‹ Le mont AthosChapitre 23 sur 35 · LAVRA, SAINT-PAUL, SAINT-DENYS, GREGORIOU, SIMOPÉTRA · texte numérisé non relu

LAVRA, SAINT-PAUL, SAINT-DENYS, GREGORIOU, SIMOPÉTRA

XÉROPOTAMI ET CARYÉS *

Automne 1863.

A peine arrivé au skile de Saint-André, j'envoyai Antonio à Caryës pour demander si le kaïmakan était visible. Sur sa réponse affirmative, nous nous habillons immédiatement et nous allons lui rendre nos devoirs. Nous trouvons un homme d'une cinquantaine d'années, très empressé et nous paraissant assez aimable. Il ne parlait que le turc ou le russe, mêlant souvent à son langage quelques mots grecs et français.

Il nous fit force politesse et nous invita pour le lendemain à un diner à la turque. Je n*eus garde de refuser, curieux que j'étais de la circonstance, toute nouvelle pour moi.

En rentrant, nous trouvâmes les moines occupés à faire la récolte des noisettes dans les bois qui entourent le couvent. J'avais lu dans le Tour du monde une description de cette récolte par M. Proust. C'était une occasion pour nous de voir

I. M, Miller avait préparé les pages (fui suivout avec iiuteutlon d'en faire,

E>ur le Cùrrtgpondant, un second article qui eût été la suite de celui sur le ODt AthoB. Le manuscrit inachevé a été retrouvé dans ses papiers.

si le récit était exact; nous nous hâtâmes d'en profiler. Cette cueillette se fait d^une manière assez amusante. Il y a des quantités incroyables de noisettes. Tous les gens du couvent se mettent à la besogne, ayant chacun un petit instrument très commode. C'est une espèce de bâton se terminant en forme de crochet et au moyen duquel on saisit et on fait descendre la branche. A Tautre extrémité, une corde à laquelle est attaché un petit cercle. Ce dernier posé à terre reste fixé avec le pied. De cette manière on a les deux mains libres et on cueille les noisettes à son aise. C'est là une source de revenus pour le mont Athos ; on les exporte dans des bateaux, soit pour Salonique, soit pour les autres villes d'Orient.

Il y avait à peine une demi-heure que nous étions occupés à voir opérer les moines lorsqu'on m'annonça le kaïmakan. Il avait tenu à nous rendre le jour même sa visite. Elle ne dura pas moins de deux heures, pendant lesquelles il me combla de gracieusetés et de compliments. Il me prodiguait le titre d'Excellence avec tant de persistance que j'étais tenté de me croire un prince en voyage. Il s'était fait accompagner de deux cawas qui se tenaient toujours derrière lui, comme les magnifiques grenadiers de Moscou, pendant le repas impérial.

' Dire que le kaïmakan est un homme d'esprit et de goût, ce serait me laisser aller à une flatterie un peu intéressée; l'existence monotone et isolée qu'il mène à Caryès, doit finir à la longue par amoindrir ses facultés intellectuelles. Notre kaïmakan n'avait pas les vertus nécessaires pour apprécier la vie d'un ermite, et aucun contact intelligent ne venait le sauver de lui-même. Quoi qu'il en soit, il y aurait de l'ingratitude de ma part, si je ne m'empressais pas de reconnaître qu'il a été pour nous aussi aimable que possible.

Le lendemain, jour fixé pour le dîner du kaïmakan, nous nous habillons de notre mieux et nous attendons que le gouverneur nous envoie chercher. Enfin, vers 7 heures, son cawas vient nous prendre et nous conduit à l'habitation de son maître, qui dépend des bâtiments où se tient le grand

VATOPÉDl 59

conseil des convents. Nous fûmes introduits dans one sorte de salon entouré de divans et prenant jour par deux fenêtres sur une des cours du Proiaion : le tout simplement mais convenablement meublé.

Nous étions suivis de maître Antonio qui nous était indispensable. Le glyko^ le café et des chibonks nous sont apportés, et nous fumons pour prendre patience. Pendant ce temps-là, notre hôte parlait sans cesse et faisait son propre éloge sur la manière dont il administrait le mont Atbos. Il avait soin, disait-il, d'être grec avec les Grecs, turc avec les Turcs, russe avec les Russes, etc.^de manière à satisfaire tous les intérêts.

Il était déjà huit heures et on ne parlait pas de dîner. Un œuf et un peu de riz pris le matin avaient eu le temps de faire place à un appétit de Gargantua, et nous avions Testomac dans les talons. « Ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?» disais-je à M. Guillemet, qui était mieux placé que moi, pour voir ce qui se passait dans la pièce voisine. Le kaîmakan se décide enfin à nous dire: t* Quand vous croirez devoir manger, vous n'avez qu'à parler. »

Bref, on allume deux bougies et on vient mettre devant nous, un petit tabouret avec les quatre pieds en Tair. J'étais un peu effrayé à l'idée qu*on allait placer une assiette sur chacun de ces pieds, et que nous serions obligés d'avoir toute l'adresse d'Auriol pour la maintenir en équilibre. Mais, je fus bien vite tranquillisé. Sur ces quatre pieds, on mit une espèce de grand bassin en métal, à bords un peu recourbés, des morceaux de pain, des couteaux et des fourchettes tout autour^ et au milieu, un immense bol rempli de potage au riz. On nous donna une serviette à chacun. Le kaîmakan prit place auprès de nous et engagea avec beaucoup d'instance Antonio à en faire autant. Ce dernier eut le bon goût de refuser et de se tenir à distance sur une chaise, sans partager notre dîner. Nous dûmes manger à la gamelle, c*est-à-dire puiser dans le bol avec notre cuillère. C'était la première fois que je me trouvais à pareille fête, mais nous avions tellement

60 VATOPÉDÎ

faim que nous prîmes gaîment notre parti. Entre le bol et ma bouche la dislance était grande, et il me fallait une certaine habileté pour ne rien laisser tomber en chemin. Le kaïmakan voyant mon embarras, dit qu'il aurait bien pu nous faire donner des assiettes, mais qu'il avait voulu nous faire dîner comme de simples caloyers. Il aurait bien désiré attendre au dimanche, afin de pouvoir profiter du marché de Caryès qui se tient le samedi. Mais il avait hâte de nous recevoir, et il espérait que nous serions indulgents, en raison du peu de ressources qu'il avait trouvé dans le pays.

Ce potage au riz et à la sauce tomate était excellent. Suivit un plat de mouton grillé, où nous puisâmes de la même manière, mettant tout simplement le morceau sur le bord du bassin et le découpant à notre aise. Deux autres plats de viande, avec sauce et légumes, non moins bons, des haricots verts au beurre, des aubergines à la sauce blanche avec force ail (ceci nous allait moins) et enfin, pour terminer, le pilau de rigueur, c'est-à-dire du riz peu cuit et assaisonné de beurre- Je regrettais l'absence de la salière, pour relever la fadeur de ce plat. Du bon vin rouge complétait notre dîner qui fut suivi d'une excellente tasse de café.

Notre hôte, comme les cawas, ne boit jamais que de l'eau, mais ce jour-là, il but du vin, pour nous faire honneur.

Naturellement la conversation roula sur le dîner que nous avions trouvé succulent, sur la manière aimable dont le kaïmakan traitait ses convives, sur les offres de service qu'il voulait bien nous faire pour trouver ce dont nous aurions besoin, pendant que nous travaillerions au monastère de Coullomousi situé à Caryès, etc., etc. Ce fut ensuite le tour d'Antonio qui dut nous quitter pour aller dîner. Nous fûmes un peu effrayés à Tidée de rester seuls avec notre hôte. Pendant que nous fumions, la conversation allait son train, ou plutôt le kaïmakan était seul à parler. Au milieu de ce langage turc mélangé de termes helléniques, je cherchais à saisir au vol quelque mot grec, et de temps en temps, j'approuvais en souriant, mais ne comprenant absolument rien. Comme j'étais

VATOPÉDl 61

ertain qu'il parlait toujours de lui, et qu'il vantait sans cesse ^on administration, j'étais sûr de ne pas me tromper en approuvant de la têle.

Enfm Antonio, après avoir copieusement dîné, revint prendre son métier d'interprète. Notre hôte parla encore de lui et toujours de lui. Antonio, à force de parler turc et de traduire en français, avait fini par se jeter dans un galimatias des plus comiques. Il fut obligé d'expliquer une histoire que le kaïmakan qualifiait de très plaisante et qui devait nous faire voir à quel point il rendait bien la justice. Ce dernier, disait une phrase, puis Antonio la traduisait en reprenant la fin de ce qu'il venait de dire ; cela me rappelait ces complaintes ou chansons dans lesquelles un couplet recommence par le vers qui termine le précédent. Pendant ce temps-là, notre hôte avait les yeux fixés sur nous, dans l'espérance de surprendre sur nos physionomies l'étonnement et l'admiration que ses paroles devaient immanquablement produire.

11 s'agissait d'un moine assassin, qui assassinait et qui avait assassiné des casseroles^ marmites et autres petites choses, formule qui revenait fréquemment sous la langue de maître Antonio. On vient se plaindre au kaïmakan qui fait rechercher et saisir le coupable. Le conseil s'assemble. Sur les vingt membres, les cinq des principaux monastères opinent pour qu'on lui coupe les cheveux et la barbe (c'est toujours Antonio qui parle), et qu'on le chasse du mont Athos. Les quinze autres ne disaient rien et paraissaient mécontents. Le kaïmakan prend alors la parole et dit qu'il va proposer un condamne, demandant d'abord aux moines s'ils approuveront ce qu'il compte faire. Ces derniers répondirent oui d'une voix unanime.

Nous ouvrions de grandes oreilles, nous attendant à quelque jugement remarquable et digne d'IIaroun-al-Raschid ou de Sancho Pança.

« Je leur dis, » continue le kaïmakan, « ce n'est pas bien. Voilà quinze ans que ce moine vit au milieu de vous ; il appartient à la même religion que vous, c'est un enfant de la

62 VAÏOPEDÏ

sainte Vierge. Le châtiment que vous voulez lui infliger est trop sévère pour une pareille peccadille. Que ferez-vous lorsqu'il s'agira d'une faute plus grave? Laissez les cheveux ei la barbe à cet homme, et contentez-vous de l'expulser du mont Âthos. » — « Bravo, » s'écrièrent tous les moines. Le coupable rentre, remercie le kaïmakan, lui baise les mains, les pieds et lui dit qu'il lui a sauvé la vie.

Et nous alors, d'admirer la sagesse et l'intelligence de cette condamne. C'est du moins ce que pensait notre hôte en nous voyant nous livrer à un rire immodéré. Le soir, vers dix heures, nous primes congé de lui et nous revînmes par un clair de lune magnifique.

Le couvent était fermé, suivant la règle ; mais on nous ouvrit, grâce à la circonstance.

