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L'INDUSTRIE DU PETROLE EN ESPAGNE AVANT LE MONOPOLE

Avant l’apparition du moteur à explosion et son application aux véhicules automobiles, l’essence n’était qu’un sous-produit de la distillation du pétrole brut.

Son emploi se trouvait limité aux besoins de certaines industries, comme celle de la teinturerie et du caoutchouc où elle était utilisée comme solvant.

Le pétrole lampant avait alors un marché plus étendu et tandis que l’essence produite en excédent était parfois jetée à la mer ou à la rivière, toute la technique du raffinage consistait à rechercher pour le pétrole lampant un rendement toujours plus élevé.

A cette époque, l'Espagne importait seulement du pétrole brut et le traitait elle-même, suivant la technique usitée aux Etats-Unis tant pour la distillation que pour le raïfinage.

Les pétroles importés étaient choisis parmi les plus pauvres en produits légers ; ils subissaient parfois avant leur départ un commencement de distillation destiné à éliminer les produits de tête.

Les raffineries espagnoles, au nombre d’une dizaine

environ, recevaient d'Amérique leurs pétroles bruts et les raffinaient à proximité des ports d'importation.

Les usines les plus importantes avaient été créées par des sociétés françaises : Deutsch et Cie, Desmarais Frères, Fourcade et Guaturbay (plus tard Fourcade et Provôt); à côté de ces trois sociétés il y avait dans la Péninsule six ou sept maisons espagnoles de moindre importance (Catasus, Juan Viletta, Ayera, Manuel Salas, etc.).

L'industrie espagnole était encore peu développée ; aussi la consommation d’huiles de graissage était elle assez faible. La majeure partie de ces huiles étaient importée de Russie ; l’appoint était fabriqué en Espagne par une usine appartenant à MM. Sabadelle y Henry et située à Cornella, près de Barcelone.

Au fur et à mesure du développement de l’industrie automobile les besoins d’essence augmentèrent ; sa consommation dépassa rapidement celle du pétrole lampant dont la demande était somme toute assez peu élastique.

Les raffineurs espagnols avaient acheté jusque là à l'étranger les pétroles bruts correspondant le mieux aux besoins du marché et leur choix s’était porté tout naturellement sur les plus riches en pétrole lampant.

Ces pétroles n'avaient plus qu’une teneur insuffisante en essence et les raffineries furent bien vite engorgées par ie pétrole lampant que le consommateur se refusait à absorber malgré la baisse de prix.

À cet époque, la technique du raffinage était encore à ses débuts et les procédés actuels de cracking, qui permettent d'augmenter le rendement en essence d’un pétrole brut donné, étaient encore inconnus.

Aussi les raffineurs espagnols recherchèrent-ils dès lors les Lypes de pétroles bruts les plus riches en produits légers

(comme ceux de Bornéo par exemple qui renferment 80%, d’essence) dont la composition répondait alors aux exigences du marché.

Le raffinage comportait une distillation en chaudière, une redistillation des résidus dans des blackpots et un traitement chimique dans des agitateurs.

La spécification des produits importés donnait lieu à de vives contestations avec les agents de la douane, qui reprochaïent aux raffineurs de présenter comme des pétroies bruts des mixtures qu'ils se bornaient à « réchauffer » pour obtenir par fractionnement les pétroles et essences dont elles étaient saturées.

D’après la douane espagnole, le raffinage, tel que le concevaient certains importateurs, n’aurait été qu’un simulacre leur permettant d’empocher, au détriment de l'Etat, la différence des droits de douane existant entre le pétrole brut et les produits raffinés.

Sans doute, ces mixtures répondaient-elles aux spécifications douanières, mais, c'était surtout pour les besoins de la cause et si le Gouvernement espagnol s’estimait lésé, il n’appartenait qu’à lui de reviser ses spécifications. Il faut dire aussi qu’à cette époque le raffinage intégral du brut se serait heurté en Espagne à une véritable impossibilité car le marché n’aurait jamais pu absorber toute la gamme des produits provenant du raffinage.

Quoi qu’il en soit, cette épineuse question du « Spanish oil » eut dans toute l’Espagne un retentissement considérable et fit l’objet des plus âpres polémiques. Elle entretint longtemps dans l’industrie du pétrole un sourd malaise et altéra constamment les relations des raffineurs, avec les Pouvoirs Publics.

Les produits importés sous forme de brut étaient trans-

portés par voiliers citernes ; ils le furent ensuite par vapeursciternes, tous sous pavillon étranger, sauf un seul le « Lion » appartenant à la Société Deutsch et Cie,

Le déchargement s’effectuait généralement à l’aide de chalands citernes, le manque de creux empêchant bien souvent les bateaux-citernes d’accoster (Alicante, Badalone, Gijon, Passagès, etc.). Lorsque les bateaux-citernes pouvaient accoster comme à Séville ou Santander, le déchargement se faisait directement à l’aide de voitures citernes et parfois même de simples fûts.

Le pétrole brut était ainsi acheminé vers les raffineries car il n’y avait pas de pipelines, bien qu’une loi eut prévu leur emploi et fixé les conditions de leur installation.

Avant de pénétrer dans la raffinerie proprement dite, le pétrole brut passait dans une annexe absolument distincte où avaient accès les agents de la douane.

Les principaux centres de ravitaillement se trouvaient à proximité des centres de raffinage : Saragosse, Badalone, Barcelone, Tarragone, Palma de Majorque, Valence, Alicante, Séville, Vigo, Santander, Bilbao, Saint-Sébastien et Passagès.

