M. Pineau, op. cit
Nous connaissons déjà la genèse du premier contrat russe et les compromissions qui en ont marqué la conclusion.
Ce contrat resta en vigueur jusqu’au 31 décembre 1930 et, jusqu’à cette date, les Soviets importèrent en Espagne, chaque année, des quantités croissantes d’hydrocarbures
représentant plus de la moitié des importations totales.
Le surplus fut acheté aux sociétés américaines indépendantes et à des compagnies roumaines de second ordre.
Chaque fois qu’un contrat venait à expiration, c'était autour du Monopole de nouvelles intrigues et le choix des fournisseurs roumains ou américains fut plus souvent dicté par des considérations personnelles que par le souci d’assurer l’équilibre et la sécurité du ravitaillement.
Cette politique amena bien des déboires, surtout quand le contrat russe vint à expiration. L’opinion alertée s’opposait violemment à son renouvellement et exigeait même que les contractants espagnols fussent traduits devant les tribunaux répressifs.
A ce moment coururent les bruits les plus contradictoires. et l’on assura même que le Gouvernement espagnol s'était rapproché des trusts et leur avait offert, en échange d’un emprunt, une part importante du marché.
Quoiqu'il en soit, les pourparlers échouèrent et le Mononopole eut à rechercher de nouveaux fournisseurs pour remplacer le Syndicat du Naphte dont le contrat ne pouvait être immédiatement renouvelé.
Pendant les six premiers mois de 1931, le pétrole russe fut remplacé par le pétrole roumain tandis que le Monopole se liait avec un nouveau fournisseur la « Compañia Española de Petroleos (C.E.P.S.A.) » dont nous examinerons plus à loisir le rôle dans un chapitre prochain.
Avec la Roumanie, le Monopole rencontra bien des déboires. Il ne put traiter qu'avec des compagnies de second ordre, car les sociétés les plus importantes sont affiliées aux trusts. Aussi eut-il à se plaindre tant de la qualité que de la régularité des livraisons et ce fut à grand peine qu'il put assurer convenablement ses approvisionnements.
La C.A.M.P.S.A. s’aperçut, une fois de plus, qu’il lui serait impossible de ravitailler plus longtemps l'Espagne en combustibles liquides en écartant simultanément les trusts et le Syndicat du Naphte.
Aussi dût-elle se rapprocher encore des Soviets et passer avec eux un nouveau contrat venu à expiration le 31 décembre 1934.
Ce contrat raffermit encore la situation du Syndicat du Naphte comme le révèle la statistique suivante :
IMPORTATION D’HYDROCARBURES PAR PAYS DE PROVENANCE (tonnes)
1928 1929 1930 1931 1932 1933 1934 RUSSIE Tr 249.235 313.864 366.500 156.282 407.403 305.431 472.816 Etats-Unis ..... 200.529 227.048 305.326 190.314 122.750 136.383 236.705 Roumanie ..... 39.010 37.543 68.744 285.865 133.446 42.089 56.511 Iles Canaries ... 82.458 54.754 125.527 75.166 Mexique ....... 10.568 HITS 68008 500 5.440 2.623 2.065 2.534 3.136 1.443
en ramenant ces chiffres à leurs pourcentages respectifs pour les trois dernières années on a le tableau suivant :
1932 1933 1934 RUSSIE See metse 56, 5 50 56 Etats-Unis ..... 17 22 28 Roumanie..." 18 7 6, 8 Iles Canaries 175 20, 5 9 Divers inerte 0, 4 0,5 0,2
qui met en évidence la part considérable laissée à l’U.R.S.S.
dans l’approvisionnement du marché.
Pour apprécier la politique espagnole, il est bon de jeter un coup d’œil sur la politique suivie à la même époque par la France, tributaire de l’étranger comme l'Espagne, pour ses approvisionnements et dont la situation présentait alors avec la sienne beaucoup d’analogie.
« Une politique prudente ne nous autorise pas à avoir
de préférences pour telle ou telle source d’approvisionnements » déclarait M. Charlot dans son rapport à la Chambre des députés sur le projet de loi modifiant le régime d’importation du pétrole en France et adopté par le Parlement le 20 mars 1928.
