LE SKITE DE SAINT-ANDRE. — CARYES. - LE MONASTERE D IVIRON
Juillet 1863.
Avaot de m*embarquer pour le mont Alhos avec mon compagnon, M. Guillemet, el d'aller me confiner dans dos couvents où je devais bientôt me trouver aux prises avec les difficultés de la vie matérielle, il était indispensable d'arrêter undrogman domestique. II s'agissait là d*une opération 1res délicate. Les drogmans de Constantinople forment une classe à part : exigence, paresse, mauvaise foi, infidélité, elle réunit tous les vices. Nous avions donc pris notre parli à cet égard, et nous comptions un peu sur le hasard. Plusieurs individus se présentèrent; aucun ne nous convenait. De guerre lasse, nous avions presque fixé notre choix, lorsque notre maître d*hôtel nous parla d'un pauvre garçon qui était sans ouvrage depuis six mois, et sur lequel il nous donnait les meilleurs renseignements. Je fis venir ce dernier. Je vis un jeune homme de vingl-huit ans environ, plutôt petit que grand, trapu, très brun, les cheveux taillés en brosse, lus yeux intelligents et bons. Malgré des vêtements qui resseni-
blaient à des haillons, il régnait dans toute sa noraonne un
cerlain air de dignité qui prévenait en sa faveur. Après quelques questions auxquelles il répondit avec beaucoup de naturel, nous Tarrêtâmes à des conditions très modestes. Jr rédigeai et écrivis un contrat, au bas duquel il apposa une croix, comme les anciens chevaliers, et je m'occupai immédiatemcnl de lui procurer les papiers nécessaires pour qu'il pût s'embarquer avec nous sur le vapeur russe le Byzance^ qui devail partir le lendemain pour le mont Athos.
Marie Antonio (c'était le nom de notre drogman) était né à Constantinople, de parents inconnus ; il avait été élevé jmr des prêtres, et était sujet autrichien. Il parlait le français, le grec, rilalien, le bulgare et le turc. Son français avait quelque chose d'original et de piquant, et il se servait parfois d'expressions très singulières. Malheureusement, il ne savait ni lire ni écrire. Il était catholique, à ce que je crois du moins, car il ne s'est jamais expliqué bien nettement à ce sujet. De mœurs douces et faciles, il se faisait bien venir de tout k* monde. Aussitôt que nous arrivions dans un endroit, il se mettait au fait de tout. Se rendant d'abord à la cuisine, il s'enquérait des provisions, entrait en rapport avec le chef, et, au bout de quelques minutes, il était de la maison. Je dois avouer aussi qu'il était, comme on dit vulgairement, un peu sur sa bouche, et que l'intérêt personnel lui donnait une activité extraordinaire. Antonio par-ci, Antonio par-là; c^était à qui l'accaparerait, tant sa gaieté était communicative et donnait de vie à tout ce qui l'entourait.
J'ai cru devoir consacrer quelques lignes à Antonio, parce qu'il joue un grand rôle dans mon voyage ; le lecteur aura souvent affaire à lui. Malheureusement, le pauvre garçon n'est plus ! Il est mort cette année à Constantinople, quelques mois après son retour de l'île de Thasos, où il nous avait accompagnés, et où, comme nous, il avait été aux prises avecla fièvre. Par son dévouement intelligent, il avait su nous inspirer le plus vif allachement, allachement ^ui était devenu réciproque. A son lit de mort, il n'avait pas d'autre consola-* lion que de regarder mon portrait jibolographié et celui do
M. Guillemet, demandant sans cesse de nos nouvelles, et regrettant que nous ne fussions pas là pour lui fermer les yeux. C'est un véritable ami que nous avons perdu. L'idée d'entreprendre, sans Antonio, un nouveau voyage en Orienf, aurait quoique chose d'attristant pour moi.
Le bateau russe, le Byzance y Aon\\^9l parlé plus baul, allait de Constantinople à Salonique, et réciproquement, en faisant escale au mont Athos. De petite dimension et d'une fon.-if de soixante-dix tonneaux seulement, il avait une installation très incommode. Des chambrettes exiguës et d' une propreté plus que douteuse nous présageaient une traversée [>eu agréable. Le pont, comme dans tous les bateaux qui font \*i service en Orient, était encombré par une affreuse population dont une partie était transportée k Salonique : les antre** étaient des pèlerins russes.
Le 2 juillet, vers 5 heures du soir, nous nous embarquàni«*^ par un temps assez menaçant. Le vent s*était levé, et I'*h montons blancs donnaient déjà un peu d'animation à la ni4*r.
Le soleil, dans sa marche^ change à cha^]ue instant la nuance de toutes les côtes. Les lointains %it di'ssinent d iiiif* manière pittoresque, et présentent de belles lignes qui [la^^sionnent Tartiste. Ce calme, cette facilité de locomotion, l'absence de poussière, la lecture, les repas, la conversation, la vue du paysage sont autant de distractions charmantes pendant lesquelles les heures s*écoulirnt avec rapidité.
Les Dardanelles forment une courbe gracieuse au milieu d*f charmants paysages. On les descend en ayant à gaurhe h'^ côtes plates de l'Asie; celles d'Eurup»*. a droit<% sont pln> abruptes. En voyant défiler devant moi tous ces Vwmx célèbres, mes souvenirs historiques se réveillaient en foule. Je croin devoir me dispenser de la tirade de rigueur sur les Argonautes, le Granique, Héro et Léandre, Xerxês, la plaine d«' Troie et le naufrage d'Hellé. J'aime mieux parler du tableau vivant que j'avais sous les yeux.
Nous avions à bord quHques moines ^fn-c**, dout dnjx «ur trois paraissaient des suiM^ri^'urH. L'un d'-iix, d'une ?»oii;ifi-
laine d'années, avait une magnifique barbe. Les autres couchaient sur le pont, au milieu de cette population d'Orient aussi variée de costumes que de types. Un officier turc voyageait avec sa famille, d'une malpropreté repoussante : sa femme, sa belle-mère, trois enfants ; les femmes toujours accroupies et mises misérablement. Il y avait des hommes d'une pose admirable et qui captivaient l'attention de M. Guillemet. Il regrettait Tabsence de son crayon. On distinguait des types superbes et des tableaux tout faits. Pour tromper les heures de la traversée, je cherchai à causer avec Antonio, en me servant, autant que je pouvais, de sa langue maternelle. Je possédais déjà quelques éléments, grâce aux leçons de mon illustre maître, M. Hase, et je trouvais des ressources dans mes connaissances de la langue hellénique. Mais le grec d'Antonio était très corrompu; un mélange de mots italiens (.1 turcs le rendait pour moi très difficile à comprendre.
Près d'Imbros, notre bâtiment fut pris par un vent très violent ; il dansait tellement que la plupart des passagers Furent malades. Peu à peu cependant le temps se calma, et chacun rentra en possession de lui-même. Le garçon de service avait placé dans une des cabines une dame-jeanne remplie de mastic , espèce de liqueur claire comme de Teau, et qui participe, pour le goût, de l'absinthe et de l'aniselte. Les mouvements saccadés du bâtiment brisèrent cette bouteille, ut la liqueur se répandit en même temps qu'une odeur insupportable et qui soulevait le cœur. Cette odeur devînt si persistante que nous fîmes servir le déjeuner sur l'avant du bateau, afin de ne pas nous trouver sous le vent. Pendant notre repas, passa devant nous à une certaine distance, l'île d'Imbros, célèbre, ainsi que celle de Samothrace, par le culte des Cabires. La première de ces îles est très aride et toute couverte de mamelons, sur lesquels on distingue de temps à autre une végétation rabougrie. Quant à la seconde, située dans le voisinage, elle est très montagneuse et très élevée.
Vers les deux heures de l'après-midi, nous aperçûmes le pic élevé du mont Athos^ qui domine majestueusement toute
la mer. Nous laissâmes sur notre droite la pointe de la presqu'île, et nous longeâmes la côte en entrant dans le golfe. Les ombres de la nuit commençaient à envelopper la montagne. J'apercevais des lumières disséminées de tous les côtés. Plongé dans mes réflexions, je me reportais à une autre époque, à celle où les moines n'avaient pas encore perdu l'habitude et le goût du travail intellectuel. Je suivais de ToBil un copiste occupé à transcrire un des chefs-d'œuvre dont on regrette aujourd'hui la perte, les comédies de Ménandre, par exemple. Bercé par ces douces et folles illusions, je faisais les plus belles découvertes littéraires. A huit heures du soir nous étions devant le monastère de Russico, qui est situé sur la côte occidentale de la presqu'île. Malheureusement il était trop tard pour débarquer, et il nous fallut encore passer la nuit sur ce maudit bateau. Craignant de rentrer dans ma cabine, je m'étendis sur le canapé de la salle à mander, mais il me fut impossible de dormir, occupé que j'étais à me débattre contre les puces. Les premières lueurs de l'aurore vinrent enfin mettre un terme à mon supplice. Je découvris la charmante position de Russico, dont les constructions considérables s'élèvent en étages ot gravissent la montagne. C'est un mélange incohérent de tours, de bastions, de galeries, de bâtiments de différents genres, dont quelques-uns mal entretenus. Le tout sur un immense rocher noyé dans la verdure. Notre bateau fut bientôt envahi par une foule de gens. Nous parvînmes à descendre sur le port, où il y avait un mouvement extraordinaire. On déballait des marchandises, que Ton entassait pèle-mèle ; les moines et les pèlerins se jetaient dans des barques avec leurs paquets de guenilles. Il nous fallut subir les formalités du passeport et de la douane. Je montrai le firman du sultan. On le considéra avec honneur et avec respect, mais il n'en fallut pas moins ouvrir nos malles à un brutal douanier turc qui n'entendait pas raison. Je ne connaissais pas encore les mœurs de l'Orient, et je ne savais pas que j'avais dans ma bourse un moyen tout simple de faire cesser cette persécution. Enfin, à force de crier et de me
ri LI-: MONT ATHOS
fâcher, j'oblins qu'on n'ouvrirait pas les énormes caisses photographiques de M. Guillemet.
Vint ensuite la cérémonie des mulets. Quand on met le pied en Orient il faut s'armer d'une patience à toute épreuve ; tout marche avec lenteur; les cris, les menaces, les promesses, rien ne peut émouvoir l'impassibilité des habitanis. Nous en flmes Texpérience avec notre muletier, qui nous laissait nous démener et nous regardait avec une insouciance h désespérer un saint de nos climats. Après de longs pourparlers par Torgane d'Antonio, nous obtînmes quelques mulets, les uns pour nos bagages, les autres pour nous-mêmes, dans le cas où nous nous trouverions fatigués. Nous nous mimes en route par le plus beau temps du monde. Et dès lors commença pour nous une véritable jouissancf qui ne nous a plus quittés jusqu'au skite de Saint-André, où nous comptions nous arrêter.
Il n'y a pas moins de trois heures et demie de montées et de descentes, mais par des chemins très pittoresques. Je me sentais si heureux, si léger, si dispos que je préférai marcher une grande partie du temps afin de jouir de tous les accidents du chemin. La route qui conduit à Caryès est charmante; taillée dans la roche, elle passe en zigzags au milieu d'une foule d'arbres de tontes espèces qui procurent de temps en lemps de frais ombrages. Dans cette partie, l'eau est peu abondante, mais lorsqu'on en rencontre elle est toujours fraîche et excellente. A une demi-heure de Russico, en suivant la pente de la montagne et en se dirigeant vers la droite, on rencontre le riche monastère de Xéropotami, dont nous aurons l'occasion de parler plus tard. Pressés que nous étions d'arriver au skite de Saint-André, nous aimâmes mieux ne point nous arrêter à Xéropotami et nous continuâmes notre roule. Nous étions dans le ravissement; d'un côté un chemin, 1res pittoresque au milieu d'une végétation vigoureuse et variée ; de l'autre, le magnifique panorama de la mer sur laquelle les rayons du soleil glissaient comme sur une glace. Vers le sommet de la montagne, la route redescend en se
ilirigeanl sur le rivage de Carrés. Les proies de Taulre versant sont beaucoup plus roides et les chemins moins bon«. La végétation est plus forte et les arbres, à cimes plus élevées, donnent de superbes ombrages.
Notre caravane arriva vt^rs dix heures du malin à llarvês. charmant petit village d*opéra-comique. J^ m'attendais à trouver des cahutes au lien de maisons et des rues sales comme dans toutes les villes d'Orit^nt. Grand fut mon étonne, ment lorsque je vis des maisons en pierre, très bien bâties, avec des rues propres, c^tuvenablement pavées et dans une situation ravissante. De petits balcons aux maiscfus formant des avant-toits qui garantissent contre l'ardeur du soleil. Cest là que résident les vin^t députés envoyés par les vingt monastères. Ils forment un conseil qui s'assemble plusieurs fois par semaine et discutent toutes les affaires générales ^t particulières. Toutes les fois qu'il s'agit d'une question purement civile, le gouverneur turc, ou kaîmakan, intervient. C'est le plus ancien corps délibérant connu. Le premier en dignité S4* nomme le Naziris. viennent ensuite les représentants ou députés^ puis les Epistates ' et enfin le secrétaire du conseil. Un président et quatre epistates sont nommés pour cinq ans. Chaque année ils doivent rendre les comptes k la communauté. Les délibérations n'ont de valeurs qu'autant qu'elles sont revêtues de Fempreinte du sr#*au officiel. Cf sceau, en argent y est coupé en quatre parties ésrales. dont chacune reste entre les mains d*un épistatr*. Le présid^'Ut possède la clef a vis qui les rassemble toutes les quatr*' et il faut la réunion de ces cinq volontés pour valider une dérision. Dans lé'S afTairos importantes, on invite par un billet lou*i les reprisentants dr»s couvents. La communauté, le Kc:vdv. comme on l'appelle, lire de Yalachie des revenus très considérables. Une partie reste ••ntre les mains des pères chargés d«» los percevoir. L'autre i»sl envovée à Caryès et partagée tU* la manière suivante :
500,000 piastres pour l'impôt annuel dos couvents, auquel
1. AdiuiuUU'ateur cb^nré d«* la ^orveilUoe^ ft «U- l'emploi de» foud^ de U comoiutiauté.
8 LK MONT ATIIOS
vienaenl se joindre les droits de douane, sur TimportatioD et Texporlalion des céréales, des bois de construction et de diverses marchandises. On sait que la piastre vaut un peu moins de 0,23 cent.;
30,000 piastres aux deux épitropes* de Constantinople ;
12,000 piastres à Tépitrope de Salonique ;
12,000 piastres à un père qui voyage pour les aiïaîres de la communauté;
12,000 piastres au gouverneur turc ;
3,000 piastres d'indemnité à chacun des épistates qui, d'ailleurs, sont défrayés par leur couvent ;
12,000 piastres au secrétaire du conseil ;
130 piastres par mois à chacun des quarante cawas qui forment la garde albanaise ;
Le reste se partage entre les monastères.
