partie au rachat des valeurs mobilières espagnoles détenues
par l'étranger. La manne inespérée des capitaux arrachés aux belligérants ne s’est pas répandue sur l’industrie qui en avait tant besoin. Aussi dans ses grandes lignes la production espagnole a seulement été forcée mais elle n’a pas été organisée.
C’est ce qu’a reconnu le général Martinez Anido, gouverneur civil de la Catalogne, dans un discours prononcé le 14 février 1922 :
« Pendant la guerre, dans sa grande majorité, le patronat catalan n’a pas profité de l’occasion pour changer son outillage et il se trouve aujourd’hui qu'il ne peut pas soutenir la concurrence étrangère parce qu’il s’est laissé devancer par les perfectionnements et parce que nos machines sont presque toutes hors d’usage par suite du travail excessif auxquelles on les a soumises pendant la guerre ».
L'industrie espagnole produit cependant un grand nombre d'articles autrefois importés; certaines de ses branches, comme celle des produits chimiques, sont de création toute récente.
La guerre a démontré aux plus incrédules ce dont l’Espagne était capable dans ce domaine et a fait apparaître à tous le caractère vital d’une grande industrie indigène dont le maintien est, à l’heure actuelle, un facteur inéluctable de l'indépendance nationale.
Aussi faut-il la sauver à tout prix d’une débâcle imminente et lui permettre de s’affermir en surmontant les difficultés inhérentes à des conditions naturelles défavorables (faiblesse du marché intérieur, cherté du combustible et insuffisance des moyens de transport).
Déjà le tarif douanier de 1922 frappe les produits étrangers de droits considérables qu’il combine avec des surtaxes de change pour les pays à monnaies dépréciées et
AVANT LE MONOPOLE its
permet ainsi à l’industrie si éprouvée par la crise de 1920 de reprendre haleine et de retrouver sa foi en des jours meilleurs.
À l’abri de ce mur douanier, il fallait organiser et discipliner la production et, ce qu’il y avait aussi de très important, il fallait permettre une distribution plus facile des produits indigènes à l’intérieur du pays.
La Dictature née, en grande partie, du malaise économique aggravé depuis longtemps par les luttes sociales, la décomposition parlementaire et la corruption électorale, va s’engager à fond dans cette lourde tâche.
Elle sauva d’abord l’Espagne de l’anarchie grandissante, en restaurant le principe d’autorité et en mettant de l’ordre dans la maison. En résolvant le problème marocain, elle mit fin à l’inquiétante hémorragie des budgets espagnols et accrut au dehors le prestige de la péninsule.
Ce sont là, semble-t-il, des titres suffisants pour lui mériter, ainsi qu’à son chef le général Primo de Riviera, la reconnaissance de tous les Espagnols capables de s’élever au-dessus de l’esprit de parti.
Les interventions de la Dictature dans le domaine écono-
mique ne furent pas toujours heureuses et en Espagne :
comme ailleurs, on a pu constater toute la vanité des efforts dépensés pour échapper aux lois économiques qui tôt ou tard finissent toujours par prendre leur revanche.
En 1926 la Dictature prépara et mit en application un programme gigantesque de travaux publics qui était appelé à rénover de fond. en comble un outillage économique insuffisant et arriéré.
Certains de ces travaux répondaient à une évidente nécessité et l’on ne saurait trop louer leurs protagonistes de les avoir envisagés.
Nous voulons parler surtout du réseau routier qui fut complété et restauré de la façon la plus heureuse.
En un pays, où la construction et l’exploitation des lignes de chemin de fer se heurte à tant de difficultés dues, pour la plupart, au profil accidenté du terrain, la création de routes modernes devait donner à l’industrie nationale une vigoureuse impulsion, en facilitant les échanges et en assurant la mise en valeur des richesses touristiques.
Par la création de ces routes et l’amélioration du réseau ferré, la Dictature combattit avec succès et atténua le mal endémique dont a toujours souffert l’économie espagnole du fait de la pénurie des moyens de communication.
Son action dans ce domaine fut des plus heureuses, car, en Espagne plus qu'ailleurs, le problème des transports commande celui de la vie chère et constitue un des principaux obstacles au développement rationel de l’industrie indigène qui est surtout une question de distribution des produits.
Ce n’était là qu’un aspect de ce programme ambitieux qui devait faire de l'Espagne un vaste chantier de travaux publics. Tout était prévu et, malheureusement, tout fut entrepris en même temps : électrification des campagnes et des voies ferrées, installation de centrales hydroélectriques appelées à remédier au manque de combustibles, irrigation des terres incultes, aménagement des ports.et régularisation du cours des grands fleuves (Ebre, Douro...) etc. -
L’exécution de ces travaux, naturellement réservée à l’industrie indigène, devait s’échelonner sur une durée de dix ans, ce qui leur imprima dès le début un rythme beaucoup trop rapide dépassant visiblement les possibilités financières du pays.
Leur financement fit l’objet d’un budget extraordinaire
de plus de sept milliards de pesetas alimenté naturellement par l’emprunt. |
Toute l'épargne disponible fut ainsi « rafflée » par les émissions d'Etat, ce qui amena la disette et surtout le renchérissement du crédit dont eurent à souffrir le commerce et l’industrie privés.
Quoiqu'il en soit, la mise en œuvre du plan décennal avait amené un regain de prospérité et donné à la grande industrie espagnole une vigoureuse mais trop factice impulsion.
Tout en poursuivant activement l’équipement économique du pays, le Directoire entendait ainsi consolider les résultats acquis et conserver à l’Espagne, dans un but d’indépendance nationale, les industries fondamentales dont, seules, les circonstances exceptionnelles de la guerre avaient permis l’éclosion ou le développement.
