‹ Le Monopole du Pétrole en EspagneChapitre 12 sur 26 · A propos des «trusts » voir notre page · texte numérisé non relu

A propos des «trusts » voir notre page

Leur emploi soulevait alors des problèmes techniques très sérieux et demandait un outillage onéreux, auquel seule l'épreuve du temps pouvait assurer la mise au point nécessaire. À peine installé, cet outillage risquait d’être démodé par suite des progrès, continuels de la technique dans une Voie si prometteuse.

La Shell, en s’implantant sur le marché espagnol, ne créa donc pas de raffineries, peu soucieuse d’engager des dépenses qu'elle aurait été certaine de ne pas amortir étant donné l’importance relativement faible à cette époque du marché espagnol et l’impossibilité pratique d’y écouler les sous-produits de la fabrication.

Elle fit porter tous ses efforts sur la distribution et n’importa que des produits finis.

Pour des raisons analogues, les raffineurs espagnols s’abstinrent de rénover leur outillage désuet et de moderniser leurs raffineries. Ils furent contraints d'abandonner leurs « chaudières à distiller » pour se borner eux aussi à l'importation et à la distribution des produits fabriqués.

Avec le temps et le renchérissement du coût de la vie, la marge de protection du pétrole brut s’était encore amenuisée de sorte que le raffinage autrefois rémunérateur ne couvrait plus ses frais.

Le tarif douanier de 1922 vint lui porter un dernier coup en diminuant encore la différence existant entre les droits de douane frappant le pétrole brut et les produits aptes à la consommation,

Le Gouvernement espagnol renouvela ainsi l'erreur commise par le législateur français en 1903 et assista complètement indifférent au déclin de cette industrie.

ES

Le ravitaillement de l'Espagne en combustibles liquides

fut assuré jusqu’en 1926 par la Royal Dutch-Shell et la

Standard-Oil. L'accès du marché espagnol était encore interdit aux pétroles russes. Le Gouvernement espagnol s'était refusé jusque là à reconnaître les Soviets et à conclure par leur intermédiaire un traité de commerce avec la Russie.

Les produits russes étaient donc soumis au tarif général, tandis que les importations faites par la Shell et la Standard étaient passibles des droits fixés par la deuxième colonne

de l’Arcancel (tarif minimum).

Malgré leur proximité relative du marché espagnol et leurs prix de vente fort au-dessous des cours mondiaux, les péiroles russes ne pouvaient combler ce handicap. Il était

nécessaire qu'ils obtinssent l’égalité douanière pour péné-

trer en Espagne.

Depuis longtemps déjà l’U.R.S.S. avait dissipé son stock de métaux précieux ; ses bailleurs de fonds lui refusaient tout crédit à des conditions normales ; l’exportation seule lui procurait encore les devises nécessaires au financement du plan quinquennal et au paiement des commandes passées

à l'étranger pour son exécution.

Cette exportation à outrance était devenue pour l’U.R.S.S une inéluctable nécessité, tant pour contrebalancer ses importations que pour assurer les dépenses qu'’entrafnait sa propagande politique à l'étranger.

Parmi les matières premières que son sous-sol produit avec tant d’abondance, le pétrole devait jouer un rôle considérable comme article d'exportation sur les grands

marchés européens.

Le rythme accéléré de la consommation, joint à l’écono-

mie du frêt et aux cours de famine auxquels ce pétrole était offert, devait lui permettre d’y pénétrer facilement en ébranlant la suprématie encore incontestée des trusts anglo-américains.

Les Gouvernements européens, même ceux que leur forme politique rendait les plus hostiles au régime soviétique, accueillirent avec faveur le pétrole russe.

Les uns après les autres, tous firent abstraction de leurs préférences politiques pour se ménager une nouvelle source d’approvisionnement et virent d’un œil sympathique le pétrole russe entrer en compétition avec les trusts dont ils redoutaient l’hégémonie et dont ils avaient toujours craint les menaces d’asservissement.

Comme tout le commerce extérieur en Russie, celui du pétrole était monopolisé par l'Etat.

Il avait pour organe directeur le « Syndicat du Naphte russe » sorte d’entreprise d'Etat fonctionnant sur une base commerciale, jouissant, il est vrai, d’une personnalité civile avec un capital distinct, mais dépendant entièrement du commissariat du peuple pour le commerce extérieur et du conseil supérieur de l’économie nationale dont il formait une section.

La conquête du marché espagnol présentait pour l'URSS. un intérêt à la fois économique et diplomatique.

Non contente d’assurer à son pétrole un débouché fort intéressant, l’U.R.S.S. renforçait son prestige dans le monde en amenant à traiter avec lui le Gouvernement dictatorial qui s'était dérobé jusque là à toutes ses sollicitations et était le seul parmi les principaux Etats d'Europe qui n’ait pas encore reconnu les Soviets.

Elle comprenait, non sans raison, que ce premier succès amènerait une détente entre les deux pays et marquerait

un premier pas Vers une reconnaissance officielle à laquelle elle attachaïit tant d'importance.

Il fallait deux choses au pétrole russe pour trouver un marché en Europe : obtenir d’abord l'égalité douanière avec les pétroles concurrents, trouver ensuite un acheteur qui ne fut pas lié aux trusts et put s’imposer l'effort financier nécessaire pour créer une nouvelle organisation de vente.

Le Syndicat du Naphte ne pouvait conduire lui-même les négociations puisqu'il n’y avait pas de représentants soviétiques accrédités en Espagne.

Aussi eut-il recours à une banque espagnole très puissante et très introduite dans les milieux politiques : la Banque Arnus et lui confia cette double mission,

La Banque Arnus avait son siège à Barcelone ; les intérêts français y prédominaient, puisque la majeure partie du capital appartenait à la Banque Bauer Marchal dont elle n’était qu’une émanation.