En attendant notre départ pour Vatopédi, nous visitions sans cesse la petite ville de Garyës et nous nous mettions eu rapport avec chacun des représentants des monastères. Celui dlviron nous mena voir la maison que Ton faisait construire. Elle était presque achevée et fort belle. L'église en est charmante et contient quelques peintures anciennes qu'on avait fait venir du couvent, très riche dans ce genre. Les sculptures de riconostase sont admirables. Nous primes rendezvous avec ce dignitaire d'iviron, pour aller visiter les peintures du célèbre Pansclinos dans le catholicon de Caryès. Vers quatre heures et demie, nous revenions au village, toutes les boutiques étaient déjà fermées, parce que le lendemain samedi, c'était la fête du prophète Elie. Presque toute Tannée se passe ainsi et les fêtes se succèdent à peu près sans interruption. Nous visitâmes l'église avec le plus grand intérêt. On a, jusqu'à présent, religieusement conservé les anciennes peintures qui sont très nombreuses. Malheureuse-

VATOPKDl 63

SYient les touristes anglais en ont gâté quelques-unes en vou- 1 uni les nettoyer avec de la mie de pain chaud.

Le 1'' août enfin, nous pûmes nous rendre à Yatopédi. ^ous nous mimes en route de grand matin pour éviter la chaleur. La route est excellente et très bien enlrctenuc, surtout dans la partie qui appartient au monastère. On est sans cesse à Tombre de chênes et de marronniers gigantesques ; des fontaines, des sources d*eau fraîche et des eaux courantes sont dirigées dans tous les sens au moyen d'arbres creusés servant de petits aqueducs. De superbes bœufs de couleur blanche et d'une santé merveilleuse, paissent tranquillement sur la pente des bois et contribuent à animer le paysage. Peu sauvages, ils se dérangeaient à peine pour nous laisser passer. En voyant ces magnifiques bêtes, nous regrettions que l'usage du mont Athos ne fut pas de les servir sur la table des moines idiorrythmes. On les exporte et on les vend avec les autres productions de la presqu*ile.

Le moine qui nous accompagnait se nommait Denys, il était très aimable et avait beaucoup d*entrain. C'est un homme jeune, vigoureux, de grande taille, d'une belle figure, très brun et ayant Tair très intelligent et décidé. Je crois peu à sa vocation religieuse. Son plus vif désir serait de visiter Athènes et Paris. Il ne demande qu^une occasion pour s'envoler et parait avoir du vif argent dans les veines.

L'absence d'Antonio, qui était reslé au skite pour accompagner les bagages, m'obligeait à m*escrimer tout seul avec notre compagnon, dont la volubilité ne laissait pas que de m'embarrasser. Ce qui compliquait encore la difficullé, c'est qu'il me fallait me tourner sans cesse, soit pour écouter, soit pour répondre, les mulets n'allant jamais de front, dans ces sentiers abruptes. M. Guillemet, heureux^ dans cette circonstance du moins, de ne pas savoir un mot de grec, fumait tranquillement sa pipe et jouissait sans distraction de tous les charmes de la route.

Arrivé sur le sommet de la montagne, on commence à descendre par des bois d'une végétation vigoureuse, au travers

desquels, de temps à autre, on distingue le monastère de Vatopédi, le plus riche de tous ceux du mont Athos. Il est admirablement situé au milieu d'un amphithéâtre de verdure et dans une grande crique pouvant servir de petit port. On y voit souvent des navires grecs.

On fait remonter la fondation de Vatopédi à Constantin-le- Grand. Ce prince, affligé de la lèpre, ordonna de tuer un certain nombre d'enfants, afin de prendre un bain déjeune sang, remède considé comme très efficace pour ce genre de maladie. Pendant qu'on cherchait les sujets les plus sains, l'empereur eut une vision, lui promettant la guérison s'il se convertissait à la foi chrétienne. Il devint chrétien et guérit : tel est le récit du moine de Khorène. Vatopédi fut ensuite ruiné par Julien l'apostat, qui le détruisit au v' siècle. Théodore-le-Grand le rétablit en reconnaissance du salut miraculeux de son -fils Arcadius. Ce dernier, à son retour de Rome, où il était allé, comme on le suppose, voir son frère Honorius, essuya une tempête dans les environs du mont Athos. Tombé dans la mer, il invoqua le secours de la Sainte Vierge et il se trouva toulà-coup transporté sur le rivage, au pied d'une ronce où il s'endormit; il fut trouvé dans cet état par des gens qui vinrent y aborder. Ce serait même de là que le monastère aurait pris son nom : pixoç ronce et zt.o\ enfant, l'enfant d'une ronce.

Arcadius combla Vatopédi de biens ; il lui donna des propriétés dans nie de Lemnos et dans la Macédoine. La princesse Plaudia visita le monastère qu'elle honora aussi de ses libéralités. La fondation de quatorze chapelles atteste la piété de plusieurs autres personnages.

En 862, les Sarrazins incendièrent le couvent, massacrèrent une partie des moines, pillèrent le trésor et brisèrent les mosaïques. Quant à l'image de la Vierge, elle demeura intacte. Auprès de cette fameuse image brille une lampe en forme de cierge, qui resta allumée pendant soixanle~dix ans, c'est-àdire depuis l'invasion des Sarrazins jusqu'au rétablissement des monastères. Sous l'autel se trouve un puits dans lequel les reliques avaient été jetées, mais elles furent ensuite recou-

Trées par la communauté. Vatopédi ne put se relever de ses ruines que par le secours de trois seigneurs d'Andrinople, Atbanase^ Nicolas et Antoine ; on montre leur tombeau qui se trouve sous le narlhex ou portique du temple (xm^ siècle). En approchant du couvent, notre cawas Jani, suivant son habitude^ décharge son fusil, puis nous arrivons sous le porche du couvent où nous sommes reçus par quelques supérieurs en attendant Tarchimandrite qui était encore à Téglise. C'était grande fête ce jour-là. Quelques instants après, nous entrons, pendant que les cloches sonnent à toute volée, et nous rencontrons l'archimandrite qui venait au-devant de nous. C'était un vieillard d'une physionomie ouverte où Ton distinguait une certaine finesse en même temps qu'une grande simplicité. Nous pénétrons un moment dans Téglise dont nous admirons la richesse ; nous remarquons aussi quelques peintures de Panselinos, très maladroitement restaurées ; on nous conduit ensuite à notre appartement où sont apportés les rafraîchissements de rigueur, puis on nous laisse entièrement libres.

Un magnifique vestibule, pouvant au besoin servir de salle à manger, est ouvert au levant et au couchant, par conséquent parfaitement aéré. Trois grandes chambres donnent dans ce vestibule. La mienne prend jour sur la mer et a Tair d'un salon de réception. D'excellents divans de velours vert l'entourcut de trois côtés; le quatrième est occupé par des armoires contenant toute la literie. Le tout est neuf; la peinture n'est pas encore sèche, elle a coulé le long des boiseries sur lesquelles jurent d'affreux tons lie-de vin. On voit que les bons moines de Vatopédi se sont pressés pour nous préparer un très beau logement, et nous comprenons alors pourquoi au lieu de nous rendre d'abord chez eux, nous avons été priés de commencer par Iviron.

Un moine avait été mis à notre disposition pour nous accompagner partout et pour nous donner tout ce dont nous pourrions avoir besoin.

Je demandai bientôt à voir la bibliothèque. Il me fut ré-

pondu que celle visile élait impossible à une pareille heure ; le soleil y donnait en plein et il y faisait une chaleur horrible. Il avait cependant été convenu qu'on m'y conduirait dans la journée, mais les bons moines ne sont jamais prêts, et ils ont toujours des prélextes pour se dispenser de cette cérémonie qui les ennuie et les inquiète. J'avais aperçu la bibliothèque au travers de petites fenêtres grillées, et ma curiosité était singulièrement excitée par les volumes que j'avais vus empilés dans des cases. Je dis que je voulais seulement prendre un manuscrit pour le faire porter dans ma chambre, que, me levant de très bonne heure, je serais bien aise d'avoir de quoi m'occuper un peu, le matin. Notre ami Denys, alors, se chargea d'aller demander la clef. Quelques instants après, descendit un vieux moine qui avait l'air de très mauvaise humeur ; c'était le premier épitrope. Il ouvrit la bibliothèque et m'y introduisit. Cinq ou six moines me suivirent avec une curiosité avide et soupçonneuse. J'ouvris au hasard plusieurs volumes ; c'étaient toujours des évangiles ou des Pères de l'Eglise. Quand j'apercevais le titre d'un auteur profane, les Deipnosophistes d'Athénée, par exemple, c'était une édition imprimée. De guerre las, je pris le premier volume venu et je demandai la permission de l'emporter. Tous se mirent à l'examiner attenlivement, avec Tépitrope qui cherchait à lire. Je perdis patience et je partis en disant à Antonio de m'apporter ce volume, quand ils auraient fini leur examen. Les moines revinrent chez moi, me firent une visite en continuant à regarder le manuscrit, et ne pouvant se décider à le lâcher. L'hégumène qui les accompagnait leur dit que j'avais rendu un grand service à la bibliothèque d'Iviron, en insérant dans chaque manuscrit une fiche sur laquelle j'avais indiqué sa date, que si cela pouvait leur être agréable, j'aurais un vrai plaisir à faire la même chose pour leurs manuscrits. « Peu imporle ! » répondit le vieil épilrope, personnage assez maussade, qui ne se rendait pas exactement compte de la proposition de l'hégumène. — « Comment ! peu importe ! » reprîsje, «je trouve la réponse au moins singulière. Une pareille

opération sera une grande perle de temps pour moi, et je ne demande pas mieux que de m'en dispenser. » Les autres alors, qui sans doute avaient compris, me prièrent de leur rendre le service en question.

Pendant que nous étions ainsi en pourparlers, notre ami DcnySy avec lequel nous étions convenus d'aller faire un tour sur le bord de la mer, me prévint qu'il était temps de partir. Les moines étant toujours chez moi, je craignais, en les laissant ainsi^ de commettre une inconvenance mais, sur son insistance, je pris congé d^eux et nous sortîmes, tous les quatre, y compris Antonio. Nous allâmes i\pus asseoir derrière les roches, situées sur la droite et qui nous mettaient à Tabri du soleil, et nous rentrâmes au moment où il venait de se coucher. En revenant, je vis avec plaisir la table mise dans notre vestibule avec deux couverts seulement. Le bon hégumène avait parlé aux pères et tout avait été arrangé comme je le désirais. La cuisine de Vatopédi est très bonne, moins abondante qu'à Iviron, ce qui est préférable pour nos estomacs. Après souper, nous nous amusâmes à fumer en atten* dant le moment de nous coucher.

Des couvertures et des draps très propres me décidèrent à ne point faire usage de mon lit et je m'installai sur un divan. Je reposai, sans vermine, ce qui fut pour moi une grande jouissance. Quant au sommeil, j*en fis mon deuil : la chaleur était excessive, les rats faisaient dans les armoires un vacarme infernal, et les coqs nombreux du couvent ne me laissèrent aucun répit^ lorsqu'ils eurent commencé leur métier de réveilmatin.

Vers deux heures, j'avais ouvert une de mes fenêtres ; il faisait une nuit splendide, mais il n'y avait pas d*air et la mer était comme une glace dans laquelle se reflétaient des myriades d'étoiles.

