LU NOTICE SUR LA VIE ET LES ŒUVRES
gieuses fort nombreuses en Espagne, si bien que le 7 juin, il écrivait au marquis de Fortia :
« Voici aujourd'hui le treizième jour que je suis installé à Madrid, et je n*ai encore pu travailler que trois jours à la bibliothèque, depuis dix heures jusqu'à deux heures et demie. Hier et aujourd'hui, elle a été fermée pour les fêtes de la Pentecôte. Je commence à me décourager de perdre ainsi mon temps, loin de vous, sans profit aucun pour ma mission littéraire ; aussi vais-je me dépêcher de terminer mes notices dans cette ville si peu hospitalière et où ma qualité de Français m'attire toutes les contrariétés possibles au point de vue des bibliothèques et des bibliothécaires. Je suis en ce moment en négociation pour obtenir la permission de faire sortir un manuscrit de la bibliothèque, manuscrit dont je voudrais tirer copie (c'était un manuscrit de Choricius) ; j'ai mis en avant l'influence anglaise, toute puissante ici, mais je crains bien d'échouer. Je serai alors obligé de renoncera ce projet, qui me prendrait beaucoup trop de temps, s'il me fallait l'exécuter pendant les heures de la Bibliothèque. J'ai hâte d'aller à l'Escurial, où l'on me promet plus de facilités, et où bien certainement j'emploierai mieux mon temps. Avant-hier soir, dimanche, le duc de Glùcksberg, qui est charmant pour moi, m'a mené chez le régent, que je n'ai pas pu rencontrer parce qu'il avait réuni ses ministres en conseil pour aviser aux troubles de la Catalogne, qu'on dit s'être soulevée. J'ai été présenté à la duchesse de la Victoire qui m'a fait un très gracieux accueil : elle parle assez bien le français et est encore très belle femme, quoique déjà d'un certain âge. J'ai été obligé de partir sans voir le régent ; la présentation aura lieu un autre jour.
(( Hier, j'ai assisté à la plus horrible cuisine, appelée ici course de taureaux. J'ai le malheur de ne jamais considérer les choses sous leur côté poétique. Dix ou douze chevaux éventrés, un homme horriblement mutilé, et mort, dit-on, ce matin, deux autres estropiés, huit taureaux égorgés après des soufl'rances épouvantables, tel est le menu du repas auquel
DE M. EMM. MILLER lui
j*ai assisté hier, moi, dix millième, dans un cirque immense qui m'a remis en mémoire tous les jeux du même genre de Tantiquité. Au milieu de cette foule, ivre de plaisir, les femmes étaient en majorité, la plupart appartenant à la haute société. J'ai assez d*une représentation, et il n'est pas probable que j'assiste à une seconde du même genre. Je suis sous TinQuence de trop pénibles émotions pour pouvoir vous donner une description de ces combats tant admirés. Lorsqu'il y aura moins de sang dans mes souvenirs, je vous en parlerai en détail. »
Dans la lettre suivante, M. Miller revient encore sur ce manuscrit de Choricius que Ton ne voulut pas lui prêter en dehors des heures de la bibliothèque, et il donne quelques renseignements précieux sur son travail :
« Malgré l'absence de Choricius, dil-il (lettre dejuin 1843} Je pourrai certainement faire une publication intéressante. Cent vingt manuscrits analysés dans la bibliothèque de Madrid, quatre cents à TEscurial, un certain nombre à Tolède et à Salamanque formeront, je pense, un catalogue assez considérable et assez riche pour me dédommager de mon voyage. Grâce à ma grande habitude des manuscrits grecs, je travaille avec une vitesse excessive; je prends des notes très brèves mais toutes utiles, ma mémoire et mes recherches ultérieuses me permettront d'étendre convenablement ma rédaction à Paris ; j'aurai soin cependant de rapporter des morceaux inédits de manière