Au début de l’année 1925, des pourparlers furent engagés à Paris entre la Banque Bauer Marchal, la Banque Arnus, le Syndicat du Naphte et la représentation commerciale des Soviets en France.

Ils permirent la conclusion d’un contrat signé le 2 août 1925 entre la Banque Arnus et le Syndicat du Naphte. Ce contrat joua par la suite un rôle considérable et sa rupture voulue par le Gouvernement espagnol, comme nous le verrons plus tard, aura même son épilogue devant les tribunaux français.

Aux termes de leurs accords, la Banque Arnus obtenait du Syndicat du Naphte le droit exclusif d'importer et de vendre en Espagne, au Portugal et dans leurs colonies respectives de l’Afrique, jusqu’au 31 décembre 1929, le pétrole provenant de l'URSS.

Les achats devaient porter sur des quantités minima de 15.000 tonnes pour la première période (1er août 1925- 31 décembre 1926) et de 25.000 puis 40.000 tonnes livrées Fob. ports de la mer Noire, pour 1927 et 1928. |

La Banque Arnus s’engageait en même temps à créer dans les différents pays visés par la convention l’organisation commerciale et technique capable de répondre au développement progressif de ses ventes tant en ce qui concerne les moyens de stockage que la fabrication des emballages.

Elle obtenait pour ses achats des conditions très avantageuses puisqu'elle bénéficiait d’une ristourne de 10% sur les cours mondiaux.

S’ajoutant à l’économie du frêt, cette ristourne devait permettre au pétrole russe une rapide diffusion.

Le contrat était naturellement subordonné à la bonne fin des négociations que la Banque Arnus devait entreprendre immédiatement pour obtenir des Pouvoirs Publies que la parité douanière soit accordée aux produits russes, au plus tard le 1e juillet 1926.

Cette parité douanière ne devait pas se faire attendre bien longtemps et un décret du 20 février 1926, approuvant une décision prise par le Conseil de l’économie nationale, concédait le tarif douanier réduit aux combustibles minéraux liquides et à leurs dérivés « quelque soit le pays de provenance ».

La Russie profitait seule de cette disposition etson pétrole. libéré par cette voie detournée d’un lourd handicap, allait concurrencer âprement sur le marché espagnol les pétroles importés jusque là et déclencher immédiatement, pour se créer une clientèle, une violente lutte de prix.

Le décret de 1926 souleva naturellement une vive ap-

préhension parmi les importateurs affiliés à la Standard- Oil de New-Jersey ou à la Shell.

La Russie obtenait en effet un avantage inappréciable sans aucune contrepartie ni facilité d’aucune sorte pour les produits espagnols puisqu'il n'existait toujours pas de convention commerciale entre l'Espagne et elle.

Le Gouvernement américain s’insurgea contre le caractère anormal et sans précédent dans l’histoire économique espagnole d’une pareille mesure et fit même des représentations au Gouvernement royal.

Il estimait non sans raison que si le tarif minimum avait été accordé au pétrole américain, c'était en contre partie des avantages concédés à l'Espagne en vertu d’une convention commerciale comportant des charges et obligations réciproques. Aussi s’étonnait-il que l’on accordât gratuitement à autrui le bénéfice d’une mesure qui avait joué à son égard le rôle de monnaie d'échange.

Le Gouvernement espagnol n’était pas désarmé pour répondre ; il renouvela une fois de plus les doléances de ses exportateurs à l’égard des mesures restrictives et tracassières prises par les Etats-Unis pour freiner les importations de fruits et primeurs espagnols.

On assurait à l’époque que ces mesures avaient contribué pour beaucoup à lever les scrupules du Gouvernement espagnol et lui avaient fait accueillir avec empressement cette excellente occasion de rendre aux Etats-Unis la monnaie de leur pièce.

La Banque Arnus, comme on l’a dit plus tard, ne pouvait vendre du pétrole à ses guichets.

Elle conclut un accord avec la Société Petroleos Porto-Pi

Grandel 3

qui s'était déjà spécialisée dans l’importation des pétroles russes et possédait, à Porto Pi, à quelques kilomètres de Palma de Majorque, un entrepôt de réception pour les hydrocarbures avec six grands réservoirs, et une importante usine de produits chimiques.

Ces installations avaient été créées par Juan March, le grand brasseur d’affaires et capitaliste espagnol, dont les démélés avec les tribunaux ont, depuis lors, bien souvent défrayé la chronique.

En 1922, M. Juan March avait cédé à la Compagnie Transméditerranéenne de Navigation ses établissements de Porto Pi, qui furent alors constitués en société anonyme, au capital de dix millions de pesetas, répartis par moitié entre la Compagnie Transméditerranéenne et la Banque Bauer Marchal dontnous connaissons les attachesavec laBanque Arnus.

Dans la convention passée le 11 août 1925 avec la Société Petroleos Porto Pi, laBanque Arnus avait eu soin de se réserver, à titre de commission, 50% de la prime de 10 % que le Syndicat du Naphte lui avait consenti pour tous ses achats.

Sur ces entrefaites, les pétroles russes furent admis en Espagne au tarif minimum, ce qui allait permettre à Porto Pi de donner, à ses affaires, une vigoureuse impulsion et d'installer des succursales dans tous les centres importants de consommation.

Les importations russes déclanchèrent dans toute l’Espagne une concurrence effrénée et, lorsque le monopole fut décrété, Porto Pi avait enlevé aux trusts, en moins de 18 mois, 13 % du marché.

La tâche de Porto Pifût grandement facilitée par l’accroissement continu de la consommation qui atteignit en 1927, près de 350.000 tonnes.

Les importations avaient naturellement suivi une progression analogue, comme le montre le tableau suivant :

Page 1