‹ Le monde vu par les artistesChapitre 51 sur 59 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Aspect du sol. — Popnlation. — Beaui-arts. — Allemagne septenlrionale. — Allemagne méridionale. — Allemagne occidentale. — Alsace-Lorraine.

speot du sol. — L'Allemagne n'a de frontières naturelles bien nettement indiquées qu'au nord et au midi. D'un c6té, les Alpes et les chaînes qui la séparent de l'Austro-Hongrie ; de l'autre, la Baltique et la mer du Nord produisent des limites indiscutables.

Mais à l'ouest et à l'est aucun accident notable de terrain ne peut jouer un rôle analogue , et les frontières sont purement diplomatiques; pour les provinces annexées par force de l'Alsace- Lorraine, les Allemands, faute de mieun, disent stratégiques .

Les terres allemandes, abstraction faite bien entendu de contradictions secondaires toutes locales, descendent d'une façon continue et assez régulière vers les deux mers qui les baignent au septentrion. Le climat se ressent tout naturellement de cette marche uniforme. Comme, grâce à la position relative des hauteurs et des plaines, la diminution de l'inclinaison du sol compense la position plus au nord, il se trouve partout à peu près identique. Ces causes d'unité expliquent l'homogénéité des peuples de l'Allemagne. Ce n'est que vers l'orient et l'occident que les différences de température s'accusant un peu plus, le manque de frontières naturelles permettant les modifications ethnologiques par le mélange, la différence des individus se montre d'une façon incoatestable.

La vaste étendue de l'Allemagne présente naturellement une grande variété d'aspects. La partie septentrionale est composée d'immenseg plaines, généralement peu fertiles et qui sont pour le touriste d'une désespérante monotonie. Dans le sud, au contraire, on trouve des contrées accidentées et réellement pittoresques. La vallée du Rhin est magnifique d'un bout à l'autre. C'est en étudiant l'une après l'autre ces différentes parties du territoire allemand que nous pourrons en comprendre la diversité d'aspects (fig. 685).

Fig. 6S5. — Allemagne

Population. — Les Allemands sont des admirateurs enthousiastes de la nature, dont leur tournure d'esprit leur fait sentir profondément la beauté. L'imagination de ce peuple est pleine de ctiiirs de lune, de cascades et aussi de châteaux ruinés peuplés de i'anlùnies. On retrouve invariablement ces choses novées dans une alniosplièrL' mélancolique au fond de toutes ses œuvres poétiques. La ^ic de l'Allemand touche fi deux pôles complètement opposés, Ic'^ i(lt'i>> nuageuses, le rêve, et la réalité dans ce qu'elle a de plus [^lo^sitr : la mastication.

La brasserie a un rôle capital dans l'euslence d'un AlliMuand. La choucroute et la bière constituent le fond de la aouiTituri;, et ce

genre d'alimentation est peut-être pour quelque chose dans le caractère national. Un joli tableau de Schlœsser (Qg. 686) nous montre un intérieur allemand ; seulement la boisson qu'on va délecter n'est pas cette fois de la bière, c'est du vin de Champagne.

Chez ces natures molles, quoique tenaces, tout ce qui tient au sentiment est étrangement exagéré; elles ont la larme on ne peut plus facile. Quoi qu'il en soit, ce que l'on ne peut leur dénier, c'est une compréhension vive et pénétrante des choses de la nature. Une sorte de panthéisme naturaliste grandiose se trouve dans les conceptions de tous leurs grands écrivains, qu'ils se nomment Goethe, Schiller ou Henri Heine, le plus Français de tous. Leurs artistes, surtout les musiciens, présentent la même communion intime de leur être avec le monde extérieur. Dans les luttes pour la vie, la race allemande oifre beaucoup de résistance, et, comme elle est aussi très prolifique, elle s'étend chaque jour au moyen de l'émigration.

Un fameux philosophe allemand, Schopenhauer, a dit : « Le véritable caractère national allemand, c'est la lourdeur : elle éclate dans leur démarche, dans leur manière d'être et d'agir, leur langue, leurs récits, leurs discours, leurs écrits, dans leur façon de comprendre et de penser, mais tout spécialement dans leur style. Elle se reconnaît au plaisir qu'ils trouvent à construire de longues périodes lourdes, embrouillées. La mémoire est obligée de travailler seule, patiemment, pendant cinq minutes, pour retenir machinalement les mots comme une leçon qu'on lui impose, jusqu'au moment où, à la fin de la période, le sens se dégage, l'intelligence prend son élan et l'énigme est résolue. C'est à ce jeu qu'ils aiment à exceller, et, quand ils peuvent ajouter du précieux, de l'emphatique et un air grave plein d'affectation, l'auteur alors nage dans la joie : mais que le ciel donne patience au lecteur. — En outre ils s'étudient tout spécialement à trouver toujours les expressions les plus indécises et les plus impropres, de sorte que tout apparaît comme dans le brouillard : leur but semble être de se ménager à chaque phrase une porte de derrière, puis de se donner le genre de paraître en dire plus qu'ils n'en ont pense ; enfin ils sont stupides et ennuyeux comme des bonnets de nuit, et c'est justement ce qui rend haïssable la manière d'écrire des Allemands i tous les étrangers, qui n'aiment pas à tâtonner dans l'obscurité; c'est au contraire chez nous un goût national. » Ce tableau est-il poussé au noir ? Dans tous les cas, s'il est d'un compatriote, il n'est pas d'un ami. Nous lui en laissons la responsabilité, mais il nous parait loyal de citer quelques lignes de lui qui établiront bien son caractère d'antagoniste irréconciliable : « En prévoyance de ma mort, je fais cette confession que je méprise la nation allemande à cause de sa bêtise infinie, et que je rougis de lui appartenir. »

Fig. 687.

Médaille de Yitellius.

L*art en Allemagne. — Si Ton yeut se rendre compte du mouvement des arts en Allemagne, il faut jeter les yeux sur la carte du pays et voir les parties qui ont subi le joug romain. Une médaille de Vitellius montre la Victoire accrochant à un palmier le bouclier d'un Germain vaincu et attaché aux pieds de l'arbre (fig. 687). La Gaule rentière a été en quelque sorte romanisée à tel point que les vainqueurs et les vaincus ont constitué la nation française» En Allemagne quelques provinces seulement ont été mêlées à l'élément romain, et c'est dans ces provinces latinisées que s'est développé l'art allemand : les parties qui sont restées purement germaniques ont toujours montré une stérilité absolue dans les arts.

En regardant la carte, on se convaincra que le développement artistique de l'Allemagne n'a guère dépassé le Rhin et le Danube, qui formaient précisément la limite de l'empire Romain. Le Rhin forme une délimitation presque absolue dans la géographie artistique. Cologne, Mayence, Spire, Worms, Wissembourg, Strasbourg, Bâle, toutes^^ les villes où sont les monuments célèbres, sont situées sur la rive galloromaine du fleuve. Le seul édifice important qui soit placé sur l'autre rive, l'église de Fribourg en Brisgau, est situé dans un endroit où les Romains s'étaient établis de bonne heure comme dans un poste avancé. Les ruines de bains romains à Baden-Willer, et d'autres encore dont on a retrouvé les traces dans cette partie du duché de Bade, indiquent la présence d'une colonie romaine à poste fixe. La Bavière, dont l'ancienne population parait se rattacher en grande partie à des races celtiques, a reçu également des colonies romaines et a fait preuve aussi d'aptitudes artistiques dont on chercherait vainement l'équivalent dans les parties de l'Allemagne dépourvues de l'élément latin.