On sait que dans les monastères grecs Toffice se fait aussitôt le lever du soleil. Un moine vint nous demander, à cinq heures, 8*ii nous serait agréable d'entendre la messe qui venait de commencer. Nous nous habillâmes à la hâte et nous

nous rendimcs à une tribune fort ancienne, dans laquelle on entrait par une galerie du second étage, et qui était placée en face de l'iconostase. C'est de là que nous assistâmes à Toffice. Les chants sont encore plus nasillards qu'àlviron. De cette tribune, nous étions à même d'examiner les anciennes peintures qui recouvraient les parois de l'église. Les restaurations ont été faites d'une manière si maladroite que souvent l'artiste a pris la tête de l'un pour la mettre sur le corps d'un autre, ce qui produit un désordre incroyable. Les premiers et les seconds plans sont entièrement confondus.

Indépendamment des peintures murales, cette église renferme un grand nombre de petits tableaux anciens, dont le fond, pour la plupart, est couvert de feuilles d'argent doré. Deux d'entre eux passent pour des portraits de l'impératrice Théodora. On voit aussi deux grands tableaux enrichis de pierreries, qui ont été apportés de Sainte-Sophie, après la prise de Constantinople par les Turcs. Les portes de l'église sont ornées de mosaïques.

Parmi les reliques que ce monastère possède, on cite le chef de saint Jean Chrysostôme et celui de saint Grégoire de Nazianze.

Après l'office, les pères viennent prendre le café chez moi. L'archimandrite les accompagne. Je lui dis que, la veille, nous avions voulu respecter son sommeil, rendu nécessaire par suite des longues fatigues de la fête, mais que nous lui demandions la permission d^aller^ dans la journée, lui rendre nos devoirs. Il fut convenu qu'il nous ferait prévenir quand il serait libre, et on se sépara.

Noire ami Denys nous proposa alors d'aller avec lui visiter le monastère, ce que nous acceptâmes avec empressement.

Nous commençons par le réfectoire dont les portes sont couvertes de mosaïques. C'est une pièce immense, située en face de l'église et ayant la forme d'une croix, comme celui de Lavra. Vingt-quatre tables de marbre y sont disposées ; elles ont des petits trous destinés à recevoir le sel et le poivre. Ces tables sont presque toutes carrées, arrondies par un des bouts. Une d'elle est toute ronde, avec une foule de cercles, proba-

blemcnt pour les verres et les assiettes. Dans le fond, une plus grande, en forme de fer à cheval.

Quatre fois par an, les jours de fête, Tarchimandrite et les autres dignitaires du couvent viennent manger avec tous les moines et s'installent à cette table. Ouvriers et supérieurs^ tous dînent ensemble, les premiers, au nombre de 250, et les moines, au nombre de 300, ce qui peut donner une idée de rimmensité du réfectoire.

Parmi les nombreuses chapelles qui ornent Tintéricur du couvent, il en est une, isolée, surmontée d*un dôme et dédiée à la conservation de la ceinture de la sainte Vierge. Cette relique est une source de revenus considérables. Elle est coupée en deux parties, dont Tune fut envoyée en Grèce et Tautre dans TAsie-Mineure. Toutes les fois que la peste éclate en ces pays, il suffit de toucher celte ceinture pour èlre immédiatement délivré de la maladie. Il suffit d'un acte de reconnaissance pour obtenir cette faveur. Rob. Curzon, auquel nous empruntons ces détails, ajoute : « Je demandai comment le monastère était devenu possesseur d'un spécifique si inestimable. On me répondit gravement que saint Thomas ayant été rendre visite à la sainte Vierge, après son assomplion, elle lui avait fait cadeau de sa ceinture. Mon interlocuteur me parut d'une conviction inébranlable quant à Texaclilude de ce fait^ et se montra fort surpris que je n'en eusse jamais entendu parler. »

A la porle du couvent il y a toujours quatre ou cinq petites boutiques où Ton vend du fil^ du fer-blnnc et d'autres objets de ménage.

Le portier exerce le métier de cordonnier, et c'est chez lui que la plupart des moines se fournissent. Les plus huppés s'en vont faire leurs emplettes à Caryès.

Dans le voisinage du monastère se trouve le cimetière, avec une église où l'on distingue encore quelques peintures de Panselinos, peintures sur bois, abandonnées à l'humidité et à la poussière. On en trouve même qui sont jetées à terre et pèlc-mèle avec les crânes.

70 VATOPÉDl

Nous rentrons dans la cour intérieure du couvent et nous visitons la tour des cloches, qui a été restaurée récemment. Dans le haut, et extérieurement, de petites colonnes de marbre, et une grande inscription en rouge, portant la date de 6935, c'est-à-dire 1427, indique que ces cloches au son brillant engagent les fidèles à venir chanter les louanges de Dieu. Au-dessous do cette inscriglion, on voit les restes d'une autre qui parait ancienne, mais dont la plus grande partie a disparu dans les restaurations modernes.

Le couvent renferme d'immenses magasins de blé, de vin et d'huile appartenant à la communauté. Il y a des tonnes gigantesques. L'huile se conserve dans des vaisseaux de marbre en forme de sarcophages. A l'entrée de la cave, on voyait un tableau curieux dont le cadre, très ancien, était enrichi de pierreries. Il représentait un miracle arrivé dans une année de disette. L'huile manquait complètement: un moine pieux, préposé ordinairement à la garde de cette denrée, se mit en prières ; les vaisseaux presque vides se remplirent tout à coup d'une huile excellente.

Soixante à soixante-dix mulets bien gras et bien portants sont affectés au service de la communauté. Les muletiers et les serviteurs albanais, en nombre considérable, habitent les bâtiments qui précèdent l'entrée du couvent. En général, ces gens sont doux, patients, et ne ressemblent en rien à leurs frères de l'Epire.

L'intérieur du couvent de Vatopédi échappe à toute description. C'est une espèce de petite ville où l'on trouve des constructions de tout genre. Dans le fond, le terrain est un peu plus élevé ; on croirait voir une décoration de théâtre. Lorsque le simandre * a parlé, ou plutôt a donné le troisième

1. Le symaiulre est un disque de bois, pendu sous le porche et qui remplace la cloche.

signal, on voit les moines sortir de toutes les voûtes, bftiller, 8*éiirer, arriver lentement, embrasser les peintures qui sont à la porte de l'église et se rendre ensuite à la prière. En les regardant descendre gravement la rampe du fond de la cour, on s'imagine assister à la représentation d'un opéra-comique, dont le sajet se passerait dans les montagnes d'Ecosse, et dans leqael on verrait les comparses arriver de divers côtés et se réunir pour chanter en chœur. Partout, de petits balcons ornés de plantes grimpantes : les teintes bleues et sang de bœuf sont les couleurs préférées.

Partout ici on trouve la Russie, dont les principales offrandes consistent en tableaux entièrement habillés de mêlai doré, qui figurent dans toutes les églises. Les portraits des empereurs russes et des membres de la famille impériulo se rencontrent aussi en très grand nombre.

Une partie du couvent ayant été incendiée, il y a quelques années, on était en train de la reconstruire d'une manière régulière et plus flatteuse à l'œil. Tout est en pierre de taille d'une couleur grise, imitant le granit.

En visitant l'intérieur du monastère, je remarquai plusieurs inscriptions qui étaient encastrées dans les murs. L'une d'elles, qui est sur marbre, parle d'une réparation de Thôpilal qui aurait été faite, en 1561, par un moine nommé Serge de Corfou. Une autre se trouve sur un petit marbre isolé, mais qui dépend de la partie incendiée. Il y est question d'une chapelle, d'un oratoire, qui aurait été élevé aux frais d'un prohégumène nommé Luc^s.

Dans la cour principale se trouve le baptistère, entouré de colonnes anciennes. Au-dessus, est encastré dans le mur un petit bas-relief d'une assez bonne époque, représentant un buste de femme à laquelle on a eu la barbarie de peindre les cheveux et les yeux. C'est peut-être l'œuvre de quelque moine trop zélé, se rappelant la règle des couvents qui proscrit la présence des femmes et même des animaux femelles dans la presqu'île du mont Athos.

L'archimandrite nous ayant fait demander, nous nous em-

pressâmes d'aller lui rendre visite. Son logement donne sur les cours intérieures et ne prend pas vue sur la mer. Il est modeste et bien aéré. Nous trouvons un homme simple, bon et très afTectueux ; il nous embrasse et nous parle , comme tous les autres, de TafTaire qui intéresse la communauté, c*est-àdire de la question des couvents dédiés. Il y avait cinquantecinq ans qu'il était au couvent de Vatopédi. En sortant de là, nous nous rendons chez le second épitrope, le moine Antonio, qui passe pour la forte tète de Tendroit. Jeune, gros et court, il paraît en effet très intelligent. Son logement est exigu, avec un petit balcon donnant sur la mer et noyé au milieu de plantes grimpantes. Nous rentrons et fumons. Le pauvre Denys se désespère de ne pouvoir se procurer la clef de la bibliothèque, et je suis toujours là attendant le bon plaisir des moines. C'est vraiment intolérable, et c'est à faire déserter la place. Il est déjà quatre heures, voilà deux jours que je suis à Vatopédi et je n'ai encore rien fait, le manuscrit que j'avais emprunté n'ayant aucune espèce d*intérèt.

Enfin, le matin du jour suivant, le vieil épitrope, que je poursuivais déjà de toutes mes malédictions, vint nous chercher pour aller prendre le café chez lui. Après une demiheure d'une conversation insignifiante, il me proposa d'aller à la bibliothèque, ce que j'acceptai avec empressement. C'est une pièce étroite et longue qui prend jour par de petites fenêtres grillées donnant sur une galerie couverte. On n'y voit presque pas, et il y fait une chaleur étouffante. Je fis apporter une chaise que je mis sur le balcon pour Tépitrope et je me plaçai à la porte de la bibliothèque afin d*y voir et de manière à ce que la surveillance fut plus facile et moins fatigante pour mon soupçonneux gardien. Antonio vint m'aider. Il prenait dans les cases les manuscrits, l'un après Tautre, me les ap* portait et les remportait lorsque j'avais terminé mon examen. De cette façon je gagnais beaucoup de temps et dans cette matinée j'en vis environ cent vingt. Ils sont presque tous beaux et anciens. Malheureusement, ce sont toujours des livres ecclésiastiques des Pères de TEglisc et surtout de

YATOPÉDI 73

saint Jean Chrysostôme dont il existe ane quantité prodi- ^icnse de copies.

Pea à peu, les pères dignitaires du couvent étaient venus pour me voir travailler et ils témoi suaient une curiosité qui finissait par dégénérer en véritable indiscrétion. Chaque manuscrit amenait une question. Je devais dire l'âge. Fauteur, etc.. et mon temps se passait bien souvent en demandes et en réponses. Saos même s'excuser de la liberté, ils prenaient mes papiers, cherchaient à lire mes notes^et. sur chaque volume, je devais, comme à Iviron, indiquer l'époque présumable à laquelle il avait été écrit. Ce manège avait Gni par me porter sur les nerfs, et j*avoue n'avoir pas toujours, dans ma manière de répondre, dissimulé ma mauvaise humeur.