à ce que mon calalogoe ne soit pas simplement une série de titres d'ouvrages. J*ai trouvé aujourd'hui un manuscrit très considérable qui coalient on ouvrage inconnu ainsi que son auteur, Doxapateri il intéresse principalement les théologiens et j*en fais une notice extrêmement détaillée. ï^t^ittit en rencontrer quelque moire etie mettre aus^i dans ma besace littéraire. Si j'en avais eo le temps, j aurais bien dénlré collationner quelqoes ons de ces manuscrits catal^^oés par \rï^r\H, mais ne sa^rhani pas ce qoe je pois rencontrer dan^ le« autres bibliolbëqoes. il £aaL araot tool, ne yiiui perdre 4e Ucmy%, Il en est oa eependani qœ j'examioerai alteniirement araiit de quitter Madrid ; c'est on oiaxiascrii de illix*eraire 4'\ii^f/fnu
Liv NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES
donl j'ai trouvé rindication dans le catalogue des manuscrits latins. Je verrai s'il est ancien et ce que l'on peut en tirer. Vous avez très bien pris, de loin, votre parti des jours fériés de la bibliothèque ; vous avez pensé qu'un peu dp repos m'était nécessaire. Pour moi, le repos est dans le travail; c'est une habitude pour moi.
« Tout ce que je vous écris là est bien peu riche en détails sur les mœurs de ce pays ; ce que je pourrais vous en dire serait peu à l'avantage de la moralité des habitants, et ne serait pas de nature à être lu devant une dame...
« ... Le malheureux que j'ai vu, Tautre jour, enlevé par un taureau, est mort avant la fin de la course. J'étais mal informé, cela s'appelle une course intéressante. Dans ces agréables prévisions, il y a toujours dans le cirque des médecins et des prêtres avec le viatique dans le cas ou le blessé ne pourrait pas être transporté. »
On voit que M. Miller était assez rebelle aux distractions que pouvait lui offrir la capitale des Espagnes ; une découverte qu'il fit peu de temps après ne contribua pas à lui en rendre le séjour plus agréable.
Dans le post-scriptum de sa lettre du 15 juin, il écrit :
« Je viens d'apprendre à l'instant que j'étais signalé à la police comme étant chargé d'une mission secrète et politique; on est prié d'exercer une surveilllance active à mon égard. Que vous en semble? n'est-ce pas bien trouvé? M. Ramon de la Sagra a répondu de moi, et j'espère qu'ils se tiendront un peu plus tranquilles à l'avenir. »
On comprend que tout cela n'était pas fait pour le retenir à Madrid ; aussi s'empressa-t-il de quitter cette ville qui lui était si peu hospitalière^ où la bibliothèque était si rarement ouverte. Le 20 juin, il était à TEscurial.
La lettre qu'il écrit, ce jour même, au marquis de Fort ia,
est pleine d'enthousiasme pour les richesses de la bibliothèque
qu'il n'avait fait encore qu'entrevoir et dont le bibliothécaire,
jeune moine de trente-un ans, lui avait fait les honneurs avec
beaucoup de courtoisie.
DE MM. EMM. MILLER lv
20 juin. — « Me voici installé depuis vendredi soir àTEscurîal, d'où je compte partir dans quelques jours, après avoir jeté un premier coup d'œil sur les manuscrits grecs de la Bibliothèque, qui est beaucoup plus riche que celle de Madrid. Il m'est impossible de vous donner une idée de l'immensité de ce riche couvent, résultat d'un vœu de Philippe II ; on a compté que pour parcourir toutes les pièces et toutes les salles de ce vaste édifice, il faudrait faire autant de chemin que pour aller de TEscurial à Madrid c'est-à-dire douze lieues de France. Le village est peu de chose et encore se trouve-t-il presque dépeuplé. Rien de si triste que ces lieux où la main de rhomme a tout fait et où Ton ne trouve plus cependant que le silence de la mort et quelques nids de^cigognes.
