CHAPITRE XII
Physionomie du pais. — Les beaui-arts. — Les habitants. — Les villes prin^tlsi.
byslonomie du pays. — Le nom de Pays-Bas, sous lequel on déâgne assez souTeot la Hollande, indique assez que la contrée dont nous allons nous occuper est absolument pUte.
Dans beaucoup d'endroits le sol esl au-dessous du niveau de la mer et ce n'est que par un système d'endiguements savamment établis que les habitants peuvent se préserver d'une inondation dont les conséquences seraient incalculables. Coupée en tous sens par des rivières et des canaux, dont les berges sont plus élevées que les pâturages qu'ils traversent, la Hollande a trouvé dans sa configuration même un système de défense militaire tout particulier, qui consiste & inonder à volonté, au moyen des écluses, de vastes étendues de terrain, et à rendre de la sorte impossibles les opérations d'une armée ennemie. Des villes riches et populeuses, dont les rues sont toujours coupées de canaux, des villages dont l'extrême propreté indique l'aisance, d'immenses prairies couvertes de bestiaux, voilà la Hollande (&g. 707).
11 faut avoir visité la Hollande pour se rendre compte de la tournure particulière que la peinture de paysage a prise dans ce pays. S'il y a de l'eau dans presque tous les tableaux, si la peinture de marine a eu là son berceau et y a atteint son plus grand développement, c'est que les plaines sans an de la Hollande, coupées de nombreux canaux, baignées par la mer, ou interrompues par de vastes nappes d'eau, montrent à chaque pas la nature maritime et fluviale. Le Hollandais vit sur son
bateau presque autant que dans sa maison; s'il voyage à pied dans la campagne, la route qu'il suit borde toujours une rivière; s'il regarde la prairie, il trouve l'horizon coupé par les voiles des barques ; s'il traverse la ville, il passe partout sur des ponts, et voit de tous côtés des maisons qui se reflètent dans l'eau. Les marchandises s'expédient sur des bateaux, les moyens de communication sont des bateaux, l'industrie se fait au moyen de moulins à vent, auxquels sont toujours amarrés des bateaux, le chemin qui mène d'un village à un autre est un canal sillonné de bateaux.
« Allez en Hollande, et voyez ces vertes et grasses prairies couvertes de belles génisses, écrit Thiers; vous vous tromperiez étrangement si vous supposiez que c'est la nature qui a produit ce sol si Trais, si riche.
Fig. TOT. — UolUnde.
Enfoncez en terre un bâton, et à trois ou quatre pouces vous rencontrerez un sable stérile. Cette herbe épaisse qui se convertit en lait, puis en fromage, et qui, sous cette forme, circule dans le monde entier, est produite par un terreau de création purement artificielle. Au moyen d'une digue formée de branches de saules, on a séquestré une portion de sable de la mer ; avec le temps, la vase amoncelée par le flux el le reflux a consolidé cette digue. Après avoir soustrait ce sable à l'eau de mer, on ne l'a rendu accessible qu'à l'eau du ciel ou des rivières et on l'a ainsi dessalé peu à peu. L'herbe y a poussé, pas très succulente d'abord, et plus près de la nature du jonc que de celle des graminées. On y a mis des vaches, on a laissé s'y accumuler leur engrais fécondant et on a fini par créer un sol artificiel d'une fertilité extrême. »
Quand on quitte Anvers en remontant vers le nord, on s'engage dans une grande plaine nue, monotone, coupée de marais et de bruyères :