L'heure du déjeuner des moines me fon^a d'interrompre mon travail, mais on me permit d'emporter dans ma chambre deux manuscrits que Ton examina dans tous les sens. Je leur sus bon gré de cette complaisance qui diminua mes regrets de ce que je ne pouvais passer toute la journée dans la bibliothèque.

Pendant que je m'escrimais sur les manuscrits, M. Guillemet étudiait et copiait les anciennes peintures. Perché sur le haut d'une double échelle, afin de se rapprocher des peintures murales, il profitait des intervalles des offices pour recueillir le plus de matériaux possibles sur l'art byzantin. Portrait de saint Luc, vue extérieure du monastère, qu'il allait prendre le matin aux premiers rayons du soleil, tout était pour lui un sujet d'études intéressantes.

En Orient, le travail, immédiatement après le repas, est chose très pénible et même nuisible à la santé. Prendre le café, fumer et nous mettre à la fenêtre du cAlé do la mer. c*élait là une de nos plus grandes jouissances, empêchés que nous étions de nous exposer aux rayons (Kua soleil impitoyable.

En face de nous, les montagnes de la Macédoine, Tile de Thasos qui semblait nous solliciter à une visite, et un peu plus loin, sur la droite, nie de Samos. Nous sommes placés

au fond d'un petit golfo ; quelques rochers à droite, supportant les fureurs de la mer et mettant la côte parfaitement à Tabri. C'est là que se tiennent les barques des pécheurs et quelques caïques qui sont à sec, sur le sable^ en attendant une petite tournée, soit sur la côte de la Macédoine, soit dans Tile de Thasos, où Vatopédi possède des fermes exploitées par un de ses moines. Le couvent a de petites barques à voiles qui peuvent entreprendre d'assez long^s voyag^es. De temps en temps, nous descendons sur la plage, du côté de l'arsenal, nous mettant à l'ombre de nombreux bâtiments qui l'avoisinent. A une heure de distance du couvent, sur les falaises de droite, existent les ruines d'une immense construction qui domine la mer. Nous avions un vif désir de visiter ces ruines. Un jour quelques nuages, semblables à do légers flocons de neige, se risquèrent dans le ciel embrasé. Comptant sur un peu de pluie , nous commençâmes cette petite expédition. Mais le soleil eut bien vite raison de ces nuages qui se dissipèrent promptement et nous arrivâmes au milieu des ruines par un soleil intolérable. La carcasse seule subsiste de cet immense bâtiment qui servait autrefois d'école. Il a été brûlé dans Tune des dernières guerres avec les Turcs.

Du reste la construction était peu ancienne ; elle ne datait que d'un siècle. Dans l'intérieur, l'église a été conservée avec les objets de culte. On y va de temps en temps dire la messe. Elle était fermée et nous ne pûmes la voir. Nous rentrâmes au couvent, ruisselants de sueur et épuisés de fatigue.

Le soir, pour nous remellre d'une journée aussi accablante, nous allâmes prendre un bain au milieu des rochers et à Vahri du soleil couchant. Il y a là des espèces de baignoires naturelles où viennent se réfugier une quantité innombrable de crevettes et de petits poissons qui sont d*une voracité telle, qu'il n'y a pas moyen de rester en place ; nos pieds et nos jambes en étaient couverts.

La côte de Vatopédi est assez poissonneuse, mais, pendant Tété, il est rare qu'on prenne de grosses pièces. La pèche à la tranchée a lieu presque toujours à la tombée de la nuit. Elle

c pratique de la même manière que sur les côtes de Normanie. Les pères, un soir, en organisèrent une à notre intention.

s pécheurs étaient une quinzaine environ et la traîne avait

^une dimension considérable. La pèche dura près de trois

quarts d'heure et produisit trente livres de petits poissons qui

sont de bonne qualité. Les moines en sont très friands. On

nous en servit de trois sortes pour notre souper.

Les pères sont remplis de complaisance pour nous et cherchent à nous rendre le séjour chez eux aussi agréable que possible.

Notre grand régal est le café. Il est très bon et bien préférable à celui de France, grâce à la manière dont on le fait. Il est bouilli avec le sucre et on le sert avec le marc, suivant la mode turque. Quelques instants suffisent pour rendre claire la partie supérieure, la seule que Ton boive. L'arôme du café se conserve ainsi plus pur et plus agréable. Le vin de Yatopédi est bon également, quand les intermédiaires n'y mettent point d'eau avant de rapporter sur la table. Nous avons pour garçon de chambre un grand et gros gaillard, à barbe blonde. Il semble qu'il ait fait vœu de ne jamais rire et de ne jamais parler. Il vient quelquefois nous regarder manger et reste devant nous, immobile, impassible comme une statue. Antonio, bien souvent, est obligé de le renvoyer.

Le moine Denys est toujours fort empressé et remplit avec une grâce parfaite la mission dont il est chargé. Il nous sert de cicérone dans toutes nos promenades qui sont charmantes et variées; seulement, il faut courir pour le suivre et il nous met sans cesse en nage. Un jour, en nous dirigeant vers l'intérieur des terres, nous avons suivi un petit canal en pierres très régulièrement taillées, qui conduit Tcau des moulins jusqu'à la mer. Il a plus d'une lieue de long et suit la pente d'une gorge remplie de végétation où Ton est presque toujours à Tombre. A chaque pas, des endroits ravissants, de véritables bosquets de verdure, dont le calme est seulement interrompu par le gazouillement de l'eau. C'est là que le pauvre Denys vient souvent méditer sur sa position qu'il accepte avec une

76 VATOPÉDl

cerlaine résignation mélangée de quelques regrets mondains. C'est là que tout en roulant dans ses doigts un chapelet qu'il remue sans cesse avec une agitation nerveuse, il vient rêver et prier. Des soupirs, des exclamations nous prouvaient qu il y avait de vives luttes dans cette nature vigoureuse et qui me semble peu faite pour Tascétisme de la vie monacale.

Au retour de notre promenade, nous avons suivi le lit du ruisseau qui est à sec pendant Tété ; dans l'hiver, c'est un torrent des plus dangereux* Peu d'années auparavant, il avait emporté un moulin, avec le meunier qui fut noyé. Une grosse pile de pierres indique le lieu où fut le moulin. Plus loin, nous trouvâmes un massif de superbes platanes au bord d'une fontaine très abondante, et formant un fourré très épais contre les rayons du soleil. Puis, une grande briqueterie pour les besoins du couvent; des grenadiers en pleine terre avec de belles grenades et des myrtes d'une grosseur prodigieuse. Dans cette partie du mont Athos, le climat est si doux qu'on y trouve des orangers très vigoureux. Quand le temps le permettait, nous nous promenions en barque ; nous avions deux rameurs, et je tenais le gouvernail. Vers la droite, ainsi que je l'ai dit, on trouve une très grande quantité de roches fort pittoresques. C'est là^qu'un jour,nous dirigeâmes notre course et nous arrêtâmes notre barque dans le voisinage de deux rochers très élevés qui s'avancent dans la mer et contre lesquels les flots viennent se briser. On croirait entendre gronder le tonnerre, lorsque le temps est gros. Ils forment un grand renfoncement où la mer est très profonde ; nous sommes montés sur le plateau qui surplombe : c'est effrayant à voir. Quand la mer est forte, les lames s'engouffrent et montent jusqu'au haut. Pendant les dernières guerres, des brigands s'y cachaient et fondaient sur les petites embarcations; grâce aux bateaux à vapeur ces mers sont purgées des pirates qui les infestaient. Toutes ces roches sont rongées et se délitent par grandes couches plates. Plusieurs sont percées d'une foule de trous et présentent des dessins très variés.

D'autres fois, nous allions, par mer, visiter les carrières qui

se trouvent à gauche et d'où Ton lire les matériaux de construction pour lo couvent. Cette partie de la côte se trouvant & l'abri, les pierres qu'on en extrait sont très belles et intactes. I^es moines font jouer la mine et se servent pour les tailler des mêmes instruments que nous. Seulement, ils sont encore très arriérés au point de vue des moyens de construction. Us liront point de machines, et ils font monter et porter à bras tous les matériaux, quelle que soit l'élévation du monument. C*e8t ce qui arrive pour la portion du couvent que Ton refait entièrement et qui est déjà d*une hauteur prodigieuse. Il y aurait cependant, pour eux, économie de temps et d'argent s'ils employaient quelques-unes des machines usitées chez nous, parce qu'ils ont un grand nombre d'ouvriers payés à la journée.

Pendant Tété, l'atmosphère de Yatopédi est extrêmement lourde ; il y fait une chaleur accablante. Le travail assidu auquel je me livrais dès le point du jour ne laissait pas que de me fatiguer ; nos rares promenades ne suffisaient pas pour me remettre en équilibre et je sentais qu'il me fallait changer d'air ; c'est ce qui me décida à faire une petite excursion au skite de Saint-André aPm de chercher un alambic que nous avions fait venir de Salonique pour les travaux de If. Guillemet. Je pris donc un mulet, et , précédé de mon cawas de rigueur, je me dirigeai vers le skite. En arrivant, je ne trouvai ni l'hégumène ni le jeune Dorothée qui avaient passé la nuit à prier pour la fête de saint-Pantaléon. Ils dormaient. Je fus tout étonné de voir ma chambre occupée par une machine lithographique. Les domestiques^ qui sont toujours très empressés et très dévoués, mais avec lesquels je ne puis m'entendre, parce qu'ils parlent russe, me conduisent à mon autre logement. C'est tout simplement le délicieux appartement du général SébastianofF. II ne s^agit plus là d'hospitalité, ces bons moines ne savent qu*imaginer pour me combler de prévenances^ c'est une aiïection toute paternelle et qui croit ne jamais faire assez pour moi. Je m'installai sur le canapé du général, et je me mis à écrire, en attendant le

réveil de mes hôles. L'hégumëne ne tarda pas à venir me trouver. Il me montra un magnifique manuscrit des sermons de Théodore Studite, de la fin du x^ siècle et dont on lui proposait l'acquisition pour la somme de 600 piastres. Le prix m'en parut trop élevé, et je rengageai à en offrir beaucoup moins. On le lui donna plus tard pour quelques vieux vêtements. Il m'apprit aussi que les habitations environnantes étaient pleines de manuscrits à vendre. Je recueillis ce renseignement, comptant bien le mettre à profit quand j'aurais plus de temps devant moi.

Cette petite course au skite m'avait fait beaucoup de bien, mais elle n'était pas suffisante. Ma santé déclinait, et mes yeux avaient beaucoup souffert par suite du déchiffrement rapide et continu des nombreux manuscrits que j'examinais. D'un autre côté, j'étais poursuivi par l'idée d'aller faire une visite à l'île de Thasos que je distinguais sans cesse à l'horizon et dont on me vantait les magnifiques villes helléniques. Je parlai de ce projet aux bons pères qui m'engagèrent fort à le mettre à exécution, me promettant d'ailleurs de me donner toutes les facilités désirables. Le moine fermier, qui gère les propriétés des moines dans cette !Ie , ne manquera pas de nous accueillir et se mettra entièrement à notre disposition. Quant à M. Guillemet, inutile de dire qu'il accepta ma proposition avec le plus vif plaisir. Il avait besoin, lui aussi, de changer d'air, et il était bien aise de se reposer un peu de l'étude des peintures, en allant retremper son goût dans la contemplation de quelques beaux restes de Fart grec.

