LES TRAINS MILITAIRES
Avec l’agilité des clowns désossés, l’armée met en contact son front avec son ventre lourd et son derrière aussi, assis, là-bas, sur la frontière !...
Par gros bouillons de wagons
les trains ruissellent sur la spirale des routes
jusqu’au creux delà vallée,
entonnoir où s’agite et se gonfle
le ravitaillement
étranglé par le trou de cette heure fuyante!...
Cinq cents wagons par jour viennent vider leur panse dans plus de quatre cent mille bouches rôties par la poudre et le feu volant de la bataille.
Chacun a sa ration : cinq cents grammes de viande On balaie les blessés ainsi que des ordures hors du champ du carnage...
Ce sont des mains véloces d'infirmières
qui nettoient le lit fou creusé sous le malade!...
Mes deux ailes s’appuient sur le majestueux beuglement prolongé de quatre mille bœufs.
Plus loin, la puanteur et les plaintes mielleuses
de cent mille moutons
étouffent de nausée mon moteur!...
Vais-je dégringoler si loin de la bataille?...
Cet enchevêtrement de cornes qui hérisse plus de trois kilomètres est un tapis sinistre!
Les soldats se pressent autour des puits comme des papillons autour des lampes...
Voilà les fours à pain.
Ce sont des tentes blanches garnies de cheminées, colimaçons géants aux cornes de fumée...
Les baraques noiraudes de l'intendance aguichent les nuages par leurs apétissantes fumées de rôtisserie.
Contemple donc, Saint-Père, avec les veux de l’estomac
cet officier trapu, debout près de sa tente!
C'est le grand chef des chefs de toutes nos armées, le premier cordon bleu qui cuisine la guerre, dans Pentrechoc sonore des gamelles heureuses!...
L’Autriche est loin de dominer la côte, car voilà des transports pleins de cavalerie dont le hennissement et le panache fou
enthousiasment la mer...
Trois cents voitures à cul sur le quai embrasé leur offrent des brancards fervents...
Je leur voudrais plutôt atteler de grands aigles!
Tous les chevaux de trait, tous les chevaux de somme et les mulets aussi se cabrent enivrés par P odeur puissante de la guerre et la chanson folâtre du canon 1...
C’est bien lui qui me guide... Et je vole sur les escarpements bourrus d’un paysage décharné et creusé par les tonnantes charrues de la bora!,..
Ma moustache est folle sous le redoublement du vent soufflé par mon hélice délivrante...
Mais quel pressentiment, quelle brusque intuition relance mon désir vers le rivage?
LE MASSACRE DES SOUS-MARINS J’explore la mer qui s’apaise à mille mètres sous mes pieds et me révèle lumineusement ses vertes entrailles...
A cinq encablures de la plage, ces zones d’émeraude brillante sont de hauts fonds de sable.
Cette belle toison aux bandes rougeâtres tachetées d’ombre c’est un amas de goémon... Sang futuriste 1... Ah 1 les canailles!
Je m’en doutais bien! Voilà les sous-marins!...
Deux! Trois! Leur manomètre
doit indiquer six brasses de profondeur.
Je surplombe le plus grand. Magnifique poisson moiré fiévreusement par la maille élastique des reflets somptueux, émeraude et topaze...
Je puis tout distinguer : le grand capot du kiosque et le capot avant, et le capot arrière.
Us ne sont pas absolument étanches,
car il en sort de temps en temps des sources vives
de pierreries gazeuses.
Trois cents mètres me séparent de la mer...
Leur périscope ne peut guère dénoncer mon image...
Oh! le torticolis des officiers guetteurs sous les hublots!...
Ils ne pourraient me voir qu’en reprenant surface. Les sous-marins ont l’air de flâner sans soucis... Manœuvre étrange : les deux plus grands vont s’effleurer
et s’accoupler comme deux squales amoureux!...
Ah! ah I Vous allez voirl J'ai vingt cartouches
bien bourrées, dont chacune
contient cent kilogrammes de mélinitel
Deux seules suffiraient à dépeupler bien vite un grand lac poissonneux!...
J’ai pressé un bouton : la trappe s’est ouverte.
Elles tombent sur vous!...
Hourrah! Le beau panache! Et quel fracas tonnant qui se déchire en sifflements de rage! Cyclone de vapeur et d’écume giflante.
Creusement de la mer. Innombrables remous...
Puis tout se récompose... Voyons un peu!...
Le sous-marin est éventré. L’avant pique à vue d’œil. Quelle chance! Voici le second sous-marin prend aussi une pointe de plus en plus marquée... Blessé à mort? Où donc est sa blessure?
Voilà, voilà ce trou orné d’un bouquet noir de têtes et de bras!... C’est la panique!...
La ruée vers l’issue! La cale s’emplit d’eau, dont la nappe s’élève sur le palier du bord,
vélocement... L’eau gagne le moteur...
Il stoppe.
Oh! l’amusante angoisse épouvantable!
Vous avez beau lâcher tous les plombs de secours! Pas moyen de fermer le panneau au ras de la coque sous-marine!...
L’eau tombe sur vos têtes par le capot du kiosque. Les turbines arrière renvoient moins d’eau que la brèche n’en boit...
Ne vous fatiguez pas !... Vous voyez : c’est très simple î Je fais un rond dans l’eau avec la dynamite, et le troisième sous-marin
viendra rejoindre les deux autres déjà morts!...
Nouveau panache éblouissant d’eau écarlate!... Détonation lugubre dans les interminables boyaux sonores de la mer...
Les maisons du rivage sont débarbouillées brutalement de leurs taches : toits et fenêtres !...
Le troisième requin veut mourir drôlement...
11 me montre son cul hors de l’eau, ruisselant, convulsé. Trois marins, un enseigne cramponnés aux rembardes du kiosque...
L’avant est par vingt mètres...
La pointe est disparue dans le sable? Allons donc! Je l’ai décapité. Son cou tranché boit goulûment toute la mer. Mais les algues le suffoquent.
11 se remplit très lentement... C’est le moteur
que l’on entend encore
ou plutôt les ballasts d’eau ronflante
qui se trémoussent entre les deux coques de fer.
Automatiquement, l’air comprimé des soutes
voudrait les refouler pour que le sous-marin
remonte... Monotone et stupide tapage!...
Crevez donc en silence, requins autrichiens
qui n’osiez pas naviguer en surface I
Un crachat sur la poupe, avant qu’elle ne sombre!
Je rebrousse chemin en m’envolant vers les clairs
ossements de ces montagnes
que les trépans acharnés de la bataille
creusent en rond.