Il est aujourd'hui démontré que l'architecture ogivale, née en France, est passée de là en Allemagne. La date des monuments en fait foi, et la fausseté des prétentions germaniques à ce sujet est depuis longtemps prouvée. « Aux yeux des Allemands, dit avec raison M. F. de Tal dans la Gazette des Beaux-Arts^ il n'est point de fables inadmissibles quand ces fables ont pour but d'établir leur droit à s'annexer le bien d'autrui^ ou d'affirmer l'excellence de la race germanique, à laquelle, suivant eux, l'Europe et peut-être bien l'Orient sont redevables de leur civilisation. Qui ne connaît cette étrange méprise dans laquelle ils ont entraîné, par leurs assertions si étrangement positives, les premiers adeptes de l'archéologie moderne en faisant donner le nom d'architecture gothique à l'architecture française du moyen âge ? L'imposture fut promptement découverte par les savants et les artistes dont l'attentioa

fut appelée sur cet art. On n'eut pas grand'peine à démontrer que l'Allemagne ne possédait pas de monuments à tiers-point remontant au delà de la fin du seizième siècle, et qu'à cette époque elle n'avait fait que copier nos édifices en les dénaturant par une surcharge de détails extravagants. Mais le tour était joué, et notre indifférence à l'égard d'édifices considérés par nous-mêmes comme des produits de l'ignorance et de la barbarie laissa baptiser du nom de gothique une architecture qui témoignait éloqucmment du grand mouvement artistique de la France au treizième siècle. Dans un avenir lointain, lorsque le souvenir des origines de notre architecture si française du dix-huitième siècle sera efTacé, on verra probablement encore quelques Allemands présenter les palais de Dresde et de Schleissheim comme les prototypes d'un art dont ils ne sont que les pastiches ridicules par l'accumulation des ornements de mauvais goût. »

Le mouvement de la Renaissance allemande avait été brusquement interrompu par la Réforme. Aussi quand arriva le dix-septième siècle, nous voyons tous les princes allemands cherchera se bâtir un petit Versailles à l'instar du grand, car le goût pour toute chose se réglait invariablement sur celui de la cour de France. Mais il y a en art des courants d'idées qui ne peuvent se développer que sur le sol où ils sont nés, et produisent, quand on veut les transplanter, les résultats les plus étranges. C'est ce qui est arrivé quand la coquetterie française a voulu se germaniser, et que les pauvres architectes d'outre-Rhin ont abordé le style pompadour. Le dix-huitième siècle a produit en Allemagne une architecture vraiment grotesque et qui n'a d'équivalent nulle part. Figurez-vous des colonnes dont les chapitaux présentent toujours leur angle en avant de la façade, des guirlandes qui grimpent en tournant autour de ces colonnes, de petits amours assis sur tous les angles, des superpositions de frontons coupés, contenant des figures entassées, tandis que d'autres, ne se trouvant pas à l'aise, montent sur leurs frontons, s'asseyent ou se remuent dans des postures impossibles ; figurez-vous des églises dont la façade est couverte de haut en bas de lourdes niches, et dans ces niches des saints qui mettent la main sur leur cœur, des évêques qui tendent le jarret et lèvent les bras en tenant leurs crosses, partout de grosses draperies flottantes qui ont la prétention d'être agitées par le vent, des corbeilles chargées de fleurs en pierre, surmontées de petits enfants, des ornements boursouflés, des consoles qui se contournent en portant des personnages qui gesticulent, et vous n'aurez encore qu'une idée bien imparfaite du rococo allemand.

Le goût des Allemands pour la bizarrerie était allé si loin qu'un mouvement en sens inverse, devenu inévitable, se produisit au commencement de ce siècle, sous l'influence du roi Louis de Bavière. On se mil alors à étudier l'antiquité dans ce qu'elle a eu de plus rigide, mais ce fut

pour en imiter tes résultats, bien plus que pour en appliquer les principes. Le mouvement romantique en architecture consistait à reveoir aux types des âges primitifs et à les reproduire littéralement. De là, la

Fig. GSS. — Un irtlHii, par Peler Vlicher.

préférence donnée au dorique dans les monuments inspirés de l'antiquité, et la recherche de la tradition chrétienne dans les édifices religieux. Cette tendance à régler l'inspiralion par la science archéologique répondait pour les Allemands à un système parfaitement réfléchi, et les

applications qu'ils en ont faites étaient même déduites avec une apparence de logique. Ainsi quatre églises nouvelles ont été élevées à Munich depuis quarante ans, et il semble que dans ces constructions on ait eu pour but d'empêcher la curiosité d'être voyageuse, en donnant des •échantillons de tous les styles qu'a produits l'art chrétien : il y a une basilique, une église byzantine, une lombarde et une ogivale.

La Renaissance allemande, assez pauvre sous le rapport de l'architecture, a produit quelques grands sculpteurs, parmi lesquels il faut signaler d'abord Adam Kraffl de Nuremberg. Les bas-reliefs, conçus ■comme des tableaux, sont empreints d'un grand sentiment religieux uni à une saisissante réîilité. L'expression des Ggures est exprimée naïvement, sans aucune recherche de la beauté des formes, mais avec une véritable puissance. Les personnages, courts, trapus, d'un type généralement vulgaire, sont des bourgeois du temps, mais qui, en jouant le rôle de la Passion du Christ, éprouvent et sentent toutes les douleurs de ce drame lugubre.

Peter Vischer (fig. 688), qui vivait à la même époque, a un style totalement différent. Il avait parcouru l'Allemagne et la France et séjourné longtemps en Italie ; les études qu'il fit dans ce dernier pays donnèrent à son style une pureté qui le sépare absolument du moyen âge pour en faire un des grands maîtres de la Renaissance. Parmi ses ouvrages, -celui qui résume le plus complètement son génie est le fameux Tarnbeau de saint Sébald, à Nuremberg. Les nombreuses figures d'anges, <le vertus, de génies, les Pères de l'Eglise, les douze Apôtres, les miracles de saint Scbald et le portrait de l'artiste lui-même en costume de travail, sont remarquables par l'expression caractéristique de chaque personnage, autant que par le beau style de l'ensemble.

11 semble que ces deux artistes eussent du être le point de départ d'une école chargée de perpétuer leur tradition. Mais après l'effort qui, sous la Renaissance, fit briller l'art un moment, l'Allemagne semble épuisée, et n'offre plus qu'une stérilité absolue. Pendant tout le dixseptième et le dix-huitième siècle, on ne peut citer dans la sculpture aucun nom qui mérite d'être retenu, aucune œuvre qui mérite d'être signalée. Au commencement de notre siècle, un étranger, le Danois Thorwaldsen, conquit en Europe une immense réputation, mais il trouva un émule dans Christian Rauch, le plus grand sculpteur incontestablement de TAUemagne moderne.

Le monument de Frédéric le Grand à Berlin peut être considéré comme l'œuvre capitale de Rauch. C'est un des plus grands monuments Ae ce genre qu'il y ait en Europe, et il ne mesure pas moins de 14 mèirès de hauteur. Trente et une figures décorent le piédestal, qui est divisé en trois zones. La première, celle du bas, sur laquelle repose tout l'édifice, est purement ornementale et ne contient qu'une inscription.

La seconde zone, terminée aux angles par les figures équestres des quatre grands généraux du roi, comprend des scènes en haut relief, où sont figurés les principaux personnages du temps. La troisième, immédiatement au-dessous de la statue, présente aux angles des figures allégoriques de la Force, de la Justice, de la Prudence et de la Tempérance, entre lesquelles des bas-reliefs emblématiques montrent divers épisodes de la vie de Frédéric : sa naissance, son éducation, etc. Ici, la fiction se mêle partout à la réalité : c'est Minerve qui présente une épée au roi, c'est une Muse qui lui enseigne Thistoire, etc. Enfin, pour la statue équestre qui couronne Tédifice, Tartiste a accepté résolument tout ce que le costume du temps avait de disgracieux, la perruque, le chapeau à trois cornes, les bottes ; seulement il lui a jeté un petit manteau sur les épaules pour cacher ce que le vêtement avait de trop étriqué (fig. 689).