(( Après déjeuner, nous sommes allés à la bibliothèque M. Quevedo, le bibliothécaire, est un homme extrêmement complaisant et qui me donne toutes facilités possibles ; il me permet d'emporter les manuscrits chez lui et de venir travailler depuis 10 heures jusqu'à S heures. C'est bien mieux qu'à Madrid ; aussi ferai-je beaucoup en très peu de temps.... Je n'ai fait encore que jeter les yeux sur les manuscrits et j'ai été émerveillé de ces richesses et du parti qu'on en pourrait tirer avec du temps et des livres ; malheureusement, l'un et les autres me manquent. Je me contenterai donc de faire connaître ce riche dépôt et je tâcherai de rapporter quelques perles. Mais, avant de me mettre à copier, il faut que je visite Tolède pour savoir ce qu'il y a et quel genre de manuscrits y est conservé.
« J'ai trouvé à la bibliothèque de l'Ëscurial un manuscrit qui m'intéresse beaucoup, malheureusemcntl'établissement ne possède pas une seule édition, c'est un Etienne de Byzance, auteur sur lequel j'ai beaucoup travaillé et dont on possède très peu de manuscrits '.
(c J'ai vu aussi plusieurs manuscrits des Dionysiaques de
1. M. MiUer préparait une DOUTelle édition à' Etienne de Byzance qui n'a jamais paru. L* exemplaire qui lui a appartenu et qui est couvert de notes d« sa main est en notre possession.
Lvi NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES
Nonnos ; nous n*en avons pas un seul, et le texte de ce poète est en très mauvais état et plein de lacunes. Mais il m'est impossible de collationner un poème en quarante-huit chants, de cataloguer plus de quatre cents manuscrits grecs et de faire quelques extraits pendant un si court espace de temps. Â la vue de ces richesses ignorées, je gémis d'être rappelé à Paris par les besoins du cœur, autrement^ je m'installerais ici pendant plusieurs années et je reviendrais avec une magnique cargaison littéraire. Je ne sais ce que dira M. Yillemain, mais je crois de mon devoir de lui signaler les richesses que j'ai vues et de lui exposer ce qu'il y aurait à faire.... »
La lettre suivante, datée du 23 juin, donne plus de détails sur ses recherches dans la bibliothèque de TEscurial qui contient quatre cent soixante manuscrits grecs^ dont plusieurs de toute beauté, et dans laquelle il se réjouit de pouvoir travailler sept heures consécutives par jour, le dimanche compris. Ce labeur excessif, joint à un climat des plus variables et à une mauvaise nourriture, eut une inQucnce fâcheuse sur la santé de Miller ; il tomba malade et fut forcé de suspendre ses travaux pendant quelques jours.
Mais son enthousiasme pour les richesses au milieu desquelles il se trouvait ne s'affaiblissait pas, il écrit :
3 juillet. — « Je suis enchanté et émerveillé de mon voyage au point de vue littéraire, et j'ai trouvé ici tant et de si belles choses que je suis décidé à y rester tout le temps de mon congé plutôt que de courir après les incertitudes des autres villes, telles que Salamanque, etc. Mon voyage de Tolède m'a pris cinq ou six jours. Si javais employé ce temps àFEscurial, j'aurais beaucoup mieux fait, mais il était nécessaire que je visse Tolède par mes yeux et que je pusse constater qu'il n'y a rien à y faire pour nous aulrcs hellénistes, à moins que messieurs les chanoines ne m'aient caché ce qu'ils possèdent. Le Choricius dont vous voulez bien me parler est un sophiste très ancien dont il existe à Madrid le manuscrit, l'unique ; quatre de ses discours ont élé publiés soit par Fabricius, soit par Villoison. Il était donc important de sauver de l'oubli
DE M. EMM. MILLER Lvit