« Elle ne doit écarter personne : ni les groupements américains ni les groupements anglais ni les indépendants d'Amérique et du Mexique, ni les producteurs affiliés au Syndicat russe du Naphte représentant le Gouvernement des Soviets ».
« Diplomatiquement cette politique s’impose, afin de ne pas semer des germes de guerre économique entre notre pays et les autres nations intéressées ».
« Economiquement, nous ne pouvons nous lier avec personne, et notre intérêt est d’avoir une tactique assez habile et assez souple telle que la défaillance d’un fournisseur, soit en temps de paix, soit en temps de guerre, se trouve compensée par ailleurs »t.
1. Ces sages principes portèrent leurs fruits et quelques années après notre ravitaillement avait atteint un remarquable équilibre comme en témoigne l’état des importations de pétrole en France par pays d’origine en
1932 au moment où les premières cargaisons de pétrole brut allaient y être raffinées.
Pays Quantités (Tonnes) VA ÉCALS UNIS LE RE RENNe 597.526 29, 99 RUSSIE NE RE EE APTE 561.414 28, 17 PETSC NES LE US LR TS PNR 370.130 18, 57 ROUMANIE LETTRE 346.680 17, 40 AULTES DAYS NAMUR 116.966 5, 97
Sous ce rapport, l’approvisionnement du marché espagnol laisse beaucoup à désirer, et si, pour une raison ou pour une autre, le pétrole russe venait à se dérober, le ravitaillement de l'Espagne risquerait d’être compromis.
Pour l'instant, l'Espagne exporte chaque année en Russie des capitaux considérables (près de 26 millions de pesetas or par an)et sa balance commerciale avec la Russie est en
continuel déficit.
C’est en vain que pour atténuer ce déficit, les Gouvernements espagnols se sont efforcés d’obtenir pour leurs nationaux des avantages économiques et de nouveaux débouchés pour le cuivre et pour le liège espagnols.
Ils se heurtèrent continuellement à l’intransigeance des Russes qui refusèrent toujours d'admettre le principe d’une compensation entre les achats de pétrole et les importations espagnoles. Ils voulaient bien, paraît-il, admettre ces importations, mais à des conditions de paiement absolument inacceptables.
L'opinion s’est émue de ces échecs et pour lever l’hypothèque prise par l’U.R.S.S. sur les finances nationales, les gouvernements espagnols ont essayé de conclure avec la Roumanie de nouveaux accords commerciaux. On assure même qu’ils ont pensé reprendre aux raffineries françaises des produits finis, et, il est fort possible qu’un jour ou l’autre les automobilistes espagnols consomment du pétrole de l’Irak ou du Vénézuéla raffiné en France.
Tout en poursuivant la politique d’approvisionnement répondant aux véritables intérêts de l'Espagne, le Monopole avait pris l’engagement de rénover l’industrie du raffinage
et de lui donner une vigoureuse impulsion.
- Grande] 10
Le contrat d’adjudication prévoyait, en effet, que la Compagnie Fermière construirait, dans un délai de cinq ans, des raffineries en nombre suffisant pour traiter les quantités de pétrole brut répondant aux 80% de la cousommation.
Elle devait, en même temps, rechercher pour ces raffineries des sources de pétrole indépendantes et poursuivre : à l’étranger l’acquisition ou le contrôle de gisements pétrolifères.
À vrai dire, les banquiers, dont l’influence au sein de la C.A.M.P.S.A. a toujours été prédominante, se souciaient fort peu de ces obligations.
Ils s’estimaient heureux déjà d’avoir mis la main sur le Monopole et d’y avoir trouvé l’emploi rémunérateur de leurs capitaux. Leur ambition se limitait à la distribution du pétrole et de ses dérivés et ils ne désiraient nullement aventurer leurs fonds dans une politique de raffinage dont les résultats financiers leur apparaissaient bien aléatoires. En hommes d’affaires qu'ils étaient, ils voyaient bien que le raffinage en Espagne, abstraction faite de toute autre considération, économique ou nationale, ne seraït pas rémunérateur en lui-même et se traduirait par une augmentation des prix de revient. Pour développer chez eux cette industrie, tous les pays importateurs se trouvent obligés d’assurer au pétrole brut un régime préférentiel ou une marge de protection douanière qui lui permettent seuls de vivre et de prospérer. Cette protection du pétrole brut impose à leurs finances de lourds sacrifices et, sur elle, repose toute la politique pétrolière des principaux pays européens dépourvus comme la France de pétroles naturels.