Chaque député occupe une maison appelée kounak ; toutes les autres sont des propriétés particulières des couvents. Elles sont données en location à des moines ou à des artisans laïques qui y exercent un commerce quelconque, de sorte qu'on trouve à Caryès un bazar assez bien fourni. Le marché SI? tient tous les samedis.
Il y a même un médecin. Celui qui s'y trouvait alors était un Grec d'une quarantaine d'années. Fixé dans ce village depuis deux ans, il avait accompagné un jeune homme qui était venu passer deux mois au mont Athos. Il avait une petite pharmacie dans une armoire vitrée chez un épicier, ce dernier, excellent garçon, dans la boutique duquel il passait toute la journée, maniant sans cesse un chapelet, selon l'usage des (îrecs et des Turcs. Du reste, ce médecin faisait fort mal ses aiïaires, grâce au climat qui est excellent. Aussi, peu satisfait (\o son sort, complail-il abandonner le pays et se rendre à A'-hènes.
Comme Caryès est le centre du gouvernement monastique (lu mont Athos, c'est là qu'on reçoit toutes les lettres de Té-
1. Les Grecs douucDt le uoni dVpitrope à celui qui est cliargé de suivre l"î» affaires des couveuts, auprès du gouvernement lurr.
tranger et c'est do là qu'on les expédie à chacun des monastères. D y a toutes les semaines un service organisé par terre pour Salonique ; l'autre, par mer. se combine avec les bateaux de Constantinople qui touchent tous les quinze jours à Russico. Tout est gratis chez les moines; ils ne font rien payer pour les lettres qu'on envoie ou qu'on reçoit par leur moyen. C'est ainsi que, grâce à leur générosité, toute ma correspondance se faisait légulièrement, sans qu'il me fût possible de leur faire accepter quoi que ce fût ; et souvent le porteur était obligé de faire cinq ou six lieues pour venir me trouver dans le couvent où j'étais installé.
Pressés d'arriver à notre destination, nous ne nous arrêtâmes pas à. Caryès, et nous nous dirigeâmes immédiatement vers le skite de Saint-André, qui souvent est aussi appelé le. Sérail, dans le sens de palais. Il dépend de Vatopédi. Il y a une vingtaine d'années, des religieux russes, très riches, en firent l'acquisition et ils formèrent une espèce de communauté qui contient aujourd'hui environ cent moines. Ce skite, qui possède de nombreuses propriétés en Russie, est en grand progrès, et dans peu d'années il sera très probablement élevé a la dignité de monastère. Il en a toute l'importance, tant les constructions sont considérables. Nous entrâmes dans la cour, mais avant de laisser décharger les mulets , je demandai à voir rhégumène, pour lequel le général Sébastianof m'avait donné une lettre de recommandation; ce n'était plus le même, l'autre était mort dans l'intervalle. Le nouvel hégumène nous reçut d'une manière polie, mais froide ; à ma demande, il décacheta et lut la longue lettre en russe qui était adressée ù son prédécesseur. Fendant ce temps-là on nous avait apporté des rafraîchissements dont nous avions grand besoin. C'est là une des bonnes choses de l'Orient. Dans les maisons les plus pauvres, quelle que soit la condition du voyageur qui se présente, il est accueilli avec la plus généreuse hospitalité. L'eau fraîche, le glyko ou confiture, le raki et le café lui sont immédiatement offerts et lui font oublier les fatigues de la route. Les moines qui habitent le skite de Saint-André sont
Russes, aussi au lieu do café ou nous servit une excellenlo tasse de thé avec une petite goutte de rhum. Après avoir lu la lettre du général Sébastianof^ rhégumëne causa avec nous de la manière la plus affable ; puis il se leva et nous conduisit à notre appartement, composé de deux petites pièces très propres et nouvellement mises à neuf; elles donnaient d'un côté sur la mer et do l'autre sur la campagne.
L'intérieur du couvent est compor.é de longs couloirs très étroits sur lesquels ouvrent les cellules des moines ; dans Tembrasure d*une fenêtre, un vaste emplacement rempli de fougère et servant de lits aux pauvres et aux pèlerins qui sont venus demander Thospitalité. C'est à l'extrémité d'un de ces couloirs qu'étaient nos chambres.
Tinlce à M. Sébastianof, on y trouvait quelques reflets de la civilisation européenne : des lits de fer, des fauteuils, des tables, etc. On fit monter nos caisses, nous nous changeâmes et primes possession de notre nouveau logis qui était un peu petit pour nous, M. Guillemet étant obligé de sortir tous ses appareils de photographie. Peu de temps après, l'hégumèno vint nous rendre visite et nous demanda si nous voulions déjeuner. Sur notre réponse affirmative, il nous conduisit dans une petite salle où on avait préparé une table de quatre couverts, dans ridée qu'Antonio mangerait avec nous. Ce dernier, esclave des convenances, resta debout avec les autres i*aloyers et nous servit d'interprète. Le déjeuner, quoique maigre, nous parut très supportable ; il y avait une foule de choses : raki, salaisons, caviar, poissons salés de toute espèce, une soupe aux choux et à l'huile ; du vin rouge assez bon et rappelant un peu nos vins plats de France. On nous servit ensuite un petit vin blanc assez agréable, dont on remplissait sans cesse nos verres qui avaient été changés. Les autres, qui contenaient encore des restes de vin rouge mélangé d'eau, avaient été placés sur une table de desserte. Les Grecs ne connaissent point nos dégoûts, nos délicatesses de convention. A ce moment, un grand gaillard, ayant plutôt l'air d'un diable que d'un moine, vint dire quelques mots à Thégumène, puis.
toul en parlanl, il vida dans un vorro loul ec qui restait des autres et avala avec délices cette singulière boisson.
Entre notre hôte et nous la glace avait été bientôt rompue. Le souvenir de M. Sébastianof, qui est le bienfaiteur du couvent, nous avait servi de trait d'union, et, à la fin du repas, nous étions dans la plus grande intimité avec rhégumèno, homme excellent, simple, et de mœurs douces et faciles. L'heure de la sieste étant venue, nous lui rendîmes sa liberté v\ nous allâmes respirer dans les jardins du couvent, qui sont 1res vastes et très accidentés. Une fontaine d'une eau excellente, arrangée sous forme de berceau par M. Sébastianof, offre une promenade charmante. C'est là que nous allâmes nous asseoir M. Guillemet et moi, enchantés que nous étions de notre première réception au mont Athos, et concevant Tun et Tautre de magnifiques espérances pour les résultats de notre mission.
Jamais je ne m*étais senti dans une position morale aussi heureuse. Il me semblait que j*étais dans une espèce de paradis. J'avais quitté Constantinople avec un dégoût profond. L'absence de bruit, de poussière, de chaleur, un air pur, tout contribuait à me jeter dans une extase indescriptible. Je me voyais déjà dans toutes ces riches bibliothèques, parcourant des manuscrits inconnus, faisant des découvertes littéraires, l'I j'éprouvais toutes les jouissances intellectuelles.
Nous venions à peine de quitter Thégumène lorsque s«» présenta un jeune moine d'une physionomie intéressante; des yeux très doux et intelligents, une grande distinction de ma* nière régnait dans toute sa personne, ("omme second du skite, il portait le nom d'hiérodiacre et se nommait Dorothée. C'était un jeune russe d'une bonne famille. Il avait beaucoup connu .\f. Sébastianof, dont il nous parla avec la plus vive tendresse. Il nous conduisit visiter Tappartement que ce dernier avait fait arranger. On se croyait transporté en Occident. Uii joli salon avec des meubles européens, et une chambre à coucher avec un excellent lit qui se trouvait à l'abri derrière une travée toute couverte de gaze. Vestibule, cuisine, balcon, il
y avait lout ce qu'où poul désirer. Quelques autres pièces étaient encombrées de tout Tattirail photographique de M. Sébastianof, qui, pendant plusieurs années, a travaille sur les manuscrits des différentes bibliothèques du mont Athos. Nous allâmes ensuite faire un tour de promenade, en causant dans la plus grande intimité et Antonio nous venant quelquefois en aide. Le jeune moine me montra ensuite la bibliothèque, qui est presque entièrement composée de livres russes, quelques manuscrits grecs, mais modernes et sans importance.
Lorsqu'il eut pris congé de nous, nous sortîmes avec Tintention de faire un tour dans les environs, après avoir été rendre nos devoirs au kaïmakan qui réside à Caryès, et pour lequel Fuad-Pacha m'avait donné une lettre de recommandalion. Tout nouveau débarqué au mont Athos doit sa première visite au gouverneur turc. Ce dernier se trouvant alors à Salonique, nous nous contentâmes de nous inscrire chez lui.
Caryès, ainsi que je Tai dit, est situé d'une manière très pittoresque au milieu d'un bosquet de verdure, avec la mer pour horizon. De nombreuses fontaines fournissent à tous les habitants une eau excellente. Aussi voit-on partout des jardins. L'endroit cependant est élevé. Il occupe presque le haut de la pente septentrionale, de sorte qu'on découvre au loin une partie de la Macédoine du côté de Philippes, et même les côtes de la Thrace. On y trouve à peu près tout ce dont on peut avoir besoin. Certaines productions locales y sont très recherchées. Les haches, les serpes, les cognées du mont Athos sont en effet estimées pour leur trempe. Les boutiques ont assez bonne mine et il règne dans cette petite colonie une propreté, un ordre qui fait honte àConstantinople. Des treilles, des balcons, des berceaux de verdure qui divisent les rayons du soleil on myriades de parcelles dorées. C'est d'un effet charmant.* Pas de voiture, pas de chevaux, quelquefois un mulet surmonté d'un moine ou d'un touriste.
Dans la partie qui avoisine le skite de Saint-André se trouve l'école, monument très grand et fort bien installé.
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Quand je la visitai, il n'y avait que quinze élèves ; le nombre pourrait en être beaucoup plus considérable. Le maître savait quelques mots de français, au moyen desquels il cherchait k enseigner cette langue à ses élèves. Peu de temps après, il fut remercié et l'école demeura vide. Il n'avait pas encore été remplacé Tannée suivante lors de mon second voyage au mont Athos, et le bâtiment servait aux séances du grand conseil.
En sortant de Caryès, du coté du skite, route qui conduit aussi à Yatopédi, le couvent le plus riche de la presqu'île, on voit plusieurs mendiants couchés de chaque côté du chemin. C'est là une plaie dont les moines ne parviennent pas à sp débarrasser; la paresse est le défaut principal des Orientaux.
En nous dirigeant du côté de la mer, nous fimes la rencontre d*un caloyer ayant très bonne mine. Il nous accosta, entama conversation avec nous^ nous dit que la mer était encore loin et nous engagea à entrer chez lui. Il occupait une maisonnette très propre, au milieu d'un verger et d'un potager. Il nous introduit dans une petite pièce carrée placée en avant-corps et suspendue devant la maison ; des ouvertures des trois côtés et des tapis sur lesquels nous nous asseyons à la turque. On nous apporte des figues jaunes excellentes, des noisettes, du raki avec de Teau très fraîche. La maison de ce moine occupe l'emplacement d*un ancien couvent, dans le voisinage de celui de Gotlomousi. En construisant les fondations, on avait trouvé un plomb byzantin qu'il me montra : il était un peu fruste, mais on distinguait encore le nom de Paléologue.
A notre rentrée au skite, on nous servit les rafraîchissements accoutumés et du thé. Ce que l'on consomme de thé chez les moines russes est effrayant. Le soir, vers huit heures et demie, Thégumène nous fit dîner avec lui : même genre de repas que le matin avec une soupe au riz qui aurait été supportable sans le goût d'huile chaude qui nous répugnait. Ce genre de nourriture ne nous convient pas et nous décidons que nous organiserons autrement notre vie matérielle. Auto-
iiio parait posséder certains talents culinaires que nous mettrons à profit ; ce sera d'ailleurs plus commode pour Thégumènc et pour nous, chacun pouvant ainsi conserver sa liberté. L*heure de nous retirer étant arrivée, nous allâmes nous coucher, assez fatigués, il est vrai, mais ravis de notre journée, du pays que nous avions parcouru et de Thospitalité que nous avions reçue. Des draps d'une propreté plus que douteuse me décident à étrenner le Ut que j'avais emporté avec moi. Je dois tant de reconnaissance à ce meuble qui m*a accompagné partout et m*a épargné bien des souiFrances, que je ne ré8ist<' pas au désir de lui consacrer quelques lignes. Le lecteur mo saura gré des détails un peu vulgaires que je vais lui donner; je rengage à ne point partir pour TOrient sans être muni d'un appareil semblable au mien, appareil dont je dois la précieuse indication à mon jeune et savant ami, M. le comte de 'Ogue.
Un mot d'abord sur le lit dont chacun connaît le systènu*. (Vest un sommier monté sur deux X maintenues par un bàtou rond ; sur les deux branches écartées de chaque X 8*enimanche le sommier, qui se trouve ainsi étendu. Le tout so démonte comme un jeu de patience et se roule dans un sac long d'un peu plus d'un mètre et ne pesant pas plus de vingt livres. A la rigueur on peut se passer de lit, parce que partout on trouve des divans ou des couvertures. Mais le plus important, l'indispensable, ce sont les draps qui, plies, tiennent 1res peu de place dans une malle. Sans ce petit surcroit do bagage, le sommeil est impossible, pour moi du moins. J'en ai fait plusieurs fois une dure expérience. Rien de plus atrocement perfide que la puce. Quand vous êtes prêt à vous coucher, c'est-à-dire à peu près sans vêtements, elle saule légèrement sur votre pied ou sur votre jambe et se tient coi jusqu'au moment où vous vous êtes introduit dans votre lit. C'est alors qu'elle commence ces promenades irritantes ot dont je n'ai jamais pu prendre mon parti. J*ai en horreur ce petit insecte parce qu'il a développé en moi des instincU féroces dont je ne me croyais pas susceptible. Je regrettai**
LK MONT ATHOS jN
(le n*avoir pas mille morts à faire subir aux puces que je parvenais à saisir.