cet élégant écrivain, mais il m'aurait fallu trop de temps pour en faire la copie moi-même, surtout à Madrid, où je ne pouvais travailler que depuis 10 heures jusqu'à 2 heures 1/2. Je n'ai pas voulu cependant revenir sans en rapporter quelques firagments ; j'ai déjà envoyé à M. Boissonade, par l'intermédiaire du Ministre, le premier discours ; ce courrier lui porte le second que j'ai copié pendant mon passage à Madrid, en revenant de Tolède. C'est ainsi que j*ulilise toujours mes moments de séjour, et j'espère pouvoir ainsi en copier sept ou huit, peut-être plus. J'envoie aussi à M. Hase un petit fragment de Polybe qu'il n'a pas trouvé dans les éditions. J'ai signalé les principaux manuscrits au Ministre et j'ai déjà de la besogne taillée pour longtemps. Je vais copier entre autres soixante pages entièrement inédites de l'histoire de Nicolas do Damas.... Je crois qu'il est impossible que M. Yillemain ne soit pas satisfait de la manière dont je m'acquitte de la mission qu'il m'a confiée ; je travaille, si non bicn^ au moins beaucoup et avec une activité peut-être nuisible à ma santé.... Il y aurait à l'Ëscurial du travail pour plusieurs années ; puisque je ne puis pas le faire tout entier, j'aurai soin d'indiquer tout ce qui existe dans cette riche bibliothèque au point de vue de la littérature grecque, et je serai certainement cause qu'on enverra des travailleurs à l'Ëscurial, de France, d'Allemagne et d'Angleterre. Que M. Crémieux vienne après cela nous dire que l'Ëscurial est très connu et qu'il existe des catalogues qui font honte à la France! Voilà pourtant de ces choses qu'on ose débiter à la face d'une nation civilisée. »
Pendant- que M. Miller s'occupait ainsi à la bibliothèque de l'Ëscurial, la guerre civile éclatait à Madrid, qui était déclaré en état de siège et dont les portes étaient impitoyablement fermées pour l'entrée comme pour la sortie. M. Miller s'en désolait à cause de ses lettres, qu'il ne savait comment faire parvenir au M" de Forlia dont, pour la même raison, il ne pouvait plus recevoir de nouvelles.
Le 13 juillet, il lui écrit : — « Me voici bloqué au dehors de
Lvni NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES
Madrid, sans pouvoir y rentrer; je ne sais pas même comment cette lettre vous parviendra ; je vous l'adresse à tout hasard, parce que je n'ai pas la ressource de l'ambassade.... Madrid se trouve en ce moment entre les troupes qui la cernent et la garde intérieure qui l'a mise en état de siège. On ne laisse ni entrer ni sortir, et nous sommes ici à TEscurial sans communication aucune avec le reste des humains. Bien heureux si nous ne nous trouvons pas dans quelque bagarre, car c'est ici ordinairement que se réfugient les vaincus. Du reste il est impossible que cet état de choses dure longtemps, puisque Madrid n'est pas fortifié.... Il faut vraiment une vertu surnaturelle pour rester un aussi long temps dans un endroit comme l'Escurial. Il y a trois jours à peine, nous étionstransis de froid ; depuis, le temps s'est remis et moi aussi, mais il n'en est pas moins triste, et M. Villemain ne peut pas appécier assez tout le mérite que j'ai d'achever le travail que j'ai entrepris dans de pareilles circonstances. »
De l'Escurial, 22 juillet. — « Me voici arrivé au paroxysme de l'ennui et du spleen; depuis plus de quinze jours nous sommes retenus ici sans pouvoir bouger et sans recevoir aucune lettre. Je sais que j'en ai un assez grand nombre qui m'attendent à Madrid et je n'ai la possibilité ni de me les faire venir ni d'aller moi-même les chercher. Je ne comprends pas comment je puis résister aux inquiétudes de toutes sortes qui m'assiègent. Sans le travail qui occupe ma journée toute entière, je tomberais certainement malade. Ce qu'il y a d'incompréhensible dans tout cela, c'est que les troupes qui bloquent Madrid laissent entrer les comestibles, et ne décident rien de manière à trancher la question d'une façon ou d'une autre.... Il m'est impossible de parler aujourd'hui de mes travaux, je n'ai pas la tête à cela. 11 me suffira de vous dire que je tiens presque la fin des manuscrits grecs qui m'émerveillent de plus en plus, et que je prends des notes qui me permettront de faire une belle et importante publication... »