Il faut aussi parler d'un autre sculpteur qui, sous le gouvernement du roi Louis de Bavière, chercha à faire prévaloir dans la statuaire les principes qu'Overbeck et Cornélius introduisaient dans la peinture. Schwanthaler, qui a couvert les monuments de l'Allemagne de ses frontons et de ses figures décoratives, est certainement celui qui représente le mieux la tendance de l'époque. C'est un artiste fécond et habile, mais, dédaignant l'observation de la nature et l'intimité de la forme, il sténographie sa pensée plutôt qu'il ne l'écrit, et exécute un fronton avec le sans- façon d'un dessinateur qui fait des illustrations pour un livre. Aussi, bon nombre de ses statues ne répondent pas à l'immense réputation qu'on a voulu leur faire, et Fauteur, qui travaillait toujours de pratique et en se faisant beaucoup aider, avait adopté un mode de sculpture expéditive, qui lui permit de produire immensément, mais lui interdit la faculté de laisser après lui un véritable chef-d'œuvre.

La peinture a suivi un courant à peu près analogue à celui de la sculpture. H n'y a pas, à proprement parler, d'école allemande, il y a seulement quelques individualités fort intéressantes à étudier isolément, mais ne formant pas un ensemble, ne constituant pas un corps de doctrines particulières au pays. 11 est vrai que les écrivains allemands donnent à l'art de leur pays la prépondérance sur celui des autres nations; mais c'est en faisant de Rubens et de Rembrandt des membres de la famille germanique. C'est une prétention difficile à admettre, et il serait beaucoup plus exact de regarder le petit groupe des peintres allemands comme une annexe de la grande école du Nord dont les Pays-Bas sont le foyer.

On n'a aucun renseignement sur la vieille école de Cologne : les rares ouvrages de Wilhem et de Stephan, qui se voient à Cologne, à Munich et à Berlin, présentent les caractères de toutes les écoles primitives. C'est à Nuremberg que la peinture allemande acquiert une importance

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réelle avec Albert Diiier, qui est inconlestablcmcnt le plus gi-aml

arliate que l'Allemagne ait produit.

Tour h tour élevé, profoml ou fantastique, Albert Durer est une

Fig. 680. — Statue de FrMdric, par Rauch.

personnnlttc â part. C'est un géomètre en même temps qu'un rêveur^ un peintre amoureux de la réalité et un artiste épris du fantastique. C'o^l le mélange de ta précision et du songe qui donne à ses ouvrages

un cachet si particulier. Sa célèbre figure de la Mélaficolie est peutêtre celle qui résume le mieux son talent, toujours plein de sentiment et de fantaisie, quoique d'une pensée philosophique souvent obscure»

Les gravures sur cuivre d'Albert Durer sont très nombreuses et très estimées, et un nombre immense de gravures sur bois qui portent sa marque ont été faites sous sa direction immédiate et d'après ses dessins. On lui doit un Traite des proportions du corps humain^ un Traité géométrique des mesures avec le compas et la règle et des Instructions sur les fortificatioyis.

La pensée d'Albert Durer est une perpétuelle hallucination, tandis^ que son talent est toujours empreint d'une étroite et sèche réalité. 31anoirs écroulés, héros bizares, monstres sans noms, on dirait un perpétuel cauchemar que vient adoucir la gracieuse image de jeunesfilles encadrées de béguins, de paysans qui dansent sur l'herbe. Son imagination présente une perpétuelle énigme, et s'il est un artiste dont le génie soit opposé à la clarté de l'esprit français, c'est bien celui-là. Ses fantômes étranges, ses rêves impossibles ont des formes ciselées; tout est réel dans ce fantastique, où l'on compte les brins d'herbe et les moindres feuilles des arbres ; les figures sont encadrées dans des contours rigides, dont la scrupuleuse exactitude n'atteint jamais l'idéal et ne connaît pas la beauté.

Albert Durer a eu de nombreux élèves, qui n'ont pas su se maintenir à la hauteur de leur maître. Le seul qui mérite d'être mentionné est Sebald Béham de Nuremberg. Mais, parmi les artistes allemands qui vécurent de son temps, il en est deux dont le nom est demeuré célèbre, c'est Lucas Cranach et Hans Holbein. Attaché pendant plus de soixante^ ans à la cour de Saxe, Lucas Cranach fut un ami de Luther et embrassa la réforme avec ardeur. Les Allemands le considèrent comme un maître de premier ordre, mais il est loin d'avoir la valeur d'Albert Durer ou de Holbein.

Hans Holbein le jeune (1498-1554) naquit à Augsbourg. Son père,, qui portait le même prénom que lui, fut aussi un très grand artiste et lui donna les premières leçons. Ils résidèrent tous deux à Bàle pendant fort longtemps, ce qui a fait croire à beaucoup d'écrivains que Holbein le jeune était natif de cette ville ; Érasme, dont il était l'ami, l'engagea à passer en Angleterre et le chargea de lettres pressantes de recommandation pour le grand chancelier Thomas More. Holbein fut bientôt nommé peintre de Henri VIII et s'établit à Londres, où il est mort. Il a fait un petit nombre de compositions historiques, mais une très grande quantité de portraits, dont beaucoup sont des chefs-d'œuvre.

Le petit nombre de maîtres que la Renaissance avait fait surgir en Allemagne n'ont pas eu de successeurs, et la décadence s'est produite

immédiatement. Le dix-septième et le dii-huitième siècle sont remarquables par leur stérilité. Les Tanneuses théories de Vinkelmann, que David a chorctié à appliquer en France, n'ont esercé aucune

influence sur la peinture en Allemagne, et la stérilité d'artistes était telle de l'autre c6tc du Bhin, que les peintres, faute d'avoir une personnalité distincte, se mirent à suivre docilement le mouvement classique dont l'exemple était donné par la France. Toutefois ce mou-

yement fut de courte durée, et, après 1830, on vit commencer à Munich une école nouvelle qui a constitue ce qu'on a appelé le romantisme allemand.

L'école allemande contemporaine a été avant tout une réaction contre l'esprit et l'influence française. Pendant les guerres du premier empire, un jeune prince allemand, passionné pour l'art et l'archéologie, avait fait connaissance à Rome avec un petit groupe d'artistes qui, loin du tapage et du bruit de la guerre, cherchaient leur voie dans le travail et l'étude. La communauté de goûts les rapprocha, et celui qui devait être le roi Louis de Bavière devint l'ami des peintres alors inconnus, qui s'appelaient Cornélius, Overbeck, Schnoor, Hesse, Kaulbach, etc. On parlait de la sainte Allemagne, qui ne pouvait manquer de se relever et des vieux maîtres, dont il fallait faire revivre les principes. En effet, depuis Louis XIV, la peinture allemande n'était guère qu'une pâle copie de la peinture française, et l'esprit germanique semblait ne pas exister dans les arts. Aussi quand le roi Louis monta sur le trône en 1825, il appela près de lui les artistes qu'il avait connus à Rome, et Munich fut transformé.

Cornélius a décoré de ses peintures plusieurs édifices civils et religieux de Munich. Sa prétention michélangesque n'est pas toujours justifiée par la science de son dessin, et sa couleur est des plus désagréables ; mais on ne peut lui contester une certaine puissance d'invention et une grande énergie dans le geste de ses personnages. Overbeck est avant tout un peintre religieux, et, quoique élevé dans la religion protestante, il avait embrassé avec ardeur le catholicisme. Son exécution lisse et monotone ne présente ni les accents vivants d'une touche capricieuse et heurtée, ni l'émotion intime qui résulte d'un modelé profondément fouillé. La lumière de ses tableaux, distribuée d'une manière toujours égale, ne connaît pas les grands partis pris, et la pâleur uniforme des estampes gravées d'après son œuvre présente un aspect plus satisfaisant que les teintes fades et glaireuses dont il colore habituellement ses figures. S'il n'a pas les notes discordantes de Cornélius, il n'a pas non plus les harmonies douces et recueillies que semblent commander les sujets qu'il traite habituellement. L'aspect de sa peinture manque de charme, et, pour apprécier le penseur, il faut presque toujours faire abstraction du peintre.

