CHAPITRE X
Configuration delà Suisse. — Les habitants. — Les arts. — Les villes principales.
onfiiguration de la Suisse. — La
Suisse , placée entre la France , TAllemagne, TAutriche et Tllalie, est un des pays les plus montagneux de TEurope (tîg.680). La beauté calme de ses lacs, et Taspect grandiose de ses montagnes en a fait un centre d'excursions pour les touristes de tous les pays. Les montagnes et les vallées de la Suisse présentent deux genres de beauté complètement différents. Dans les vallées, basses ou hautes, les amateurs du riant, du frais et du piquant peuvent satisfaire entièrement leur goût. Les gais villages, tantôt semés un peu à l'aventure, selon les hasards du terrain, autour d'une fontaine de pierres qui coule en permanence, offrant une cascatelle à chacun de ses bassins disposés à la suite les uns des autres en escalier sur la pente de la place, et où les femmes viennent sans trêve ni repos puiser de l'eau tout en jasant; tantôt perchés hardiment sur les pentes d'une gorge, accrochés aux flancs de la montagne, ont fourni de nombreux motifs aux peintres. Les hauts sommets eux présentent un autre genre de spectacle. C'est par le grandiose du paysage, la poésie sublime des panoramas, qu'ils s'imposent à l'esprit, et si leur majesté et leur caractère énorme sont un peu en dehors des exigences du dessin et de la peinture, l'artiste puise à leur contact de fortes et saines émotions. S'ils n'offrent pas des modèles, ils sont du moins une source puissante d'inspiration (fig. 681).
Une très belle description de Topffer nous rend très bien cette antithèse de deux natures fort différentes qui caractérise le Suisse. « Les
cabanes de Trient, écrit-il, sont assises au milieu d'une petite vallée dont l'aspect est frappant et plein de caractère. Cette vallée, qui n'a en aucun sens plus d'un mille de longueur, est si profondément encaissée entre des cimes d'une hauteur immense, que le soleil n'en éclùre le fond que vers le milieu de la journée, et durant un petit nombre d'heures. A l'une des extrémités, le glacier de Trient, pressé entre les parois d'un étroit couloir de granit, fait entendre de sourdscraquemenls, et, ouvert à sa base, il vomit, comme par une gueule azurée.des flots noirs et tourbillonnants, qui fuient bientôt d'un cours plus doux au travers de la prairie. A l'autre extrémité, une montagne fendue perpendiculairement
Fis. 680. — Sniwo.
jusqu'à la base donne passage à ce torrent, qui se perd dans de ténébreux abîmes inconnus au regard de l'homme, pour aller ressortir près de Martigny en Valais, et s'y jeter dans le Rhône. La situation de cette vallée, cette ombre perpétuelle, ce glacier, ces eaux, y entretiennent une ravissante fraîcheur; et les pelouses qui en tapissent le fond, lorsque du haut de la montagne on les voit pour la première fois, resplendissent de l'éclat d'une verdure incomparable. Il semble qu'on découvre un Eden inaperçu encore, une retraite où vivent cachés depuis des àècles les primitifs habitants de la contrée. L'on descend, l'on entre dans celle ombre limpide, l'on savoure cet air récréateur, l'on écoute cette voix sonore et continue des eaux qui arrivent et qui fuient ; une neuve splendeur émerveille les yeux et remue doucement le cœur.
C'est dans ce vallon qu'aboutissent les deux paysages de la Téte-Noire el du col de Balme. Les deux sentiers s'y réunissent au pied de la Forclaz, qu'il faut encore gravir el redescendre pour arriver à Martigny. »
Le tableau de Karl Girardct représentant une prairie au Lord de l'Aar (fig. 682) nous montre cette opposition do paysages qui a si fort impressionné Topffor et qu'il nous a si bien fait sentir.
Habitants. — Les Suisses, aussi bieïiles habitants des villes que ceux des campagnes, se distinguent par une grande simplicité de mœurs, un esprit très indépendant et un amour que rien ne saurait atténuer pour leur foyer et leur pays natal. Jean-Jacques Rousseau a dit du Ranz-des- Vaches: « Cet air est si chéri des Suisses qu'il fut défendu, sous peine de mort, de le jouer dans leurs troupes, parce qu'il faisait fondre en larmes, déserter ou mourir ceux qui Fentendaient, tant il excitait en eux Tardent désir de revoir leur pays. On chercherait en vain dans cet air les accents énergiques capables de produire de si étonnants eCTets; ces effets, qui n'ont jamais lieu sur les étrangers^ ne viennent que de l'habitude, des souvenirs. » C'est surtout chez les montagnards que les coutumes particulières et le pittoresque du costume sont visibles pour le touriste. Dans les villes, mœurs et vêtements tendent vers ce niveau banal qui caractérise le monde moderne et rend tous les peuples peu différents les uns des autres. Les divers cantons de la Suisse présentent des costumes locaux ; mais ce sont surtout les femmes qui ont conservé ces détails de mode. Les deux types les plus caractéristiques de THelvétie sont les chaletiers et les chasseurs. Ces deux classes d'individus mènent une exisence aussi rude qu'indépendante. Les premiers gardent les troupeaux et font les fromages, métier plus difficile et plus fatigant qu'on ne le suppose généralement et qui ne permet pas un instant de repos dans la journée. Ces montagnards dont la nourriture est délibitante, ils ne se nourrissent guère que de seret caillé, ne se maintiennent en bonne santé que grâce aux forces vitales qu'ils puisent dans l'air pur et fortifiant au milieu duquel ils vivent. Malgré tout ils n'échangeraient pas leur condition pour une autre meilleure à nos yeux. Us ont pour eux l'indépendance, la vie en plein air au sein d'une nature grandiose, dont la poésie les grise et leur paraît préférable à tout.