Pour échapper à l’impôt sur les sociétés étrangères, les sociétés françaises installées en Espagne se virent obligées de créer des filiales espagnoles.

Le marché se répartissait entre elles et les raffineurs espagnols dans la proportion suivante :

Deutsch et Cie (Marca el Leon) ...... 55% de la consommation espagnole Fourcade et Provot (Industrias Babel

VANEFVION) RE ce see me 25% — — — Desmarais Hermanos .............. — — — Maisonsespagnoles ::....,... 20% — — —

1. Ce vapeur devait d’ailleurs être torpillé pendant la guerre : il ne fut. pas remplacé.

RE

Au début de la guerre mondiale, l'Espagne n’avait aucune réserve de pétrole; les raffineurs assurèrent tant bien que mal son ravitaillement, mais ne purent empêcher qu’à plusieurs reprises l’essence ne vînt à manquer.

Pour remédier à cette disette, ils mirent en vente un carburant national contenant 50% d'alcool.

La consommation était loin d’atteindre les chiffres actuels ; elle ne dépassait pas 80.000 tonnes par an, et dans l’ensemble le consommateur espagnol n’eut pas trop à souffrir de ces restrictions.

Les difficultés qu'ils avaient surmontées en commun, jointes à la solidarité de leurs intérêts, amenèrent les raffineurs espagnols au lendemain de la guerre à consolider leur rapprochement.

A l’instigation des sociétés françaises, ils résolurent d'effectuer en commun leurs achats de matières premières et créèrent à cette fin un organisme spécial la « Compañia Compras y Fletamentos » (Sociéié espagnole d’achats et d’affrêtements) dite « Compraflet ».

Cette société joua un rôle considérable dans l’approvisionnement du marché espagnol et jusqu’en 1920, elle assura exclusivement le ravitaillement en pétrole de la Péninsule.

A une époque où la production du pétrole était encore plus étroitement qu’elle ne l’est aujourd’hui contrôlée par les trusts, la Société d’achats en commun avec la puis- : sance des moyens qu’elle représentait put rendre à ses adhérents et, par incidence, au consommateur espagnol les plus grands services.

Elle leur permit d’acheter ou d’affrêter en commun des cargaisons complètes et les fit bénéficier ainsi de conditions plus avantageuses.

L'activité de la « Compraflet » s’étendit également aux

principaux matériaux et matières premières mis en œuvre par ses adhérents, comme les tôles et le fer blanc nécessaires à la fabrication des fûts et des estagnons et le bois servant à la confection des caisses.

Cette organisation d’achats en commun atténua la concurrence très vive que s'étaient faite jusque là, les différentes sociétés pétrolières, en rendant comparable le prix de revient de leurs produits.

C’est à elle qu’il faut attribuer la stabilité du marché espagnol avant 1920.

Tout le pétrole consommé en Espagne provenait d’Amérique et la Standard-Oil de New-Jersey assurait seule le ravitaillement du marché par l’intermédiaire de «Compraflet ». Les raffineurs espagnols lui avaient même offert une participation dans cette société, pensant donner ainsi plus de sécurité à leur ravitaillement.

En 1920 la Shell, dont on connaît les attaches avec la Royal Dutch, devait affronter la Standard-Oil en Espagne et lui enlever de haute lutte une part appréciable du marché.

Elle créa en Espagne, avec le concours d’un consortium bancaire formé de la Banque Urquijo et de ses filiales, de la Banque de Biscaye et de la Banque espagnole de crédit, une filiale de distribution au capital de 25 millions de pesetas, dont elle se réserva le contrôle, avec une participation de 55 %. *

Pour se faire une clientèle, la Shell déclancha aussitôt une lutte de prix très vive où furent englouties des sommes considérables.

Devant ce péril, les sociétés plus anciennes resserrèrent leurs accords avec la Standard et formèrent entre elles un cartel de prix de vente.

Cette période de « vaches maigres » dura plusieurs années ;

la concurrence acharnée des deux trusts1 en Espagne — nouvel épisode de leur rivalité bien connue — imprimait aux prix de vente, des soubresauts absolument inexplicables pour le profane. Le consommateur s’imagina bien vite qu'il en faisait les frais ; il se crut spolié; la presse se fit l’écho de ses rancœurs et les sociétés pétrolières furent chargées de toutes les malédictions.

L'entrée en lice de la Shell devait précipiter aussi le déclin du raffinage jusque là si prospère en Espagne.

Déjà la gamme des produits consommés s'était étendue ; la consommation des produits plus lourds de la distillation des pétroles bruts s’était accrue par suite du développement des moteurs à combustion Diesel et semi-Diesel et de la chauffe des chaudières au mazout.

L’outillage des raïffineries espagnoles ne répondait plus à ces besoins ; leur capacité était trop faible pour qu’elles obtinssent des fuel oils et des mazouts à un prix de revient inférieur à celui des produits élaborés dans les centres d'extraction et importés fabriqués. Il en était de même des huiles de graissage dont la production espagnole fut toujours assez faible.

La technique du raffinage était alors en pleine évolution et s’adaptait insensiblement aux exigences de la consommation ; elle s’orientait vers des procédés nouveaux permettant d'obtenir d’un pétrole donné un rendement plus élevé en essence.

Ces procédés, connus sous le nom de cracking, consistent à traiter à des températures élevées les fractions les plus lourdes de la distillation du pétrole brut et à obtenir ainsi par dissociation de nouvelles quantités de produits plus légers.

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