Dès que Madrid eut ouvert ses portes, M. Miller s'empressa d'y rentrer pour chercher ses lettres qui étaient si précieuses
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à son cœur, mais il ne put y faire un long séjour; la chaleur était accablante; le thermomètre marquait trente degrés Réaumur et ne tarda pas à s'élever à trente quatre et trente cinq. Il retourna à l'Escurial, dont le climat était plus frais, mais là, il trouva des lettres de M. Villemain qui le forcèrent à retourner immédiatement à Madrid; le Ministre lui faisait Thonneur de le charger d'une commission des plus flatteuses ; il le priait de lui désigner quelques savants espagnols que M. Villemain voulait nommer correspondants du ministère de l'Instruction publique pour le recueil d'inscriptions latines dont il avait décidé la publication ^
Comme il demandait une prompte réponse, M. Miller dut, toute affaire cessante, se remettre en roule, malgré la chaleur écrasante. En même temps, le Ministre le chargeait d'acquérir toutes les publications espagnoles qui contiendraient ou rectifieraient quelques inscriptions latines.
« Voilà bien de la confiance, disait M. Miiler.et cette lettre aura sans doute causé de Tétonnemcntau ministère »; et plus loin : « Malgré tout, notre bonne France vaut mieux que tout cela, et je vois que l'amour de la patrie doit-être bien puissant pour faire trouver bonne la route de Tolède, attendu que celte route n'existe pas ; elle est à travers champs, etThiver, il n'y a pas de diligence ? »
Le 4 août 4843, M. Miller recevait à TEscurial une lettre du M*" de Fortia, lettre de trois grandes pages dans laquelle le marquis lui apprenait qu'il venait d'avoir un gros rhume. La maladie n'avait en elle même rien d'inquiétant, cependant M. Miller, toujours préoccupé de la santé de son protecteur et son ami, demanda avidement des nouvelles, annonçant qu'il était prêt à revenir immédiatement à Paris pour peu que ce rhume continuât et forçât le marquis de Fortia d'interrompre
1. Oq fait qae M. Villemaia avait eu IMdée de charger M. Emile Egger du soin de préparer cette publication qui nous a malheureusement échappé et qui a été réalisée par l'Académie de Berlin.
V. Notice sur M. Emile E^gor, dans VAnnuaire de rAssociation pour Vencouragemenl de* éludes grecques en France^ année 1885, pages 289-344.
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son travail. « Cela me prouve, mon vénérable et excellent ami, que je ne devrais jamais vous quitter. Je souffre trop, loin de vous, et actuellement que je vous sais un peu malade, je maudis le jour où j'ai pu accepter cette terrible mission. Heureusement qu'elle tire à sa fin et que je pourrai bientôt reprendre auprès de vous ma douce existence. »
Les préocupations et les inquiétudes de M. Miller n'étaient point vaines. Ce même jour, le 4 août, où il recevait à TEscurial la lettre du M*' de Fortia, celui-ci mourait à Paris, subitement enlevé par une maladie dont la gravité avait échappé à tout son entourage. Cette douloureuse nouvelle, M. Miller l'ignora pendant plusieurs jours encore, car il écrivit à celui qui n'était plus, trois lettres datées du 6, du 8, et do 10 août, lettres toutes débordantes de témoignages de respect, d*a(Tcction, d'intérêt et de conseils même pour les soins à prendre. La lecture de ces lettres, que ne connut pas celui à qui elles étaient adressées, est particulièrement triste, car elle montre quelle dût être la douleur de celui qui les écrivait, lorsqu'il apprit que Thommequll aimait le plus au monde n'était plus de ce monde. Au reçu de la terrible nouvelle, M. Miller, quoique malade lui-même et, comme il dit, d'une faiblesse extrême, partit immédiatement; mais hélas! les routes étaient difficiles, les communications pénibles, la distance de Madrid à Paris énorme ; lorsqu'il arriva à Paris, il y avait longtemps que le marquis de Fortia n'existait plus que dans le souvenir do SOS amis.