De tous ces artistes qui inaugurèrent le romantisme allemand avec un véritable enthousiasme, le dernier venu, Kaulbach, est à notre avis le plus fort. Kaulbach a sur ses confrères l'avantage d'avoir un esprit observateur, et il en a donné la preuve dans un ouvrage célèbre intitulé la Maison des fous. Il est doué aussi d'une imagination féconde et variée, qui sait inventer de petites scènes gracieuses comme sa Lt/i, ou de grandes compositions mouvementées comme la bataille de

Huns. Malheureusement le symbolisme obscur des Allemands le ti*availle quelquefois, et alors il enfante des idées d'une incroyable bizarrerie.

Le musée de là peinture moderne à Munich est décoré à Textérieur par de grandes fresques exécutées d'après les dessins de Kaulhach. Les sujets de ces fresques sont tirés de Thistoire de Tart, mais il y en a une qui symbolise et résume toutes les autres; elle est intitulée la Lutte contre le mauvais gotUj ce qui, dans le langage allemand, veut dire contre le goût français. Le mauvais goût est personnifié par ua chien à trois têtes portant perruque, et ce cerbère est préposé à la garde d'une prison où les Grâces sont retenues captives. Mais on peut prévoir leur délivrance, car le monstre est attaqué de toutes parts. D'un côté, Winkelmann lance son encrier contre un de ses trois visages ; M. de Klenze, l'architecte du bâtiment, sort de la mer, on ne sait pourquoi, et se prépare à la lutte, dédaignant d'énormes crapauds qui, placés sur le rivage, lancent leur venin à l'artiste novateur. Enfin Pégase fend l'air, portant sur lui Cornélius qui brandit une lance, Overbeck tenant une croix, le sculpteur Schwanthaler tendant la main à un artiste dont on ne voit pas le visage, mais qui pourrait bien être Kaulbach lui-mêine. En s'élariçant sur l'ennemi, Pégase écrase un malheureux académicien, qui porte perruque et est habillé à la Robes* pierre. Ce qu'il y a de curieux, c'est que cette caricature monumenialef où les personnages sont plus grands que nature, est peinte d'une ma* niere froide et magistrale, tout comme si c'était un Léonidas ou une Descente de croix. Mais les gens qui ont la foi ne s'aperçoivent jamai» du ridicule, et les Allemands, au lieu de rire^ ont applaudi des deux mains à cette grotesque décoration.

L'école romantique allemande ne reposait pas sur des principes assez solides pour durer bien longtemps. Les jeunes peintres allemands étaient convaincus qu'on ne savait penser qu'en Allemagne, mais comme ils trouvaient en même temps qu'on peignait beaucoup mieux en France que dans leur pays, ils arrivaient eu masse à Paris pour y apprendre la partie technique de leur art. Une petite école naturaliste qui s'était formée à Dusseldorf entra en lutte ouverte avec la grande école classique de Munich, et finit par la détrôner complètement. Knauss et Meyerheim (fig. 691), qui en sont aujourd'hui les principaux représentants, ont fait leur réputation à Paris, et quoique leur facture un peu épinglée ait soulevé ici d'assez nombreuses critiques, on ne peut leur dénier une grande finesse d'observation. L'Exposition de 187B a prouvé que, si l'école allemande a perdu ce qui avait fait son originalité après 1830, elle avait singulièrement amélioré son exécution^ et que Berlin possède aujourd'hui un groupe d'artistes qui occupent une place élevée dans la peinture contemporaine.

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Allemagne septentrionale. — L'immense plaine marécageuse qui s'étend le long de la mer du Nord et de la mer Baltique, depuis les conûns de la Hollande jusqu'à la Courlande, est absolument dépourvue d'intérêt pour les touristes. Un peu plus au sud, on trouTc quelques parties montagneuses, comme la Suisse saxonne, et les montagnes du Hariz, qui passent pour extrêmement pittoresques. Cependant ces contrées ne plaisent pas également atout le monde. Voici par exemple comment Henri Heine parle de la plus célèbre montagne du Hartz, le Broken :

u Le Broken, dit Henri Heine, est un véritable Allemand. C'est avec une exactitude allemande qu'il nous montre clairement et distinctement, comme dans un panorama colossal, les plusieurs centaines de villes, bourgs et villages, situés pour la plupart au nord, et tout autour, les montagnes, les forêts, les rivières, les plaines, à perte de vue. Mais aussi tout cela prend l'air d'une carte spéciale de géographie sèchement dessinée, coloriée avec pureté ; nulle part l'œil n'est réjoui par des paysages véritablement beaux. »

Berlin (702,000 hab.), capitale de l'empire d'Allemagne et du royaume de Prusse, est une grande et belle ville, régulièrement bâlïe, mais froide, et dépourvue de monuments intéressants. L'université de Berlin est aujourd'hui la première de l'Allemagne, mais le musée de cette ville est bien loin d'avoir l'importance de ceux de Dresde et de Munich. Les environs de Berlin offrent quelques jolies promenades, notamment le château royal de Charlottembourg (fig. 692] et la résidence de Potsdam, que Frédéric le

Fie. 69!. — Cblteau de Charlottembourg,

Grand a rendue célèbre. Cette résidence est entourée de très beauï jardins, et les étrangers ne manquent pas d'aller visiter aux environs le fameux moulin de Sans-Souci, près duquel se trouve aussi un château royal.

Hambourg (225,000 hab.), bâtie sur la rive droite de l'Elbe, non loin de son embouchure, est la ville la plus commerçante deTAllemagne, et un des ports les plus fréquentés du monde entier. Autrefois ville libre, Hambourg a été enclavée dans la monarchie prussienne. 11 en est de même de Brème (82,000 hab.), qui a également un port très animé, à l'embouchure du Weser. Sur la Baltique, les principaux ports de l'Allemagne sont Kœnigsberg (106,000 hab.), ville célèbre par son université, Dantzig (89,000 hab.), place très forte, Si€iti?i,Lubeck, villes commerçantes.

Dresde (160,000 hab.) est la capitale de la Saxe. Voici ce qu'en dit Joanne dans son Itinéraire: « Dresde est, après Vienne, la ville la plus agréable de l'Allemagne. Elle plaît à tous les étrangers sans exception. Toutes les conditions qui peuvent les y attirer, les y charmer, les y retenir, s'y trouvent réunies : de délicieuses promenades, un beau fleuve, de belles rues, d'élégants édifices, de la vie et du mouvement sans tumulte, d'admirables collections d'art, qui lui ont valu le surnom de la Florence allemande, une langue irréprochable, des mœurs bienveillantes et distinguées, un climat généralement doux, un théâtre excellent, la vie facile et à bon marché, des environs pittoresques, enfin, à une faible distance, une petite Suisse en miniature, des montagnes uniques par leur forme, au pied desquelle vous conduisent en quelques heures des bateaux à vapeur ou des convois de chemins de fer, et dont les sommets bizarres offrent de vastes et curieux panoramas. »

Allemagne méridionale. — Cette région comprend : le Wurtemberg et la Bavière. Le Wurtemberg a son centre de gravitation dans la vallée du Neckar, quoique ses frontières franchissent les monts qui limitent cette vallée au sud-est, pour descendre dans celle du haut Danube. Ce qu'est le Neckar pour le Wurtemberg, le Danube l'est plus rigoureusenjent pour la Bavière, et les contours de son bassin donnent au pays des frontières naturelles nettement dessinées.

Stuitgard {101 jSOO hab.) est une ville en pleine croissance : le nombre de ses habitants augmente chaque jour dans des proportions considérables. Elle est bâtie au sein d'une campagne superbe qui a mérité le nom de Paradis. Au milieu des nouvelles constructions bien bâties et bien alignées de la ville moderne, quelques rues étroites et tortueuses sont les derniers restes de l'ancienne ville.