En Espagne, les banquiers actionnaires de la C.A.M.P.S.A. se sont toujours refusés à assumer ce sacrifice, estimant qu’il
“tirant du travail d’autrui le plus clair de son revenu !
était beaucoup plus lucratif pour eux d’importer des produits finis.
Tout ce qu’ils proposaient, c'était la création d’une filiale de raffinage comportant l'émission de nouveaux titres dans le public et l’occasion pour eux d’une nouvelle et fructueuse opération financière.
Si on les avait écoutés, les filiales se seraient bien vite multipliées ; une aurait pris les transports maritimes, une autre les transports terrestres, une troisième, enfin, le raffinage. et, sans doute, n’aurait-elle pas été la dernière.
La C.A.M.P.S.A. n'aurait guère plus été qu’un omnium
L'opinion s'était insurgée depuis longtemps devant ces tendances spéculatrices et l’esprit affairiste qui régnait en maître au sein de la C.A.M.P.S.A.
Aussi conçoit-t-on l’amertume de M. Sotello et comprendon facilement qu'il se plaigne dans ses mémoires d’avoir été aussi mal secondé par les premiers dirigeants du Monopole, qu’il qualifie sévèrement « d’hommes à courtes vues ».
Pour gagner du temps, et, dans l’espoir, nous dit M. Sotello, que dans l'intervalle il quitterait le pouvoir, la C.A.M.P.S.A. proposa la nomination et l’envoi à l’étranger d’une commission d’études chargée d’enquêter sur ce qui s'était fait en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, dans le domaine du raffinage.
C’est ainsi que la commission put visiter quinze raffineries dont six en fonctionnement (3 en Angleterre, 2 en France et 1 en Allemagne).
Après avoir constaté que tous ces pays poursuivaient avec fièvre une politique d’émancipation et de raffinage, la commission revint en Espagne complètement édifiée.
Le régime français, dont les grandes lignes lui furent
exposées au cours d’une visite à l'Office National des Combustibles Liquides, parut retenir plus particulièrement l’attention de la commission.
Beaucoup d’Espagnols regrettent aujourd’hui, qu'avant de prendre sa décision, le général Primo de Riviera n’ait pu pressentir toute |la souplesse de ce régime et prévoir les résultats qu’il a permis d'atteindre quelques années plus tard en France.
Avec l'esprit avisé et l’absence de tout dogmatisme qui le caractérisait, il est probable que le dictateur espagnol aurait répudié toute idée de monopole pour adopter un régime analogue, faisant une large place à l'initiative privée, quitte à l’adapter naturellement aux besoins particuliers de son pays, comme l’ont fait depuis, un certain nombre de gouvernements (Italie, Allemagne, Japon... ).
Malheureusement, le prestige de la dictature était en jeu et il était trop tard pour faire volte-face. Le rapport fut publié et eut, dans toute l’Espagne, une répercussion considérable. De sévères critiques furent adressées au Monopole, et, une fois de plus, toute la presse déplora les timidités de sa politique pétrolière.
Placés devant leurs responsabilités, les dirigeants de la C.A.M.P.S.A. comprirent enfin l’inopportunité de leur attitude et se décidèrent à mettre en adjudication, dans les premiers mois de 1930, la construction d’une raffinerie à Barcelone.
Cette raffinerie devait traiter 700 tonnes de pétrole brut par jour et être aménagée de façon telle que sa capacité journalière de travail puisse être portée à 1.500 tonnes.
Le concours eut lieu, mais l’adjudication ne fut jamais prononcée. Un peu plus tard, elle fut annulée par décret.
Après la chute du Directoire, le projet et beaucoup
d’autres plus ambitieux encore, puisqu'ils comportaient aussi l’établissement de raffineries à Santander et Séville, furent repris par différents gouvernements, désireux surtout d'augmenter leur prestige auprès de l’opinion, en réussissant là où tant d’autres avaient échoué.