Notre voyage fut donc décidé , et les moines se chargèrent de nous procurer un caïque pour partir, le soir même. Mais, le vent s'élant levé de bonne heure, le capitaine nous fit dire qu'il vaudrait mieux partir après déjeuner. L'archimandrite nous avait priés de venir manger avec lui. Les moines

ireni ensuite^ dans une chambre parliculiëre ^ nos malles des cachets ; nous y avions renfermé noire argent. Puis, ^^ous nous hâtâmes de partir afm de profiter de la brise qui ^^étaillevée. Nousétions déjà dans labarque, lorsque notre ami Denys vint me chercher de la part de Tépitrope qui voulait me faire ses adieux. Malgré un soleil terrible, et fortdépité, je fus obligé de remonter, en courant, au monastère où je reçus toutes les recommandations et toutes les bénédictions dos moines.

Nous devions avoir cinq hommes d'équipage, trois enfants que nous devions déposer en route, et nous quatre, y compris le cawas Jani, ce qui faisait douze en tout. Au moment de mettre à la voile, je m'aperçois que nous sommes beaucoup plus nombreux. Je me récrie. Le patron de la barque me dit que les hommes en plus sont des rameurs destinés à nous venir en aide, le cas échéant. Pour en finir, j'ai Tair d'approuver. Mais je n'étais pas leur dupe. J'avais remarqué, dans la cale, de nombreuses ruches. C'étaient, en eiTet, des marchands de miel que nous emmenions avec nous.

Nous mimes à la voile par le plus beau temps du monde. Le soleil était très ardent, mais nous étions à l'abri derrière les voiles et la fraîcheur de la brise nous aidait à supporter la chaleur. Chacun s'arrange comme il peut; Jani, natif de Thasos, était si heureux d'aller revoir sa patrie qu'il chantait à gorge déployée. L'idée de rejoindre sa fiancée qu'il avait quittée depuis dix-sept ans le rendait comme fou de bonheur. Tout en chantant d'un air ravi mais monotone^ il raccommodait sa chaussure , comme un homme du métier. Ce sont des souliers albanais , peu élevés et se terminant en pointe recourbée, forme qui semble remonter à une haute antiquité.

Les ruches étaient hermétiquement fermées et empilées les unes sur les autres. Quelques abeilles, peut-être en retard au moment du départ ou qui avaient trouvé une issue pour sortir, voltigeaient autour de nous et semblaient nous prier de les aider à rejoindre leurs compagnes.

Grâce à nos trois voiles nous marchâmes bien pendant deux

heures^ et nous étions déjà à moitié route lorsque le vent tomba tout à fait vers trois heures et demie. Alors nous restons en panne pendant un temps infini, et nos hommes, au lieu de ramer, dorment ou se reposent tranquillement. Le capitaine, voyant que je commcnçaisàm*impatienler,meditquenousarrivenons, le soir, àYolgaro, et que le lendemain, de très bonne heure, nous partirions pour le port de Panagia. J'avais des lettres de recommandations pour les deux endroits. Mais ayant appris que Yolgaro se trouve à une lieue dans la montagne, je demandai comment et où nous passerions la nuit. Pas de réponse. Alors je me fâche et je leur ordonne de ramer. Ils se décident à obéir, mais avec bien de la peine. A la moindre apparence de brise ils s'arrêtaient tout à coup, comptant sur leurs voiles. La nuit nous surprit ainsi, ayant fort peu avancé et nous trouvant en pleine mer. Bientôt, s'élève un vent violent et contraire. Nos hommes courent des bordées afin de gagner la côte de Tile, mais la barque penche tellement que nous nous croyons toujours sur le point de chavirer. Ce sont des cris qui se croisent dans tous les sens ; c'est un désordre incroyable, et tout le monde veut commander à la fois.

Antonio, mourant de peur, était un de ceux qui se déme* naient le plus : — IlapeTe xi irovta, pliez les voiles, — criait, à chaque instant, le pauvre garçon, pendant qu'il se cramponnait au bord de la barque. La position devenait réellement inquiétante. Nous apercevions au loin quelques lumières venant de l'île, mais nous restions toujours à la même distance, malgré les bordées que nous tirions. Nos hommes d'équipage semblaient vouloir éviter de nous conduire au village qui nous paraissait le plus rapproché, probablement parce qu'ils étaient convenus avec les marchands de miel de les débarquer d'abord à leur deslînalion. C'est, en effet, ce qui arriva.

Nous abordons enfin sur une petite plage de sable^ et on nous dit qu'on va attendre un temps meilleur pour gagner une échelle. Le vent était tombé tout à fait, et ce n'était qu'un prétexte. On débarqua les ruches, et nos prétendus rameurs

3 emporlërent et se hfttèrent de g^agner leur village. J'appris ors que nous allions passer la nuit à la belle étoile. J'étais 'u^rieux, et surtout, de ne pouvoir m'exprimer facilement dans l^ur langage.

Le patron de la barque avait une figure qui me répugnait et je regrettais vivement de n'avoir pas suivi mon premier mouvement qui était de ne pas traiter avec lui.

Il fallut bien cependant prendre son parti. Nous remontons dans le bateau et nous nous organisons, comme nous pouvons. Je m'étends dans une longue rainure, encombrée de rames et de perches. J'étais horriblement mal, et de plus, dévoré de puces.

Heureusement, il faisait un temps admirable. Peu de temps après nous être installés, ayant adopté chacun la position horizontale, nous sentons le bateau reprendre la mer et bientôt nous atteignons l'échelle voisine. Dans la rade, plusieurs barques et, sur le rivage, deux ou trois baraques. Au point du jour, je me décide à quitter mon lit de supplice et je descends à terre où nos hommes étaient occupés à boire et à manger. Après avoir attendu quelque temps Je demandai si nous n'allions pas bientôt repartir. On me répondit que le temps n'était pas favorable, qu'au bout d'une heure le vent changerait probablement et permettrait de reprendre la mer. Je me fftchai de nouveau, parce que je compris qu'on voulait donner le temps de revenir à Jani, qui était allé au village. Mes hommes alors, se décidèrent à mettre à la voile et à courir quelques bordées, mais sans avancer d*un seul pas. Au bout de quelque temps, on aperçut Jani. On alla le chercher. Il était tout en nage.

Il m'offrit un bouquet. Je le refusai, tant j'étais mécontent. Le pauvre garçon en parut tout attristé.

Fatigués de toutes cesbordéesinutiles, nous nous décidâmes à mettre pied à terre et à marcher jusqu'à la première échelle où le bateau devait nous rejoindre. L'endroit où nous avions passé la nuit était plat et rempli d'oliviers. Il n'y avait que deux ou trois cabanes assez misérables et nous n'y vîmes

qu'une vieille femme, sale et repoussante. C'était mal inaugurer notre entrée dans Tîle de Tbasos.

En suivant le bord de la mer, de Test à l'ouest, nous parcourûmes une grande plaine ou plutôt un grand bois d'oliviers sur terrain plat. Point d'babitation avant d'arriver à Téchelle voisine où l'on trouve quatre maisons, de construction nouvelle. L'une d'elles est une espèce de cabaret qui est le rendez-vous général. Depuis notre déjeuner de la veille nous n'avions eu à notre disposition que du pain et du vin, ce dernier emporté par Jani qui, partout où il passe, fait une provision quelconque, sans jamais rien payer, bien entendu. C'est là un des privilèges des cawas, et ils en usent largement. Le vin, suivant Tusage, avait été mis dans une peau de bouc. Je fis d'abord la petite bouche et ne voulus point en goûter, mais pressé par la soif, je pris bravement mon parti et je tendis mon écuelle.

Nous nous installâmes à la porte du cabaret, et nous chargeâmes Antonio de nous organiser un déjeuner. On nous servit des œufs qui nageaient dans du beurre fondu. Nous mangeâmes avec appétit, bien que le beurre fût un peu fort. Le vin était détestsible, et malheureusement la provision de Jani était épuisée. Après nous être restaurés, nous aperçûmes au loin notre bateau qui continuait à courir des bordées. Il faisait un temps magnifique, et comme nous n'étions qu'à une heure de Yolgaro, nous primes le parti de nous y rendre à pied en suivant le bord de la mer, après avoir recommandé au cabaretier de dire à nos matelots de venir nous y rejoindre. Le sable était si fin, si engageant, que je ne résistai pas au plaisir de me mettre les pieds nus et de marcher dans Teau en suivant toutes les sinuosités du rivage. C'est ainsi que nous arrivâmes à l'échelle de Volgaro où l'on trouve quelques maisons avec une petite jetée. Le bois d*oliviers continue toujours et occupe le bord de la mer. Les ruines d'une petite chapelle byzantine sont les seules traces un peu anciennes que nous ayons rencontrées. Nous restâmes à Téchellc de Yolgaro pour attendre l'arrivée de notre bateau.'

Sous les arbres, une famille travaillait à une récolte de maïs. Cette famille se composait du père, de la mère et de deux charmantes jeunes filles rappelant le plus pur type grec. Je fis étendre à peu de distance une natte sous un olivier, et je me reposai en jouissant du ravissant tableau que j^avais 80U8 les yeux.

Cependant, il était déjà midi et demi et il n'était pas encore question de notre bateau. L'inquiétude commençait à me gagner; je ne savais quel parti prendre. J'envoyai Jani jusqu'à la pointe de Tile qui nous cachait Tautre côté. Peu de temps après, j'aperçus à Thorizon un petit bâtiment qui tendait ses voiles et marchait dans la direction que nous devions prendre. Nous comprimes que le vent avait changé et était devenu favorable. Quelques minutes après, en efTet, nous aperçûmes notre bateau qui doublait la pointe de l'ile où Jani venait d*arriver. Comme le vent était bon, nous pensâmes qu'il valait mieux en profiter, et aller jusqu'au port de Panagia qui est l'endroit le plus important sous le rapport des antiquités helléniques. Il fallait un peu moins de deux heures. Le plaisir de reprendre la mer dans d'excellentes conditions me fit facilement oublier mes disgrâces précédentes et je pus jouir tout à mon aise du spectacle pittoresque qui se déroulait sous mes yeux. Nous voguions assez près des côtes pour distinguer tous les accidents de terrain, les criques sablonneuses, la végétation sauvage et les roches capricieusement rongées par les flots. Vers trois heures, nous entrâmes dans une espèce de golfe dont les côtes formaient un magnifique amphithéâtre. Un ensemble imposant de ruines helléniques et du moyen âge, frappa mes regards de divers côtés. Peu à peu les objets se dessinèrent nettement; le petit village, composé dune ligne régulière de maisons, derrière laquelle on en distinguait plu* sieurs autres s'avançant un peu dans la campagne ; a gauche, une magnifique muraille en marbre blanc. Les assises en sont régulières et les blocs énormes qui les forment sont assemblés sans ciment. Vers le milieu de l'amphithéâtre et sur le bord même de la mer, une grande tour carrée, un marbre, à moitié

ruinée et bâtie au moyen âge avec des débris d'anciens monuments grecs.