On prend donc «leux draps d'inégale i^randeur, on les coud ensemble comme un sac« en laissant ouverte la partie supérieure. On adapte à cette dernière une grande gaze disposée en forme de capuchon. Ce capuchon, qui se termine en pointe, est attaché à un clou, à un objet quelconque ou à une vrille dont on a toujours soin de se munir et on le fait descendre sur le lit en lui donnant une pente de 45 degrés. Le drap le plus long sert à recevoir la tète ; le plus court pose sur la poitrine. La gaze est maintenue ouverte au moyen de trois jonc qui s'emmanchent l'un dans l'autre et que Ton passe, dans des anneaux en cordon. De celte manière, on a devant soi une grande masse d'air sans que la gaze puisse venir gêner le visage. Reste une dernière difficulté : c'est Fontréo dans le lit. Pour cela, en cousant, on laisse sur le côté unr ouverture ; on y adapte une grande manche par laquelle on se glisse dans le lit, puis on la noue avec un cordon de manière à ce qu*aucun insecte ne puisse se glisser en dedans. Uniprécaution très importante k prendre, c'est de ne pas se glisser avec l'ennemi dans la place ; et rien n'est plus facile lorsqu'on n'y prend pas ganh*. Ainsi renfermé, vous êtes sur au moins d'avoir une nuit tranquille et d'être à l'abri de toute attaque. Le matin, toutes les rùdeuscs de nuit, se croyant bien à l'abri, se sont cachées dans les plis de la gaze ; il est facile alors d'en faire un massacre.
Le lendemain était un dimanche. Nous jugeâmes qu'il était ronvenable daller entendre la messe russe. Les chants sont très beaux et contrastent avec cet abominable chant grec dont le nez fait tous les frais. Le skite et Russico, dont nous parlerons plus tard, sont les seules communautés religieuses dans le mont Athos où le chant soit russe. Dans le couvent dlviron, qui cependant est placé sous la protection immédiate de la Russie, la psalmodie est grecque. Le skite de Saint-André possède trois églises, Tune au premier, les deux autres au second. La première est de nouvelle construction. Elle paraît
très richo, elle est toute dorée, et remplie de peintures recouvertes de métal. Le service se fait avec beaucoup de dignité, el les assistants, composés principalement d'une foule de pèlerins russes, montrent le plus grand recueillement. Les églises du second sont plus anciennes. L'une d*elles sert principalement pour les prières du matin et du soir. Après la messe, Antonio nous organisa un déjeuner quelconque. Il choisit parmi les œufs du couvent ceux qui lui semblèrent possibles, employa un peu de beurre russe après lui avoir fait subir plusieurs cuissons, et parvint à nous faire une omelette presque supportable. Cette première épreuve nous prouva que nous ne devions pas trop compter sur les ressources d'un couvenl kinovien, où le jeûne et le maigre sont le régime de toute tannée. Il faisait un temps admirable, un soleil un peu inquiétant ; mais nous étions si alertes, si dispos, nous ne doutions de rien. Nous prenons notre fusil, de la poudre, du plomb, et nous nous décidons à aller faire une promenade sur le bord de la mer. Nous comptions, chemin faisant, tuer le gibier qui se trouverait au bout de notre fusil. Quand je dis gibier, j'entends oiseaux de toute sorte, si petits qu'ils fussent ; nous n'avion^pas le droit d'être difficiles et il fallait trouver de quoi manger. Le jeune moine, inquiet de nous voir partir ainsi à l'aventure, voulait absolument nous donner un guide, mais la mer paraissait si près ! Nous refusons et nous nous mettons en route.
Nous suivons d'abord un chemin creusé dans la roche au milieu de broussailles et d'arbres de toutes sortes et nous arrivons sur une dune qui semblait dominer la mer. Comme les broussailles étaient peu élevées, je vais tout droit devant moi cherchant de quoi garnir notre garde-manger. Mais rien, pas le plus petit oiseau. Mes compagnons, M. Guillemet et Antonio, avaient peine à me suivre. Bientôt je me trouve dans un fourré si épais que je ne pouvais ni avancer ni reculer. Nous descendions dans un ravin très profond, mais sans chemin visible, et nous déchirant aux ronces et aux épines. Nous luttâmes ainsi pendant plus de deux heures, avant de rencon-
trer un chemin pralicablo. S'en présentait-il un, nous reconnaissions bientôt qu*il était abandonné depuis longtemps, et c'était à recommencer. Et cependant la mer était là, tout près ! Nous la voyions sans pouvoir Tatteindre. Mais après une dune c'était un ravin, puis une dune, puis un ravin. EnOn nous eûmes le bonheur de rencontrer un chemin qui paraissait fréquenté; nous le suivons et nous arrivons sur une élévation d'où Ton aperçoit la plage avec une route qui y conduit. Nous étions épuisés de fatigue et en nage ; mes compagnons s'arrêtent, se déshabillent et se font sécher au soleil, eux et leurs vêtements, avant de s'exposer à la fraîcheur du rivage. Moins craintif, mais plus imprudent, je continue mon chemin avec mon fusil et je vais les attendre sur la plage. Avec cela point de gibier ; trois pauvres petits oiseaux qui devaient faire notre dtner. Nous suivons un chemin tracé, mais nous étions si loin que nous marchâmes pendant deux grandes heures avant de rentrer au couvent.
Antonio noya nos trois oiseaux dans une niasse de riz et nous dinàmes avec cette pâte fade et sans goût. L'huile fait le fond de la cuisine des Grecs ; Todeur en est si fétide qu'elle me faisait presque regretter celle d'Espagne. Notre logement en était empesté ; il était d'ailleurs si exigu que je me décidai à en demander un autre, pour moi du moins, à notre jeune ami Dorothée. Ce dernier me fit monter au second et me montra une grande pièce toute neuve, à peine achevée, et occupant un angle. Les quatre murs peints en jaune et à la chaux. Rien de plus et pas un meuble. Cinq fenêtres et une vue admirable d'un côté sur la montagne et de l'autre sur la mer. Le jeune moine me témoignant ses regrets de ce qu'il n'osait pas m'offrir un logement dont la pointure n'élait pas même lermiuée, je lui répondis queje m'en accommoderais fort bien el que j'avais tout ce qu'il me fallait; mon lit et mes deux petites cantines devant me suffire. Je m'en emparai immédiatement. Mais en quelques minutes on m'improvisa un ameublement complet. Les moines me montèrent un lit en fer
qui devait me servir de canapé, deux petites tables en bois
blanc, fort propres, un 1res bon fauteuil en velours, quelques chaises de paille 1res convenables, et deux chandeliers avec des bougies. Des bougies ! quel progrès ! au lieu de ces lampes antiques qu^on rencontre dans la plupart des couvents. Encore une amélioration importée par M. Sébastianof. Ajoutez à cela une espèce de buffet en acajou surmonté d'un grand tableau encadré et sous verre: c'était une Vierge : noire avec l'enfant Jésus ; à droite et à gauche deux personnages. Tous sont habillés d'argent avec des gloires en or. Au-dessous une inscription en russe et portant la date de 1852.
Dans le haut de ma chambre, une petite ouverture pour donner de l'air à la chapelle du second. Chaque jour, on vient chanter matines dans cette dernière, et j'assiste à l'office sans sortir de chez moi. Les Grecs, comme les Turcs, comptent les heures à partir du lever du soleil, méthode bien gênante pour nous autres Européens qui ne savons jamais où nous en sommes avec nos montres disposées d'après un autre système. Tous les matius je voyais sortir du sein des flots l'astre semblable à une grosse lune. Alors commençait l'office qui ne durait pas moins de deux heures. La douceur du chant russe ne m'empêchait pas d'en regretter la longueur, et souvent Timpatiencc me forçait d'aller me réfugier chez M. Guillemet.
Nous étions au lundi. C'était la fêle de saint Jean ; l'almanach des Grecs est en retard de douze jours sur le nôtre. Il ii'y avait pas moyen de rien tenter un jour de fête. Les moines, depuis plusieurs années, étaient devenus très réservés dans leurs communications, et il était nécessaire de procéder avec prudence et de ne pas les presser ; la lenteur orientale est une chose qu'il faut accepter et même respecter. Il fut convenu avec l'hégumène et le jeune moine que nous attendrions au lendemain, jour où devaient se réunirions les représentants des couvents. Dans celte réunion ils expliqueront l'objet de notre mission, monirerontles recommandations du patriarche de Constantinople et du général Sébastianof, et ils prépareront les choses de manière que nous soyons très bien accueillis
partout. Ils diront qu'il est très important de nous donner les plus grandes facilités pour nos travaux ; l'empereur des Français qui m'a envoyé sera ainsi plus disposé à être favorable à la question des couvents dédiés de Moldavie et de Valachic, question qui intéresse au plus haut point les monastères du mont Atlios. Il faudra donc quelques jours avant que nous puissions nous mettre au travail, et il faut nous armer de patience jusque-là.
Le soir, après dîner, je m'instiillai dans mon nouveau local. Je restai près de deux heures à la fenêtre en contemplation du côté de la mer. La nuit était admirable. Pas un souffle, pas une brise ; la nature entière était dans une immobilité complète. La chaleur était supportable, Tair était pur et je respirais librement ; à combien de réflexions je me laissais aller ! Quel calme! Quel repos! Singulier pays où tous les animaux femelles sont proscrits. Pas de femmes, bien entendu, mais aussi pas de vaches, pas de chèvres, pas de poules, c'est-àdire pas de laitage, pas de beurre et d'œufs frais. Pas de femmes ! c'est-à-dire pas d'intrigues, pas de jalousies, pas de coquetteries; mais aussi absence complète de toutes les joies pures de la famille. Les tendresses d'une mère, d'une sœur, d*UQe épouse, d'une fille sont choses inconnues dans ce pays considéré comme la plus douce des retraites où viennent se réfugier les grands désespoirs, les dégoûts de ce monde et les aspirations célestes. Il y a là de bonnes et simples natures, toutes en Dieu et ne vivant que pour la vie future. En pensant à la bonté, à la douceur, à la gracieuse hospitalité des moines russes chez lesquels nous étions, j'éprouvais presque le désir de me fixer et de finir mes jours au milieu d'eux.
La question de nourriture est la grosse alfaire du voyageur qui se trouve sans cesse en face de difficultés imprévues, de dégoûts tenant à des différences d'usages et d'habitudes. Aussi se trouve-t-il entraîné, malgré lui, à parler d'une chose qui tient tant de place dans son existence et qui augmente chaque jour le nombre de ses tribulations matérielles; Il n'en est pas de même pour le lecteur qui, saturé par toutes les
jouissances cl toutes les raffineries du luxe moderne, doit prendre peu d'intérêt à de pareils détails. Aussi , dans la crainte de Tennuyer, passerai-je sous silence nos chasses malheureuses, nos abstinences forcées, nos repas incomplets ou impossibles. Le mont Alhos ne produit pour ainsi dire pas de gibier; quelques merles, des geais, des pinsons, des fauvettes. Ce sont là toutes les ressources, et encore dans des proportions très restreintes, que le pays nous offrait dans nos moments de détresse. Chose singulière ! le moineau franc, ce qu'on appelle vulgairement le pierrot, n'existe pas au mont Athos, lui qui se plaît partout où il y a des habitations. Trouve-t-il les moines trop peu sociables pour lui ? Est-ce une protestation contre ce règlement qui proscrit les animaux femelles dans toute la presqu'île ? Toujours est-il qu*oa ne voit pas un seul de ces oiseaux dans la petite ville de Caryès et dans la campagne.
Le temps, exceptionnellement beau, dont nous jouissions sans interruption depuis mon arrivée en Orient, fut troublé tout à coup par un orage des plus violents. Je me trouvais alors dans ma chambre dont toutes les fenêtres étaient ouvertes. Je n'euspasle temps de les fermer, tant fut prompte la bourrasque. Elles battaient avec fracas, et il m'était impossible de les retenir. Mais voici bien une autre affaire. Pendant que j'étais à lutter contre l'ouragan, en cherchant à fermer une fenêtre, tout mon lit, c'est-à-dire mes deux draps furent enlevés par le vent et passèrent par une autre, Ileureuscment la bonne Vierge noire voulut bien venir à mon secours ; j'avais attaché le capuchon au haut du meuble. La gaze maintenue ouverte par les joncs, formait une espèce de ballon ; les draps s'élançaient avec fureur dans l'espace, et, sans l'intervention de la Vierge noire, c'en était fait de mon lit qui eût été emporté en pleine mer. La pluie alors a commencé et a continué pendant toute la nuit et la journée du lendemain. Toute la montagne était comme dans une trombe d'eau et on ne distinguait plus rien.
Quand le soleil reprit son empire, tout était d'une fraîcheur
admirable, et l'œil ne pouvait se lasser de contempler cette végétation vigoureuse et variée qui fait du mont Athos un lieu de délices pendant la belle saison. Des arbres de toutes espèces, des oliviers, figuiers, noyers, platanes, chênes : des citronniers qui. dans certains endroits, donnent des fruits gros comme de petits melons. A Sainle>Anne, près de L^vra. les oranges sont également d'une grosseur prodigieuse. Les environs du skite de Saint-André sont extrêmement pittoresques, surtout du côté de Vatopédi. De petits canaux en bois, allant d'un arbre à l'autre, conduisent les eaux dans les jardins, ce qui produit un gazouillement délicieux et une fraicheur ravissante. Le skite. ainsi que plusieurs monastères, nourrit des pigeons, mais, selon l'usage russe, on ne les tue pas. J'ai été soumis un jour à une bien grande tentation. Un pigeon se fourvoya dans ma chambre, je le pris et je lui rendis la liberté, bien que nous n'eussions rien à manger. Je ne suis pas bien sûr qu* Antonio n'ait pas blâmé inlérieurement mes scrupules exagérés.
Un jour, nous nous disposions à diner, lorsque l'hégumèno vint nous prévenir que le chef de tous les monastères, accompagné de plusieurs des principaux représentants, se trouvait an skite, et qu'ayant appris que nous étions là, il désirait nous faire visite. Après avoir fait quelques frais de toilelto rapide, nous allâmes retrouver les moines qui étaient installés dans le salon de M. Sébaslianof. Us étaient six, le naziris de Chiliandari, le chef de tous, les deux députés de Vatopédi et de Lavra, deux épistates de Xéropotami et de Grégoriou, et le secrétaire d'Esphigménou. \ part le naziris. qui était un homme d'une soixantaine d'années, les autres étaient des hommes jeunes, avec de belles figures. C'étaient des types admirables. On nous servit des rafraîchissements et du thé. L*inépuisable cave à liqueurs de M. Sébastianof fut mise à contribution. Nous causâmes intimement. Les moines furent tous très aimables et me firent les offres de service les plus complets, n fut convenu qu'à la première réunion du conseil, on parlerait de notre affaire et on nous donnerait, suivant
l'usage, une lettre circulaire pour visiter chacun des monastères avec toutes les facilités désirables. Deux de ces dignitaires, dont Tun était le représentant de Lavra, savaient quelques mots de français, mais soit timidité, soit tout autre motif, ils n'osèrent pas se risquer. L'affaire des couvents dédiée les préoccupait beaucoup.