Les espérances. que firent naître tous ces projets furent de courte durée et toujours les mêmes difficultés financières ou l’insécurité politique en vinrent différer l’aboutissement
Tout récemment, un des derniers gouvernements, à la veille même d’en ordonner l'exécution, renonçait une fois de plus, à la raffinerie de Barcelone et en ajournait sine die la construction. Ce fut, pour le Monopole un nouvel et cuisant échec et, pour l’amour propre national, la plus cruelle déception.
La C.A.M.P.S.A. était aussi tenue par son contrat de rechercher à l'étranger des bases d’approvisionnement indépendantes, capables d’assurer la sécurité et la continuité de son ravitaillement. S'il ne lui était pas possible d'acheter des terrains pétrolifères, elle devait, tout aumoins, s'assurer le contrôle d’entreprises de production assez judicieusement réparties, pour qu’en tout état de cause et nonobstant la carence de l’une ou l’autre d’entre elles, elle fût toujours à même d’obtenir le pétrole brut répondant à ses besoins.
Elle s’attacha à ce problème, autrement complexe que celui du raffinage, avec autant de nonchalance et aussi peu d’esprit de suite.
Tout se borna encore à l’envoi de commissions de techniciens, flanqués cette fois de juristes et de financiers, en Amérique latine d’abord, où les négociations n’aboutirent à aucun résultat. Elles ne furent pas plus heureuses avec la Pologne où la C.A.M.P.S.A se vit offrir, paraît-il, une conces-
sion sur des terrains pétrolifères encore non exploités. Avec la Roumanie, le Gouvernement espagnol essaya vainement de conclure un accord l’autorisant à recevoir chaque année un contingent de pétrole brut, mais il ne put obtenir de dérogation aux dispositions législatives qui interdisent l'exportation des produits bruts pour conserver aux sociétés roumaines le bénéfice du raffinage.
Le caractère étatique de la C.A.M.P.S.A. était loin de faciliter cette tâche car, outre leur répugnance à traiter avec un gouvernement étranger, certains de ces pays s’en voyaient empêchés par une législation restrictive qui refusait aux Gouvernements étrangers tout droit de propriété sur leur territoire.
C’est ce qui se produisit au Vénézuela, où le Monopole perdit l’occasion d’acquérir un important domaine pétrolifère. |
Cette occasion lui fut offerte par une entreprise de production, que ses difficultés financières amenèrent à se dissoudre : «la Falcon Oil Corporation ». Au moment de sa dissolution, le capital de cette société atteignait 7.200.000 dollars; elle avait émis en plus 500.000 £ d'obligations.
« La Falcon Oil Corporation » possédait dans la zone maritime du lac Maracaïbo et dans l'Etat de Monagas d’importantes concessions portant sur plus de 156.000 hectares de terrains pétrolifères.
Situées dans une des régions du globe les plus riches en pétrole, ces concessions offraient pour l’avenir un intérêt considérable.
Pour l'instant, leur prospection n'était qu'ébauchée, et l'exploitation en était restée rudimentaire, en raison surtout de la surproduction mondiale et de l’avilissement des cours.
Aussi « la Falcon Oil Corporation » n’en avait-elle retiré en 1929 que 3.000 barils par jour, chiffre infime par rapport aux possibilités de production.
En plus de ce domaine riche surtout en perspective d'avenir, « la Falcon Oïl Corporation » avait obtenu de la « Lago Petroleum Corporation » une option portant sur 5 % de sa production de pétrole brut.
Cette dernière société possède à l’Est du Maracaïbo, des gisements parmi les plus riches à l’heure actuelle du Vénézuela. Sa production annuelle atteignait presque, en 1928, celle de la Roumanie tout entière, avec 4.288.000 tonnes contre 4.300.000 environ, de sorte que « la Falcon Oil Corporation » paraissait assurée de recevoir chaque année plus de 200.000 tonnes de brut. Il s’agissait, comme on le voit, d’une affaire des plus intéressantes, donnant au Monopole espagnol l’occasion inespérée d’entrer enfin dans la voie des réalisations.
« La Falcon Oil Corporation » offrit, en effet, de céder tout son actif à la C.A.M.P.S.A.
Après avoir longtemps hésité, la C.A.M.P.S.A. refusa, n’ayant pu, paraît-il, obtenir du Gouvernement vénézuelien une dérogation suffisamment explicite aux dispositions restrictives que nous avons rappelées plus haut.