Augsbourg (57,200 hab.) a joué un rôle important pendant le moyen âge et à l'époque de la Renaissance. Des constructions particulières et des

édifices publics témoignenl de sa grandeur passée. C'est dans celle ville que fut présentée à Charles-Quint la formule religieuse luthérienne qui

doit à cela le nom de << Confession d'Augsbourg », Augsbourg est la patrie d'Holbeîn.

Ratisbonne {31,500hab.). « Vue surtout de l'une ou de l'autre des deux îlcs^du Danube ou du grand pont de pierre du douzième siècle qui

réunit la ville à son faubourg de la rive gauche, Stadt ani Hof, écrit Elisée Reclus, Ratisbonne est une ville des plus pittoresques de FEurope. Ses maisons à hauts pignons qui se mirent dans le fleuve, ses hautes tours surmontées de clochetons, la puissante masse de sa cathédrale forment un admirable tableau du moyen âge, oublié par les sic-

Fig. 69 i» — Allemagne méridionale.

des.... A Test de la ville, sur un coteau boisé qui domine le Danube, se dresse le monument le plus visité de la Bavière, la fameuse Walhalla ou le « temple de la gloire allemande ». C'est un somptueux édifice, copié du Parlhénon, rempli de bustes et de statues, resplendissant de marbres et de métaux, couvert d'inscriptions en lettres d'or. » Nuremberg (82,000 hab.) est une ville dont la physionomie ancienne est très curieuse. Son vieux château du onzième siècle, ses murailles flanquées de soixante-quatorze tours, ses églises de Saint-Sebald et de

LEUROPE.

Saint-Laurent, qui comptent parmi les chefs-d'œuvre du style ogi^aU et ses vieilles maisons sculptées en font une des villes les plus intéressantes à visiter pour un artiste ou un archéologue.

MuMCH (170,000 hab.) est surtout célèbre par les constructions remontant au roi Louis. « Le roi Louis, dit A. Darcel, qui a bâti une ville nouvelle à côté de Tancienne ville, qui aurait pu impunément être quelque peu éventrée, tout fier, sans doute, d'avoir donné un roi allemand à la (irèce, a voulu transporter les monuments de la Grèce dans sa capitale allemande, en compagnie d'une certaine quantité d'édiCces empruntés à l'Italie.

« 11 a d'abord tracé une large rue que bordent les ministères, l'Université, la Bibliothèque publique, l'église Saint-Louis, et que terminent à son extrémité un arc de triomphe dominé par la statue de la Bavière triomphante traînée par quatre lions, et à sa naissance une grande tribune fort mal imitée de celle des Lanzi à Florence.... A gauche de cette rue, en plein champ, on a bâti une basilique adossée à un temple grec, élevé sur un nombre considérable de degrés, temple qui n'est qu'ua musée de moulages. En face s'élève un autre monument grec, la Glyptothèque, c'est-fi-dire le musée de sculpture. » A côté sont les Propylées. Plus loin, voilà la Pinacothèque et la nouvelle Pinacothèque consacrée aux artistes vivants. Enfin, en dehors de la ville, se dresse rénonnc statue de la Bavaria.

Allemagne occidentale. — Cette contrée qui comprend les pays arrosés par le Rhin est incontestablement la plus intéressante de l'Allemagne.

Une médaille de Domitien montre le Rhin appuyant son bras sur une urne renversée et tenant de la main gauche un roseau. L'empereur est représenté debout en face du fleuve qu'il semble fouler aux pieds (fig. 695).

Le rôle historique du Rhin a été considérable depuis les temps barbares et la période romaine jusqu'à nos jours; son influence n'a pas été moindre sur la littérature : les poètes l'ont chanté sur tous les tons, et le nombre des légendes inspirées par lui est innombrable.

Sur la rive droite du Rhin, les monts de la forêt Noire font pendant aux Vosges, que l'on aperçoit sur le côté gauche. Le fleuve coule dans la fissure qui sépare ces deux chaînes de montagnes dont les ressemblances géologiques indiquent nettement la parenté.

Fig. 695.

MtSdaille de Domitien.

Les artistesallemandsTréquentent beaucoup la forêt Noire. L'un d'eux

s'est même représenté dans une situation assez critique (fig. 696). Victor

Hugo a célébré le Rhin en quelques lignes d'une concision pleine de

grandeur : u Le Rhin réunit tout. Le Rhin est rapide comme le Rhône,

large comme la Loire, encaissé comme la Meuse, tortueux, comme la Seine, limpide et vert comme la Somme, historique comme le Tibre, royal comme le Danube, mystérieux comme le Nil, pailleté d'or comme un fleuve d'Amérique, couvert de fables et de fantômes comme un fleuve d'Asie. » Le caractère de ce fleuve est en effet de ne se montrer jamais

semblable h lui-même. Il se modifie tellement pendant son parcours

Fig. 697. -- Lt Leçon de chant. (Tablun de SclilmiMr.J

que le vojageur a besoin d'un peu de rélle\ion pour ne pas croire qu il a' affaire à plusieurs fleuves. De Bàle à Mayence, il s'étend à l'aise au

centre d'une ancienne mer intérieure des âges géologiques; de Mayence à Bingen, il circule péniblement entre deux rubans de hauteurs, qui ont

Fi g. 697, — Allemagne occidentale.

Tair de Temprisonner ; enfin, de Bonn à la mer, il descend lentement au sein d'une plaine en pente douce. Les villes (situées surtout sur la rive gauche), les châteaux, ruinés ou non, s'échelonnent sans cesse le long de son cours.

(( Tous les massifs de montagnes qui bordent la vallée rhénane à droite et à gauche, dit Elisée Reclus, contrastent singulièrement avec les campagnes situées à leur base, aussi bien par l'histoire des populations qui les habitent que par leur aspect, leur climat, leurs productions.,. Dans le bassin rhénan, les gens de la montagne sont en maints endroits parmi les moins civilisés de l'Allemagne, tandis que les citadins de la plaine sont au nombre des plus avancés par leur industrie et leur commerce. Mais toutes ces villes, même entourées des campagnes les plus fécondes, dépendent de la région montueuse : la densité de la population dans les hautes vallées, les produits de la montagne, les seuils qui s'ouvrent entre les massifs, tout influe sur les cités de la plaine et contribue pour une forte part à leur importance historique (6g. 698). »

Consiafice (12,100 hab.) a eu une grande importance commerciale pendant le moyen âge. Ses foires attiraient les marchands de l'Allemagne et de l'Italie. La ville n'est plus célèbre maintenant que par la beauté des sites qui l'environnent et ses souvenirs historiques. Constance abrita au quinzième siècle le fameux concile qui condamna au bûcher Jean Huss et Jérôme de Prague.

Fribourg (30,550 hab.) est bâtie dans une position géographique très heureuse sur une voie naturelle qui relie la vallée du Rhin à celle du Danube. La campagne au sein de laquelle s'élève la ville présente de superbes paysages. La cathédrale de Fribourg est très remarquable.

Bade (10,950 hab.) est une ville d'eau réputée pour ses plaisirs et la beauté de ses environs. Avant la guerre de 1870, les Français s'y rendaient en grand nombre. Bade ne doit son importance qu'à ses nombreux baigneurs, toute son industrie pivote autour d'eux.

Karlsrtihe (42,750 hab.) se ressent de sa destination première. Elle n'avait été conçue que comme annexe du palais qu'un prince ami de la tranquillité s'était fait construire dans un endroit éloigné des centres de commerce et d'industrie. Le nom de la ville signifie : « Repos de Charles. » Ce sont les voies conduisant au palais et rayonnant des jardins qui lui ont imposé la direction de ses rues. Karlsruhe est une ville tout officielle où l'on trouve quelques beaux monuments et des maisons bien bâties.