Bien entendu, ces industries reposaient sur des bases trop fragiles pour ne pas disparaître sans l'assistance des pouvoirs publics. Des subventions leur furent accordées ainsi que des exonérations fiscales et en leur faveur le Directoire multiplia les crédits et les primes à l’exportation.
Les industries, ainsi secourues par l'Etat, étaient désignées sous le nom d’«industries protégées » et l’on s’imagine facilement que, devant des perspectives aussi alléchantes, la plupart des industries demandèrent à être protégées.
Il y eut des abus et, à la faveur d’intrigues et de manœuvres politiques, de nombreuses industries parasitaires et anachroniques purent ainsi prolonger leur existence chancelante au détriment de l'intérêt général.
Comme il fallait s’y attendre, l’aide de l'Etat eut pour contre partie son ingérence de plus en plus étroite et tracas-
siêre.
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Dans une déclaration retentissante faite à la presse le 14 septembre 1923, le général Primo de Riviera, alors gouverneur de la Catalogne, avait déjà révélé et, même assez crûment, le point faible de l’industrie espagnole : « Nous ne pourrons rivaliser, dit-il, sur aucun chapitre avec l’étranger si nous ne travaillons pas davantage et mieux ».
Aussi la réorganisation industrielle de l’Espagne tintelle une large place dans le programme économique qu’il fit adopter en 1926 par le Gouvernement de la Dictature civile.
Cette réorganisation devait se faire par voie d’autorité, et, dans chaque industrie protégée, des organes directeurs, ou comités régulateurs, furent chargés de discipliner la production et de coordonner les efforts.
Dans son rôle de providence industrielle, l'Etat de tout d’abord éviter les doubles emplois et limiter la concurrence que pouvaient se ffaire entre elles les industries protégées.
C’est ainsi quele décret du 4 novembre 1926, portant création des «Comités régulateurs de la production » subordonne à l’autorisation de ces organismes la création de nouvelles entreprises industrielles ainsi que l’agrandissement ou le déplacement des entreprises existantes, et, d’une manière plus générale, toutes les modifications qui pourraient y être apportées.
Il fallut désormais, pour réformer le moindre outillage ou déplacer dans un atelier la plus modeste machine, l’intervention d’un comité composé de fonctionnaires et de membres de la profession.
Les décisions de ces comités s’inspirèrent plus souvent des intérêts particuliers que de l’intérêt général. Les membres les plus influents s’en servirent d’une arme contre leurs
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concurrents ; la délation fut encouragée, tandis que le contrôle bureaucratique se faisait tous les jours plus tracassier et envahissant.
Pour éviter l’ingérence de ces comités dans leurs affaires, la plupart des industriels préférèrent n’y apporter aucune modification et attendre, sinon la chute du régime, la revanche du bon sens sur l’oppression économique.
Quant aux industries protégées, elles durent payer très cher les faveurs dont elles avaient été l’objet, car on leur reprenait d’une main ce qu’on leur donnait de l’autre.
Comme l’aveugle et le paralytique de la fable, elles furent obligées de se prêter un mutuel appui, en se réservant les unes aux autres leurs commandes de matériel et de matières premières.
C’est ainsi qu’un décret du 27 février 1926 rendit obligatoire, pour toutes les industries protégées, l’emploi du charbon national.
Leurs prix de revient, déjà trop lourds, furent grevés d’une nouvelle charge qui s’éleva, pour les chemins de fer seulement, à plus de 9 millions de pesetas par an et augmenta d'autant le déficit de leurs budgets.
Comme il était facile de le prévoir, cette poussée interventionniste s’accompagna d’une nouvelle recrudescence du nationalisme économique.
Dans un discours prononcé à Barcelone en mai 1928 M. Calvo Sotello, Ministre des Finances du Directoire, s’exprimait ainsi :
« Le problème financier de l’Etat est résolu, mais il n’en est pas de même du problème économique qui n’éveille pas le même optimisme.
« Ce problème ne sera pas résolu tant qu'il restera en
Espagne des richesses à exploiter ou entre les mains de l'étranger ».
Un peu plus tard, il faisait appel au patriotisme espagnol «qui doit s’exercer aussi bien dans le domaine économique que dans le domaine militaire » et reprochait à ses compatriotes de dépenser à l’étranger « une folie de millions ».
Parmi les industries dont il réclamait la nationalisation, M. Sotello distinguait les trois catégories suivantes :
a. celles qui mettent en œuvre des matières premières existant en Espagne comme l’industrie du plomb;
b. celles qui peuvent trouver en Espagne un marché suffisant pour assurer leur existence. M. Sotello pensait surtout à l’industrie automobile dont le Directoire s’est efforcé en vain de jeter les bases en Espagne à grand renfort de subventions et de protections douanières ;
c. celles enfin qu’il estime indispensables à l'Espagne pour assurer son indépendance politique.
Parmi ces industries, M. Sotello citait les industries chimiques et les constructions navales ; il est certain qu'il pensait aussi à l’industrie du pétrole qui se trouvait, comme bien d’autres encore en Espagne, appartenir presque entièrement à des sociétés étrangères.
Nous allons consacrer le chapitre suivant aux origines de cette industrie, à son développement et au rôle qu’elle jouait en Espagne à l’époque du Directoire.
Nous la verrons plus tard aux prises avec la politique d'économie dirigée du Directoire et c’est pourquoi nous avons cru utile de souligner, au début de notre étude, les deux tendances caractéristiques de cette politique dont tout annonçait la faillite prochaine : nationalisme d’une part et interventionnisme de l’autre.