En attendant le jour tant désiré, notre principale distraction était de parcourir les environs du skite et de Caryès. Nous avions toujours soin d'emporter notre fusil : les oiseaux de toute espèce que nous pouvions rencontrer prenaient place dans notre gibecière. Le hasard de la chasse nous fit trouver un chemin qui est taillé dans la roche mélangée de mica et de marbre, et qui descend dans un ravin délicieux où se trouvait le lit d'un torrent à sec, mais où l'orage de la veille avait laissé quelques velléités de ruisseau. De nombreuses tortues d'eau se chauffaientau soleil, mais plongeaient aussitôt qu'elles nous apercevaient. Il est facile de les prendre, mais elles no sont point bonnes à manger. Quelques écrevisses soupirant après le retour des eaux vives ; puis des geais, des merles, etc. Une maison incendiée et abandonnée était située sur le bord du torrent. Elle était entourée d'arbres magnifiques, pins, noyers, figuiers, sycomores, et auprès coulait une source assez abondante dont les eaux se perdaient à quelques pas plus loin. C'est là que les oiseaux venaient boire. Il faisait dans ce ravin une fraîcheur délicieuse. Quelques coups de fusils ramonèrent le silence et la solitude, et l'on n'entendit plus que lechantmonotone des cigales qui sont là plus criardes que partout ailleurs ; on croirait assister à une dispute de geais. Rien de plus attrayant que la vue de ce torrent pendant Tété; on y remarque une foule d'arbres presque entièrement déracinés, et dont les racines à nu sont comme autant de serpents qui se tordent dans tous les sons. Des plantes grimpantes et des volubilis qui courent à travers les roches. C'est un désordre de végétation inextricable, et les rayons du soleil ne peuvent venir détruire la fraîcheur de cette charmante retraite.
Le 10 juillet, enfin, eut lieu notre réception; un cawas vint nous prévenir que le conseil nous attendait. Après nous êlre mis en tenue de rigueur, nous partons avec l'hégumène et rhîérodiacre et nous nous dirigeons vers Caryès. Tous les habitants s'étaient réunis dans la rue où nous devions passer. Aussitôt qu'on nous aperçul, les cloches se mirent en branle et sonnèrent à grandes volées. A l'entrée de Téglise nous attendaient tous les représentants des couvents rangés sur deux lignes; notre petit cortège passa au milieu en recevant et rendant force salutations, entra dans la cour intérieure et monta à la salle du conseil. C'est une grande pièce ayant la forme d'un carré long, éclairée d'un seul côté par plusieurs fenêtres. Le long des trois côtés principaux règne un divan établi sur un plancher en bois; le plus petit, celui du milieu, est orné d'une peinture de la Vierge placée au-dessus. Sur le devant de la salle, une petite balustrade, en dehors de laquelle se tiennent ceux qui ne font pas partie du conseil. On me fit les honneurs de la séance. Je pris place au-dessous du tableau de la Vierge, ayant à ma droite le représentant de Lavra, qui était entre M. Guillemet et moi. Tous les autres députés des couvents se placèrent autour de la salle et. s'assirent à la turque après avoir ôté leurs souliers. On apporta des rafraîchissements el du café ; après quoi commença une grande conversation entremêlée de compliments et de protostations de dévouement. Il fut dit que je venais de la part de l'empereur des Français pour visiter toutes les bibliothèques et tous les manuscrits conservés dans le mont Athos. M. Guillemet, de son côté, était chargé de la partie artistique et devait examiner et étudie.* les anciennes peintures et les objets précieux conservés dans les églises. Il nous fut répondu que c'était là un grand honneur pour les monastères, et que tous seraient très heureux de pouvoir nous montrer leurs richesses. Vint ensuite, comme je devais m'y attendre, la question des couvents dédiés de Valachie et de Moldavie. Le prince Couza avait commis un acte inique en mettant la main sur tous leurs biens et avait attiré sur lui toutes les malédictions
célestes. L'empereur Napoléon III, qui avait déjà fait tant de bien à tous les peuples, ne manquerait pas, du moins ils en avaient le ferme espoir, de venir à leur secours et de les protéger contre Todieuse rapacité du prince Couza. Je promis d'écrire à ce sujet à Tempereur des Français et de lâcher d'appeler sa haute bienveillance sur les monastères du mont Athos, dont Texistence semblait désormais compromise. J'ajoutai que le meilleur moyen pour les moines de se concilier une aussi haute protection était de me montrer leurs richesses littéraires avec la plus grande libéralité et de me metlre à même de faire quelque découverte importante dans leurs bibliothèques. Je parlais moitié français, moitié grec ; Antonio intervenait lorsque je me trouvais embarrassé ou pour expliquer ce que je venais de dire. Cette réunion avait un aspect véritablement très imposant. Tous ces moines, au nombre de trente environ, avaient en général une belle figure encadrée dans une magnifique barbe noire. Tous ces regards fixés sur moi, ces physionomies souriantes et pleines de promesses me faisaient concevoir les plus belles espérances pour les résultats de ma mission, et je ne savais comment témoigner ma reconnaissance. Je montrai ensuite le firman du sultan et la lettre de recommandation du patriarche de Constantinoplc, lettre que M. l'ambassadeur de France venait de m'envoyer. Un des moines lut à haute voix celle dernière pièce, et les promesses les plus solennelles furent renouvelées. On me demanda par quel monastère je voulais commencer ma tournée. Je répondis que je m'en rapportais au conseil, qui prendrait lui-même celte décision. Désirant visiter tour, les couvents, il était peu important pour nous de commencer par Tun ou par Tautre. Il fut décidé que nous irions d'abord nous installer à Vatopédi, qui est le plus riche et le plus important. Une lettre circulaire pour tous les monastères nous serait envoyée avant notre départ, qui devait avoir lieu le lundi suivant. Nous étions alors au 10 juillet. Je remerciai les moines avec dos accents chaleureux, et nous prîmes congé
LE MOXT ATHOS 25
d'eux. Le cawas qui était venu nous chercher nous reconduisit jusqu'au skite.
En revenant de celle cérémonie, nous étions suivis d'une foule de gens dont plusieurs accablaient Antonio de questions. Ce dernier me les traduisit ainsi :
— Qui est-ce ? Ce sont sans doute des Anglais ?
— Non. Ce sont des Français.
— Que viennent-ils faire ?
— Visiter les couvents et les bibliothèques.
— Est-ce que ce sont de grands personnages ?
— Certainement. Us sont envoyés par V/mperaior des Français.
— Mais alors ils vont nous défendre contre ce voleur de Couza?
— Bien entendu.
Kt autres questions du même genre auxquelles Antonio répondait dans son style pittoresque, et en se donnant une certaine importance.
Le lendemain j*eus la visite de quelques représentants, qui m^apporlërent la lettre circulaire. Les visites se succédaient. L'hégumène m'annonça que tous ceux qui n*étaient pas encore venus se disposaient à m*en faire une le 12. En attendant leur arrivée, je vis venir un bon vieux moine qui brûlait du désir de me voir. Quand j*entrai dans le salon de M. Sébastianof, qui était le lieu de réception, ce brave homme se jeta à mon cou et m'embrassa avec la plus vive tendresse; il sentait fort le tabac à priser; de très petite taille et les vêlements rien moins qu élégants , à rencontre des autres qui sont très coquets dans leur mise^ très simple du reste. Ce moine avail été despote de Triccala en Thessalie ; il portail encore ce titre. Il me conta qu'en 1852, lors de la révolution grecque, il avait été envoyé par le chef à la tète de dix hommes pour occuper le couvent de Lavra. Ce chef s*étant sauvé, le despote fut fait prisonnier avec ses dix hommes. On le mit en prison à Lavra, où il fut détenu pendant plusieurs années. Il y était encore en 4858 lorsque M. Thouvenel, alors ambassadeur à Constanli-
nople, vint visiter le mont Athos. Il vit le prisonnier, s'inléressa à lui, demanda et obtint sa grâce. Ce pauvre homme est pénétré de reconnaissance et m'a parlé de M. Thouvenei dans les termes les plus chaleureux, ajoutant que lui et les siens priaient tous les jours pour leur libérateur. Il vit tranquillement et libre dans la petite ville de Caryës. J'étais embarrassé des effusions de sa trop vive tendresse. Vint ensuite le tour des représentants des couvents, qui arrivèrent accompagnés du maître d'école et du sous-chef. La conversation dura près de deux heures, pendant lesquelles je parlai grec. Ma langue commençait à se délier et à se débarrasser de cette affreuse prononciation qu'on persiste à maintenir dans nos écoles. Les moines m'annoncèrent qu'on avait fait choix d'un cawas, qui serait attaché à ma personne pendant tout le temps que je resterais au mont Athos. Puis, au lieu de Vatopédi, on me demanda de vouloir bien commencer par Iviron. J'ai su plus tard la cause de ce changement. On faisait préparer et mettre à neuf dans le premier de ces couvents un appartement qui n'était pas encore prêt. Notre départ fut fixé au lendemain. M. Guillemet ne put pas assistera cette visite, pris qu'il était par la fièvre. Nous commencions notre apprentissage avec celte maladie, qui devait nous éprouver si cruellement plus tard.
Dès le matin du jour où nous devions nous rendre à Iviron, nous étions prêts à partir. Nous avions fait nos petites générosités aux serviteurs du skite de Saint-André, mais nous avions eu de fortes luttes à soutenir pour leur faire accepter la moindre chose. 11 y avait entre autres un jeune Russe, d'une physionomie intéressante, celui qui nous servait habituellement. Daniel, c'était son nom, était de taille moyenne, des yeux noirs, vifs, intelligents, respirant l'honnêteté et la bonté ; il était rempli de prévenances et ingénieux dans son service, et cela sans aucune espèce d'intérêt. J'aurai l'occasion de revenir sur le compte de cet excellent Daniel. La grande cour du skite était d'une animation extraordinaire; tous les serviteurs et quelques ouvriers étaient là; les mule-
tiers chargeaient nos bagages, les grosses caisses de M. Guillemet et le petit paquet de loques d'Antonio. A huit heures et demie, on avait enfin amené six mulets, dont quatre appartenaient à la communauté. Deux portaient nos effets ; le jeune Dorothée et Antonio en montaient deux autres, les deux derniers étaient pour M. Guillemet et pour moi.
L*hégumëne, malgré son désir, n'avait pas pu être des nôtres. Mon mulet avait des étriers dorés, et je dus prendre la tête de la cavalcade. Mon cawas, nommé Jaoi, en costume albanais et orné de toute sa panoplie, marchait devant nous.
Le skite, ainsi que Caryès, est situé sur le versant oriental. La route, en descendant vers la mer du côté droit, conduit à Iviron, qui se trouve orienté de la même manière. Les vastes constructions de ce couvent s'aperçoivent depuis les hauteurs de Saint-André. La route est des plus pittoresques. Taillée dans la roche, et tourmentée sans cesse par les pluies torrentielles, elleesttrèsaccidentéeet présentait de grandes difficultés à nos montures. Les pauvres bêtes conservaient une impassibilité merveilleuse ; leur œil est intelligent, h«abitué à calculer les espaces, les sauts, les accidents; elles se tiraient d'affaire parfaitement, et nous en étions quittes pour quelques secousses plus ou moins violentes. Bientôt la route devient large et belle, et on ne tarde pas à apercevoir une masse imposante de bâtiments qui ressemblent à une véritable forteresse^ capable de supporter et même ayant supporté sans doute un siège en règle. Plusieurs tours carrées sont en dehors des murailles, dont le périmètre extérieur est à peu près carré, ('hacune des faces contient des cellules pour un grand nombre de moines.
A peu de distance du couvent, notre cawas tira un coup de fusil dont les échos se répétèrent dans la montagne. C'était le signal convenu pour annoncer notre arrivée. J'avais eu soin auparavant de mettre pied à terre. Mon mulet était ombrageux, et le long du chemin il avait fait des écarts imprévus pour des causes moins émouvantes qu'une forte détonation. Nous entrons dans la première enceinte, en passant par plu-
sieurs portes en fer, et nous nous dirigeons vers le porche où nous trouvons rarchimandrîle, avec le bâton à pomme d'ivoire, signe de sa dignité, et au milieu de tout son clergé rangé sur deux files. Aussitôt les cloches se mettent en branle, et le cortège se rend à une église où Ton va remercier une Vierge privilégiée de la visite que nous faisions au monastère. Bien arrivés, me dit un des moines en français. C'était le docteur Grégorio, avec lequel nous ferons bientôt plus ample connaissance.
Après une courte prière, on nous mène aux appartements qu'on nous a destinés. Les moines y prennent place sur des divans^ partagent avec nous les rafraîchissements qui nous sont apportés, et après quelques mots de conversation, nous laissent nous installer à notre aise. M. Guillemet et moi, nous prenons chacun une magnifique chambre donnant sur la mer ot tout entourée de divans. Une grande natte et un tapis dans celle de mon compagnon ; je refuse les tapis pour la mienne. Antonio s'installe dans une autre pièce auprès de nous.
J'ai cinq fenêtres doubles, sans doute pour garantir contre les vents d'hiver qui doivent être ici très violents. C'est un coup d'œil magnifique. Ma chambre est très originale. Elle a environ quarante-deux pieds de long sur trente de large. Elle est partagée en deux parties. La première, la partie étroite, est séparée de la principale par une petite porte à claire-voie, à chambranles guillochés, ayant du vide à droite et à gauche avec une balustrade. On dirait une petite salle de spectacle. Les panneaux faisant face aux croisées et confinant à la porte d'entrée, qui comme toujours occupe l'angle de la pièce, contiennent des armoires peintes en bleu criard avec des carreaux blancs et rouges. Au-dessus de ces armoires un grand vide pouvant servir de dortoir pour les gens qui n'ont besoin que d'une couverture; dans la partie principale, un plancher couvert d'une grande natte. A droite et à gauche, à une certaine hauteur, une planche régnant le long de la muraille qui est blanchie à la chaux. Au-dessus de gros clous pour attacher des bardes. On m'installe sur le divan des draps et des
couvertures si propres que je compte en faire l*essai et ne point me servir de mon lit.