Mannheim (46,450 hab.) doit son importance à sa situation sur le Rhin, qui lui permet de présider à la navigation de ce fleuve. Cette ville a été conquise sur les marais par des Hollandais habitués à ce genre de travail. Elle leur doit un cachet de propreté qui fait songer à la mère patrie de ses fondateurs. La régularité avec laquelle elle a été construite rappelle aussi les cités du nouveau monde.

Heidelberg^ dit Victor Hugo, « située et comme réfugiée au milieu des arbres, à l'entrée de la vallée du Neckar, entre deux croupes boisées plus fières que des collines et moins âpres que des. montagnes, a ses

admirables ruines, ses deux églises du quinzième siècle, sa charmante

maison de 1595, à façade rouge ei à statues dorées, dite l'auberge dii Chevalier de Saint-Georges, ses vieilles tours sur l'eau, son pont et

surtout sa rivière, sa rivière limpide, tranquille et sauvage, où foisonnent les truites, où abondent les légendes, où se hérissent les rochers, où le tlot, compliqué d'écueils, n'est qu'un inextricable réseau de tout^

Fig. 700. — Les ËIËvcs do la srand'mère. (Tableau de Patbner.]

billons et de courants; ravissant fleuve-torrent où l'on peut êlre sûr que jamais un bateau à vapeur ne viendra patauger.

« Vu à vol d'oiseau, le château de Heidelberg présente h peu près la forme d'un F, comme si le hasard avait voulu faire du magnifique manoir la gigantesque initiale de ce victorieux Frédéric, son plus illustre habitant.

« Le grand jambage de FF est parallèle au Neckar et regarde la ville, que le château domine à mi-côte. Le grand bras, qui part à angle droit de l'extrémité supérieure du jambage, s'étend au-dessus d'un vallon qui le sépare des montagnes de l'est. Le petit bras du milieu, raccourci encore par les ruines qui le terminent, fermait le château à l'ouest du côté des plaines du Rhin, et tournait vers le mont Geissberg les tours qu'il semble tenir encore dans son poignet brise.

c< Il y a de tout dans le manoir de Heidelberg. C'est un de ces édifices où s'accumulent et se mêlent les beautés éparses ailleurs. Il y a des tours entaillées comme à Pierrefonds, des façades-bijoux comme à Anet, des moitiés de douves tombées d'un seul morceau dans le fossé comme au Rheinfels, de larges bassins tristes, croulants et moussus comme à la irilla Panfîli, des cheminées de rois pleines de ronces comme à Meungsur-Loire, de la grandeur comme à Tancarville, de la grâce comme à Chambord, de la terreur comme à Ghillon.

« Les traces des assauts et de la guerre sont là partout. Vous ne pouvez vous figurer avec quelle furie les Français en particulier ont ravagé ce château, de 1689 à 1693. Ils y sont revenus à trois ou quatre reprises. Ils ont fait jouer la mine sous les terrasses et dans les entrailles des maîtresses tours; ils ont mis le feu aux toitures; ils ont fait éclater des bombes à travers les Dianes et les Vénus des plus délicates façades. J'ai vu des traces de boulets dans les chambranles de ces ravissantes fenêtres du rez-de-chaussée et de la salle des Chevaliers, par où sautait la palatine afin de tâcher de devenir homme. Cette même palatine, si spirituelle, si méchante et si désespérée d'être fille, a été plus tard la cause de la guerre. Chose bizarre, il y a des villes qui ont été perdues par des femmes qui étaient des merveilles de beauté ; ce miracle de laideur a perdu Heidelberg.

« Pourtant, quelle que soit la dévastation, losqu'on monte au château par les rampes, les voûtes et les terrasses qui y conduisent, on regrette que le grand côté tourné vers la ville, bien qu'admirablement composé à son extrémité ouest, d'une tour éventrée qui a été la Grosse-Tour; à son extrémité orientale, d'une belle tour octogone qui a été la tour de la Cloche, et à son centre, d'un hôtel à deux pignons, dans le style de 1600, qui a été le palais de Frédéric IV; on regrette, dis-je, que tout ce grand côté ait quelque monotonie. »

Kaiserslautern (22,700 hab.), qui fut fondée par Frédérici^Barberousse, perd chaque jour du peu qui lui restait de sa physionomie première. L'industrie a imposé à tout son cachet et a fait disparaître toute trace de la période martiale de la ville. A l'heure qu'il est, c'estun centre de fabriques comme on en voit tant.

Spire (14,800 hab.) est une ville historique par excellence. Victor Hugo a dit : « C'est une ville illustre. César y a campé, Drusus l'a

fortifiée, Tacite en a parlé, les Huns l'ont brûlée, Constantin Fa rebâtie, Julien Ta agrandie, Dagobert y a fait d'un temple de Mercure un couvent de Saint-Germain. Othon I" y a donné à la chrétienté le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la capitale de l'empire, Conrad II en a fait le sépulcre des empereurs. Les templiers, qui y ont laissé une belle ruine, ont rempli là leur fonction de sentinelles aux frontières. Tous les torrents d'hommes qui ont dévasté et fécondé l'Europe ont traversé Spire : pendant les premiers siècles, les Vandales et Âlemans {tous les hommes, hommes de toutes races, dit l'éty mologie) ; pendant les derniers, les Français. Durant le moyen âge, de 1125 à 1422, en trois cents ans. Spire a essuyé onze sièges. Aussi la vieille ville carlovingienne est-elle profondément frappée. Ses privilèges sont tombés, son sang et sa population ont coulé de toutes parts. » La cathc drale de Spire est une des constructions les plus intéressantes du onzième siècle. Elle a été beaucoup restaurée de nos jours. On y voit un grand nombre de tombeaux extrêmement curieux.

Worms (16,600 hab.) est une ville historique comme Spire, comme Spire aussi elle est en pleine décadence. On y voit une statue colosr sale de Luther par Rietschel.

Darmstadt (37,100 hab.) est une cité récente qui doit tout à des créations de voies commerciales dont elle est le centre. Ses rues et ses maisons ont une régularité qui se ressent de cet état de choses.

Francfort (130,000 hab.) a beaucoup perdu de sa physionomie de ville du moyen âge. Ses remparts sont tombés et ont fait place à de belles promenades. De grandes artères ont percé le quartier juif et l'ont assaini. Les fils d'Israël ont pu sç répandre dans la ville. Le passé de Francfort, qui a eu un rôle historique si important, n'existe plus ou à peu près plus qu'à l'état de souvenir. Les monuments à signaler sont la cathédrale, restaurée en partie récemment, et le Rômer ou hôtel de ville.

« Une des curiosités de Francfort, a dit Victor Hugo, qui disparaitra bientôt, j'en ai peur, c'est la Boucherie. Elle occupe deux anciennes rues. Il est impossible de voir des maisons plus vieilles et plus noires se pencher sur un plus splendide amas de chair fraîche. Je ne sais quel air de jovialité gloutonne est empreint sur ces façades bizarrement ardoisées et sculptées, dont le rez-de-chaussée semble dévorer, comme une gueule profonde toute grande ouverte, d'innombrables quartiers de bœufs et de moutons. Les bouchers sanglants et les bouchères roses causent avec grâce sous des guirlandes de gigots. Un ruisseau rouge, dont deux fontaines jaillissantes modifient à peine la couleur, coule et fume au milieu de la rue. »

Le tableau dont nous donnons la reproduction (fig. 701) représente la boucherie dont parle l'auteur du Rhin.

Mayence (57,850 hab.) est un point stratégique qui a toujoiu^s été

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mis à profit depuis Forigine de cette ville. Les Romains y construisirent une forteresse chargée de surveiller et d'arrêter les barbares ; des restes de monuments rappellent cette période. On sait quel fut le rôle de Mayence durant les guerres de la Révolution. A l'heure qu'il est Mayence est un centre d'approvisionnements pour les armées aUemandes. La cathédrale de cette ville est un superbe monument de style byzantin. Gutenberg a à Mayence sa statue par Thorwaldsen.