Il paraît vraisemblable que les banquiers actionnaires de la C.A.M.P.S.A. se refusèrent à financer l’acquisition et à ouvrir au Monopole les crédits correspondants. Sans doute voulurent-ils, encore une fois, lier la question à celle d’une augmentation de capital ou autre combinaison financière dont le Gouvernement espagnol ne voulait à aucun prix. Ce fut là, sans doute, la véritable pierre d’achoppement.
Quoi qu’il en soit, un certain nombre de banquiers espagnols, pour la plupart actionnaires de la C.A.M.P.S.A.
(Banque de Crédit Extérieur, Banque Hispano-Américaine, Banque Urquijo, Banque Centrale, Banque de Catalogne, Banque Hispano Coloniale, Syndicat d’émission d’Espagne etc.) estimant que l’affaire était bonne, décidèrent de ne pas la laisser échapper et d’en tirer personnellement tout le parti possible.
Ils créèrent pour cela le 26 septembre 1929 la Compagnie Espagnole des Pétroles S.A. (en abrégé C.E.P.S.A.) au capital de 75 millions de pesetas, représenté par 1.500.000 actions de 50 pesetas chacune.
Les actions sont au porteur et librement transmissibles ; il existe cependant 150.000 actions nominatives qui ne peuvent être transférées à l’étranger.
Contrairement à ce que l’on a soutenu maintes fois, la C.E.P.S.A. est absolument indépendante du Monopole. Ce dernier n’a pris aucune part à la souscription du capital et reste entièrement étranger à la gestion de l’affaire.
Comme nous l’avons vu, la C.E.P.S.A. est propriétaire au Vénézuela de riches concessions pétrolifères. Elle possède en plus un droit de préemption sur 5 % de la production de la Lago Petroleum Compagnie.
La mise en valeur de ses concessions aurait nécessité une prospection méthodique et des investissements considérables. La C.E.P.S.A. n’avait d’abord pas les ressources nécessaires, et l’époque lui paraissait, et lui paraît encore, : mal choisie pour jeter sur un marché déjà saturé, de nouvelles quantités de pétrole, alors qu’une bonne partie de la production actuelle ne peut s’écouler qu’au-dessous des prix de revient.
Avant d'exploiter son domaine pétrolifère, elle devait d’abord chercher un débouché pour les quelque 200.000 t. de brut qu’elle reçoit de la Lago Petroleum. Par la suite
seulement, et, au fur et à mesure que le lui permettraient les circonstances économiques et la capacité d’absorption de sa clientèle, elle pourrait, à son tour, mettre en exploitation ses propres gisements de pétrole.
Le marché espagnol paraissait tout indiqué s’il n’avait fallu vaincre les timidités du Monopole et lui imposer enfin une politique pétrolière soucieuse des véritables intérêts de l'Espagne.
La C.E.P.S.A. ne possédait pas encore de raffineries ; elle ne pouvait songer à en établir en Espagne, puisque le Monopole s’étendait à la fois à l'importation, au raffinage et à la distribution.
Aussi commença-t-elle par échanger son pétrole brut contre des produits raffinés en Amérique.
Elle en vendit quelques cargaisons au Monopole et passa même avec lui un contrat pour la fourniture de 208.000 t. d’essence livrables en trois ans et expirant le 31 décembre 1933.
Dans l'intervalle, la C.E.P.S.A. entreprit la construction d’une raffinerie aux îles Canaries, à Santa-Cruz de Ténériffe. Ces îles, quoique espagnoles, ne sont pas soumises au Monopole et l’industrie, comme le commerce des pétroles, est entièrement libre.
La création d’une raffinerie aux Iles Canaries était toute indiquée, car ces îles se trouvent au carrefour de routes maritimes très fréquentées. Un grand nombre de paquebots y font escale et se ravitaillent en mazout. LaC.E.P.S.A. témoigna donc d’un esprit commercial très avisé en construisant une raffinerie à Ténériffe pour y traiter un brut vénézuélien très riche en produits lourds.
La raffinerie de Ténériffe fut construite en moins d’un an par la « Bethléem Steel » et inaugurée le 27 novembre
1930. Les frais d'installation se sont élevés à 310.000 £. environ. Elle occupe un terrain de 400 m. sur 200, relié à la côte par un pipeline de 3 milles de longueur.