872 L'ËUUUPE.
c*estla Cam^ine. On aperçoit quelques chaumières isolées sur nu (er-
rain stérile, où quelques maigres bY>upeaux cherchent leur aourriture ;
mais on ne yoit nulle trace de village, ni d'essai de culture. L'aspect du pays change peu jusqu'à Mordyck, où Ton quitte le chemin de fer pour monter sur un bateau à yapeur qui s'engage bientôt à travers des îles très nombreuses contenant des pâturages, pas d'arbres, mais seulement quelques moulins. Le sol, tout coupé de rubans liquides, montre partout des prairies remplies de grands roseaux et peuplées d'innombrables vaches d'un pelage uniformément blanc et noir. On est en plein dans le pays des peintres, dont le caractère uniforme va se maintenir jusqu'à Amsterdam (fig. 708). La première impression du touriste est un étonnement causé par la bizarrerie des lignes qu'il voit autour de lui, un certain désappointement lorsqu'il évoque dans son souvenir les tableaux des maîtres hollandais. La Hollande, telle que l'ont montrée les artistes du dix-septième siècle, est une contrée où les couleurs se noient dans un ton argentin et une harmonie blonde (fig. 709). Avance-t-il^ encore tout imprégné de ces souvenirs, le touriste voit autour de lui des tons crus, on ne peut pas dire faux puisqu'ils sont dans la nature, mais enfin des couleurs qui blessent l'œil par leur discordance. Les petites maisons disséminées partout dans les îlots et les prairies sont couvertes de tuiles d'un rouge vif. Car le Hollandais, soigneux en toutes choses, ne laisse jamais pousser le lichen sur le toit de sa maison ; de façon qu'aucune teinte neutre ne vient rompre l'uniformité des tons éclatants de ce toit. Si maintenant nous voulons mettre pied à terre, nous trouvons dans les villes de petites maisons de briques très propres, dont les portes, les fenêtres à guillotine coloriées avec le plus grand soin sont toujours dans des tons très vifs. Puis, si nous nous égarons dans les faubourgs et dans les villages voisins, les maisons de briques sont remplacées par des maisons en planches qui sont peintes du haut en bas dans un ton entier qui tranche brutalement sur le ciel. Les arbres eux-mêmes, alignés sur les places ou le long des canaux, sont souvent coloriés jusqu'à la naissance des premières branches. Tout est artificiel dans ce pays.
Quand on arrive à Dordrecht par le bateau à vapeur venaat de fiel* gique, l'impression est saisissante. On avance d'abord sur un petit bras de la Meuse, tout bordé de saules, et quand on a côtoyé ses rives basses et verdoyantes, on aperçoit la ville qui de loin semble une forêt de moulins à vent. Ces moulins, très élevés et entourés d'une galerie circulaire, ont souvent un aspect étrange qui surprend le voyageur, et leur nombre surprend encore davantage.
Située sur un large bras de la Meuse, où la navigation est extrêmement active, la ville de Dordrecht saisit tout d'abord par son caractère franchement hollandais. « Ce ne sont pas les canaux, dit le Guide (Du Pays, Itinéraire de la Hollande)^ les ponts et les écluses qui en constituent l'originalité ; ce qui contribue le plus, selon nous, à cette impression d'étrangeté, c'est l'aspect des façades des maisons et la singulière
monotonie de leur décoration. On ne s'en rend pas compte d'abord, mais on s'aperçoit bientôt que par toute la ville une même couleur jaune pâle est uniformément appliquée aux chambranles des portfê, aux encadrements et aux croisillons des fenêtres, et elle s'étend également à l'extérieur des ogives de la vieille cathédrale, aux ponts, etc. On serait tenté de croire que ce mode de décoration a été réglé par une mesure de police ; il n'en est rien. Il y a là tout simplement accord parfait de goût de la part des habitants. Nous retrouverons la même singularité dans les autres villes de la Hollande, à Rotterdam, à Amsterdam. Seulement chaque ville a sa couleur favorite; rien n'est donnée la fantaisie individuelle. Non seulement les peintures décoratives des portes, des fenêtres, etc., seront, dans une ville, de la couleur jaune par exemple ; mais ce sera absolument de la même nuance, comme si l'entrepreneur de peintures avait badigeonné la ville entière le même jour et avec le même mélange. » La partie méridionale de la Hollande, celle qui se rapproche de l'Allemagne, est un peu plus accidentée sans pourtant être montueuse. Un paysage d'Achenbach rend très bien la physionomie des campagnes voisines des provinces allemandes (fig. 710).