Sur la crête de la montagne, la muraille hellénique surmontée d'un château-fort vénitien presque entièrement ruiné.

Nous abordons à une petite jetée qui s'avance un peu dans la mer. L'employé du fonctionnaire turc chargé de la surveillance sanitaire se présente avec une pincette, prend le certificat constatant que nous ne sommes pas pestiférés, et revient peu de temps après nous dire que nous pouvons mettre pied à terre. Nous nous dirigeons immédiatement chez le moine fermier de Vatopédi. Je trouve un homme grêlé comme une écumoire. Après avoir lu la lettre de recommandation dont j'étais muni, il me dit que si je voulais visiter les antiquités, il valait mieux rester chez lui, au port de Panagia, que de monter jusqu'au village et au monastère situé dans la montagne à une distance de près de six kilomètres.

Pendant que nous nous expliquions avec notre moine, nommé Christophe, on vint nous demander nos papiers de la part du gouverneur de Tîle, ou plutôt du sous-gouverneur, car le chef demeure ordinairement à Cavale. L'ile de Thasos appartient à l'Egypte, à laquelle elle a été donnée en la personne de Méhémet-Ali.

Je charge Antonio de payer le caïque et de rapporter nos bagages; je lui remets en même temps mon firman. Après avoir attendu un temps infini, nous le voyons revenir avec une partie de nos bagages qui avaient tous été visités, même mon lit. Nos deux malles, dont nous avions les clefs^ étaient restées, et nous fumes obligés de retourner au port. L'employé de la douane turque^ qui probablement espérait un pourboire, chercha à sexcuser en disant que c'était la règle. Nous entrouvrîmes à peine nos malles, et on nous laissa libres.

Nous revenons nous installer chez notre nouvel ami Christophe.

Malheureusement, la maison qu'il habite est composée de trois ou quatre pièces excessivement petites et très-mal éclairées. Eu dehors, et sur le bord de la mer, se trouvait une

maisonnette toute neuve, à peine achevée et se composant d^une pièce unique, à laquelle on arrivait par un escalier extérieur en bois. Il n'y avait pas d'autre plafond que les poutres du toit. Le soleil couchant y donnait en plein et il y faisait une chaleur intolérable, mais comme cette cabane était située sur le bord de la mer je comptais sur la fraîcheur de la nuit* c'est ce qui me décida à m'y installer.

Cette propriété renferme un grand jardin, planté de vignes, qui va rejoindre la mer où commence l'enceinte de Tancien port hellénique. Do belles assises de marbre subsistent encore et donnent une idée de la magnificence des constructions primitives.

Au bout du jardin, et en s'avançant un peu dans la mer, on trouve une petite terrasse. L'air y est délicieux et d'une fraîcheur extrême. On nous apporte des nattes et nous nous y installons, en attendant notre dîner, confié aux bons soins d'Antonio. Notre appétit avait été singulièrement aiguisé par notre longue traversée et par l'espèce d'abstinence à laquelle nous avions été soumis. On nous promet du lait. Du lait enfin ! Cette idée seule me consolait de toutes mes fatigues et de toutes mes privations.

L'absence de lait au mont Athos était assurément une des choses qui m'étaient le plus pénible. Notre dîner se composa d'œufs assez frais, de poisson à Thuile, et de lait de chèvre. Le café était atroce. Après dîner^ Christophe, en compagnie d*an jeune indigène nommé Économidès qu'il emploie de temps eu temps pour ses comptes, nous conduisit dans les terrains situés au-dessus et qui appartiennent au monastère de Yatopédi. Beaucoup de ruches, qu'ils transportent tantôt d'an c6té, tantôt de l'autre. Les abeilles ne piquent point leurs maîtres, mais attaquent les étrangers qui passent au milieu d'elles. L'une d'elles nous poursuivit pendont un quart d^heare» allant de l'un à l'autre. Économidès fut piqué à rœil; il 86 mit de la boue, ce qui lui rendit Tœil tout noir, mais ne l'empêcha pas d'enfler.

Les anciennes constructions helléniques, qui dessinent

l'enceinte antique de Tacropoie garantissant les côtes à Test ; elles comprennent une partie de la plaine et gravissent la montagne où elles- servaient de fondations au fort vénitien en ruines aujourd'hui. Elles traversent ensuite toute la plaine et vont rejoindre la mer, du côté de Touest. Sur les blocs de marbre qui forment cette longue muraille, on remarque de grandes lettres isolées et des signes provenant probablement des architectes de l'antiquité. Après une promenade pleine d'intérêt pour moi, mais que l'heure trop avancée nous força d'interrompre, nous rentrons en convenant de la recommencer de très grand matin.

Je montai dans ma chambrette où j'installai mon lit. Je plaçai sur l'appui de la fenêtre un pot de lait dans Fespérance de me désaltérer aussitôt que je me lèverais et je me glissai dans mes draps^ me promettant une nuit meilleure que la précédente. Mais à peine étais-je couché, qu'un vent violent vint s'engouffrer dans ma chambre en faisant un bruit infernaK

La porte fermait mal et était presque à claire-voie. Cet ouragan dura une grande partie de la nuit. Puis des insectes de tous genres qui, je ne sais comment, s'étaient introduits avec moi. Épuisé de fatigue, je me levai avec l'aurore et je courus à mon pot de lait pour me rafraîchir un peu. Malheureusement il était rempli de fourmis toutes petites, d'une espèce particulière. Je descends , je prends du café et nous nous mettons en route.

Nous gravissons la montagne, et dans la partie supérieure qui domine le versant oriental, nous visitons de magnifiques ruines helléniques. Des blocs de marbre d'une dimension énorme et des murs composés d'assises gigantesques. Les Génois en ont profité pour y établir des fortifications et ont utilisé tous les blocs qu'ils ont pu détacher. Les ronces et les arbustes sauvages ont envahi tous les sentiers praticables ; on y voit môme des grenadiers chargés de fruits. J'enviais le sort de la guêpe que je voyais monter le long des murailles et des tours, et visiter chaque pierre avec curiosité. J'éprouvais

xine jouissance infinie à parcourir tous ces débris tels que le liasard de la destruction les avait disposés.

Le marbre est si beau, si compact, que je posais le pied avec confiance; je courais comme une chèvre et j'oubliais le soleil et l'ardeur de ses rayons. Toute la partie matérielle de mon être avait disparu. Je recréais par l'imagination ces magnifiques palais, ces temples, ces constructions gigantesques dont nous admirons aujourd'hui les proportions merveilleuses, sans nous rendre un compte exact des moyens employés pour remuer des masses aussi considérables. Les fortifications génoises, élevées à la hâte et pour le besoin des guerres du moment, viennent attrister Tœil au milieu de ces ruines qui semblent vouloir braver les injures du temps.

M. Économidès nous servait de guide. Il me montra dans une roche une espèce d'enfoncement circulaire. C'était un ancien autel consacré au dieu Pan. Au fond, on distingue encore un faune et au-dessus deux boucs qui se heurtent le front, comme dans les fresques de Pompéi. M. Konze dans son ouvrage sur l'Ile de Thasos a donné un dessin de cette petite scène.

Parmi les constructions génoises, on remarque deux tours en ruines ; Tune d'elles, sous rinfluence des vents du nordest, s'incline déjà du côté de la vallée. Dans la partie cintrée d*une petite église byzantine, également en ruines, on distingue encore sur le mur un enduit rouge, indiquant les traces d'anciennes peintures. Parmi les débris, un chapiteau ayant la forme d'un carré long, et des morceaux de colonnes cannelées. Les grandes assises de marbres se combinent avec les accidents de la roche et dominent du côté de l'est. Ces assises varient d'épaisseur et alternent entre elles avec une certaine régularité. En parcourant ces ruines, j'enviais presque le sort du berger qui y passe sa vie avec son troupeau de chèvres. Chaque pierre lui est connue, et il peut constater tous les débris où on reconnaît des traces de la main de l'homme. Dans les pays où le sol est jonché des vestiges des anciennes civilisations, les bergers deviennent forcément archéologues.

Ce sont les meilleurs guides pour indiquer au voyageur les inscriptions ou les fragments de sculpture. Le silence des ruines que nous visitions était rarement troublé. Aussi chacun de nos pas faisait lever quelque oiseau ou quelques-uns des nombreux serpents qui y ont établi leur demeure. Les voyageurs se copient les uns les autres sans le savoir. Les mêmes choses, les mêmes circonstances matérielles amènent nécessairement les mêmes idées et avec ces dernières, quelquefois les mêmes formules. Aussi, devant le spectacle que j'avais sous les yeux, élais-je tenté de m'écrier avec Volney : « J'irai vivre dans la solitude, parmi les ruines; j'interrogerai les monuments anciens sur la sagesse des temps passés ! »

La destruction marche à grands pas dans Tile de Thasos. Certains blocs de marbre restent encore intacts, grâce à leur dimension : trois mètres et demi sur deux mètres de longueur. On trouve même un dessus de porte de quatre mètres. Mais peu à peu le marbre descend dans la plaine, et va servir aux constructions des habitants.

L'heure du déjeuner nous ramena chez notre hôte. Malgré un soleil très ardent, nous visitâmes le mur de la propriété, qui va se relier avec le bas de la falaise maintenue par un mur hellénique d'une très grande dimension et aboutissant à quelques constructions du moyen âge, actuellement en ruines. A part deux ou trois ornements encastrés dans le mur, nous ne trouvons rien. Do ce mur il reste encore environ une douzaine d'assises composées de blocs ayant chacun en moyenne 1°,50 de longueur sur 0"*,70 de hauteur. Les assises supérieures ont nioins de hauteur que celles du bas. Nous foulons aux pieds une masse d'éclats de poteries anciennes, parmi lesquelles plusieurs sont peints et paraissent dater de l'époque d'Alexandre.

Après déjeuner, nous allâmes aussi visiter une immense tour carrée en marbre. A moitié ruinée, elle est située sur le bord de la mer et occupe le milieu de l'amphithéâtre. C'est encore une construclion du moyen âge, faite avec des débris

iciens. Des sculptures, des ornements de tout genre se

^ma^quent dans les assises et à différentes hauteurs.