Nous n'avons pas besoin de signaler les dangers de la vie de chasseur. Tout le monde les connaît. Un tableau de Meuron nous montre quelques-uns de ces hardis montagnards dans un paysage qui convient bien au genre de leurs exploits (fig. 683).
Les arts. — Il n'y a pas de pays qui ait été plus souvent dessiné que Iff Suisse, et cependant, parmi les tableaux de paysages qui ont de la célébrité, il y en a bien peu qui reproduisent ses admirables sites. Avant Calame, qui s'est fait une spécialité en peignant les Alpes, on peut dire que la Suisse n'avait jamais été peinte. Bien que ses ouvrages, dont la facture est un peu sèche, n'aient jamais été beaucoup goûtés en France, on ne peut nier qu'il ait rendu avec une grande exactitude certains aspects de la montagne, et qu'il a su en reproduire le caractère grandiose. La plupart des paysagistes suisses vont en Italie, en France, en Orient, et on a pu constater aux expositions universelles
que la Suisse est un des pays les plus rarement représentés sur les tableaux, tandis que dans les recueils illustrés, on trouye très fréquemment des sites pris dans les Alpes.
Le costume national est extrêmement pittoresque, surtout dans le canton de Berne ; dans les yillages de FOberland Bernois, les femmes et les enfants, que Ton voit à la porte des chalets, ou groupés autour des fontaines, font un effet charmant, qui ravit les voyageurs. Il parait toutefois que les artistes sont moins touchés que le public, par ces petites scènes de campagne, qu'ils reproduisent bien rarement. La Suisse a d'excellents peintres de genre, parmi lesquels il faut citer en première ligne M. Benjamin Yautier, qui est natif de Lausanne, mais qui s'est fixé à Dusseldorf, et qui reproduit surtout les Pays-Bas. Léopold Robert, le peintre des italiens, et plus récemment Gleyre, un maître exquis, qui a toujours vécu à Paris, sont les deux plus grands peintres que la Suisse ait produits.
Les villes principales. — La Confédération helvétique se compose de 22 cantons. La ville fédérale est Berne (36,000 hab.). « L'aspect de Berne est frappant pour les étrangers, écrit madame Roland ; elle a l'air de l'opulence tranquille, et les agréments d'une grande propreté. Tous les bâtiments sont faits d'une belle pierre de taille, qu'on tire des environs, espèce de grès très fin et d'un petit gris fort agréable à la vue. Les maisons s'avancent sur la rue en arcades, très commodes pour les passants, mais un peu basses pour l'effet. Le trottoir qu'elles couvrent est fait de grandes pierres plates de la nature de celles qui servent à la bâtisse, et qui ne sont pas d'une aussi grande dureté qu'on l'imaginerait d'abord. Les rues bien ouvertes, bien pavées et ornées de fontaines, sont encore arrosées d'une eau courante, dans un petit canal revêtu en pierres et pratiqué au milieu d'elles. » Les monuments de Berne sont sa cathédrale, son Hôtel de ville, son Palais fédéral où l'on visite une galerie de tableaux, la statue de Rodolphe d'Erlach et les ours de bronze.
L'Oberland Bernois, dans le canton de Berne, est la partie de la Suisse la plus fréquentée par les touristes. Le village d'Interlaken, situé entre le lac de Thoune et le lac de Brienz, au centre de la plu» belle partie des Alpes, est le centre habituel des excursions dans cette contrée. La Yung-Frau, couverte de neiges éternelles, la vallée de Lauterbrunnen, avec la fameuse chute de Staubach (fig. 684), le glacier de Grindelwald, les célèbres cascades du Giessbach, sur le lac de Brienz, etc., sont sans cesse visités par des voyageurs, qui trouvent partout des routes excellentes et des hôtels très bien tenus. Les paysagistes allemands fréquentent beaucoup ces parages, et c'est à eux qu'on doit la • plupart des tableaux qui reproduisent les sites de ce merveilleux pays.