Tous ceux qui, comme nous, ont eu entre les mains les lettres de M. Miller au marquis de Fortia, lettres si pleines de tendresse, d'affection, do respect, on pourrait presque dire d'amour, comprendront quelle dût être l'amertume de ce long voyage dont chaque journée le rapprochait si lentement du lieu où étaient toutes ses pensées.
Comment, du reste, n'aurait-il pas aimé celui à qui il devait tout ce qu'il était, et qui avait pour lui une si vive et si profonde affection qu'il lui écrivait, dans une lettre datée du 27 mai 1843:
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« Vos quatre mois de congé seront quatre siècles pour moi; je me suis sacrifié en vous laissant partir, mais était-ce me sacrifier que de faire ce qui convenait à votre situation? »
Le M*' de Fortia ne manquait jamais de parler de ce jeune secrétaire, devenu son ami, à tous ses amis de tlnstilut et de sa société :
« Tout ce qui a quelque relation avec moi, soit à Tlnstitut, soit ici, est fort empressé d'apprendre votre arrivée, et je ferai grand plaisir demain à toute ma société en lui apprenant que vous n'avez éprouvé aucun accident fâcheux.» (3 juin.)
« J'ai parlé de vous, vendredi, à l'Institut; M. Boissonade m'a chargé de mille compliments pour vous; il prend un vif intérêt à votre mission, ainsi que M. Victor Le Clerc. Notre séance de vendredi a été remplie par M. Lenormand, qui a disputé avec M. Letronno, cet indomptable escrimeur que vous connaissez si bien; je ne suis pas surpris que ses correspondants le servent mal. » (19 juin.)
Même dans cette lettre, datée du 25 juillet, la dernière que M. de Fortia ait écrite, et que M. Miller reçut le l août, le même jour où il mourait à Paris, il lui donnait des nouvelles de tous ses amis, et terminait par ce paragraphe assez curieux quand il est lu à plus de quarante ans de distance :
« M. Thîers était hier sur sa nouvelle serre dont la construction s'avance, et là il a causé avec moi et avec M. Aubenas; nous avons parlé de vous; il est fort occupé de son histoire de Napoléon, et il a gardé un silence très sage sur les discussions de la Chambre, qui a été congédiée hier.
« Adieu, mon excellent ami, je parlage vivement le désir que vous me témoignez, j'aimerais bien mieux vous parler que vous écrire et vos courtes visites du matin me manquent tous les jours davantage. » (25 juillet.)
