‹ Le mont AthosChapitre 11 sur 35 · II. Lacordaire · texte numérisé non relu

II. Lacordaire

rai NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES

Rome, 27 juillet 1836.

Pourquoi faut-il, mon cher ami, que vous m'enleviez si vite l'espérance que vous m'aviez donnée ! Je l'avais accueillie avec tant de foi et de plaisir, et voilà que vous m'dtez tout de suite cette consolation de mon exil! Ce sera bien long jusqu*à la fin de 1838 sans vous revoir, et sans revoir aucun autre ami.

C'est là ma grande peine ici. J'accepte la promesse que vous me faites de me donner de vos nouvelles; je vous donnerai aussi des miennes. Permettez-moi seulement de vous demander une grâce à laquelle je tiens, c'est de ne pas montrer mes lettres. Vous avez d'autres amis ; il est naturel que vous leur communiquiez les choses qui vous intéressent ; et pourtant, je serais mal à l'aise avec vous si je n'étais pas sûr de ne parler qu'à vous. Autant je me livre à ceux que j'aime^ autant je suis taciturne et réservé avec les autres ; il n'y a guère de milieu chez moi entre un épanchement complet et un silence absolu. Vous avez pu vous en apercevoir par votre propre expérience, et la simplicité que je vous ai montrée est l'effet d'une âme dont la concentration même produit l'ouverture en certaines rencontres. Nous ne regarderez pas ma demande comme une marque de vanité, et comme si je pensais que tout l'univers court après mes lettres ; nul moins que moi, si je ne m'abuse, n'est sujet à ces misères ridicules. Je ne suis rien qu'un jeune homme sincère, d'une nature passionnée et religieuse : j'attache plus de prix au cœur d'un homme qu'à tous les applaudissements d'une multitude, et c'est précisément pourquoi, dans mes rapports d'affection, j'ai le besoin profond de me sentir seul avec l'âme que j'aime. Je ne puis même parler à la foule qu'en la transformant en un seul être aimé, et aussi ma parole emprunte de cette disposition intérieure un caractère

DE M. EMM. MILLER xxnr

confidentiel qui surprend Tauditoire et qui peut-être est cause de sa faveur.

Vous voyez, mon cher Emmanuel, comment déjà je vous traite en vieil ami, comme si j'avais une longue habitude de vous presser sur ma poitrine, et en effet votre trace y est bien vive.

Je vous remercie, mon cher ami, de ce que vous me dites de votre situation d'esprit par rapport aux choses importantes dont je vous avais dit un mot. Soyez persuadé, d'abord et avant tout, que si je vous parle quelquefois sur ce sujet, ce n'est point dans un vain désir de controverse. De quoi l'homme vitil, si ce n'est de la vérité ? Quel peut être le but de sa vie, sinon la vérité ? Et comment ces deux âmes qui se sont rencontrées dans les chances infinies de la terre et de l'espace, pourraient-elles, dans leur voyage côte à côte et dans leur attachement, faire abstraction de ce qui est le terme où elles vont, quoi qu'elles fassent. Nous vivons, nous connaissons, nous aimons, et tous les êtres avec nous, dans mille degrés divers, jusqu'à la plante qui sort de son germe et qui discerne les éléments qui lui conviennent et qui se les assimile: quelle est la loi de la vie, de Tintelligence et de l'amour? Quelle est la loi des êtres? C'est là^ sans doute une question dont on peut s'entretenir, puisqu'après tout on ne s'entretient jamais que de cela, n'importe ce que l'on dise. Vous semblez croire que le christianisme consiste en quelques pratiques extérieures qui ajouteraient peu aux sentiments de reconnaissance que vous avez pour Dieu, auteur de votre être. Si vous connaissez Dieu, si vous l'aimez, si vous vivez pour lui, vous êtes chrétien. Mais permettez-moi, mon cher Emmanuel, de vous dire trois choses : la première, que vous ne connaissez pas Dieu ; la seconde, que vous ne l'aimez pas ; la troisième que vous ne vivez pas pour lui. Ce qui n'empêche pas que vous ne soyez un aimable jeune homme et, qu'humainement parlant, vous ne méritiez pas d'être brûlé ; mais pourquoi vous trouvéje bon et aimable, sinon parce que vous me connaissez, parce que vous m'aimez, parce que vous vivez un peu de moi ? Ainsi

Page 1