XXXII NOTICE SUR LA VIE ET LES ŒUVRES
vue et mon habitude de lire des manuscrits me servent parfaitement dans cette occasion.
« J'ai déjà expédié deux paquets à M. Dindorf et je n'ai pas encore reçu de réponse. Elle ne peut tarder; comme elle décidera la direction que je prendrai en quittant Ravenne, je me bâterai de vous prévenir aussitôt que j'aurai reçu cette lettre. Dans tous les cas, j'irai à Florence, par Bologne, et je recueillerai les notes que M. Walckenaer m'a demandées sur la célèbre inscription de Florence... »
De Ravenne, il alla, en effet, à Florence où il séjourna environ un mois, et où il copia un manuscrit de la Laurentienne. Hais toutes les splendeurs artistiques de Florence ne parvenaient pas à lui faire prendre en patience l'ennui de ne pouvoir travailler que trois heures par jour, sans compter les jours de fêtes ou demi-fêtes^ pendant lesquels la bibliothèque était impitoyablement fermée. Un jour sa patience se lassa de tous ces retards et de ces vacances forcées, il s'emporta : « l'impatience^ dit-il, me fit prononcer une expression qui pouvait passer pour peu orthodoxe. Soit par frayeur, soit pour tout autre sentiment, deux employés qui se trouvaient là tournèrent immédiatement les talons. Le lendemain de la fête, le bibliothécaire me fit prévenir que l'on viendrait tous les jours, m'ouvrir une heure plus tôt que de coutume. Si j'avais pu prévoir l'infaillibilité d'un pareil moyen, il y a longtemps que je l'eusse employé. Quoi qu'il en soit, une heure de plus par jour m'a fait plaisir. »
Pendant ses loisirs forcés, il visitait les musées, dans lesquels il passait régulièrement les deux heures pendant lesquelles les musées restent encore ouverts, alors que les bibliothèques sont fermées; puis il allait, le jeudi et le dimanche, se promener au jardin Boboli ouvert seulement ces deux j ours-là ; il visitait les églises, les palais : celui du prince Strozzi, « qui venait d'acheter la maison dans laquelle Lamartine avait habité pendant les trois années de son séjour à Florence comme secrétaire d'ambassade près de M. le marquis de la Maisonfort, puis comme chargé d'affaires de France ». Le
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soir il allait passer quelques heures au jardin Goldoni dont il donne la curieuse description suivante :
« ...C'est une réunion de musiciens sous forme d'académie. Un grand jardin est illuminé de ballons lumineux ; an milieu, un orchestre militaire entouré d'une foule de dames en toilettes assez élégantes. De temps à autre on tire une tombola et tous, du moins les joueurs, s'amusent à pointer leurs cartons à la lueur des ballons de papiers. Ce coup d*œil est assez original, et, pour celui qui n*a pas toute son âme suspendue dans l'attente d*un numéro, il ofTre un sujet d'observations très curieuses. Puis les salons à banquettes qui rappellent le foyer de TOpéra, un jour de bal masqué : puis les billards entourés d*une galerie d*obser\'ateurs tacites, puis les glaces, la bière, bonne ou mauvaise, les bosquets écartés, les jeux, etc.; c*est un mélange d'aristocratie, de bourgeoisie, d'étudiants, de militaires et de gens de toutes les classes. Même discordance à la sortie ; c'est un mélange d'équipages^ de cabriolets et même de chars-à-bancs... Voilà bien longtemps que je me promets de visiter les spectacles, au moins une fois ; j'attends une forte pluie pour me décider, et j'espère qu*elle ne tardera pas. Du reste, il n*y a pas d'opéra, et, par conséquent, je ne trouverai pas grand intérêt au théâtre. Ici, une partie de la population fait de la nuit le jour, de sorte que la ville est dans un bruit continuel ; la chaleur, les cousins, les sérénades se partagent ma nuit, et, décidément, je ne trouve rien de si insupportable que ces amoureux en plein vent qui font leurs déclarations de manière à mettre dans la confidence tout un quartier de la ville... »
Ne croirait-on pas lire un récit de la vie vénitienne ou florentine au xvni* siècle? En même temps, il donne la description de la chapelle des Médicis que Ton vient d'inaugurer pour la fètc de Saint-Laurent, et qui renferme les magnifiques tombeaux de Michel-Ange, el il ajoute (19 août) :
« Ayant si peu de ressources, comment puis-je occuper mon temps depuis midi, heure à laquelle on me met à la porte de la Bibliothèque ? Telle est probablement la question que vous
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vous adressez. Mes longues heures sont partagées entre la lecture, la promenade et ma correspondance, si je puis appeler ainsi tous ces griffonnages dont je fatigue la poste et ceux qui les reçoivent.