De là, nous nous rendîmes chez le fonctionnaire turc ^^largé du visa de la Santé, pour le remercier du tabac et du '^^iel qu'il nous avait envoyés, le matin. La veille, peu d'iasl^ants après notre arrivée dans Tile, il était venu nous faire vine visite, accompagné de quatre individus. Ils s'étaient insliillés sur des nattes pendant que nous étions restés sur des chaises. Le chef avait un oreiller pour poser son coude. Après avoir rendu nos devoirs à ce dernier, nous parcourons l'amas des maisons qui se trouvent sur le petit port. Dans quelques années elles formeront un village. De tous les côtés, on remarque des antiquités encastrées dans les murailles. Telle inscription est foulée aux pieds sur la jetée ; telle autre se trouve dans l'intérieur d'un café. In un bas-relief, là des ornements d'architecture, cassés tout récemment en morceaux et employés à la construction d*unmur de clôture. Chez un marchand, une grande quantité de médailles thasiennes, mais toutes du même type, avec le petit archer.

Derrière les maison, une excellente fontaine placée devant un immense platane qui a un diamètre énorme. Cet arbre est creux et évidé en partie, mais le reste est très vigoureux.

On a construit à l'entour un grand banc de pierre et de marbre. Cette construction forme une espèce d'hexagone avec des dalles également en marbre. Un morceau de colonne cannelée et un chapiteau carré encastrés dans les dalles servent de sièges. L'ombrage est magnifique et forme un abri charmant pendant la chaleur du jour. Les branches de ce vieux platane sont énormes; Tune d'elles, bien qu'entièrement rongée, donne encore une belle verdure.

Le moine Christophe et Économidès nous conduisent ensuite voir le célèbre tombeau d*Antiphon et les belles inscriptions métriques découvertes par M. Konze. Ces curieux monuments épigraphiques étaient jetés au hasard et attendaient le moment où ils seraient brisés par les habitants.

De lày nous revenons du côté de notre habitation. Dans le

voisinage, et tout près de la grande tour carrée, on était en train de construire un vaste monastère. Les fouilles et les travaux nécessités par cette construction amenaient chaque jour de nouvelles découvertes archéologiques : fûts de colonnes, chapiteaux, ornements, bas-reliefs, inscriptions. Mais les moines tiennent peu compte de ces richesses, et ne consultant que leurs besoins, ils font disparaître avec le ciseau, tous ces débris de Tart ancien.

Moyennant une rétribution, j'ai pu acquérir quelques-uns de ces débris qui figurent aujourd'hui au Louvre.

Dans la plaine, et presque au pied de la montagne, on voyait sortir une énorme colonne carrée en marbre ; une grande inscription remontant à une époque très ancienne, mais presque entièrement effacée. J'engageai M. Guillemet à se munir de brosses et d'un acide quelconque. J'avais l'intention de revenir le lendemain nettoyer cette inscription, dans l'espérance de faire revivre quelques-unes des lettres qui avaient pu échapper à mes devanciers. Je me félicite aujourd'hui de cette heureuse idée qui m'a mis plus tard sur la voie de découvertes archéologiques d'une haute importance. Je parlerai en temps et lieu de ces découvertes. Avant de rentrer, nous allâmes rendre aussi nos devoirs au proèdre, ou chef grec de Tîle de Thasos, lequel, ayant appris notre arrivée, s'était empressé de descendre au port où il a une habitation. Il nous mena dans un de ses jardins où je remarquai plusieurs débris antiques, datant sans doute de l'époque byzantine, et entre autres, deux inscriptions encastrées dans un mur, l'une grecque et l'autre latine. Nous convînmes avec le proèdre que nous irions le lendemain visiter le port de Panagia.

Cette journée se passa ainsi tout entière dans la visite des ruines. J'avais besoin de repos. La manière accidentée dont s'étaient passées mes deux dernières nuits me rendait peu désireux de retourner dans ma maisonnette isolée. Je revins dans celle de notre ami Christophe et je m'installai dans une grande cuisine abandonnée et à peine éclairée. J'eus une nuit

^i^n meilleure, et des le lendemain matin, je me trouvai tout <)îspos et prêt à monter au village.

Il était déjà six heures. Nos mulets attendaient. Nous nous d^cîd&mes à nous mettre en route sans attendre le proèdre V^i était en retard. Le chemin qui conduit à Panagia est *^*rtmement pittoresque. En quittant la plaine, sur la droite, ^^ entre dans une charmante vallée où les roches de marbre '^tirmillent de tous côtés, au milieu de pins sauvages. Un '^^isseau coule sur le bord de la route sur une pente si ^^pide que je regrettais de ne pas rencontrer de moulins, ^'industrie européenne ne laisserait pas improductive une l^areille source de richesses. Chaque pas^ en Orient, amène tles réflexions du même genre. La nature a tout fait pour l^homme qui, par insouciance ou par paresse, néglige bien «ouvent les éléments de bien-être qu'il a sous la main.

Une partie de la route est pavée en marbre, et assez bien conservée. Puis elle devient tout à coup abrupte et défoncée jusqu'au haut de la montagne. Les mulets sont habitués à la gravir très rapidement. Grâce à Tardeur et à l'activité du sien, le proèdre avait pu nous rejoindre. En approchant de Panagia, nos gens tirèrent deux coups de fusil pour annoncer notre arrivée. Le village est très pittoresquement posé dans une anfractuosité de la montagne et reçoit en plein les rayons du soleil levant. Les maisons disposées en étages à droite et à gauche viennent se rejoindre dans le bas d*une espèce de petite vallée suspendue. Au milieu, une place couverte d'immenses platanes qui forment des ombrages admirables. D'une grande roche, sur laquelle sont bâties des maisons, sortent trois sources abondantes qui sont de véritables ruisseaux. L'eau en est excellente et d*une fraichonr délicieuse. C'est là que les habitants viennent deviser en fumant leur pipe et se faisant apporter des rafraîchissements du café voisin.

En arrivant, nous nous rendîmes immédiatement au monastère dépendant de celui de Yatopédi. On nous sert du café et du lait, et pondant qu*on prépare notre déjeuner, nous allons parcourir le village. Economidès nous fait voir toutes les

antiquités qu'il connaît, mais qui, malheureusement, sont peu nombreuses et peu importantes. Ici, un petit bas-relief encastré dans un mur, mais à Tenvers, le sujet n'ayant pas été compris. C'est une femme couchée à moitié, en face d'un autre personnage. Là, une tète d'homme barbu, paraissant être du moyen âge. Ailleurs, un autre bas-relief, également d'une basse époque. On y voit représenté un médecin assis, tenant un vase dans la main gauche, et dans l'autre colle d'une femme qui lève le bras gauche en l'air. La porte de la maison où se trouvait ce dernier bas-relief était fermée. Nous avons dû monter sur le toit et entrer par la fenêtre.

L'église de Panagia était alors en réparations. Lors du combat de Navarin, la flotte russe qui se trouvait dans le voisinage de Thasos y envoyait enterrer tous ses morts. Après laguerre, l'amiral vint visiter Tile, et n'ayant pas vu d'église convenable, laissa une somme d'argent pour en construire une sous l'invocation de saint Nicolas. Les autorités du village > au lieu de bâtir cette église firent un autre emploi de l'argent. Vingt ans plus tard, un autre général russe, étant venu visiter Thasos, fut fort étonné de ne point trouver le monument en question. Une nouvelle somme fut laissée qui servit à construire l'église actuelle. Elle a été faite avec les marbres arrachés aux ruines helléniques du port. Les habitants ont accepté pour corvée de porter à mulet tous les marbres nécessaires à cette construction, et chacun est obligé de payer son tribut. C'est ainsi, que tant d'antiquités ont disparu, dont il ne reste plus trace aujourd'hui. A peine si l'on distingue dans les dalles de Téglise deux ou trois anciens débris d'ornements, et les fragments d'une inscription grecque tumulaire.

Le proèdre habite une maison très heureusement située. De son salon, entouré de divans et percé d'un grand nombre de fenêtres, on domine tout le village et les pentes des montagnes qui sont au delà. Après avoir accepté quelques rafraîchissements, nous prinM>s congé de lui pour aller déjeuner au monastère. Nous étions alors en plein carême et en plein

jeune. Nous approchions do la fèic de rAssomption. Les moines, à celte époque, ne mangent presque rien, des haricots et des olives, sans beurre et sans huile. Les olives mêmes doivent être entièrement desséchées. Ils trouvèrent cependant le moyen de nous faire faire un déjeuner très supportable, ^àce à rintelligente direction d'Antonio.

Comme nous ne devions pas coucher au village, nous étions désireux d'employer notre journée aussi bien que possible. On nous conduisit chez le docteur Christidès, un des hommes les plus éclairés de Thasos, celui qui prend le plus d'intérêt aux antiquités de cette tle. 11 parle convenablement le français. M. Christidès nous reçut de la manière la plus gracieuse et me communiqua une copie de toutes les inscriptions qu'il avait pu recueillir. Il me montra aussi une anse de vase antique sur laquelle se trouvaient quelques caractères grecs, petit monument archéologique qu'il voulut bien m'offrir Tannée suivante. En causant avec lui, j'avais remarqué dans la chambre où nous étions une grande quantité de fioles. Je lui parlai du projet que j'avais de faire nettoyer la grande inscription de la plaine. Le docteur eut la bonté de me donner dans ce but, une composition chimique qu'il combina séance tenante. Il nous conduisit ensuite sous les platanes où nous devisâmes de la manière la plus intime jusqu'au moment de notre départ. Vers quatre heures, nous remontâmes à mulet et nous reprîmes la route du port de Panagia. Nous mimes pied k terre au tombeau d'Antiphon et nous explorâmes les alentours en recherchant les débris antiques qui gisaient là sur le sol. En quittant la voie des tombeaux, nous débouchâmes dans la plaine, mais au lieu de nous rendre directement à notre habitation, nous primes vers la droite et nous montâmes sur la crête de la montagne où Ton trouve aussi les traces d*un cimetière qui parait dater du moyen âge.

Je désirais voir deux inscriptions tumulaires dont on avait parlé à Économidès. Arrivés sur le sommet qui forme une espèce de plateau allongé, nous conPiâmes au muletier la garde de nos montures et nous visitâmes un grand nombre do

lombes qui avaieal élé ouvertes : mais aucune trace d'inscription. J'avais poussé mes investigations à une certaine distance de mes compagnons, lorsque je les entendis parler entre eux avec agitation. Je revins immédiatement sur mes pas, et je les trouvai occupés à ouvrir une tombe en marbre qui était restée intacte. Je joignis mes efforts aux leurs et nous parvînmes à soulever et à renverser le couvercle. Antonio se mit à fouiller dans la terre qui remplissait le cercueil : un crâne, un, deux, trois tibias ; un deuxième crâne, plusieurs autres tibias ; troisième crâne, etc., il y avait là toute une famille : père, mère^ enfants, comme on pouvait présumer d*après les différences de ces débris humains. A force de fouiller dans cette tombe, Antonio finit par trouver deux petits pots de terre à moitié cassés ; un d'eux offre sur le c6té un trou de la forme d une clef, mais sans la moindre trace de serrure. U y avait peut-être là une intention mystique.

Les ombres de la nuit commençaient à nous envelopper. Nous renvoyâmes nos mulets, et nous descendîmes la montagne en compagnie d'un vieux berger qui nous fit passer sur l'emplacement de Tancien théâtre. J'admirai les belles assises de marbre qui subsistaient encore et, en même temps, je remarquai sur plusieurs des lettres et des signes particuliers.