La Hollande se divise en onze provinces : Groningue, chef-lieu Groningue; Hollande septentrionale, chef-lieu Haarlem; Frise, chef-lieu Leuwarden; Hollande méridionale, chef-lieu la Haye; Drenthe, cheflieu Assen ; Zélande, chef-lieu Middelbourg ; Over-Yssel, chef-lieu Zwole ; Brabant, chef-lieu Bois-le-Duc ; Gueldre, chef-lieu Arnheim ; Limbourg, chef-lieu Maëstricht; Utrecht, chef-lieu Utrecht; le grandduché de Luxembourg, capitale Luxembourg.
L'art en Hollande. — La Hollande n'a pas d'architecture qui lui soit propre, et l'école hollandaise, si riche en grands peintres, n*a pas un seul sculpteur, qui se soit fait un nom dans les arts. Mais l'école hollandaise, qui a créé le paysage et la peinture de mœurs, a apporté dans l'art un élément absolument nouveau, le naturalisme. C'est cet élément qui prévaut aujourd'hui parmi nos artistes, et s'ils voient la nature avec un sentiment très différent de celui qui animait les Hollandais, ils ne doivent pas pour cela méconnaître leurs aïeux. Au reste l'école hollandaise a eu plusieurs phases distinctes. Lucas de Leyde est le plus ancien parmi les maîtres hollandais : il a suivi dans les sujets religieux la tendance réaliste que les Van-Eyck avaient inaugurée à Bruges, mais il ne marque pas encore bien nettement le caractère particulier de l'école hollandaise, qui est avant tout la recherche de la lumière et de l'ombre.
Rembrandt, le plus grand maître de cette école, est avant tout un magicien de la lumière.
Rembrandt a eu deux manières distinctes : à la première se rattache la Leçon danatomie du docteur Tulp^ qui fait partie du musée de la
Haye. Dans ce tableau, comme dans tous ceux qui se rattachent à la première partie de sa vie, un jour limpide domine, la couleur des chairs est claire et la touche fondue. Dans sa seconde manière, Fartiste s'attache à représenter le contraste des grandes masses d'ombres avec un jet de lumière vive éclairant des objets isolés. Le ton local des chairs est plus doré, mais moins vrai; la touche est hardie, puissante et toujours expressive. Ce sont les œuvres de ce genre qui ont fait de Rembrandt un maître unique et inimitable. Son principal tableau et le plus grand qu'il ait peint est la fameuse Ronde de nuit du musée d'Amsterdam qui représente une confrérie d'archers partant pour le tir ; la Confrérie des marchands de drap, dans le même musée, est peut-être comme exécution le chef-d'œuvre de l'artiste. Ce sont des portraits, et Rembrandt est le plus merveilleux des portraitistes.
Rembrandt a traité souvent des sujets religieux ; mais il interprète la Bible à sa façon, car il voit dans les pauvres qui peuplent les rues d'Amsterdam la reproduction fidèle de ceux dont parle l'Evangile ; et s'il y fait des changements, c'est pour ajouter à leurs guenilles quelques oripeaux étranges qui ne sont d'aucun temps et d'aucun pays, mais qui donnent du piquant au tableau. Il ignore ou plutôt il dédaigne la tradition de ces grandes figures hiératiques léguées par les Byzantins à la Renaissance, qui les a transformées par l'art grec. Mais ce n'est pas seulement par le costume, c'est surtout par la tournure et par l'expression qu'il est très éloigné de l'art religieux tel que l'a compris l'école florentine. Celle-ci a cherché le style dans l'accentuation des grandes lignes du corps et l'expression dans la noblesse des formes. Rembrandt ne recule pas devant la laideur et semble même parfois la chercher; il se soucie très peu de l'élégance des formes et de la pureté des traits. Mais il prête à ses personnages l'expression qui aurait animé ses modèles, s'ils avaient été eux-mêmes les personnages de la passion, et la vulgarité de leurs types n'ôte rien à l'émotion profonde qu'ils éprouvent. La vie, et non pas seulement la vie du corps, mais tous les sentiments de l'àme sont admirablement rendusdans ses sujets religieux. Rembrandt a été aussi un admirable paysagiste surtout dans ses eaux-fortes.
