d'imprévu ; ses coupoles d'azur étoilées d'or, ses dômes terminés en oignons revêtus d'étain, ses clochers ruisselants d'or; ses rues, ici étroites, inégales, tortueuses, là, tout à côté, larges, droites, bien entretenues : toutes parcourues par une foule étrange, bordées de constructions disparates, où le bouge alterne sans transition avec le palais ; mais ce qui donne avant tout à Moscou son caractère, ce qui fait que cette ville a une physionomie à part que l'on tenterait en vain de retrouver dans n'importe ^quelle autre cité que ce soit, c'est son Kremlin. Th. Gautier a pu écrire avec raison que le Kremlin était le cœur et la moelle de Moscou.

« Jadis, dit-il, le Kremlin, considéré de tout temps comme l'acropole, le lieu saint, le palladium et le cœur même de la Russie, était entouré d'une palissade en forts madrier» de chêne — la citadelle d'Athènes n'avait pas d'autre défense avant la première invasion des Perses. — • Dmitri-Donskoi remplaça la palissade par des murs crénelés, qlie fit rebâtir le tzar Jean III à cause de leur état de vétusté et de délabre-* ment. C'est la muraille de Jean III qui subsiste encore aujourd'hui, maiâ souvent restaurée et refaite en maint endroit. D'épaisses couchés de crépi empéqhent d'ailleurs de découvrir les blessures que le temps peut

y avoir faites et les noires traces du grand incendie de 1812, qui du reste ne fit que lécher de ses langues de flamme Tenceinte extérieure. Le Kremlia a quelques rapports avec rAlhambra. Comme la forteresse moresque, il occupe le plateau d'une colline qu'il enveloppe de sa muraille flanquée de tours : il contient des demeures royales, des églises, des places, et, parmi les anciens édifices, un palais moderne qui s'y encastre aussi regrettablement que le palais de Charles-Quint parmi la délicate architecture arabe qu'il écrase de sa masse. La tour d'Ivan-Veliki n'est pas sans quelque ressemblance avec la tour de Vêla ; et du Kremlin, comme de l'Alhambra, on jouit d'une vue admirable, d'un panorama dont l'œil surpris garde toujours l'éblouissement. Mais ne poussons pas plus loin ce rapprochement, de peur de le forcer en y appuyant trop.

« Chose bizarre, le Kremlin vu du dehors a peut-être quelque chose de plus oriental que l'Alhambra lui-même avec ses massives tours rougeà- Ires dont rien ne trahit les magnificences intimes. Au-dessus de la mu-> raille à créneaux échancrés, entre les tours à toits ouvragés, semblent monter et descendre comme des bulles d'or étincelantes, des myriades, de coupoles, de clochetons bulbeux aux reflets métalliques, aux brus^ ques rehauts de lumière. La muraille, blanche comme une corbeiUé d'argent, enserre ce bouquet de fleurs dorées et l'on a la sensation d'avoir devant soi, en réalité, une de ces villes féeriques, telles qu'en bâtit prodiguement l'imagination des conteurs arabes, une cristallisa-^ tion architecturale des Mille et une Nuits. Et quand l'hiver saupoudre de son mica diamanté ces édifices étranges comme le rêve, on se croirait vraiment transporté dans une autre planète, car rien de pareil n'a jamais frappé votre regard. »

Le Kremlin a des portes qui sont l'objet du respect religieux des Russes : celle du Rédempteur, d'une architecture des plus curieuses, où l'on voit, sous verre, une vieille peinture devant laquelle des cierges brûlent en permanence ; et celle de Saint-Nicolas, qui possède aussi une image ayant, dit-on, un pouvoir miraculeux. Le Kremlin renferme dans son enceinte plusieurs églises. L'église de l'Assomption, où on sacre les empereurs, conserve dans une belle chape en argent, ornée de pierres précieuses, la tunique de Jésus-Christ. C'est là aussi qu'on trouve la célèbre Vierge de Wladimir, peinte par S. Luc. L'église de la Vierge^ ou de VAnnonciatioîi^ dont les neuf coupoles sont dorées et dont le plancher est carrelé en agate, a des murs couverts de peintures à fresque, et conserve une croix fameuse qui a appartenu à Constantin. L'église de \ archange Saint-Michel qui servait de sépulture aux tzars, l'église du Sauveur dans les bois, la plus ancienne de Moscou, le clocher d'Ivan Vélikoï, dont la coupole dorée portait une croix vénérée qui fut enlevée parles Français, et trente-deux cloches dans sa tour, font partie de ce

Kremlin qui est pour les Russes un lieu sacré en même temps qu'une forteresse.