Wiesbaden (43,650 hab.) est une station balnéaire très agréable et très fréquentée.

Trêves (32,950 hab.) est une ville pleine de souvenirs de l'époque romaine. Des débris de monuments, des restes de salles souterraines, des vestiges de villas sur les coteaux situés près de la ville, et surtout la célèbre porte Noire, indiquent quelle était l'importance de cette cité du temps des Romains. Trêves est devenue une ville bien moderne, semée d'usines, qui ont remplacé les couvents, et de chemins de fer.

Cologne (133,000 hab.). «Au milieu des toits, des tourelles et des mansardes pleines de fleurs, dit Victor Hugo, montent et se détachent les faîtes variés de vingt-sept églises parmi lesquelles, sans compter la cathédrale, quatre majestueuses églises romanes, toutes d'un dessin différent, dignes par leur grandeur et leur beauté d'être cathédrales elles-mêmes, Saint-Martin au nord, Saint-Géréon à l'ouest, les Saints- Apôtres au sud, Sainte-Marie du Capitole au levant, s'arrondissent comme d'énormes nœuds d'absides, de tours et de clochers.

« Si l'on examine le détail de la ville, tout vit et palpite; le pont est chargé de passants et de voitures, le fleuve est couvert de voiles, la grève est bordée de mâts. Toutes les rues fourmillent, toutes les croisées parlent, tous les toits chantent. Çà et là de vertes touffes d'arbres caressent doucement ces noires maisons, et les vieux hôtels de pierre du quinzième siècle mêlent à la monotonie des toits d'ardoise et des devantures de briques leur longue frise de fleurs, de fruits et de feuiUages sculptés, sur laquelle les colombes viennent se poser avec joie.

« Autour de cette grande commune, marchande par son industrie, militaire par sa position, marinière par son fleuve, s'étale et s'élargit dans tous les sens une vaste et riche plaine qui s'affaisse et plie du côté de la Hollande, que le Rhin traverse de part en part et que couronne au nord-est de ses sept croupes historiques ce nid merveilleux de traditions et de légendes qu'on appelle les Sept-Montagnes. »

La cathédrale de Cologne est regardée par les AUeman&s comme le chef-d'œuvre de l'art du moyen âge. C'est en effet une immense et splendide église, dont l'origine est restée mystérieuse ; car tout ce que nous apprend sa légende, c'est qu'elle ne peut pas être acheyée et que le nom de son auteur sera toujours inconnu. L'archevêque Conrad voulait bâtir une église qui fût la plus belle du monde et avait

appelé tous les architectes; mais aucun plan ne fut jugé suffisant. Un

des concurrents, désolé de s'être vu rejeté, perdit la tête et prît la résolution de s'aller noyer dans le Rhin. Mais, comme il approchait du fleuve, le diable, lui apparaissant sous les traits d'un vieillard, lui offrit le plan de la cathédrale actuelle en échange de son âme. Le malheureux artiste, n'osant ni accepter ni refuser, demanda vingt-quatre heures pour réfléchir, et alla consulter l'archevêque. Le lendemain il revint, muni des instructions qu'il avait reçues, et, au moment où le diable tirait son plan pour accomplir le marché, il le lui arracha des mains en même temps qu'il tirait de dessous ses vêtements une relique de sainte Ursule. Le diable, voyant qu'il ne pouvait lutter à cause de la relique, s'écria : « La cathédrale que tu me voles ne sera pas achevée, et ton nom restera inconnu. » Et en même temps il déchira avec sa grifife une partie du dessin. L'architecte ne put jamais rajuster la partie qui manquait, et en mourut de désespoir.

Si de la légende nous passons à l'examen du monument, nous voyons qu'il constate un eflbrt puissant pour réunir dans un même ensemble les qualités diverses des cathédrales d'Amiens, Beauvais, Chartres ou Reims. C'est, à proprement parler, une œuvre éclectique, plutôt savante qu'inspirée, qui ne présente nulle part les incohérences des églises bâties antérieurement, mais qui n'en a pas non plus la chaleur et la puissante originalité.

Aix-la-Chapelle (79,600 hab.) doit à ses eaux thermales d'avoir été choisie par Charlemagne pour siège de son empire. Pendant des siècles le souvenir du grand empereur valut aux bourgeois de cette ville d'importants privilèges. A l'heure qu'il est, ces privilèges, peu en harmonie avec la civilisation contemporaine, se trouvent heureusement remplacés par des richesses minières et des productions industrielles qui en sont en partie la conséquence.

Dusseldor f {SOJOO hab.), qui doit sa prospérité à sa position sur le Rhin, est la patrie de Henri Heine, d'Achenbach et de Cornélius. Cette ville est un des centres artistiques les plus importants de TAllemagne.

Alsace-Lorraine. — « En vertu du « droit de la force », qui « prime le droit » lui-même, dit Elisée Reclus, l' Alsace-Lorraine est devenue terre allemande : ses populations, en grande partie françaises par la volonté, sont retenues captives dans une enceinte de frontières que le glaive a tracées. » Ces deux provinces ont droit à une place tout à fait à part dans l'étude géographique de l'Allemagne. Elles ne sont qu'annexées, et il est juste de tenir compte des événements que peut renfermer l'avenir.

Les provinces actuellement allemandes de l'Alsace-Lorraine ont une physionomie bien particulière. La température, très variable, passant subitement des froids intenses aux chaleurs fatigantes, se ressent de la

situation géographique du pays, orienté vers le nord par la vaille du Rhin et garanti des vents d'ouest par la chaîne des Vosges.

Les parties montagneuses de cette contrée sont couvertes de superbes forêts très habilement exploitées. Au pied des monts, dans les îm-

menses plaines qui s'étendent jusqu'au Rhin, règne une grande activité. L'agriculture et l'industrie s'y étalent dans toute leur splendeur, présentant partout un tableau saisissant du travail de l'homme. Le panorama que l'on a sous les yeux est celui-ci : au premier plan, le fleuve grave et majestueux ; derrière les champs cultivés semés de frais villages et de manufactures aux hautes cheminées d'où monte un panache de fumée ; à l'horizon le ruban des monts se déroule, montrant ses flancs aux formes arrondies couverts d'un manteau sombre de forêts. Le côté intime de la campagne alsacienne nous est rendu d'une façon aussi exacte que charmante par la plume autorisée d'Erckmann-Chatrian. « Il (le héros de l'ouvrage) se mit à traverser le plateau d'un bon pas ; le sentier sablonneux commençait à descendre lorsque tout à coup le grand toit de tuiles grises de la ferme, avec les deux autres toits plus petits du hangar et du pigeonnier, apparurent au-dessous de lui, dans le creux du vallon de Meisenthal, tout au pied de la côte. C'était une vieille ferme, bâtie à l'ancienne mode, avec une grande cour carrée entourée d'un petit mur de pierres sèches, la fontaine au milieu de la cour, le guévoir devant l'auge verdâtre, les étables et les écuries à droite, les granges et le pigeonnier surmonté d'une tourelle en pointe, à gauche, le corps de logis au milieu. Derrière se trouvaient la distillerie, la buanderie, le pressoir, le poulailler et les réduiis à porcs : tout cela vieux de cent cinquante ans. Mais dix arpents de prairies naturelles, vingt-cinq de terres labourable, tout le tour de la côte couvert d'arbres fruitiers, et, dans un coin au soleil, un hectare de vignes en plein rapport, donnaient à cette ferme une grande valeur et de beaux revenus. »

Les Alsaciens et les Lorrains sont une race solide et de haute taille, très intelligente et très travailleuse. Ils ont su faire de leur pays une contrée extrêmement riche en triplant le rendu de la terre par l'adjonction générale de l'industrie à l'agriculture. Chez eux, toute ferme est en même temps une usine. On sait que leur rôle intellectuel a été considérable à l'époque où ils pouvaient servir d'intermédiaires pour les idées entre la France et l'Allemagne. Cette population, gaie et prévenante, est aussi amie des plaisirs que du travail. C'est encore à ses deux peintres attitrés Erckmann-Chatrian que nous allons demander quelques tableaux pris sur le vif, nous initiant à ses mœurs.