Ma chambre^ suivant l'habitude orientale, est entièrement dénudée. Pas de table, pas de chaises. On n'y trouve même pas les meubles les plus indispemables, J*insisle sur le mol indispensable pour faire comprendre un certain genre de privation très pénible pour nous autres Européens. Il s'agit là d'un usage barbare observé dans tous les monastères grecs. La toilette de propreté se fait toujours dans le vestibule voisin, pendant que les uns et les autres vont et viennent. Des aiguières en métal avec un savon et une serviette commune à tout le monde. Je fis mettre chez moi un petit tabouret et je m'organisai du mieux que je pus, tenant à avoir une serviette pour moi tout seul. C'était là une délicatesse peu comprise des moines.
Le serviteur, chargé de l'appartement des étrangers se nommait Pachôme. C'était un homme encore jeune. Une belle figure encadrée d'une magnifique barbe noire et reflétant tous les bons instincts d'une nature honnête. Il paraissait fier de l'importance qu*il attribuait à ses nouveaux hôtes. Ce bon Pachôme, en effet, nous prit bien vite en grande affection. C'étaient des soins, des prévenances, des attentions de toutes sortes. A. notre réveil, à notre retour de la promenade, nous le trouvions toujours là avec son petit état-major, tout prêt à nous offrir le glyko et le café ; et cela avec le plus grand désintéressement. Quand il nous apercevait, il paraissait heureux et un sourire de satisfaction venait illuminer sa physionomie bonne et intelligente. Antonio et lui étaient devenus une paire d'amis. Aussi notre quartier général élait-il rempli de gaieté et d'animation. Je me hâte de revenir à mon sujet dont je me suis laissé distraire par ce brave Pachôme.
Après nous être lavés et changés , nous reçûmes la visite du second dignitaire du couvent qui venait nous chercher pour aller dîner. Il était environ midi. L'archimandrite nous attendait dans un petit salon éclairé sur trois côtés et séparé en deux parties : l'une entourée de divans sur lesquels sont
assis les liauls dignilaires el où nous primes place, nousmêmes, l'autre, un peu plus basse, ci conlenant des chaises pour les personnes d'une moindre imporlaace. La chaleur était très for le. Toutes les fenêtres étaient fermées, dans la crainte des courants d'air. Un mauvais portrait à Thuile, et de grande dimension, occupait un des panneaux. C'était celui de rarchimandrite qui cependant a une très belle tête et méritait d'être mieux traité. L'artiste avait été fourni par le bon docteur qui avait de la peine à convenir du peu de mérite de celte peinture.
On apporta du raki, puis, nous nous rendîmes à la salle à manger. C'est une grande pièce très éclairée, trop éclairée, au milieu de laquelle était une table ronde avec sept couverts. L'archimandrite me fait placer à sa droite, et M. Guillemet à la suite. Pour convives nous avions un autre dignitaire du couvent, l'économe, deux jeunes moines, dont un servant de secrétaire et le docteur Grégorio. Les fonctions de secrétaire consistent à contrôler les revenus du couvent, les longues listes de tonneaux de vin et d'huile, les trains de mulets chargés de blé, enfin tous les détails matériels. Celui qui remplissait alors ces fonctions, savait quelques mots de français, mais ne pouvait pas le parler. On voyait qu'il avait lu nos bons auteurs. 11 était né on Macédoine où il alla passer un mois, peu de temps après notre arrivée. Nous étions servis par cinq ou six jeunes gens portant la robe de moine. Ils étaient bien stylés. Ils nous versaient k boire, nous évitaient la peine de repousser nos chaises à la fin du repas. C'étaient les fils spirituels de l'archimandrite. On appelle ainsi les novices. Quand on désire se faire moine, on commence par être domestique d'un caîoyer dans un couvent A la mort de ce dernier, on le remplace, si on est jugé digne de la position. Dans le cas contraire, on passe au service d'un autre caloyer. Avant de nous asseoir, un de ces jeunes gens récita une prière, après laquelle les assistants se signèrent plusieurs fois. En faisant le signe de la croix, les Grecs el les Russes ont l'usage de loucher l'épaule droite avant l'épaule gauche.
Lo service est des plus simples. Chacun de nous avait devant soi une cuiller, une petite fourchette en fer et à trois dents et un couteau. Un petit verre que les serviteurs remplissent de vin à mesure qu il est vide; un grand verre d'eau servant à plusieurs. Les moines sont très habiles pour verser d'un verre dans Tautre, sans répandre sur la nappe. Un petit morceau de pain blanc, mais mat et peu levé. Deux serviettes, Tune pllis petite pour s'essuyer la bouche. La mienne était ornée de dessins guillochés, sans doute comme marque de distinction. Comme on ne fait point de lessive au mont Athos, le linge est toujours mal lavé. Toutes les anciennes taches de vins paraissent et inspirent un dégoût involontaire.
Notre dîner commence par une soupe blanchâtre, presque froide, où nagent quelques petits morceaux de viande. Viennent ensuite cinq ou six plats gras, des coloquintes assaisonnées, des pâtisseries, puis, pour dessert, des figues, pas encore mures, mais d'une excellente qualité, et des poires ayant bon goût. Nous fûmes obligés de demander grâce. Nous n'étions pas habitués à une chère aussi abondante, lorsque nous étions soumis à Tascélisme hospitalier de Saint- André. Ici au moins Antonio pourra se reposer, en n'étant plus obligé de nous faire la cuisine. Le vin dlviron est bon et bien meilleur qu^au skite. Il rappelle nos vins de France. Le rouge est préférable au blanc qui est légèrement acidulé et dont le parfum n*est pas très agréable. Les domestiques en général sont pou soigneux; aussi les bouteilles mal rincées sentent toujours plus ou moins le raki. Les moines ont presque tous chez eux : le pain, le vin, le poisson, les olives, les fruits, les légumes. Ils font venir de Russie une grande quantité de caviar dont ils sont très friands. On sert toujours à table une espèce de fromage blanc, sec, dur et salé qu'on mange avec presque tous les plats. La chasse fournit aussi quelquefois de nouvelles et excellentes provisions. Pachôme était le Nemrod de l'endroit. Un jour, je le fis demander. « Il est à la chasse, me dit Antonio, il est allé tuer des petits cerveaux, » Je fus obligé de de mander le terme grec pour comprendre qu'il s'agissait de che*
vreuils. Accommodés par le cuisinier dlviron, ces petits cerveaux étalenl succulents et auraient pu être signés du nom de Chevet.
On fait maigre le mercredi et le vendredi ; mais quel maigre ! cinq ou six plats de poissons. Un jeune rigoureux est observé à certaines époques de Tannée. Les jours gras, il y a toujours du maigre, afin que les moines, supérieurs ou autres, des couvents kinoviens, c'est-à-dire qui ne mangent jamais de viande, puissent trouver de quoi diner. II est d*usage, au moins une fois pendant le repas, de dire à son hôte: Je bois à votre santé. L'archimandrite n y manque jamais. A la lin de chaque repas, au moment où il termine sa prière d'actions de grâces, il se tourne de mon côté, et me fait un grand salut, en appelant sur moi les bénédictions célestes.
L'archimandrite Daniel est de petite taille el d'une forte corpulence. Sa mise est soignée et même élégante. Il a toujours des pantoutles en velours violet et quelquefois une grande robe de même couleur. Au premier abord, son aspect est froid et sévère ; mais il ne tarde pas à se dérider et on est bien vile à Taise avec lui. Il est simple et bon ; à sa bonté se mêle un peu de malice. Il était impatienté de ne pouvoir comprendre le français que le docteur aimait beaucoup à parler. Aussi Antonio assistait-il à tous nos repas. Se tenant debout derrière ma chaise, il nous servait quelquefois d'interprète. Nous trinquions souvoit avec l'archimandrite. Nous buvions réciproquement à nos santés et ensuite à celle de l'empereur des Français dont les moines faisaient le plus grand éloge. Le docteur Grégorio prétendait l'avoir vu autrefois dans les Marais Pontins. Quelques mots maintenant sur ce bon docteur.
George Papadopoulo est né dans la ville de Magnésie, en Thcssalie, le 25 janvier 1803. A Yii^Q de onze ans, il quitta sa patrie pour aller étudier à Bukharest sous les plus célèbres professeurs de ce temps. En 1821, à l'époque de la révolution grecque, il entra dans le bataillon sacré du prince Alexandre Ypsilanti. Après le massacre de ce bataillon, il traversa TAu-
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triche pour se rendre en Italie où il se livra à de profondes études médicales. Ayant obtenu le diplôme de docteur^ il exerça jusqu'en 1850. A celte époque, il quitta Rome pour aller se fixer à Smyme. Après huit ans de séjour dans celle dernière ville il se rendit à Conslantinoplc où il resta jusqu'en 1860. C'est alors qu'il fut appelé comme médecin chez les RR. PP. du monaslère dlviron. L'année suivante, séduil par le calme apparent dont on semble jouir au mont Alhos, il renonça au monde et prit l'habit religieux sous le nom de Grégorio.
Le docteur est donc aujourd'hui âgé de soixante-trois ans. Ses cheveux et sa barbe sont tout blancs et encadrent parfaitement sa figure où respirent l'intelligence et la bonté. 11 est très instruit ; il parle très bien l'italien et convenablement le français. Ses goûts prononcés pour la science et la philosophie, sa franchise, sa simplicité ne le mettent pas en odeur de sainteté auprès des moines, et je ne serais pas étonné qu'il regretlàt souvent son ancienne condition. Du reste, il parle toujours en termes convenables de son couvent, et il m'a dit bien souvent que s'il avait à recommencer, ce serait encore le monastère d'Iviron qu'il choisirait de préférence à tout autre. Le docteur Grégorio est d'une conversation très agréable ; de mœurs douces et faciles, il exerce son saint et utile ministère avec la plus grande libéralité. Il a une légère tendance à être axiomatique, et il ne résiste pas au plaisir de citer souvent ses chers auteurs latins avec lesquels il parait très familier. Il se tient au courant du mouvement scientifique en Europe ; il est même abonné à la Revue des Deux Mondes^ ce qui ombrage un peu ses confrères. L'expression, /a «a/wre, se présente fréquemment sur ses lèvres. L archimandrite, qui ne pouvait pas souffrir qu'on parlât français devant lui, s'impatientait et répétait d'une manière alfectée et moqueuse la na-tu-uu-re. Dites donc. Dieu, ajoutait-il. D'où des scènes très comiques, mais toujours pleines de convenances et d'aménité.
Le repas terminé, une courte prière est faite à haute voix,
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pendant que les assislanls sont tous tournés du côlé de 1 orient. On passe ensuite dans le vestibule. Les serviteurs, avec de grandes aiguières, nous versent de Teau sur les mains et nous donnent, pour nous essuyer, une serviette en bourre de soie de Brousse et d'un moelleux très agréable. Les moines se lavent la barbe.
De là, nous nous rendons dans le petit salon de Tarchimandrite où, suivant Tusage, on nous apporte une petite goutte de vin pur et d'excellent café. Quelques minutes après, je m'aperçus que les paupières étaient lourdes. C'était le moment de la sieste. Nous-mêmes, nous avions hâte de respirer. Nous primes congé de nos hôtes et nous les laissâmes se livrer au repos.
Les chaleurs sont si fortes en Orient, qu'une sieste est nécessaire au milieu du jour. C'est aussi ce qui a lieu dans certaines contrées de l'Italie. Il ne faut pas oublier que les moines se lèvent à minuit et prient jusqu'à trois heures du malin. Il y a un certain nombre d'années, un poète grec, dont j'ai oublié le nom, vint visiter le mont Athos. C'était un jour de fête. Les moines avaient passé toute la nuit à prier. Notre voyageur se présente vers midi au couvent. Il demande le supérieur. On lui répond : « Il dort. — Et le second ? — Il dort. — Il n'y a donc personne? — Tout le monde dort. » Il part, retourne chez lui, fait imprimer un ouvrage sur son voyage, et se hâte de mettre : « Je me suis présenté à Iviron. Ce ne sont pas des hommes que j'ai trouvé, mais des porcs. » Plus tard, ce poète est revenu au mont Athos faire amende honorable et prier les moines de lui pardonner une insulte aussi grossière.
Donc, après avoir pris congé de l'archimandrite, nous allâmes, armés de nos pipes, sur le bord de la mer, où nous nous mîmes à l'ombre d'une petite construction renfermant une fontaine d'eau fraîche. La mer déferle de ce côté avec assez de violence, et l'amas considérable des galets prouve que la plage y est très agitée. Sur la gauche, quelques petites anses sablonneuses rendent faciles des bains de mer. Aussi,
quelques moines en profitent, surtout au moment où le soleil se couche. Ck)mme la mer y est très forte, il faut y mettre une certaine prudence. J'y allais moi-même assez souvent mo baigner. Mais, ne connaissant point la côte, je me contentais de me coucher sur le sable, et je me laissais couvrir par la vague. Quelquefois après m'être à moitié habillé, je m'asseyais sur une roche, les jambes pendantes dans l'eau, à Tcndroit où cesse l'agitation. J'étais un jour dans cette position lorsqu'un animal de forme ronde, et gros comme une petite tortue, s'élança sur mon pied pour le mordre, et se retira subitement sous la roche. Ce mouvement fut rapide comme l'éclair; j'en éprouvai une singulière impression. Aujourd'hui, après avoir lu, dans les Travailleurs de la mery la lutte émouvante de Gilliatt avec la pieuvre, mes souvenirs se réveillenl et je ressens comme une espèce d'effroi rétrospectif. C'était eu effet un poulpe, comme on me le dit depuis, mais de petite dimension. Les habitants entrent dans Teau jusqu'à la moitié du corps et restent les jambes nues ; c'est ainsi qu'ils prennent cette espèce de mollusque, dont ils sont très friands.
Vu de ce côté de la mer, le monastère est extrêmement pittoresque. Tous ces petits balcons qui surplombent et qui semblent sortir des appartements font un très joli effet. Entre la plage et le couvent est un très vaste enclos où paissent de nombreux moutons, et qui est entouré de murs solides. Ces murs sont doublés d'un contre-fort pour le garantir de l'envahissement des eaux. Ce terrain parait assez aride, mais il ne tardera pas à faire une belle prairie, grâce à l'humus que l'usage y dépose tous les jours. Les moines ne brillent pas parla propreté. Ils jettent tout par les fenêtres : eaux de cuisine, détritus et ordures de toute espèce, vieilles savates, etc..., et en dessous des balcons sont de véritables cloaques* Dans un des coins de cet enclos sont des mûriers d'une vigueur extraordinaire, ce qui me faisait regretter qu'on ne fit pas de soie au mont Athos. Le grand, l'unique obstacle, c*e8t l'absence des femmes et des enfants qu'on emploie ordinairement pour ce genre de production. 11 y a là évidemment
erreur. Les caloyers seraient bien suffisants^ et je ne doute pas que, s'ils étaient bien conduits, il ne se tirassent très bien d'affaire. L'Orient s'épuise pour la graine des vers à soie ; le mont Albos, où le mûrier pousse si bien, pourrait être d'une immense ressource pour cette industrie précieuse qui ne sait plus aujourd'hui où s'approvisionner.