<c En face de ma fenêtre est la campagne et le monticule oii est située Tancienne Florence. C'est un amas de monuments gothiques fort curieux et qui sont tout à fait indépendants de la ville qu'ils dominent; cette vue est des plus agréables. D'une autre fenêtre, je vois TArno. Les maisons de l'autre rive sortent de l'eau comme à Venise. Le soir, les habitants de tous les étages descendent des filets attachés à une lanterne, de sorte que c'est un coup d'œil très original de voir toutes ces lumières monter, descendre et rester quelque temps au-dessus de la surface de Teau dont la réflection en double le nombre. Tels sont mes passe-temps , bien innocents^ comme vous voyez. »
A Florence, M. Miller avait reçu du ministre de Tlnstruction publique la mission de prendre un certain nombre de calques des feuillets les plus curieux des manuscrits de la Laurentienne, afin d'en former un recueil qu'il voulait faire reproduire par la gravure, pour servir à l'enseignement de la paléographie.
c( ...Je me suis fait bien du mauvais sang^ ces deux dernières semaines et j'ai perdu bien du temps aux fac-similés de M. Guérard sans avoir obtenu rien de bon. J'aime mieux ne rien envoyer que d'envoyer des ouvrages mal faits ; enfin, je n'ai pu découvrir un homme capable, et n'étaient mes nombreuses occupations, j'aurais bien voulu faire ce travail moimême ; je crois que je m'en serais tiré avec honneur. Quoi qu'il en soit, je porte avec moi deux fac-similés des Pandectes et deux de Virgile, où j'ai été obligé de faire rectifier une foule d'erreurs provenant d'une négligence extrême ou d'une extrême stupidité.
« Pour occuper mes heures de loisir, je lis la traduction d'Hérodote par M. Miot, que m'a procurée le docteur Pizatti, ami de M. Raoul-Rochctle. J y ai vu, lib. II, cap. 36 et 74, qu'il
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y est question du sorgho ; n'est-ce pas par ce mot que M. Miot a traduit à'YpwTriç de Diodore de Sicile? De quelle expression se sert Hérodote ? Vous pourrez le voir, ainsi que la note de M. Miot sur le maïs, si toutefois vous prenez encore intérêt à cette question. »
De Florence M. Miller comptait retourner en France par Ravcnne où le marquis Cavalli avait gardé une partie de ses bagages pour l'obliger à revenir les chercher. Le choléra, qui éclata d'une manière foudroyante à Venise et dans la haute Italie, Tobligeaà changer son itinéraire et à brusquer son retour pour n'être pas bloqué par les quarantaines. Il s'embarqua à Livoume pour Marseille sur le Sully ^ le même bateau qui l'avait emmené de Marseille à Gênes et à Naples, au mois de mai précédent. La traversée fut très pénible à cause du vent contraire ; le bateau resta cinq heures devant Monaco, sans pouvoir avancer d'un pied, la force de la vapeur et la vigueur des voiles étant impuissantes à lutter contre le mistral. On avait essayé de relâcher à Aniibes pour attendre que le vent tombât; « mais là, l'autorité de cette ville-frontière est arrivée, en chapeaux de paysans et en vestes grises, et nous a offert une quarantaine de cinq jours pour prix de l'hospitalité qu'on nous accorderait après. L'entrevue de notre capitaine avec ces manants, inquiets de la santé publique, fut très comique. Avant de laisser débarquer on établit une énorme barrière pour empêcher le capitaine d'approcher. Nos lettres mêmes n'ont pu trouver des mains assez hardies pour se sacrifier ; il n'y a que les écus de notre cuisinier qui n'aient pas été considérés comme véhicules de maladie. Ce deruier, comptant sur vingt-quatre heures de roule et sur le mal de mer, n'avait emporté que très peu de provisions; craignant un retour d'appélit, il remonta son garde-manger. Nous prîmes gaiement notre parti, et lorsque notre dîner fu! servi, nous voguâmes tranquillement vers Marseille. La nuit fut 1res belle, et le voisinage des îles d'IIyèrcs nous fit jouir d'un calme parfait. Le lendemain, il dix heures, nous étions dans le port de Marseille, attendant que Messieurs de la Sauté voulussent bien s*assem*