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La morl du marquis de Forlia d*Urban fut pour M. Miller un coup d'autant plus terrible qu'il était moins attendu. Malgré son âge avancé de 88 ans, le marquis jouissait d'une santé si robuste, son activité intellectuelle et son ardeur au travail étaient restées si grandes que ses amis pouvaient se faire illusion sur ses forces physiques. On a vu par les extraits des lettres d'Espagne, de M. Miller, que celui-ci n'avait jamais eu d^inquiétudcs sérieuses sur la vie même de celui qui rappelait si airectueusement son ami. Aussi peut-on juger dans quel état d'àme le frappa la brusque nouvelle de la mort de Thomme qu'il aimait le plus au monde et auquel il devait tout. Ainsi que nous l'avons dit, cette nouvelle lui parvint plus de huit jours après le décès de M. de Fortia qui, mort le 4 août, avait été inhumé le 10, le jour même où M. Miller lui adressait de Madrid une lettre des plus affectueuses, qui ne devait même pas être la dernière qull lui écrivît. Aussitôt il quitta TEspagnc et revint à Paris; mais quand il y arriva, tout était déjà changé dans cette maison qu'il s'était si doucement accoutumé à considérer comme sienne. Les jeunes savants que le marquis de Fortia, en véritable naécène, aimait à réunir autour de lui dans ce qu il appelait sa Solitude de la rue de la Rochefoucauld, avaient déjà quitté ou se disposaient à quitter ce séjour où rien ne les retenait plus. En perdant le marquis de Fortia, M. Miller perdait plus qu'un protecteur et un ami, il perdait une famille, une société érudite et aimable, un centre de travail et un cercle d'affection. Le coup fut des plus rudes ; c'était le premier et le plus cruel qui le frappât. Heureusement le marquis de Fortia, qui s*était occupé avec tant de sollicitude de Téducation scientifique et de l'avenir de son jeune secrétaire, lui avait, par avance donné le moyen de se consoler de sa perte, en lui inculquant le goût de l'érudition et l'amour du travail. M. Miller sentit que désormais son avenir était là, et que, seule, la science pou-
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vait lui donner les distractions qu'il eût vainement cherchées ailleurs pour calmer sa douleur. Aussi, à partir de cette année, 1843, verrons nous ses publications se multiplier, et cette dernière partie de la notice que nous lui consacrons sera-t-elle presque entièrement remplie par Ténumération de ses multiples et savants travaux. Pour cela nous n'aurons qu'à reproduire, presque textuellement, Tarlicle nécrologique que M. Salomon Reinach a consacré à M. Miller, Tannée même de sa mort, et dans laquelle il a énuméré tous les mémoires de cet infatigable savant \
Dès son retour à Paris, à la fin de 1843, et en 1844, M. Miller s^occupa avec messieurs Ilase et Guérard de publier le Recueil des Itinéraires anciens^ préparé par le marquis de Fortia d'Urban, et pour lequel nous avons vu que, dans ses missions, M. Miller ne manquait pas de consulter les manuscrits qui se trouvaient dans les bibliothèques étrangères.
Le Recueil des Itinéraires anciens , comprenant P Itinéraire d'Antonin^ la Table de Peutinger et un choix des périples grecs, avec dix cartes dressées par M. le colonel Lapie, parut sous le nom de M. le marquis de Fortia d'Urban, à Paris, Imprimerie Royale, en 1845. Un volume in-4*, de xix-538 pages.
C'est M. Miller qui écrivit la préface de cet ouvrage important ; il y inséra une partie des périples qu'il avait déjà publiés en 1839, et il fit aussi la table de tous les noms géographiques mentionnés dans l'ouvrage. Cette portion du travail ne comprend pas moins de quatre-vingt-huit pages.
Pendant le séjour qu'il venait de faire en Espagne, M. Miller avait collationné soigneusement le Stadiasmus qui avait été publié pour la première fois par Yriarle d'après le manuscrits unique conservé à la Bibliothèque de Madrid^ et dont H. Gail avait reproduit le texte dans sa collections des Petits Géographes. Cette collation donna à M. Miller la preuve qu'Yriarte avait fait son travail avec une assez grande négli-
i. Deux Nécrologies f par Salomon Rciuach : Bcnignc-Emmanuel Miller et Guftaye d*EichUial..Calvary et C*«, Berlin.
Lxiv NOTICE SUR LA VJE ET LES OEUVRES
gence. Il recueillit un grand nombre de leçons précieuses, oubliées par ce premier éditeur. Malheureusement, il ne put faire servir ses corrections à cette nouvelle édition parce que cette portion du travail était déjà imprimée. Il en fit le sujet d'un article qui parut dans le Journal des Savants da mois de mai 184i (page 300-314).