Beaucoup de ruches à miel sont placées le long des murs du côté de la mer. Elles n'appartiennent pas au couvent, qui • afferme seulement le droit de les placer là.
Le soleil était dans sa plus grande ardeur ; les cailloux en reflétaient les rayons d'une manière fatigante pour nos yeux, et nous brûlaient le visage. Nous nous décidâmes à rentrer, et, pendant que les moines achevaient leur sieste, nous nous installâmes dans nos chambres. C'était avec une certaine jouissance que je me laissais aller à étudier la mienne. A chaque angle près des fenêtres, des couvertures moelleuses avec des oreillers pour solliciter au sommeil. On est entouré de tentations : la chaleur, le bruit des vagues, de bons divans, le calme, le silence, etc. Il faut une grande énergie pour résister et ne pas laisser ses paupières s'assoupir. Le plafond est en bois, divisé en losanges rouges et verts, formant des combinaisons mathématiques ; ce n'est pas d'un goût parfait, mais ces dessins reposent la vue quand on est couché sur le divan. La nature humaine n'est pas de force à lutter contre la chaleur énervante de l'Orient, et l'on comprend comment, à la longue, les populations finissent par s'amollir et deviennent une proie facile pour les peuples guerriers qui vivent sous des climats plus vivifiants.
Je ne pouvais me lasser d'admirer la vue que j'avais de mes fenêtres. La situation du levant me permettait d'en jouir toute la journée sans être incommodé par les rayons du soleil. Sur ma gauche, un petit pigeonnier, où l'on nourrit de nombreux ménages, malgré la prohibition des animaux femelles. On ne tolère les amours qu'à la condition qu'ils aient des ailes. En face de moi, de très belles montagnes dont la silhouette se dessine sur les eaux bleues du golfe. A droite, une petite
pointe dont la verdure descend jusque dans les flots, et qui protège une construction ornée de six arcades. C'est l'arsenal, où l'on fabrique et où Ton remise les barques du couvent. La mer est ici d*une couleur admirable. Les vagues mugissent sans cesse et animent le paysage par leur écume blanchissante.
L'arsenal, au-dessus duquel est un élage avec balcon, est occupé par deux moines qui font le métier de pécheurs. Leurs filets, leurs lignes et leurs engins sont élalés de tous les côtés. Ils ont une espèce de paniers semblables à ceux dont on se sert sur la côte de Bretagne pour la pèche du homard. Ils se contentent d y mettre de Therbe, que le poisson vient visiter dans Tespérance d'y trouver à manger.
Suivant le témoignage des anciens, il y avait autrefois dans cette mer des baleines et même des chiens de mer capables de renverser une barque. A Tépoque où Villoison visita le mont Athos^ c'est-à-dire à la fin du dernier siècle, Tarchimandrite dlviron lui dit qu'il en avait vu un dans sa jeunesse. Mais on ne rencontre rien de pareil aujourd'hui. A part quelques dauphins qui viennent jouer sur les flots de temps en temps, on ne rencontre, on ne prend plus que des poissons de petite dimension, mais qui sont très estimés.
Si Ton en croit la tradition, le monastère d'Iviron a élé fondé au x* siècle, sous le règne de l'impératrice Théophanon et de ses fils Basile et Constantin. Ce serait à la suite d'une grande victoire remportée sur les Perses qui auraient été repoussés jusqu'en Ibérie. Ayant ensuite beaucoup souffert dans des guerres postérieures, il fut depuis restauré par un prince de Géorgie et agrandi par son fils qui se fit caloycr. Essayer de décrire un monastère comme celui dlviron, ce serait vouloir décrire une petite ville. Los restaurations et les constructions modernes y abondent. Chaque supérieur veut signaler son administration par quelque bâtisse de son invention. On place une chambre, un balcon où Toupeut, sans s'inquiéter des règles du goût et de symétrie ; c'est un véritable tobu-bohu qui déroute Tœil et la perspective. Dans les murs
sont encastrés quelques ornements anciens et des colonnes qui remontent à l*époque byzantine. Les églises, car il y en a plusieurs, comme dans tout couvent bien monté, renferment un grand nombre de petits tableaux en bois qui paraissent fort anciens.
L'église de Saint-Jean-Prodome est la plus ancienne. Malheureusement elle a été restaurée récemment, et on a fait disparaître toutes les anciennes peintures murales. D'après celles de Ticonostase, on peut juger du prix qu'elles devaient avoir. En haut, à gauche du chœur, une très belle Vierge dont les draperies sont très remarquables; à droite un Saint Jean. Citons encore les quatre petites figures du bas, les médaillons qui renferment les prophètes, quatre belles colonnes en marbre veiné, et deux espèces de lutrins très ouvragés en marqueterie d'ivoire.
L*église principale^ fort grande, et isolée comme de coutume au milieu de la cour, est dédiée au Repos de la Vierge. Bâtie en murs très épais, elle est ornée de plusieurs dômes, de colonnes et d'autres ouvrages en marbre magnifique, enfin de fresques couvrant toutes les parois. Ces dernières ont été repeintes entièrement, mais d'une manière déplorable. Deux belles portes en marqueterie, très travaillées, mais assez modernes. Sur Tune on voit une inscription portant la date do 1S93 avec les noms de trois pieux personnages Matthieu, Gabriel et Théophane. Cette inscription est formée de caractères en bois jaunâtre sur fond plus foncé. L'autre porte incrustée de nacre, est due à la générosité d'un archimandrite nommé Joannicius. Sur le côté gauche une inscription indique qu'elh» a été faite en 1785 par Constantin et Jean de Clinobon. Lo vestibule est toujours ouvert. A l'entrée, deux colonnettes en marbre avec frises, et servant de chambranles, le tout est assez ancien. Lo portique est couvert de peintures faites on 1853 aux frais de l'archimandrite Séraphin; mais elles sont dégradées par l'humidité. A droite de la porte du vestibule, une espèce de grande chaise on marbre avec deux marches ; lout auprès, une plus petite avec une soûle marche. Des bancs
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tout le long du portique ; à une des extrémités, une grande mosaïque faite avec des cailloux de la mer.
Deux autres églises sont dédiées, Tune à saint Euthymius et Tautre aux saints Archanges. La première a été restaurée en 1680. La seconde est remarquable par une marqueterie en nacre, mais en mauvais état. Une inscription portant la date de 1585 joue sur le nom grec de Tartiste :
Présent de Dieu^ œuvre de Théodore,
L'intérieur de la cour principale du couvent offre le coup d*ŒiI le plus varié. Des escaliers, des treilles^ des balcons^ des terrasses, de grandes voûtes fermées seulement par des porlos en barreaux de bois, d^immenscs magasins où les provisions de blé sont entassées, ouverts aux rats et aux souris : ce qui explique l'énorme quantité de chats que l'on rencontre de tous les côtés. En face, la grande église ot au milieu de la cour, une belle fontaine entourée de colonnes en marbre était alors en construction.
Le monastère dlviron est très riche. Il possède des propriétés très considérables à Moscou, à Giurgévo, en Moldavie et en Valachie. Pendant notre séjour, une dizaine de Russes sont venus faire leurs dévotions à la Vierge. N'ayant pas trouvé l'archimandrite, ils ont laissé pour offrande les litres de certaines propriétés qu'ils donnaient au couvent. Il parait que des faits du même genre se renouvellent souvent. Uno copie de cette Vierge privilégiée se trouve en Russie. On la promène partout, et surtout en Sibérie, dans une voilure à six chevaux. Elle passe pour miraculeuse et produit des sommes considérables.
La grande affaire pour moi, c'était la bibliothèque, Tuni' des plus précieuses du mont Athos, et je brûlais du désir de la visiter. J*obtins enfin la faveur d'y pénétrer. Située audessus du porche de l'église, elle se trouve dans un endroit assez obscur et on y monte par un escalier très étroit et très laid. On est même obligé de traverser tous les détails peu ragoûtants d'un ménage de moine. La bibliothèque se com-
pose de deux pièces contiguës, entourées d'armoires grillées, d'une niain-d'œuvre peu ancienne. Ces armoires sont remplies do livres imprimés, couchés à plat les uns sur les autres, de sorte que les recherches sont très difficiles, malgré les étiquettes indiquant les matières principales. Les éditions sont anciennes. Point de livres nouveaux. Reliures mal faites et souvent en mauvais état. Quant aux manuscrits grecs, ils sont rangés par ordre de numéros sur des rayons établis entre les deux fenêtres. On en trouve d'autres dans un grand coffre, empilés au hasard. Il y en a en tout environ un millier, dont plusieurs anciens et sur parchemin. On conserve à part un certain nombre de manuscrits géorgiens, très beaux et très précieux.
Une nouvelle bibliothèque, plus spacieuse et mieux éclairée, a été établie dans une espèce de tour carrée bâtie depuis peu au milieu du couvent. Je vis là un grand nombre de manuscrits qui avaient été nouvellement reliés. C'est un pauvre moine, fixé à Caryès, qui avait été chargé de ce travail. L'examen que je fis m'affligea profondément. Indépendamment de la reliure qui est affreuse, les titres sont souvent faux, et, perte irréparable, ce malheureux relieur a rogné les marges de manière à enlever quelquefois une partie du texte. El, comme pour témoigner de son ignorance et de sa barbarie, il a laissé quelquefois dans les volumes des débris de ces rognures encore couvertes d'écriture.
Mynoïde Mynas a travaillé pendant longtemps sur ces manuscrits, sur lesquels sont apposées des notices de sa main. 11 en a même fait un catalogue sommaire. Les traces de ce long séjour n'étaient pas de nature à me donner de grandes espérances littéraires, et je m'expliquais facilement pourquoi je trouvais si peu d'ouvrages appartenant aux belles époques de la littérature ancienne.
La première fois qu'on me permit de travailler dans l'ancienne bibliothèque, l'archimandrite eut la bonté de m'accompagncr pour m'y installer, et il me remit entre les mains de deux moines qui restèrent avec moi. Mais la chaleur était
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si forte dans celle salle basse el enfermée^ qu'il nous fui impossible d'y resler longtemps. Le secrétaire me permit d'emporter un manuscrit dans ma chambre, et je pus ainsi occuper mon temps jusqu'à la tombée de la nuit. On vint alors nous chercher pour aller souper avec les révérends pères. Le repas fut aussi copieux que celui du malin. C'est ce qui eut lieu pendant tout le temps que nous restâmes à Iviron, et nous primes des forces pour le passé et pour l'avenir. Après souper on se rendit dans le petit salon de l'archimandrite, où nous causâmes pendant près d'une heure. Sur ces entrefaites arriva un grand moine, d'une belle et imposante figure. Il ôta ses souliers, monta auprès de nous, se prosterna jusqu'à terre devant le père Daniel, lui baisa la main droite, lui remit un petit sac renfermant les clefs du couvent, se prosterna de nouveau et se retira. On ferme toujours les portes au coucher du soleil. Les clefs restent chez Tarchimandrite pendant la nuit, et la même cérémonie a lieu le matin quand le portier vient les cherche];.
Un soir, ce dernier venait de se retirer après la cérémonie accoutumée. Je dis alors à Tarchimandrite :
— Quel est cet homme ?
— C'est le portier.
— Que vient-il de remettre à Votre Sainteté ?
— Les clefs de la porte d'entrée du couvent.
— En êtes-vous bien sûr ?
— Sans doute, puisque les voilà.
— Mais comment êles-vous certain que les portes soient fermées ? Qui vous dit qu'on ne se contente pas de vous remettre les clefs et de maintenir la porte seulement fermée au verrou, de manière qu'on puisse sortir et rentrer à volonté?
— Que me dites-vous là? Je n'ai jamais eu une pareille idée. Je sais bien que cela n*est pas, parce que Constantin (c'était le nom du portier) est très honnête. Mais vous me jetez dans l'esprit de singuliers soupçons.
Le lendemain, notre homme se présente comme d'habitude et remet à l'archimandrite le petit sac en question.
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— Constantin, dit ce dernier, prends ce sac. Bien. Ouvre-le et montre-moi ce qu'il y a dedans.
— L'autre étonné, interdit, s'arrête et ne répond rien. Sur un nouvel ordre, il s'exécute et sort les clefs.
— Quelles sont ces clefs ?
Sourire de Constantin, mais pas de réponse. La question ayant été répétée. — Ce sont les clefs du couvent.
— A quoi servent-elles ?
— Mais à fermer les portes le soir, au coucher du soleil.
— Est-ce que ces portes sont fermées?
— Sans doute.
— Qu'est-ce qui me le prouve?
Constantin nous regarda d*un air si singulier que nous eûmes toutes les peines du monde à conserver notre sérieux. Le pauvre garçon n'en écouta pas davantage et se retira, bien persuadé que, ce soir-là, Tarchimandrite avait un petit grain do folie.
Celle petite scène nous amusa beaucoup. L'étonnement, la stupéfaction du portier prouvait du reste qu'il ne s'était jamais mis en face d'une pareille idée. La même fidélité estcllo observée dans les autres monastères, c'est ce que je n'oserais affirmer.
Ainsi que je l'ai dit précédemment, je me réjouissais beaucoup do mon installation au couvent dlviron et j'espérais bien n'avoir pas à me débattre contre la vermine. Dès la première nuit, j(î me couchais donc sur le divan avec une confiance digne d'un meilleur sort. Mais à peine ma lampe fut-elle éteinte que les rats se mirent à faire un tapage infemaL En même temps je fus assailli par une armée fourmillante qui me força de me lever, et je fus obligé d'installer mon lit. Mais j'eus beau faire, m'examiner, me secouer, je n'entrai pas seul dans mes draps et je passai une très mauvaise nuit. Le matin, j'ous bon marché de mes ennemies qui, renfermées avec moi, n'avaient pu se sauver. Les plis extérieurs de la gaze étaient remplis d'une foule de voyageuses nocturnes qui avaient
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cherché à pénétrer dans la place. Voilà pourtant ce que produisent ces maudits divans en bois et cloués sur le plancher ! La vermine s y met facilement et y pullule à Taise. Malheur à l'Européen un peu délicat qui vient y reposer ses membres épuisés de chaleur et de fatigue I Certaines natures privilégiées ne soupçonnent pas ces misères et dorment malgré tout d'un sommeil imperturbable.