Zurich (21,000 hab.) est une ville très industrielle, eu même temps
qu'une ville savante. Luceme, au bord du lac des Quatre-Cantons, le
plusbeau de la Suisse, Scha^otise, qui a conservé sa physionomie du
moyen âge, et qui a dans son voisinage la fameuse chute du Rhin, et surtout Bàle (45,000 hab ) sont, avec Berne, les villes les plus intéressantes de la Suisse allemande La première chose qui Trappe le voyageur qui arrive à Bàle, c'est 1 extrême propreté de la ville. Toutes
les maisons ont l'air d'avoir été finies de la veille, et cependant le style de bon nombre d'entre elles indique une antiquité assez respectable. Ce qui donne encore à la cité un caractère assez étrange, ce sont les grillages en fer, qui dans la plupart des maisons protègent les fenêtres du rez-de-chaussée. Quelques-unes sont remarquables comme ferronnerie, mais toutes sont d'un joli goût comme style ornemental. Ici, comme à Berne, comme à Schaffouse, comme à Augsbourg, comme à Nuremberg, on a le respect du passé : la mode ne transforme pas les habitations et quand on répare une vieille maison, on n'en dénature pas le caractère.
Le sol sur lequel la ville est bâtie est fort accidenté, en sorte que nombre de rues sont assez escarpées : en outre elles sont coupées, çà et là, de petites places de forme irrégulière, que décorent des fontaines souvent élégantes.
Entourée de collines et de montagnes, Bâle^ est divisée par le Rhin en deux parties inégales, reliées entre elles par un grand pont de bois, reposant en partie sur des piliers maçonnés; au milieu du pont s'élève une petite tourelle gothique en grès rouge, destinée dans l'origine à contenir Timage d'un saint.
Le grand Baie et le petit Baie, c'est le nom qu'on donne aux deux portions de ville séparées par le Rhin, forment aujourd'hui une administration séparée. Mais l'inimitié des riverains se traduisait autrefois d'une façon plus comique : jusqu'en 1839, on voyait du côté du grand Bâle, une tour avec une énorme tête grotesque, appelé Lallenkœnig : cette tête, adaptée à l'horloge, roulait de gros yeux et tirait la langue à la rive opposée, chaque fois que l'heure sonnait. Les habitants du petit Bàle, ne voulant pas laisser cette injure sans réponse, avaient dressé sur la rive opposée un poteau surmonté d'un chevalier, qui tournant le dos à Bàle-ville, montrait la partie postérieure de son corps avec un geste plus expressif que convenable.
Une autre particularité sur l'horloge du grand Bâle, c'est qu'elle était toujours en avance d'une heure, ainsi que l'a remarqué Montaigne dans une lettre écrite en 1580. « Les Bâlois, dit-il, ont cela, que leur horloge sonne toujours les heures, une heure avant le temps. S'il sonne dix heures, ce n'est à dire que neuf heures ; parce que, disent-ils, qu'autrefois une telle faute fortuite préserva la ville d'une entreprise qu'on y avait faite. » Une tradition chère aux Bâlois, veut en effet qu'une attaque dirigée contre la ville ait échoué parce qu'une partie des assiégeants s'étant fiée à l'heure indiquée par l'horloge de la ville, furent repoussés faute d'avoir agi de concert avec le reste de l'armée. C'est pour rappeler cet événement que l'horloge de Bâle avançait d'une heure : les autorités, pour rétablir la vérité, résolurent d'avancer l'horloge d'une demi-minute tous les jours, mais
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la population s'en aperçut et manîresta son méconlenleroent d'une manière si énergique que les magistrats durent céder. 11 a fallu l'esprit positir de notre siècle pour que l'horloge de B&le Tût réglée d'après le soleil.
Genève (48,000 hab.) est de beaucoup la ville la plus importante de la Suisse française. « Paresseusement couchée comme elle l'est, dit Alexandre Dumas, apposant sa tête à la base du mont SalèTe, étendant jusqu'au lac ses pieds que chaque flot vient baiser, elle semble n'avoir autre chose à faire que de regarder avec amour les mille villas semées aux flancs des montagnes neigeuses qui s'éten* dent h sa droite ou couronnent le sommet des collines vertes qui se prolongent à sa gftuche. Sur un signe de sa main, elle voit accourir du fond vaporeux du lac ses légères barques aux voiles triangulaires qtù y glissent à la surface de l'eau, blanches et rapides comme des goélands, et ses pesants bateaux à vapeur, qui chassent l'écume avec leur poitrail. Sous ce beau ciel, devant ces belles eaux, on dirait que ses bras lui sont inutiles, et qu'elle n'a qu'à respirer pour vivre. Et cependant cette sultane paresseuse en apparence, c'est la reine de l'industrie, c'est la commerçante Genève. >•
Lausanne, pittoresquement située sur des hauteurs d'où Ton domine tout le lac de Genève encadré dans un superbe panorama de montagnes, est la seconde ville de la Suisse française. Les environs de Lausanne sont aussi renommés pour la température et la salubrité du climat.