En 1843, dans le numéro d'octobre de la Revue de Bibliographie analytique y dont il restait toujours Tun des deux directeurs, M. Miller commença la publication de très curieux Mémoires pour servir à F histoire des monastères du Mont Athos, par le père Braconnier^ jésuite^ mémoires qui étaient entrés à la Bibliothèque Royale avec les papiers de Yilloison, et qui étaient entièrement inédits. Le voyage du père Braconnier avait eu lieu au mois do juillet 1706. L'année suivante, dans le même recueil, au mois de septembre 1844^ M. Miller le compléta par la relation inédite du voyage entrepris par le célèbre d'Ansse de Villoison aux monastères du Mont Athos, au mois d'avril de Tannée 1785. Cette publication avait été suggérée à M. Miller par la nouvelle mission que le Ministre de l'instruction publique venait de confier à Minoîde Minas, qu'il chargeait d'explorer, pour la seconde fois, les couvents du Mont Athos, d'où il avait rapporté de si nombreux manuscrits grecs dont quelques-uns étaient très curieux. Peut-être aussi M. Miller pensait-il déjà à aller lui-même visiter ces curieux monastères ?
Nous insistons tout particulièrement sur ces deux documents, dont la connaissance ne peut manquer d'intéresser les lecteurs du présent volume ; ils auront ainsi trois relations précieuses de voyages faits à la Montagne Sainte, à trois époques différentes. Pour que les renseignements soient complets, signalons, dès à présent, deux fort curieuses et intéressantes publications, postérieures, toutes les deux, au voyage de M. Miller : la relation de la mission au Mont Athos de M. l'abbé Duchesne, ancien élève de TEcole d'Athènes, récemment élu membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en 1877; et le volume intitulé : Syrie, Pales-
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tine et Mont Athos par M. le vicomte ËugëDe-Mclchior de Vogiié, de l'Académie française. (Paris, Pion, 1887, in-12.)
En 1844, également, et, — dit M. Salomon Reinach, c'est peut-être son plus beau titre de gloire, — M. Miller annonça dans le Moniteur (1844 p. 19) la découverte des Philosophu" mena.
« En 1840, écrivait-il plus tard*, Minoïde Minas rapporta quarante manuscrits grecs, parmi lesquels les Fables de Babriiis et le livre des Pliilosophtimena qui n'avait ni commencement ni fin. Il appela avec raison Tattenlion du monde savant sur le premier ouvrage, mais il ne reconnut ni ne soupçonna l'importance du second. Le volume contenant les Philosophumena ne fut pas remarqué davantage au ministère de l'Instruction publique, où tous les manuscrits avaient été envoyés et où ils restèrent pendant six mois. Après ce temps, ils furent déposés à la Bibliothèque Royale, à laquelle j'appartenais alors. J*en fis le catalogue, et je reconnus immédiatement le traité perdu qui avait été attribué à Origène. Minas copia mes notices et les fit imprimer au Moniteur ; \q les publiai, moimême, dans ma Revue de Bibliographie analytique (1844, p. 91). Malgré cette publication, personne n'eût l'idée d'examiner le manuscrit des Philosophumena. J'eus tout le temps de préparer mon édition^ qui parut à Oxford, en 1851, et qui produisit l'émotion que l'on sait. »
En 1848, parut, à Tlmprimerie nationale, en un important volume in-4® de xxxi-363 pages, le Catalogue des manuscrits grecs de la Bibliothèque de fEscurial.
Dans la préface qui se trouve placée en tète de ce volume, M. Miller, après avoir rappelé le douloureux événement (la mort do son protecteur, le marquis de Fortia d'Urban) qui l'avait obligé à revenir précipitamment en France, et qui réduisit de quatre à trois mois la durée de sa mission, rappelle brièvement les découvertes faites par lui dans ce riche dépôt, et esquisse à grands traits Thisloire de la Itibliolhèquc de l'Escurial et l'origine du fonds de manuscrits grecs, qui est