Une opération importante avait eu lieu dans ma chambre. J'avais fait enlever la natte sous laquelle s'était accumulée une épaisseur considérable de poussière et d'ordure. Je fis laver le plancher à grande eau, de manière a ce qu'elle pénétrât sous lesdivans. Onnelève presquejamaisces nattes, surtout dans les chambres destinées aux voyageurs, et bien que la mienne ne fut donnée qu'aux gens de haut parage, elle n'en était pas mieux soignée. Le bon Pachôme était émerveillé de mon idée qu'il approuvait du reste, en voyant le tas d'immondices que ce nettoyage avait mis au jour.
Le lendemain de cette nuit accidentée, l'archimandrite nous fit prier de venir chez lui prendre le café. Il me demanda si j'avais bien reposé. Je ne lui dissimulai point mes nombreuses tribulations. Dès lors, il voulut me faire accepter son salon particulier qui était pur de tout insecte. Malgré sa gracieuse insistance, je tins à garder ma chambre où, grâce à mon lit, j'espérais bien me tirer d'affaire. Il monta ensuite à la bibliothèque où il se fit apporter et me montra, en me demandant mon avis, plusieurs manuscrits précieux que l'on lient ordinairement dans la réserve la plus secrète. Ce sont des évangiles des dixième, onzième et douzième siècles. Ce qui en fait surtout le prix ce sont des reliures très riches, dont deux sont en argent avec des dessins repoussés et. de petites inscriptions religieuses. Un autre est relié en velours avec des ornements et des pierreries. L'archimandrite me laissa ensuite avec le secrétaire assisté d'un moine et je travaillai jusqu'à midi.
Les moines quelquefois possèdent en particulier des manuscrits, genre de possession qu'ils dissimulent avec le plus
grand soin. Dès le second jour de mon arrivée, il se présenta chez moi un caloyer tenant mystérieusement un objet caché dans les plis de sa robe. C'était un évangile du onzième siècle, sur lequel il venait confidentiellement me demander mon avis. Voyant qu'il y attachait un grand prix je ne cherchai point à en tenter Tacquisition. En général, ils sont très curieux. Souvent ils entraient chez moi sans frapper. Ils venaient s'appuyer sur la balustrade, regardaient ce que je faisais, restaient ainsi quelques minutes et partaient sans même avoir ouvert la bouche.
Après le déjeuner, ou plutôt le diner, qui a toujours lieu au milieu du jour, nous allâmes visiter un petit bois de citronniers qui se trouve dans Tenceinte du couvent. Les arbres sont en pleine terre, les uns sur les autres. L'exposition est excellente. On y met force fumier. Ce bois produit une quantité prodigieuse de citrons.
En dehors des heures de repos, le couvent a presque toujours une animation extraordinaire. Soixante-dix mulets paissent sous nos fenêtres; chacun porte une clochette, ce qui produit un bruit incessant. Parmi eux des cochons, parce que, dit-on, ces animaux ont la propriété de .conjurer le mauvais œil, c'est-à-dire d'empêcher que les mulets ne tombent malades. On fait manger les porcs aux ouvriers et quelquefois il en parait sur la table de l'archimandrite. Dans ce cas ce sont les petits qu'on choisit de préférence.
A quelques pas du monastère se trouve un petit hôpital construit par le père Daniel. C^est une maison longue et n'ayant de profondeur que pour la place d'une chambre. Elle est partagée en douze cellules donnant toutes sur un grand balcon couvert qui sert de promenoir. Les cellules sont très propres. Dans chacune un lit en bois, des planches le long du mur et au fond un petit foyer. A l'une des extrémités delà maison, une chapelle avec de très jolis ornements. Un prêtre y a son logement et y demeure constamment, de manière à dire la messe aux malades et à les assister pour la confession. Cet hôpital est dans une situation charmante. Placé à mi-côte
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il a vue d*UQ côlé sar la mer et le couvent, et de l'antre sur la montagne boisée. Une très belle et bonne fontaine avec un immense réservoir, puis un jardin assez grand pour cultiver des légumes. Le monastère fournil tout : pain, vin, olives, couvertures, médicaments, etc.
A peu de distance, se trouve la maison des fous, très ancienne fondation. On v voit encore de vieilles boiseries et dans l'église un certain nombre de peintures b^'zantines. Dans le haut, des chambres convenables pour les pères. Celles du bas contiennent des chaînes. Il y avait alors dans une de ces dernières un homme enchaîné depuis une douzaine d'années. C'était un ancien moine. Ayant eu une dispute avec celui qui était chargé de la cave, il l'avait frappé d'un morceau de bois et l'avait tué du coup sans le vouloir. Nous donnâmes quelques pièces de monnaie à ce malheureux qui paraissait idiot. Chose singulière et bien regrettable, Farchimandrite et les autres pères ignoraient Texistence de ce misérable.
De rhôpilal on aperçoit la léproserie. Il y avait alors neuf malades. Trois étaient morts depuis deux jours. Il existe, me disait le docteur Grégorio, deux espèces de maladies dites éléphantiasis, Tune européenne, guérissable ; l'autre asiatique, inguérissable. La médecine n'y peut rien. La nature seule se charge de les guérir, aussi abandonne«t-on complètement ceux qui sont envoyés dans la léproserie. Il leur est même défendu de dépasser certaines limites qui leur sont assignées, Enpassant, nous jetâmes les yeux sur ces pauvres malades qui étaient accroupis à Tombre ; cette vue nous causa une impression des plus pénibles.
L'église du cimetière, placée non loin du couvent, est sous le patronage de saint Athanaso d'Alexandrie. On y remarque d'anciennes peintures. Quant au cimetière lui-même, c'est un simple enclos ou l'on ne voit absolument rien. Par-ci par-là, un peu de terre soulevée, ce qui indique une récente inhumation. Égalité parfaite. L'archimandrite, comme le caloyer, est enterré sans la moindre distinction. Un peu de terre et tout est dit : cette dernière hospitalité dure trois ans. A Texpi-
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ration de ce terme, les anciens font place aux nouveaux et leurs restes sont jetés dans un grand hangar. C*esl là le charnier humain où sont entassés pêle-mêle tous les os et les crânes des moines. J'ai remarqué qu'ils avaient presque tous le front fuyant. C'est hideux et dégoûtant. C'est un désordre, un abandon dont il est impossible d'avoir une idée. On y trouve des débris de toute sorte, et même de vieux tableaux destinés à être brûlés.
A la sortie du monastère, différents chemins conduisent sur la montagne où sont disséminés une foule de kilia occupés par un ou deux caloyers. Ces petites habitations monacales sont extrêmement pittoresques et possèdent une ou plusieurs églises ou chapelles. Des arbres de toute espèce, des fruits, des treilles et de Teau, excellente presque partout. C*est un séjour ravissant avec une vue admirable. Dans un ordre plus élevé, ''nous devons citer le skite de Saint-Jean-Prodome. Cette importante communauté, qui dépend du monastère d'Iviron, ne contient pas moins de trente maisons.
Pendant que j'employais mes journées, soit à la bibliothèque, soit dans une chambre avec les manuscrits qu'on voulait bien me confier, M. Guillemet prenait une vue générale du couvent et copiait quelques anciennes peintures. Il regrettait toutefois de ne pouvoir reproduire par la photographie certains ornements d'église, ayant laissé ses appareils au skite de Saint-André. Nous nous décidâmes à aller les chercher et à en faire l'objet d'une petite promenade. A cet effet, je priai rarchimandrile de nous prêter ses mulets pour le lendemain. Il me répondit très gracieusement que M. Guillemet pouvait très bien faire cette course avec Antonio, mais qu'il tenait beaucoup à me garder. C'était là une de ces petites taquineries suggérées par son amabilité naturelle. Toutefois dans la journée, il monta chez moi pour s'assurer par lui-même si j'employais bien mon temps. Je lui montrai les manuscrits sur lesquels je travaillais; il se déclara satisfait et dit qu'il continuerait à avoir soin de moi puisque je m'occupais si bien. Le soir, il m'annonça qu'il consentait à se priver de moi, mais
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pour une deiui-journée seulement, et qu'il y aurait aussi un mulet à ma disposition.
Nous partîmes le lendemain matin, tous les trois, précédés de notre fidèle Jani. L'archimandrite et les pères élaient là pour nous dire adieu et nous souhaiter un bon voyage. Il n*y avait pas de prévenances et de gracieusetés qu'ils n'imaginassent.
Cette promenade matinale fut charmante. Nos mulets allaient lentement et nous évitaient les chocs désagréables qui proviennent de certaines aspérités de la roche. Le soleil n'avait pas encore assez d ardeur pour nous fatiguer et nous pouvions examiner à notre aise les arbustes de tout genre qui bordent le chemin.
En arrivant au skite de Saint- André, il nous sembla rentrer dans notre maison. Nous étions chez nous. Les serviteurs, Daniel en tête, nous faisaient accueil comme a des maîtres chéris qui reviennent d'un long voyage. On disait la messe. Nous avons dû en attendre la fin pour voir l'hégumène et le jeune Dorothée.
Pendant que M. Guillemet arrangeait toutes ses fioles photographiques, je jouissais de la vue de la campagne. Malgré la cuisine, ou plutôt l'absence de cuisine, je me sentais heureux de me retrouver au milieu de ces braves gens. Ils étaient enchantés de notre visite, mais ils furent très désappointés en apprenant que nous devions retourner le soir même à Iviron. Ils espéraient que nous venions passer quelques jours au skite. Après déjeuner je me rendis à Garyès. Là, j'appris qu'un moine avait apporté précédemment chez un épicier quelques manuscrits grecs dans Tintention de les vendre. Je me fis donner son adresse, et, malgré une chaleur tropical e^ je partis accompagné d'Antonio et de mon fidèle cawas. Ce moine demeurait assez loin dans la montagne et dans le voisinage d'une ancienne chapelle en ruines. Il n'avait malheureusement que des livres liturgiques dans un état déplorable. J'en fus pour mes peines et mes fatigues. Le soir, nous revînmes au monas^ têrc d'Iviron assez à temps pour partager le souper de nos
excellents hôles qui nous témoignèrent vivement leur joie de nous revoir au milieu d'eux.
Ma journée était distribuée d'une manière invariable. Je me levais un peu avant le soleil que je voyais bientôt sortir de la mer, encore tout rouge et tout bouffi. Lorsqu'il s'était un peu débarbouillé, il prenait de la force, montait sur Thorizon et m'obligeait à tirer mes rideaux. Je réveillais M. Guillemet qui, pendant que je m'escrimais avec mes chers manuscrits, allait continuer son paysage afin d'avoir les teintes du soleil levant. Peu de temps après, Antonio entrait chez moi, rangeait un peu, et m'apportait le glyko avec un verre d'eau fraîche, le raki et le café. Vers sept heures, un moine m'accompagnait à la bibliothèque où je restais jusqu'à midi, heure à laquelle nous allions nous mettre à table avec l'archimandrite. Nos convives étaient presque toujours les mêmes, sauf le docteur qui souvent s*abstenait de paraître à table. Il préférait manger chez lui, les repas copieux convenant peu à son estomac. Quelquefois cependant il venait pour causer une heure avec nous. Le repas se passait comme d'habitude, d'une manière très gaie, et assaisonné de taquineries mutuelles qui m'exerçaient singulièrement à l'usage de la langue. Quand les moines se servaient d'une expression locale ou d'un terme inconnu pour moi, Antonio était là pour me l'expliquer. Ce dernier ne contribuait pas peu à nous égayer par la manière piquante et originale dont il se tirait d'affaire.
Les mœurs des Grecs ont conservé un caractère primitif que notre délicatesse nous a fait perdre depuis longtemps. Chacun prend dans le plat avec sa fourchette. Plusieurs même se servent d'un petit morceau de pain comme d'une éponge au moyen de laquelle ils savourent la sauce. L'archimandrite qui connaît nos usages nous laisse toujours servir les premiers. Prendre un morceau sur son assiette et le mettre sur celle de sou voisin est considéré comme une gracieuseté. Le père Daniel n'y manquait pas ; aussi je me gardais bien de faire le dégoûté. Il y avait dans son action tant de bonté, tant de bienveillance ! Après le café et quelques minutes de causeries nous remon-
lions dans nos chambres où quelquefois, succombanl à la chaleur, nous nous laissions aller à faire une petite sieste. Vers cinq heures, une promenade au bord de la mer ; retour au moment de la fermeture des portes et souper avec les pères. Le repas du soir ressemblait à celui du matin, aussi copieux, aussi abondant. Après une demi-heure ou même quelquefois une heure de conversation, nous prenions congé des pères. Nous nous couchions de bonne heure afîn de pouvoir, pour nos travaux, profiter de la fraîcheur du matin.
La situation dlviron, protégé par des montagnes boisées, rend l'air extrêmement lourd. Lorsqu'il règne certain vent, il faut prendre quelques précautions. Les digestions se font alors difQcilement, les maladies même y prennent quelquefois un caractère pernicieux. Cela n'empêche pas d'y vivre longtemps. Villoison prétend avoir vu dans rinfirmerie de ce couvent un moine âgé de cent quatorze ans, et aveugle. C'était là sa seule infirmité.
M. Guillemet, tout naturellement, avait commencé ses travaux photographiques par le portrait de Tarchimandrite en grand costume et avec toutes ses décorations. Ce dernier craignant d'être aperçu par les moines, n'avait pas voulu poser ailleurs que dans son salon. Malheureusement il n'y avait pas assez de lumière, et la pièce pour laver était beaucoup trop éloignée. L'épreuve fut recommencée , mais sans plus de succès. L'archimandrite alors se décida à se laisser photographier sur une terrasse. Le portrait fut pris en pied et réussit assez bien. Les moines étaient très intrigués, ils allaient et venaient. Us voulaient tous voir opérer. La plupart désiraient avoir leur portrait; mais plusieurs, convaincus qu'il y avait là l'intervention du diable, auraient regardé comme un grave péché de se placer devant l'appareil de M. Guillemet. En général ils sont très curieux. Ne connaissant rien, n'ayant absolument rien à faire, ils regardent avec le plus grand étonnemcnt tout ce qui sort de leurs habitudes. En dehors et en face de la porte du couvent se trouve une fontaine au-dessus de laquelle est encastrée une petite inscription grecque du
moyen âge. J'en fis prendre un estampage. Antonio tenait le pied de réchellc sur laquelle M. Guillemet était monlé et opérait. 11 se forma immédiatement autour de nous un cercle nombreux composé des mendiants qui se tiennent à la porte du monastère, des ouvriers, des muletiers et des moines, qui tous nous regardaient, la bouche béante.