Cette raffinerie peut traiter annuellement près de 300.000 tonnes. Sa capacité de stockage, tant pour le brut que pour les produits finis, est de 80.000 tonnes.
L'emplacement qu’elle occupe est trop restreint ; aussi les réservoirs sont-ils serrés les uns contre les autres, sans qu'il existe entre eux le moindre barrage ou la moindre levée de terre. Cette absence de protection est d’autant plus regrettable que le terrain a une pente de 5 % et que seule une petite ruelle sépare la raffinerie de l’agglomération voisine.
La visibilité du large est excellente et les réservoirs seraient, le cas échéant, un objectif des plus vulnérables que ne pourraient protéger efficacement quatre vieilles pièces d’artillerie de 240 mm. placées à 150 m. environ en contre-bas.
Etant données ses faibles dimensions, la raffinerie de Ténériffe pourvoit surtout aux besoins de l’archipel canarien et des navires qui y font escale.
Le surplus de sa production est achetée, en majeure partie, par le Monopole espagnol qui absorbe chaque année 60 à 80.000 tonnes d’essence, 10 à 15.000 tonnes de pétrole et 60.000 à 65 tonnes de gaz oil et fuel oil.
Le contrat actuellement en vigueur entre les deux sociétés a été signé le 1er juillet 1934 ; sa durée est d’un an et il est renouvelable par tacite reconduction, d'année en année. Les prix de cession ont été fixés par référence à ceux des pétroles importés du Texas par la C.A.M.P.S.A. qui bénéficie d’ailleurs d’un escompte supplémentaire de 5 %.
Les pourparlers qu’engagèrent les deux sociétés à propos
de ce contrat furent très laborieux. La C.E.P.S.A. se plaignit, comme elle l’avait déjà fait maintes fois, de ne recevoir du Monopole aucun encouragement et le bruit courut même qu'elle avait menacé de fermer la raffinerie de T'énériffe si on ne lui donnait pas satisfaction.
Actuellement les dirigeants de la C.E.P.S.A. projettent la construction d’une seconde raffinerie à Ceuta, au Maroc espagnol, mais l'insuffisance de leur trésorerie semble les avoir contraints d’ajourner ce projet.
Il est probable, d’ailleurs, qu'avant de se procurer les fonds nécessaires, la C.E.P.S.A. attend les résultats des forages d’exploration qu’elle poursuit actuellement au Vénézuela.
Malgré le peu d’espoir conservé aujourd’hui de trouver du pétrole en Espagne, la prospection du sous-sol devait compléter la politique pétrolière du Monopole.
On sait qu’en Espagne les recherches de pétrole remontent fort loin dans le passé.
En 1860, une compagnie anglaise s'était déjà installée dans la Péninsule.
Elle exploitait dans la région de Cadix quelques afîleurements d’huile lourde connus depuis de longue date et en extrayait quelques barils de pétrole par an.
Un peu plus tard, la découverte du pétrole liquide en Pensylvanie vint retirer tout intérêt à cette exploitation rudimentaire.
De 1900 à 1905, les sondages furent repris par diverses sociétés belges, françaises ou anglaises. Toutes ces sociétés se débattirent, les unes après les autres, dans d’inextri-
cables difficultés financières et, après bien des échecs, toute prospection fut abandonnée.
En 1914, le Gouvernement espagnol fit creuser, avec un matériel de fortune, quelques puits, un peu au hasard et sans aucune méthode. Les moyens dont il disposait ne lui permettaient pas de creuser au-delà de 150 mètres de
profondeur, ce qui était insuffisant.
Aussi ne faut-il pas s'étonner qu’il n’ait pas obtenu le moindre résultat.
Aussitôt après la guerre, le pétrole revint à l’ordre du jour et, pour encourager les recherches, le Gouvernement espagnol accorda une exemption d’impôt foncier pour 6 ans au maximum, à tous les concessionnaires de terrains pétrolifères, à charge pour eux de consacrer au moins 500.000 pesetas aux travaux de prospection et à l’acquisition d’un matériel de forage (Décret du 1er décembre 1922).