C'éstprès de la porte Sainte que se trouve la fameuse église de VasiliBlaffennoïy d'où le patriarche commençait son entrée triomphante monté sur un cheval conduit par le tzar. Le toit de Vasili Blagennoï est surmonté de dix-sept coupoles toutes de forme, de couleur et de dimensions différentes. Ces dômes bulbeux sont verts, rouges, jaunes, violets ; leur forme est celle d'un oignon, d'un melon, d'un ananas, d'une pomme de pin. Au milieu s'élève une grande flèche bizarre, et l'édifice tout surchargé d'ornements étranges, tout bigarré de couleurs voyantes, est certainement le plus singulier qu'ait jamais créé la fougueuse indépendance d'une imagination sans frein. C'est le contraire de notre architecture occidentale, officielle et classique ; c'est un mélange bâtard du byzantin et du persan, du tatare et de l'hindou, et c'est l'édifice qu'on cite comme le modèle le plus étrange et le plus imprévu d'un art livré au pur caprice. Eh bien, ce monument n'est pas l'œuvre d'un Russe, mais d'un Italien de la Renaissance. Au seizième siècle, à l'époque de la plus grande ferveur du sl^le gréco-rornain, les artistes italiens se répandirent dans toute l'Europe pour y propager leurs doctrines classiques. L'un d'eux vint à Moscou trouver Ivan le Terrible, qui lui ordonna, en 1564, de bâtir le plus bel édifice que son art fût susceptible de créer. L'Italien se mit à l'œuvre, et, sentant qu'il n'avait autour de lui aucune critique savante, il mit de côté Vitruve et ses préceptes, oublia Vignole et Palladio dont il avait peut-être été l'ami, et se livra à sa fantaisie. Quand l'ouvrage fut terminé, il excita l'admiration la plus enthousiaste, et l'empereur, payant largement l'artiste, comme il en était convenu, lui demanda si, en doublant la somme, il pourrait faire un monument qui serait deux fois plus beau. L'architecte, prévoyant une nouvelle commande, sourit et répondit affirmativement. Alors Ivan le Terrible déclara qu'il l'avait trompé, puisqu'il avait promis de construire un édifice que son art ne saurait dépasser, et lui fit trancher la tête, ou, selon d'autres, crever les yeux.

Si le Kremlin absorbe la ville de Moscou et attire sur lui toute l'attention, il lui fournit d'un autre côté une magnifique terrasse d'où l'on peut la voir dans toute sa splendeur.

a On ne saurait rêver rien de plus beau, dit Th. Gautier, parlant de Moscou vue du Kremlin, de plus riche, de plus splendide, de plus féerique, que ces coupoles surmontées de croix grecques, que ces clochetons en forme de bulbe, que ces flèches à six ou huit pans côtelées de nervures, évidées à jour,s'arrondissant, s'évasant, s'aiguisant, sur le tumulte immobile des toitures neigeuses. Les coupoles dorées prennent des reflets d'une transparence merveilleuse, et la lumière au point saillant s'y concentre en une étoile qui brille comme une lampe. Les dômes d'argent

ou d'étain seinblciit coiffer des églises de la lune ; plus loin ce sont des casques d'azur constellés d'or, des calottes faites en plaques de cuivre battu, imbriquées comme des écailles de dragon, ou bien eocore des oignons renversés peints en vert et glacés de quelque paillon de neige ; puis, à mesure que les pans se reculent, les détails disparaissent même à la lorgnette, et Ton ne distingue plus qu'un étincelant fouillis de dômes, de flèches, de tours, de campaniles de toutes les formes imaginables, dessinant d'un trait d'ombre leur silhouette sur la teinte bleuâtre du lointain et en détachant leur saillie par une paillette d'or, d'argent, de cuivre, de saphir ou d'émeraude. Pour achever le tableau, figurezvous, sur les tons froids et bleutés de la neige, quelques traînées de lumière faiblement pourprées, pâles roses du couchant polaire semées sur le tapis d'hermine de l'hiver russe. »

Itevel et Riga, sur la Baltique ; Arkangel, sur la mer Blanche ; Odessa. sur la mer Noire sont des villes très importantes par leur commerce, mais qui ne possèdent aucun monument qui puisse nous arrêter. Kief, Smolensk, Novogorod, sont au contraire les villes où on trouve le caractère russe le plus prononcé. Kazan et Astrakan sont des villes complètement orientales par leur aspect, tandis que, quand on arrive dans les villes polonaises, on pourrait aisément se croire en Allemagne.

Varsovie {180,000 hab.), ancienne capitale de la Pologne, est baignée par la Vistule qui la sépare, de son faubourg Praga. Varsovie possède de belles églises. Li cathédrale catholique Saint-Jean est un monumeol gothique de la fin du quatorzième siècle. 11 a été restauré de nos jours. On voit à l'intérieur de fort belles sculptures sur bois. L'église de Sainte-Croix contient, comme presque toutes les églises de la ville, de beaux monuments funéraires en marbres blancs de Carrare ou en marbres noirs de Hongrie, amenés à grands frais. Les palais sont nombreux et rappellent presque tous de grands souvenirs. Le palais d'Auguste 11 fui, dit-on, bâti en quinze jours par des milliers d'ouvriers. C'était une ga lanterie du monarque, qui voulait en faire don à la comtesse Orselska. La statue de Copernic, placée devant l'administration de la loterie, est unecEuvre de Thorwaldsen. Des tombeaux de la cathédrale Saint-Jean ont été exécutes d'après les dessins de ce célèbre sculpteur. Les jardins de la villa impériale de Lazienski, ceux du château, du palais Krasinski sont renommés à Varsovie. Le jardin de Saxe estle rendez-vous habituel de la société polonaise.

îf^'

Page 1