Le couvent d'Iviron est un des mieux composés sous le rapport du personnel. Parmi les convives qui figuraient quelquefois à notre table, il y avait un jeune homme nommé Démétrius, d'une figure charmante et très sentimentale. Il appartient à une famille distinguée d'Ëgine et il voulait se faire moine, malgré sa pauvre mère qui en éprouvait le plus vif chagrin. L'épreuve du noviciat dure trois ans. Il en était à sa seconde année ; aujourd'hui le sacrifice est consommé. Après avoir été secrétaire du conseil de Caryès, il a dû se retirer, parce que sa santé périclitait dans ces fonctions trop absorbantes. Ce jeune homme me témoignait beaucoup d'amitié. Je ne tardai pas à me lier avec lui. Il venait souvent me rendre visite dans ma chambre, et nous causions intimement. Il était très résigné^ mais on voyait qu'il travaillait à comprimer des aspirations d'un autre genre. « Voudriez-vous venir à Paris? » lui disais-je un jour.
— Oh ! non ! D'abord, il faut beaucoup d'argent. Puis il vaut mieux pour moi que je fuie le monde. On est tranquille ici. J'y mourrai.
Il y avait, peut-être y a-t-il encore dans ce jeune homme, des trésors de tendresse sans emploi et qui lui retombent lourdement sur le cœur. Il était très dur à lui-même, et bien qu'il fût dans un couvent idiorrhythmc, il ne faisait jamais gras. Il croyait se faire moine kinovien, si sa santé le lui permettait. Dans les derniers jours, je lui faisais de fréquentes visites. Il avait un appartement très agréable. Une très belle chambre donnant sur la mer ; au couchant une terrasse.
Il vivait avec un jeune néophyte : tous deux faisaient leur cuisine. Une charmante petite église, éclairée seulement par une lucarne^ avec un certain nombre de stalles. Dans le fond,
un iconostase d'une grande richesse et plusieurs tableaux renfermant d'anciennes peinlures byzantines ; ils étaient quatre à jouir de cette église. Il y en a un grand nombre du même genre dans le monastère ; indépendamment des grandes où se font les offices en commun, chacun a la sienne. Il n*y a pas jusqu'au vieux gardien de la tour qui n'ait une chapelle avec des peintures assez anciennes. Pour y monter, nous fûmes obligés de traverser ce petit sanctuaire. On comprend dès lors l'énorme quantité d* églises qui se trouvent au mont Athos. C'est une chose dont ne peut pas se douter le touriste qui ne séjourne qu'un jour ou deux dans chaque monastère.
La régularité de nos journées était quelquefois rompue d'une manière très agréable. Un matin, l'archimandrite me fit prévenir que nous déjeunerions à Tarsenal où tous les ouvriers et tous les moines étaient occupés à construire un môle. La mer commençait à devenir grosse et on se hâtait de terminer la première partie avant l'arrivée de la tempête. On organisa notre déjeuner sur un grand balcon, qui règne au premier le long de la maison des pécheurs. On étendit des tapis et nous nous installâmes à la turque. Les ouvriers et les moines travaillaient sous nos yeux. L'archimandrite, tout en mangeant, les surveillait et activait du geste et de la parole ceux qui étaient tentés de se reposer; la mer grondait et il n'y avait pas une minute à perdre. Effectivement, dans l'aprèsmidi elle devint si forte et si furieuse que l'ouvrage dut être abandonné. Les vagues étaient énormes et remontaient la pente sablonneuse avec tant de rapidité qu'il n'y avait pas moyen de se risquer sur la plage limitée par les dunes. C'était un spectacle magnifique : le bruit, Técume blanche, une chaleur étouffante, et les moines regardant de loin rapproche de la tempête.
Quelquefois, pour triompher du sommeil qui nous envahissait au milieu du jour après déjeuner, nous gravissions la montagne en compagnie d'Antonio et de Jani^ et nous)aIlions visiter les habitations monacales qui sont disséminées de tous les côtés. Un jour nous entrâmes dans une de ces habitations
qui était occupée par un vieux moine, un jeune caloyer et un Bulgare. Le caloyer paraissait assez instruit et avait une ligure intelligente. Ils nous montrèrent deux églises très curieuses en peintures anciennes, mais, comme toujours, affreusement restaurées. Je demandai ensuite à c^lui qui nous accompagnait s'ils ne possédaient pas d'anciens livres. Il en parla au vieux moine, qui me mena dans une petite chambre où, parmi les livres imprimés, je trouvai quelques manuscrits sans importance. Il se souvint ensuite qu'il en avait un ancien, sur parchemin, et il m'apporta un magnifique volume du xi* siècle. C'était le Psautier avec de riches commentaires disposés sur les marges ; malheureusement les premiers et les derniers feuillets manquaient, ayant été sans doute employés à des usages domestiques. A celte vue le cœur me battit avec violence. J'affectai la plus grande indifférence et je demandai le prix de ce volume comme par manière de conversation. Le moine, craignant de se tromper, me demanda une somme très élevée. Je me contentai de hausser les épaules en souriant, et je retournai rejoindre mes compagnons qui étaient à prendre des rafraîchissements sur un petit balcon dominant la campagne. Toutefois je contai mon affaire et mon désir à Antonio en lui recommandant de renouer adroitement la négociation. Comme je le pensais bien, noire vieux moine, avide d'argent, regrettait déjà d'avoir laissé échapper sa proie. Il y eut de longs pourparlers entre Antonio et lui, des demandes et des offres qui, d'abord très loin les unes des autres, ne tardèrent pas à se rapprocher. Chaque fois je répondais par un refus catégorique. Enfin on tomba d'accord pour un prix qui me convint. Restait une dernière difficulté. Je dis à ces moines que nous ne pouvions pas rentrer au couvent avec cet énorme volume. Si on nous rencontrait dans les cours ou les couloirs, on ne manquerait pas de croire et de dire que ce manuscrit provenait de la bibliothèque du couvent. Le jeune caloyer s'offrit de me l'apporter dans ma chambre, ce que j*acceplai avec empressement. En redescendant la montagne, je recommandai à mon cawas Jani de chercher dans ses courses les
collections de manuscrits et de me les indiquer. Deux ou trois heures après, je recevais mon emplette. J'en remis le prix au caloyer, qui examina attentivement les pièces d'or que je venais de lui donner, et il partit aussi satisfait que moi. Voici le moyen qu'il avait employé. Les caloyers ont tous un grand sac en crin qui leur sert à emporter le pain, le vin et les olives que distribue le couvent. En venant chercher ces provisions il mit le volume dans son sac et monta jusque chez moi sans que personne fit attention à lui. A Thomme de chambre qu'il rencontra il dit qu'il venait voir le portrait de Tarchimandrite, que M. Guillemet avait fait tout récemment. Ce dernier avait acheté au même moine, pour quelques piastres, un petit triptyque byzantin, un peu noirci par le temps.
Dans une autre visite que je fis, quelques jours après, au même moine , je vis un beau manuscrit in-folio dont la dernière moitié était du xi* siècle. Le prix était tellement exagéré que je ne voulus même pas marchander. Je n'avais d'ailleurs nul regret, parce qu'il s'agissait simplement d'un Paiericon, ouvrage dont on possède un grand nombre de copies anciennes dans les bibliothèques d'Europe. Quelques jours après, au moment où je me disposais à partir pour Yatopédi, le jeune Bulgare vint me trouver au skite de Saint-André pour me proposer ce manuscrit, mais je trouvai le prix encore trop élevé et je renonçai à cette nouvelle acquisition.
On sait que les moines grecs ont des offices très longs et qu'ils passent beaucoup d'heures de suite à l'église. Je tenais, soit par égard pour eux, soit par curiosité, à assister à une de leurs messes. Mais je redoutais la vermine dont les stalles sont infestées et la longueur de cette cérémonie, d'autant plus qu'il n'est pas d'usage de s'asseoir. On se tient toujours debout ; dans les stalles, comme dans celles de nos églises, se trouve une espèce de siège mobile, au moyen duquel on so repose dans une position presque verticale. Un jour, je me laissai persuader par le bon docteur qui me promit que l'office ne serait pas long, et je me rendis à l'église vers cinq heures du matin , c'est-à-dire au moment où le soleil se levait. La
messe chaulée dura près de deux heures , et il- faisait une chaleur étouffante! Les moines se placent tout autour de Téglise. L'archimandrite est près de la chaire. Le prêtre qui se tient à Tautel, dans Tintérieur, derrière Ticonostase, et qu'on ne voit point, chantait d'une voix nasillarde. Le chant grec est d'une monotonie insupportahie . A droite et à gauche du chœur, et dans la traverse de la croix, se tiennent deux chantres qui se relayent. Un moine va sans cesse de l'un à l'autre pour leur donner le ton ; ceux qui sont auprès font des espèces de points d'orgue pour soutenir le chant. L'un des deux chantres, pour nous faire plus d'honneur , criait à se briser les poumons, et ce n^était plus à la fin qu'une voix affreusement éraillée qui nous écorchait les oreilles. Le docteur, placé dans la stalle voisine de la mienne, me disait de temps en temps : « Il est un peu enrhumé. » A la fin de la messe, on apporte , au milieu de l'église , du pain et du blé bouilli pour ceux qui n*ont point participé à la cène. Tous les assistants vont en prendre un morceau en baisant la main du prêtre. On se rend ensuite sous le portique où le restant du blé bouilli est apporté, et en prend qui veut. Nous sommes montés alors dans le salon de l'archimandrite avec les dignitaires et les chantres ; et là, on nous a servi le glyko et le café.
Indépendamment des manuscrits conservés dans la bibliothèque du couvent , j'aurais désiré prendre communication des pièces appelées vulgairement chrysobules et dont plusieurs passent pour être très anciennes. L'archimandrite, un jour, me promit de me les montrer, mais comme cette promesse me paraissait faite à contre-cœur , je lui dis que j'aimais mieux ne pas les voir, ajoutant qu'il était regrettable que plus tard je fusse obligé de raconter le fait. Un matin il me fit prier de passer chez lui. Je me rendis à son invitation, et je fus fort étonné de voir tout le conseil du couvent assemblé et les parchemins étalés sur un divan. J'étais très piqué de voir comment les choses tournaient. Je dis au conseil que, pour le moment, je demandais à ne pas examiner ces pièces,
que, lors de mon retour à Iviron et suivant les facilités que j'aurais rencontrées dans les autres monastères, je leur demanderais peut-être Tautorisation de travailler sur ces do« cuments. Ce que je voulais avant tout, c^était ne rien faire qui leur fût désagréable. Ils me prièrent alors de leur donner des renseignements sur quelques-unes de ces pièces qu'ils ne pouvaient déchiffrer, et de leur dire Tàge de quelques chrysobuies. Je leur répondis que pour cela j'étais entièrement à leur disposition ; mais qu'il m'était impossible de faire ce travail devant tant de monde ; cette espèce de surveillance soupçonneuse avait quelque chose d'humiliant pour moi. L'archimandrite s'excusa et excusa les membres du conseil en disant que je m'étais mépris étrangement ; que le lundi était jour de conseil, que, séance tenante, il avait été décidé qu'on me montrerait ces parchemins et qu^on m'avait fait prévenir immédiatement. J'acceptai l'excuse, et il fut convenu que je reviendrais plus tard chez l'archimandrite pour faire les notices qu'il désirait, ce qui eut lieu effectivement. Je vis seize pièces en parchemin dont les plus anciennes remontent au XI* siècle. Il y en a une très curieuse. C'est un rouleau extrêmement long et qui ne peut manquer d'être intéressant sous le rapport des usages, de la langue et de la topographie du pays.
J'avais terminé mes recherches dans les bibliothèques d'Iviron et j'avais examiné tous les manuscrits qui y sont conservés. Rien ne me retenant plus, et pressé d'ailleurs d'aller visiter les autres monastères , j'annonçai mon départ k Tarchimandrite. Avant de partir je voulus lui faire accepter un petit dédommagement pécuniaire pour l'hospitalité généreuse qu*on nous avait donnée. Cette offrande, bien entendu^ n'était faite que pour les pauvres du couvent et pour les cierges de la Vierge miraculeuse. Le bon archimandrite Daniel me répondit par un refus, me disant mille choses gracieuses. Ce n'est qu'après avoir lutté pendant longtemps, et à force de supplications, que je finis par lui faire accepter notre offrande. Des étrennes données à un grand nombre de servi-
leurs finirent par nous constituer une dépense qui rendit moins lourde notre reconnaissance.
Avant de quitter Paris, et d*après le conseil de M. Sébastianof, je m^élais muni de plusieurs douzaines de paires de lunettes communes, dans l'espérance que je pourrais faire des heureux à bon marché. L'industrie de Topticien est inconnue au mont Athos et les moines ne savent comment faire pour se procurer des lunettes, lorsque leurs yeux leur refusent le servicQ. Je fus donc le bienvenu quand je parlai de ma petite provision. L'archimandrite voulut bien en accepter deux paires qui lui convenaient parfaitement. J'en donnai aussi à d'autres moines, mais je fus obligé de m'arrêter dans le cours de mes générosités, afin de pouvoir les continuer dans les autres couvents.
Le jour fixé pour notre départ dlviron étant arrivé, nous prîmes congé de nos hôtes qui nous avaient fait préparer cinq mulets, et nous nous mîmes gaîment en route pour le skite de Saint-André où nous étions attendus. Pendant mon absence Thégumène avait fort bien fait arranger ma chambre : des chaises en plus grand nombre, des rideaux et des transparents en gaze pour empêcher Tenvahissement des cousins. Nous nous trouvions heureux de respirer un air plus pur et plus sain. Nous commencions à être fatigués de notre séjour à Iviron ; notre estomac surtout s'accommodait mal de cette nourriture abondante et substantielle. La chaleur y est extrême et souvent accablante. Cet inconvénient, nous allions le retrouver à Vatopédi où il avait été convenu que nous nous rendrions en quittant Iviron. Mieux eût valu continuer notre itinéraire en visitant Philothéc, Caracallo et Lavra où l'atmosphère est plus fraîche pendant les mois d'été. Mais je tenais à me conformer aux désirs du conseil et nous étions impatiemment attendus à Vatopédi.
. Cet article a paru dans le Correspondant du 25 Avril 1886.