CHAPITRE PREMIER
CCUP D'ŒIL SUR L'ECONCMIE ESPAGNOLE LE NATIONALISME ECONOMIQUE BU BIRECTOIRE
On entendait dire parfois à la fin du siècle dernier « que l’Afrique commençait aux Pyrénées ».
C'était une forme un peu simpliste de souligner l’adaptation plus lente de l’Espagne à la vie moderne et la moindre emprise des grands courants internationaux sur une nation que sa situation excentrique laissait un peu en marge de la communauté européenne. Et pourtant cette nation avait toujours présente à l’esprit la grandeur de son passé et se résignait avec peine à tenir un rôle de second plan.
Le rapt de ses colonies avait été pour elle la plus cruelle et la plus injuste des humiliations. Il semblait avoir meurtri définitivement l’amour-propre national et accentué encore la tendance native du peuple espagnol au découragement et au sentiment de l’irréparable.
Ayant alors abandonné toute idée d’hégémonie dans l’ordre matériel, l'Espagne vivait repliée sur elle-même et semblait souffrir de ce que le « génie espagnol eût le mal- « heur d’avoir été trop grand » (Philarète Chasles).
La période d’industrialisation à outrance qui avait
caractérisé l’évolution économique des quelque cinquante années précédant la guerre mondiale y avait un caractère des moins marqués.
La population rurale très nombreuse dans un pays où l’agriculture forme la principale source de richesse (à l’heure actuelle le nombre des ruraux s'élève encore à 64 % de la population totale) était peu exigeante; elle tirait sa subsistance du sol même qu’elle exploitait et vivait sous un régime d'économie naturelle.
Sans le soutien d’un marché intérieur suffisant, privée de débouchés et délaissée par les capitalistes espagnols, l’industrie gênée par la cherté du combustible et l’insuffisance des moyens de transport était restée rudimentaire et languissante.
Enervé par les factions politiques, les troubles intérieurs. et la routine administrative, hostile à toute initiative, le gouvernement était sans action dans le domaine économique et laissait aux pays étrangers le soin d’élaborer au dehors les matières premières dont la Péninsule est si abondamment pourvue.
L'Espagne se bornait donc à exporter les produits naturels de son sol (vins, fruits, primeurs, huile d’olive, liège, conserves végétales) ainsi qu’une grande partie de ses minerais (fer, plomb, cuivre, cinabre, zinc … }) et à importer les produits manufacturés qui lui étaient nécessaires et qu’elle pouvait se procurer à meilleur compte à l'étranger.
La politique douanière était somme toute assez libérale et l’on cherchait à éviter que des droits trop élevés ne pussent amener un renchérissement de la vie,
Aussi l'Espagne ne céda-t-elle à la vague de protection-
s AVANT LE MONOPOLE . ®
nisme de la fin du XIX® siècle que bien après les autres nations européennes et seulement en 1891.
Le tarif protecteur de 1891 permit à l’industrie textile concentrée en Catalogne de raffermir ses positions et de vaincre les difficultés que lui valurent plus tard, en 1898, la guerre de Cuba et la perte de ses marchés extérieurs les plus importants. Il favorisa aussi le développement dans la province de Biscaye d’une industrie sidérurgique appelée à un certain essor.
Un grand nombre d’entreprises étrangères, et notamment des entreprises françaises, s’installèrent alors en Espagne
pour conserver la clientèle qu’elles s’y étaient créée aupa-
ravant.
Le capital étranger s’était d’ailleurs intéressé depuis longtemps à l’équipement économique du pays. Il s'était investi plus volontiers dans les chemins de fer et les entreprises minières et métallurgiques qui occupaient en Espagne un grand nombre d'ingénieurs et de techniciens étrangers. On le retrouvait aussi dans les banques et les Compagnies d’assurances.
Il restait à l'Espagne beaucoup à faire pour la mise en valeur de ses richesses naturelles lorsque la guerre mondiale vint réveiller son économie somnolente, en lui donnant conscience de ses possibilités, et lui imprimer la plus vive impulsion qu’elle ait jamais connue.
Alors qu’une moitié de l’Europe était dressée contre l’autre dans un effroyable gaspillage de vies humaines et de richesses accumulées et que toute la vie économique des nations engagées dans la lutte était liée à la poursuite de la guerre, il était impossible que l'Espagne, la seule des grandes nations européennes qui n’ait pas pris part au conflit, ne subît pas le contrecoup du cataclysme.
L'Espagne vécut d’abord dans l'illusion que la guerre serait courte. Aussi adopta-t-elle en 1914 une « politique de profit immédiat ayant pour seul mobile l’exploitation avec le maximum de rendement d’une situation précaire »t,
Jusque-là tributaire de l’étranger et en majeure partie des pays belligérants, aussi bien pour son alimentation que pour les produits ouvrés qu’elle ne fabrique pas ellemême, l'Espagne ne peut plus compter sur eux et du jour au lendemain, elle doit s’adapter aux circonstances nouvelles.
Elle se voit donc obligée de produire elle-même ce qu’elle recevait d’eux. Par un singulier revirement des choses, elle leur procure même les produits dont ils ont besoin et qu’ils ne peuvent demander à leurs usines occupées par les fabrications de guerre. « Elle envoie ainsi aux nations combattantes des armes, des chaussures, du charbon, des minerais, même de basse teneur ou de qualité inférieure, à des prix qui lui firent connaître une prospérité financière inespérée » ?.
La transformation de l'Espagne en nation industrielle s’opéra sous l’empire d’une véritable fièvre mercantile ; les usines se construisent ou s’agrandissent à la hâte et sont dotées d’un outillage improvisé.
L'œuvre accomplie fut considérable ; malgré ses imperfections elle force l’admiration et l’on a pu dire que : « l'Espagne, pays des miracles en fit un dans la création de ses rouages industriels ou pour mieux dire dans leur considérable extension »$,
Malheureusement cette transformation fut trop rapide ; elle se fit sous la pression brutale des événements presque