Si Rembrandt est un merveilleux portraitiste de la nature, il la voit en poète. La plupart des peintres hollandais sont au contraire des prosateurs. Il y a en effet dans les Pays-Bas une série très nombreuse d'artistes chez lesquels l'observation tient en quelque sorte lieu d'inspiration, et qui se sont faits les traducteurs fidèles soit de la vie intime de leurs contemporains, soit du pays dans lequel ils vivaient. Jean Steen et Brauwer ont peint le peuple, Terburg et Gabriel Metzu ont surtout retracé des scènes de la vie bourgeoise.
Le patriarche du paysage familier en Hollande est Jean Wynanls, C'est lui qui le premier s'est aperçu que la nature était belle à la porte
de sa ville natale, et il a toujours travaillé auK environs de Haarlem. Ses
élèves, Wouwerman, Van den Velde, Lingelbach, ont peuplé ses tableaux de petites figures spirituelles qui se marient admirablement à ses paysages en leur laissant toute l'importance. Les tableaux de Wynants montrent habituellement des terrains ravinés, ombragés de grands arbres et traversés par des chemins dont les ornières sont fortement accusées. Personne n'a rendu mieux que lui les terrains déclinés, les monticules de sable, les lisières des bois.
Parmi les artistes qui se rattachent à Wynants, un des plus admirables est assurément Adrien van de Velde, qui; bien que mort à trentedeux ans, a immensément produit, surtout si Ton considère qu'outre les tableaux qu'il faisait pour son compte, il est venu en aide à une foule de ses confrères, et a placé de ravissants petits groupes de personnages ou d'animaux dans des tableaux de Wynants, van der Heyden, Hobbema, Ruysdaël, etc. Cet artiste charmant et toujours varié aime les bocages mystérieux où le berger rêve au milieu de son troupeau ; mais il se plaît aussi dans les pays découverts, où il peut donner au ciel tout son développement et faire dérouler la plaine jusqu'au plus lointain horizon. Les moutons épars sont disséminés sur la dune, où l'œil se perd dans l'immensité de la campagne. Van de Velde est un admirable paysagiste, et, comme peintre d'animaux, il marche de pair avec Paul Potter et Berghem. Ce qui le caractérise surtout, c'est le sentiment poétique de ses ouvrages, qui contraste avec le talent exact, mais positif, d'un grand nombre de peintres hollandais, et notamment de son mattre Wynants.
Il y a une singulière analogie entre la destinée de Van de Velde, qui mourut à trente-deux ans, et celle de Paul Potter, qui mourut à vingtneuf. Tous deux avaient du talent à quinze ans, et la quantité considérable de leurs œuvres ne semble pas en rapport avec leur existence si courte. La donnée des tableaux de Paul Potter est toujours très simple : une vache qui se frotte contre un arbre, à côté d'une autre qui rumine paisiblement : deux vaches qui jouent avec leurs cornes dans un paysage et une troisième qui les regarde, il ne lui en faut pas davantage. Ce n'est pas seulement l'allure, la pose, la physionomie particulière à chaque animal, la nature de son pelage, la couleur de sa robe qui donnent tant de charme à des scènes aussi simples. Paul Potter sait éveiller en nous mille pensées qui ont leur source dans l'exactitude de l'imitation, mais qui, dans les réalités physiques, rappellent l'état de notre esprit, les impressions que nous avons ressenties (fig. 711). Les œuvres de Paul Potter sont très rares en dehors des grandes collections publiques, et ses ouvrages authentiques n'apparaissent que bien rarement dans les ventes.
Albert Cuyp est un admirable peintre d'animaux, mais le charme de ses tableaux vient surtout du jour qui les éclaire. Dans ses vaches qui paissent le long des canaux, ou ruminent tranquilles dans la campagne.
les riches couleurs du bétail forment un contraste avec la lumière
éblouissante du ciel qui les eareloppe de toutes parts. Les tableaux de
880 I/RUROPE.
Guyp produisent toujours une impression poétique. Nul autre, Claude Lorrain excepté, n'a su rendre comme lui les teintes yaporeuses du crépuscule. Il ne faut pas chercher dans les animaux de Cuyp la précision de dessin qui caractérise Paul Potter; c'est avant tout un coloriste, et peu de peintres ont connu aussi bien que lui la magie des effets de lumière, surtout quand le soleil perce à travers les vapeurs du matin.