Voici d'abord une scène qui se passe dans l'intérieur d'une salle de ferme, à la nuit, au moment où l'on charge des denrées pour les porter au marché du lendemain. Nous sommes dans une vaste cuisine, entourés de gens qui achèvent leur ouvrage avant d'aller se coucher. Nous voyons : « La grosse marmite noire, pleine de betteraves et de pommes de terre destinées au bétail, fumant sur un immense feu de sapin en tulipes pourpre et or ; — les plats, les écuelles, les soupières étincelant comme des soleils sur l'étagère ; — les bottes d'ail et d'oignons moi^

dorés suspendues & la (ile aux poutres brunes du plafond, parmi les jam-

bons et les quartiers de lard ; — Jeanne en coraette bleue et petite jupe coquelicot, remuant le contenu de la marmite, de sa grande cuiller de bois ; — les cages d'osier où caquettent les poules avec le grand coq roux, qui passe la lète à travers les barreaux et regarde la flamme d'un œil émerveillé, la crête sur l'oreille ; — le dogue Michel, la tête plate, les joues pendantes, en quête d'une écuelle oubliée ; -~ Dubourg, descendant l'escalier sombre qui crie, à gauche, le dos courbé, ud sac sur l'épaule et le poing arc-bouté sur la hanche, — tandis qu'au dehors, au milieu de la nuit noire, le vieux Duchëne, debout sur la voiture, lève sa lanterne et crie : " Ça fait le quinzième, Dubourg; encore deux. » —

On voyait aussi, pendus contre la muraille, un vieux lièvre roux apporté par le chasseur Heinrich, pour être vendu au marché, et un beau coq de bruyère moiré de vert et roux, l'œil terne, une goutte de sang au bout du bec. »

Maintenant c'est une scène de la brasserie (fig. 705) et de la nie : u Les verres cliquetaient, les canettes tintaient. A deux heures entra M. le professeur Speck, avec ses laides souliers carrés au bout de ses grandes jambes maigres, sa longue redingote marron et son nez tourné à la friandise. Il se découvrit d'un air solennel, et dit ; « J'ai l'honneur <i d'annoncer à la compagnie que les cigognes sont arrivées. » AussilAt les échos de la brasserie répétèrent dans tous les coins : — « Les cigognes « sont arrivées! les cigognes sont arrivées I »

« Il se fit un grand tumulte ; chacun quittait sa chope à moitié vide, pour aller voir les cigognes. En moins d^une minute, il y avait plus de cent personnes, le nez en l'air, devant le Grand-Cerf.

« Tout au haut de Téglise, une cigogne, debout sur son échasse, ses ailes noires repliées au-dessus de sa queue blanche, le grand bec roux incliné d'un air mélancolique, faisait l'admiration de toute la ville. Le mâle tourbillonnait autour et cherchait à se poser sur la roue où pendaient encore quelques brins de paille.

« Le rebbe David venait aussi d'arriver et regardant, son vieux chapeau penché sur la nuque, il s'écriait :

« Elles arrivent de Jérusalem I.... Elles se sont reposées sur les pyra- « mides d'Egypte Elles ont traversé les mers. »

« Tout le long de la rue, devant la halle, on ne voyait que des commères, de vieux papas et des enfants, le cou replié, dans une sorte d'extase. Quelques vieilles disaient en s'essuyanl les yeux : — Nous les « avons encore revues une fois. »

Mulhouse (58,500 hab.) est une des villes les plus importantes de l'Alsace. C'est à la fabrication des tissus qu'elle doit sa richesse. Ses filatures, ses fabriques d'impression sur étoffes, de calicots, de linge de table, mousseline, etc., se répandent sur tous les marchés du monde. La ville est bâtie dans une heureuse situation au pied des collines du Sundgau et à l'entrée de la plaine de l'Alsace. Comme monuments, il n'y a guère que son hôtel de ville, construit en 1551, qui offre quelque intérêt. A une lieue dans la campagne, on trouve la petite église d'Ottmarsheim, qui est du même style que le dôme d'Aix-la-Chapelle élevé par Charlemagne.

Aux environs de Mulhouse il faut signaler l'antique ville de Thann qui possède une église considérée comme un des plus beaux monuments de l'Alsace, et Guebwiller avec ses deux églises, une du douzième et une du quatorzième siècle.

Cohnar (23,800 hab.) est, comme Mulhouse, une ville de fabriques ; mais on v trouve des monuments extrêmement intéressants. La cathcdrale, commencée en 1263, terminée en 1360, montre, parmi les statues qui ornent ses portes, celle de Maistre Bumbret^ auteur du plan de l'édifice. Elle est surtout célèbre par le tableau de Schongauer, la Vierge aux roses j placé dans sa sacristie. Le musée et la bibliothèque de la ville sont placés dans un monument très curieux : le cloître Untcrlinden.

Les rues de Colmar sont fréquemment étroites et tortueuses, mais elles présentent quelques maisons historiques qui méritent d'être vues : la maison Pfister, la maison des chevaliers de Saint Jean, la Maison des tètes ^ etc.

Strasbourg (94,350 hab.) est une cité qui a admirablement conservé son cachet ancien. Ses rues déhanchées, ses maisons aux toits pointus

qui vont se perdre dans les nuages, ses pignons où des poutres apparentes s'enchevêtrent en dessins bizarres, ses nids de cigognes accrochés à toutes les cheminées, forment un ensemble des plus pittoresques (fîg. 706). Le rôle de Strasbourg a été considérable à toutes les époques de son histoire. Grâce à sa disposition admirable dans le bassin du Rhin, elle a pu être à la Tois un centre industrie) excessivement important et uo

foyer puissant pour le rayonnemenl des idées. Le besoin de ce rayonnement lui fit découvrir l'imprimerie en caractères mobiles, qui deTail révolutionner le monde. Malheureusement pour cette ville, favorisée par tant d'autres cafés, sa situation stratégique n'esl pas moins importante que sa position industrielle, |commerciale et intellectuelle ; aussi est-elle devenue cité allemande après avoir été bombardée |à outrance. La cathédrale de Strasbourg, un des plus beaux monuments de l'art

ogival, doit à la teinte rouge-brtin que lui donne le grèsvosgieri employé pKtuPsa consiruclion, ud aspect étrange très saisissant. Pendant la guerre franco-allemande, sa flèche si hardie et si élégante a servi de cible aux artilleurs germains. Le musée et la bibliothèque de la ville ont été détruits par ces adroits tireurs. L'église Saint-Thomas possède le tombeau du maréchal de Saxe, dû au ciseau de Pîgalle. Les places publiques offrent la statue de Gutenberg, par David d'Angers, et celle de Kleber par Grass. Les .allemands fortifient Strasbourg chaque jour ; ils l'entourent d'énormes travaux de défense.

Metz (45,675 hab.) était avant l'annexion et est plus que jamais une vjlle purement militaire. Toute son industrie touche plus ou moins à l'armée. Actuellement, les Allemands ne cessent pas d'y faire de gigantesques travaux de défense. Cependant, malgré l'activité que des constructions entreprises sur une aussi vaste échelle doivent naturellement produire, la ville est en pleine décadence. Les loyers ont baissé de moitié et la population considérablement diminué par l'option pour la France. Le monument le plus important de Metz est son admirable cathédrale d'une architecture si audacieusemeut légère et où les vitraux jouent le principal rôle. Begin a dit avec raison que cette " construction étrange, délicate et hardie, sera toujours un sujet d'étonnement et d'admiration. » Metz est bâtie dans une belle plaine très fertile à la jonction de la Moselle et de la Seille.

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