La fièvre du pétrole (oro negro ou oro liquido comme disent les Espagnols) gagna tous les esprits et, dans un but plus spéculatif que financier, il se monta en Espagne un grand nombre de sociétés pétrolifères.
L'une d’elles, cependant, la Société Ibero-Américaine, explora minutieusement la province de Navarre et fora même à Gastiani un puits de 1612 mètres qui fut abandonné.
Dans l’ensemble, les résultats furent décevants; les forages permirent seulement de constater l'existence de couches gazeuses ou de sables imprégnés d'hydrocarbures dont l'exploitation aurait été plus coûteuse que rémunératrice. |
Bien entendu, les grosses fortunes espagnoles ne s’étaient pas risquées dans ces recherches. Elles trouvaient beaucoup plus lucratif d’acheter des concessions pour les revendre ensuite ou les affermer aux sociétés alleman-
des, françaises ou anglaises de prospection ou de forage.
À leur tour, ces dernières sociétés montraient beaucoup plus d’empressement à rédiger d’alléchants prospectus pour les petits souscripteurs qu’à rechercher du pétrole.
Il se produisit tant d’abus que le Gouvernement dut intervenir sous la pression de l’opinion publique.
Il suspendit d’abord le droit de recherche dans les zones présumées pétrolifères des provinces de Navarre, Soria, Burgos et Cadix et se réserva le droit exclusif de l'exercer lui-même ou de le concéder.
En même temps, il chargea l’Institut Géologique espagnol d’établir un plan de sondages et d’investigations et d'élaborer un programme de prospection pétrolifère par des méthodes géophysiques. Ces méthodes devaient servir de recoupement aux études purement géologiques et leur prêter un mutuel appui.
Le Directeur de l’Institut Géologique, Don Luis de la Peña, soumit au Directoire le résultat de ses études dans les premiers mois de l’année 1929.
Le journal El Sol du 21 juin 1929 résume ainsi ses conclusions :
« M. de la Peña a perdu à peu près tout espoir de trouver des gisements de pétrole en Espagne.
« Les sondages exécutés à Soria et Cadix n’ont donné que des résultats négatifs, malgré que l’on ait atteint une profondeur de 400 mètres dans un sondage et de 300 mètres dans l’autre. Ils vont être poussés, plus encore pour enlever toute espèce de doute sur l’absence du pétrole que parce que l’on conserve quelque espoir d’en trouver.
« Ces sondages offraient plus d’intérêt que ceux effectuës antérieurement dans la province de Burgos et ailleurs, mais leur résultat a été négatif, alors même qu'il y avait des indices représentés par de l’asphalte.
« Dans certains cas il y a eu du pétrole, mais il s’est échappé au cours des mouvements géologiques qui se sont produits ; dans les autres cas, l’asphalte n’a pas été produit par l'oxydation du pétrole provenant d’un gisement, mais - par l’oxydation des hydrocarbures provenant de la distillation des liquides.
« La probabilité de trouver du pétrole en Espagne reste donc infime d’après M. de la Peña ».
Ces conclusions pessimistes n’ont pas empêché la C.A.M.P.S.A. de poursuivre, sans grande conviction, la prospection du sous-sol et d’y consacrer quelques millions de pesetas.
Tout récemment, la découverte des gisements de Ben Tselfat au Maroc français a éveillé de nouveaux espoirs en Espagne, et certains géologues, comme M. Dupuy de Lome, inclinent à penser que l’on pourrait trouver au Maroc espagnol la prolongation des couches pétrolifères
dont l’existence vient d’être décelée dans le Protectorat français.
Il paraît même que l’on aurait découvert à Punta Negri, dans le territoire de la tribu Bou Gafar, la trace de ces gisements dont l’avenir seul pourra nous préciser l’importance et les possibilités d’exploitation.
Sous cette réserve bien problématique encore, il ne semble pas que l'Espagne puisse devenir jamais un pays producteur de pétrole.
Pour remédier à cette disgrâce, le Gouvernement espagnol a recherché divers moyens propres à intensifier l’emploi des carburants de remplacement et à favoriser en Espagne la fabrication industrielle des hydrocarbures synthétiques.
C’est à ces deux problèmes que nous consacrerons la fin de cet ouvrage.