Ruysdaël est le plus grand paysagiste de Técole hollandaise. On a fort peu de renseignements sur la vie de cet artiste et ceux qu'on a ne fournissent pas de traces des voyages qu'il a pu faire ; on en a conclu que les sites montueux et les torrents qu'il a si souvent représentés étaient peints d'après des dessins que son ami Everdingen avait rapportés des pays septentrionaux. Il nous semble difficile d'admettre qu'un peintre, et surtout un paysagiste, ait consacré une aussi grande partie de ses œuvres à représenter une nature qu'il ne connaissait que de seconde main. Il ne suffit pas de savoir qu'Éverdingen a été en Norvège, pour en conclure qu'ayant fait un grand nombre de dessins dans ce pays, il en aurait prêté à Ruysdaël ; on pourrait admettre avec beaucoup plus de vraisem* blance que le grand mattre a visité les contrées montueuses qui avoisinent le Rhin ou la Meuse, parcouru les Ardennes ou la Forêt Noire, et qu'il a puisé là les éléments qui lui ont servi pour tant de tableaux, ici c'est un château perché sur un rocher, avec un ruisseau qui bondit ; là c'est un vieux pont de bois jeté sur un torrent, ou bien une chute d'eau à travers des terrains rocailleux ; tout cela n'existe pas en Hollande, mais se trouve aisément dans les contrées voisines. Ruysdaël est un esprit éminemment poétique : quand il peint la plaine, il tient à l'animer par le tumulte des nuages; s'il entre dans la forêt, les arbres qui l'arrêtent sont ceux que le tonnerre a brisés, ou dont le tronc noueux et déchiqueté se contourne au milieu du feuillage agité ; enfin dans les eaux, ce n'est pas la limpidité calme qui le frappe d'habitude, c'est le bouillonnement et le tapage venant interrompre la solitude silencieuse des rochers.
Hobbema, son contemporain, présente avec lui de grandes analogies comme exécution, et on a souventconfonduleurs ouvrages ; mais le caractère de son talent est moins idéal et plus positif ; on sent moins l'artiste qui s'égare dans le rêve et plus le peintre qui s'efforce de traduire ce qu'il a sous les yeux. La majeure partie de ses œuvres représente des terrains accidentés garnis de bouquets d'arbres, des moulins à eau, ou bien des villages entourés de vergers, tels qu'on en rencontre beaucoup dans la province de Gueldre, avec des sentiers qui relient les habitations entre elles.
Van Goyen, un des patriarches de la peinture de paysage, est le premier qui se soit attaché à rendre l'aspect des bords de rivière ; il a été frappé surtout par l'animation pittoresque des barques qui sillonnent
l'eau en tout sens. Ses tableaux et les gravures qui en ont été faites don-
nenl très bien l'idée des sites que rencontre à chat|ue pas le voyageur qui traverse les Pays-Bas. Le clocher du village apparaît dans une lie au milieu des bouquets d'arbres : les barques filent sur l'eau paisible, et le premier plan, qui se trouve presque toujours dans l'ombre portée par un nuage, montre des pécheurs occupés dans leur bateau (Bg. 712), On sent l'humidité, et le ciel annonce la pluie : les hameaux bâtis sur pilotis, les rivages qui sont sur ces terrains d'alluvion semblent à fleur d'eau, les poutres qui transpercent l'eau parmi les roseaux, enfin l'horizon étendu qui montre que la même scène va se répéter indéfinimeat ■
Fig. 713. — Poterie bolUndaise.
avec de très légères variantes, .tout cela c'est la Hollande, et la Hollande vue par Van Goyen, qui fut un portraitiste exact du pays qu'il avait sous les yeux.
Les tableaux presque monochromes de Van Goyen passent pour être les premiers où leshateaux aient eu une grande importance dans la composition. Le site est toujours très bien disposé, mais les sujets choisis par l'artiste représentent des bords de canaux ou de rivières, sillonnés parles barques plutôt que la mer proprement dite. Il en est de même de Vaa der Neer, le peintre incomparable des clairs de lune : ses tableaux montrent le plus souvent des paysages marécageux, éclairés par ta lune qui vient doucement argenler de ses reQets l'eau tranquille des canaux. Le petit village hollandais parait toujours à l'horizon, et, quand le canal est bordé d'arbres, l'artiste aime à produire un contraste entre leurs larges masses d'ombre et l'effet piquant de lumière qui les traverse.
Les véritables spécialistes pour la mer sont Backhuisen et Guîl-
laume Van de Velde, le frère d'Adrien. Backliuiseii aime les graads navires qui se balancent majestueusement sur les hautes vagues, et il aborde quelquefois les ciels déchirés et la mer houleuse. Les effets calmes sont au contraire dans les habitudes de Guillaume Van do Velde, qui est un des plus grands [naîtres de l'école hollandaise. Cet admirable artiste aimait les nuages légers et vaporeux, et il n'est jamais si fort que quand il peut dérouler une vaste étendue de mer, comme une nappe limpide que peuplent des navires et des barques placées à toutes les distances. Personne d'ailleurs n'a été plus exact dans la construction des navires : il en connaissait à fond l'anatomie. Ses dessins pourraient servir de documents dans un musée de constructions maritimes, mais le
Vif. 7 In. — l'otarie linllandiise.
savoir technique se dissimule derrière le sentiment de l'art, et parmi tant de mâts et de cordages qui s'enlre-croisent k travers le ciel, on ne trouve pas !a plus petite sécheresse ; les détails, qui sont dessinés d'une manière très ferme, sont pourtant discrets et paraissent tellement enveloppés dans l'atmosphère qu'ils n'attirent jamais l'œil du spectateur d'une façon importune, mais se trouvent toujours, pour peu qu'on veuille les chercher.
Van Huysum, le fameux peintre de fleurs, qui vécut à Haarlem, au milieu des tulipes et qui les rendait si bien, est regardé comme le plus grand maître de ce genre, et il est chronologiquement un des derniers peintres de l'école hollandaise.
Dans les industries qui se rattachent aux arts, la Hollande s'est distinquée au dix-septième siècle par la fabrication de ses meubles, et plus encore par ses faïences qui ont une grande importance dans la céramique
L'EUnOPE.
ai'lislique (fig. 713,714 et 715). Delfta été le (.-entpede celle importante fabrication qui a été contemporaine de la (grande école de peinture el qui s est éteinte t la même époque.
■ habitants. — « Lie nos jours, écrit É. Reclus, la Hollande, qui
ne se di8ting:ue plus des pays voisins par le privilège d'institutions plus libres, a du moins le mérite d'offrir une singulière originalité, aussi bien dans les coutumes de ses habitants et l'aspect de ses villes que dans ses travaux de défense contre les fleuves de l'Océan. Les Hollandais ne s'empressent pas, comme tant d'autres nations, de se conformer aux lois de
Fig. 717. — Le Droit de paHtge. (Table»» de DlUeak]
la mode ; ils sont restés ce qu'ils étaient, gardant les anciennes mœurs et même, en certaines provinces, les costumes d'autrefois. Aucun pays de l'Europe n'est plus curieux à étudier que la Hollande, précisément à cause du contraste qu'y présentent ces dehors antiques avec le mouvement des idées modernes. »
Les intérieurs hollandais sont aussi curieux, aussi remplis d'origina- 1 ité que le pays au sein duquel ils sont situés, le jardin comme la mai-
son. En voici un exemple : « C'était un beau jardin avec des parterres carrés et triangulaires, symétriquement parsemé de sable d'or, de cinabre et de petites coquilles brillantes, écrit Henri Heine. Les troncs des arbres étaient fort joliment peints en rouge et bleu. Il y avait des cages de cuivre poli, et des serins des Canaries. Les oignons de tulipes les plus rares y croissaient dans des pots peints de toutes couleurs et vernis. L'if y était taillé avec un art charmant, et représentait des obélisques, des vases et même des figures d'animaux. »
Parmi les peintrescontemporkins,Tenkate(fig. 716)etDilIen3(fig.7l7) sont ceuic qui se sont le plus attachés à rendre les mœurs et les costumes de la Hollande moderne.
Les villes principales. — La Hollande a plusieurs grandes villes, importantes par leur commerce, plus encore que par leur population. La physionomie des villes hollandaises est en général extrêmement pittoresque.
Amsterdam (281,000 hab.) est une des villes les plus curieuses du monde. On l'a comparée à Venise ; mais Maxime Du Camp dit avec raison : « Cette ressemblance est bien lointaine, en tous cas, car à la cité hollandaise il manquera toujours le silence et l'aspect artistiquement monumental qui font de la vieille » reine de l'Adriatique )> une ville unique et incomparable. C'est surtout par le nombre de ses canaux que la grande ville des Pays-Bas fait songer à la cité italienne. »
Amsterdam a la forme d'un croissant. Ses maisons, élevées sur un sol fait de fange et de sable, sont toutes bâties sur pilotis. Leur style, extrêmement varié, les fait passer sous les yeux du visiteur comme autant de pages de l'histoire des Pays-Bas : ici elles ont un caractère espagnol, la italien, plus loin banalement moderne. Les monuments publics présentent les mêmes divergences d'aspect (fig. 718). Toutes les voies un peu importantes offrent des canaux semés de ponts, bordés de deux longues rangées d'arbres, qui se croisent dans tous les sens, enfantant un nombre infini d'ilôts qui constituent la ville.
Rotterdam (123,000 hab.) est une ville couverte de canaux comme Amsterdam. La propreté de ses maisons est proverbiale, ce qu'elle a de commun, du reste, avec les autriïs cités de la Hollande. Son seul monument est son église. Krasme est né à Rotterdam.
La Haye (100,000 hab.) est simplement une ville oflicielle et une ville de plaisir. On a pu dire avec raison que c'est la cité la plus française de la Hollande. Maxime Du Camp nous en donne le panorama : « La ville est petite, toute composée de toits rouges, si propres qu'on les dirait lavés chaque matin ; j'apei-çois des palais qui ressemblent assez à de petites
casernes ; plus loin une fonderie de canons, un quartier d'artillerie ; uoe immense construction gothique construite il y a quelques années, pour faire un manège, et transmutée, à cette heure, en temple protestant; puis, çàet là, quelques clochers dont les plus modernes sont agencés à la façon italienne, de larges places plantées d'arbres et tout autour )a campagne, cette campagne verte, sillonnée de canaux, où paissent les bestiaux, où tournent les moulins. » Tout le monde parle français à la Haye. Il y a un théâtre français, des salons, des magasins, etc., tous français.
La Haye a peu de monuments, mais elle a son bois, l'une des plus charmantes promenades qu'il y ait en Europe, Rien n'est comparable pour la fraîcheur et la végétation à ces lacs où barbotent les canards, à ces futaies gigantesques où les cerfs courent en troupe à l'oiribre des vieux hêtres. A l'extrémité, il y a une habitation royale qu'on appelle la Maison du Bois. Cette résidence, qui n'a rien de remarquable comme architecture, est pourtant bien intéressante à visiter, à cause de ses tableaux. On y voit notamment, dans la salle dite d'Orange, le chef-d'œuvre de Jordaens : le sujet représente l'apothéose du prince Frédéric-Henri.
On se rend de la Haye à Schevening par une route bordée d'arbres magnifiques qui traverse d'abord un bois et ensuite une dune : elle a quatre kilomètres. La plage de Schevening est une des plus fréquentées par les amateurs de bains de mer : il y a de somptueux hôtels et une résidence royale, dite le Pavillon de la Reine.