Le lendemain, avant le lever du soleil, nous étions devant la grande colonne carrée située dans la plaine. M. Guillemet s'occupa immédiatement de laver et de nettoyer l'inscription qui avait été envahie par le lichen. Mais le marbre avait été tellement usé par le temps, la pluie, le soleil et les outrages des bergers, que rien de nouveau ne reparaissait. Pendant ce temps, j'examinais ce monument dans tous les sens. Je distinguai alors, malgré la terre qui le recouvrait, un marbre couché horizontalement, presque à ras du sol et qui était en jonction avec la colonne.

Je ne pouvais m'expliquer cette adhérence. Elle était si bien faite qu'elle ne pouvait être l'effet du hasard. Je pris le premier objet venu, et je déchaussai l'arête supérieure. Quel ne fut pas mon élonnement^ lorsque j'aperçus des caractères

grecs ! Je continuai mon opéralioa en suivant la ligne horizontale et je trouvai un troisième marbre adhérent au second et contenant aussi une inscription.

J'envoyai tout de suite chercher une pelle et une pioche au couvent. Je me mis alors moi-même avec la plus grande ardeur au travail ; je déblayai le terrain et je découvris une assise de marbre avec inscriptions, dont une gréco-roniainc. Je creusai un peu plus bas et je trouvai une seconde assise composée de monuments épigraphiques. Ce fut alors pour moi un trait de lumière. Il y avait là évidemment un mur construit avec des débris des civilisations helléniques et gréco-romaines. A quoi servait ce mur ? De quel monument dépendait-il ? Une foule de réflexions se présentaient à la fois à mon esprit. J'étais émerveillé de la découverte que je venais de faire et qui pouvait en amener de très importantes, mais en même temps, j'étais désespéré de n'avoir ni la permission ni les moyens matériels ni le temps de pratiquer des fouilles en cet endroit. Je jugeai plus prudent de m* arrêter là et de ne pas ébruiter cette découverte qui n'avait pas eu d*autre témoin qu'Economidès. Je recommandai le secret à ce dernier, en lui promettant de revenir prochainement pour faire des fouilles régulières. Je fis combler le trou et remettre les choses dans leur état primitif, et je rentrai fort ému de ce qui venait de m'arriver. Nous décidâmes immédiatement notre départ pour le mont Athos d*où je comptais écrire à Paris, aPin d obtenir Tautorisation nécessaire à mon projet. Notre intention primitive avait été de nous embarquer le samedi matin pour aller visiter différents points de Tile où se trouvaient d'autres antiquités; mais ce voyage nous aurait pris trois ou quatre jours ; il était devenu dès lors impossible.

La journée suivante fut employée à faire nos visites d*adieu et à parcourir les ruines. Le proèdre venait d*êlre pris de la petite vérole qui sévissait dans Tile.

Je m'occupai ensuite de chercher un caïque. Celui qui nous avait amenés était encore là. Le patron comptait nous reconduire au mont Athos et profiter de la circonstance pour nous

rançonner. Il me demanda d'abord un prix relativement très élevé, -et le diminua ensuite d'un tiers. Peu édifié sur la manière dont il s'était conduit avec nous, je refusai toutes ses propositions. Nous arrêtâmes un petit bateau turc qui^ dès le lendemain matin, devait nous conduire à l'échelle de Cakeraki. Nous fîmes immédiatement tous nos préparatifs.

Le lendemain! 6 août, je fis venir le caïque devant notre habitation et nous mimes à la voile à cinq heures et demie du matin. J'avais acheté quelques marbres antiques, pour l'embarquement desquels j'avais une certaine inquiétude en pensant au douanier turc. Ce dernier vint assister à notre départ, me remercia d'un léger baschick que je lui mis dans la main, me laissa mettre mes marbres dans la barque et nous souhaita un heureux voyage.

La nuit avait été très orageuse, les vagues étaient très fortes et notre petite embarcation était ballottée comme une coquille de noix. Mais les matelots turcs ne sont pas comme les autres : ils ne craignent pas leur peine. Aussi, nos hommes parvinrent-ils, à force de rames, à nous tirer d'affaire et nous arrivâmes à l'échelle vers le milieu du jour. Le vent était contraire et il nous était impossible, dans le moment, de continuer notre route dans la direction du mont Alhos. Nous nous résignâmes et nous montâmes jusqu'au village.

C'est assez Thabitude des moines de saisir toutes les occasions de voyager gratis. Le matin de notre départ, notre ami Christophe nous pria de nous charger d'en conduire un à Vatopédi. Notre marché avec le patron turc comportait quatre passagers et non cinq. Cela devait forcément nous amener des difficultés. Mais nous dûmes en passer par là et nous primes le moine avec nous.

La chaleur était accablante. Une petite place, plantée d'arbres et entourée d'un parapet pouvant servir do banc, nous parut un charmant lieu de repos. Du café voisin on nous apporta des rafraîchissements et nous devînmes un objet de curiosité pour les habitants réunis à cet endroit. En face de nous se trouvait une fontaine, très appauvrie par les ardeurs

une jouissance infinie à parcourir tous ces débris tels que le hasard de la destruction les avait disposés.

Le marbre est si beau, si compact, que je posais le pied avec confiance ; je courais comme une chèvre et j'oubliais le soleil et Tardeur de ses rayons. Toute la partie matérielle de mon être avait disparu. Je recréais par l'imagination ces magnifiques palais, ces temples, ces constructions gigantesques dont nous admirons aujourd'hui les proportions merveilleuses, sans nous rendre un compte exact des moyens employés pour remuer des masses aussi considérables. Les fortifications génoises, élevées à la hâte et pour le besoin des guerres du moment, viennent attrister Tœil au milieu de ces ruines qui semblent vouloir braver les injures du temps.

M. Économidès nous servait de guide. Il me montra dans une roche une espèce d'enfoncement circulaire. C'était un ancien autel consacré au dieu Pan. Au fond, on distingue encore un faune et au-dessus deux boucs qui se heurtent le front, comme dans les fresques de Pompéi. M. Konze dans son ouvrage sur TUe de Thasos a donné un dessin de celte petite scène.

Parmi les constructions génoises, on remarque deux tours en ruines ; Tune d'elles, sous l'influence des vents du nordest, s'incline déjà du côté de la vallée. Dans la partie cintrée d*une petite église byzantine, également en ruines, on distingue encore sur le mur un enduit rouge, indiquantes traces d'anciennes peintures. Parmi les débris, un chapiteau ayant la forme d*un carré long, et des morceaux do colonnes cannelées. Les grandes assises de marbres se combinent avec les accidents de la roche et dominent du côté de Test. Ces assises varient d'épaisseur et alternent entre elles avec une certaine régularité. En parcourant ces ruines, j'enviais presque le sort du berger qui y passe sa vie avec son troupeau d(» chèvres. Chaque pierre lui est connue, et il peut constater tous les débris où on reconnaît des traces de la main de l'homme. Dans les pays où le sol est jonché des vestiges des anciennes civilisations, les bergers deviennent forcément archéologues.

Nous étions sous le charme, lorsque nous vîmes arriver trois personnages. C'était le proèdre, accompagné de deux autres dignitaires municipaux, qui venait nous inviter à monter jusque dans son habitation pour nous rafraîchir et nous reposer. II nous était impossible de refuser. Nous quittâmes notre banc à regret et nous suivîmes le proèdre qui nous conduisit dans une maison nouvellement bâtie et assez confortable. Nous prîmes place sur des divans, dans un petit salon percé de plusieurs portes au-dessus desquelles était écrit en grec : Vanité des vanités , tout est vanité. Tout en parlant de choses et d autres, je me plaçai sur un petit balcon pour regarder la vue qui était magnifique. Quelle agréable sur- • prise !

A une fenêtre de la maison voisine se trouvaient les deux jeunes filles que nous venions de quitter. Demère, la mère qui semblait nous remercier de l'honneur que nous avions fait à ses enfants en les admirant.

Ce fut comme un songe délicieux qui s'évanouit trop tôt. Il fallut nous arracher à ces gracieuses apparitions auxquelles nous avions été peu habitués dans le séjour attristé des proscriptions féminines.

L'heure s'avançait, le vent était tombé. Grâce à l'intermédiaire du proèdre, nous arrêtâmes un caïque qui devait le lendemain nous conduire à Vatopédi, et pour gagner du temps, nous devions aller passer la nuit à l'échelle de Mariés, Tune des stations les plus rapprochées du mont Athos. Nous prîmes donc congé de notre hôte , quelques regards d'adieu furent envoyés à nos charmantes voisines^ et nous descendîmes la côte pour aller nous embarquer. Alors, se présenta un autre moine de Vatopédi nous priant de l'emmener avec nous. C'était un gaillard très vigoureux, pouvant au besoin aider pendant la roule. Le souvenir de l'hospitalité que nous avions reçue dans son couvent lui était d'ailleurs favorable. Nous consentîmes à le prendre avec nous et il monta dans la barque. La mer était calme, pas un soufQc dans l'air. Nos six hommes d'équipage ramaient à force. Je m'étais couché à l'arrière; la

anciens. Des sculptures, des ornements de tout genre se remarquent dans les assises et à différentes hauteurs.

De là, nous nous rendîmes chez le fonctionnaire turc chargé du visa de la Santé, pour le remercier du tabac et du miel qu'il nous avait envoyés, le matin. La veille, peu d'instants après notre arrivée dans Tile, il était venu nous faire une visite, accompagné de quatre individus. Ils s'étaient installés sur des nattes pendant que nous étions restés sur des chaises. Le chef avait un oreiller pour poser son coude. Après avoir rendu nos devoirs à ce dernier, nous parcourons l'amas des maisons qui se trouvent sur le petit port. Dans quelques années elles formeront un village. De tous les côtés, on remarque des antiquités encastrées dans les murailles. Telle inscription est foulée aux pieds sur la jetée ; telle autre se trouve dans l'intérieur d'un café. I.i un bas-relief, là des ornements d'architecture, cassés tout récemment en morceaux et employés à la construction d*unmur de clôture. Chez un marchandf une grande quantité de médailles thasiennes, mais toutes du même type, avec le petit archer.

Derrière les maison, une excellente fontaine placée devant un immense platane qui a un diamètre énorme. Cet arbre est creux et évidé en partie, mais le reste est très vigoureux.

On a construit à l'entour un grand banc de pierre et de marbre. Cette construction forme une espèce d'hexagone avec des dalles également en marbre. Un morceau de colonne cannelée et un chapiteau carré encastrés dans les dalles servent de sièges. L'ombrage est magnifique et forme un abri charmant pendant la chaleur du jour. Les branches de ce vieux platane sont énormes ; Tune d'elles, bien qu'entièrement rongée, donne encore une belle verdure.

Le moine Christophe et Économidès nous conduisent ensuite voir le célèbre tombeau d*Antiphon et les belles inscriptions métriques découvertes par M. Konze. Ces curieux monuments épigraphiques étaient jetés au hasard et attendaient le moment où ils seraient brisés par les habitants.

De lày nous revenons du côté de notre habitation. Dans le

apporta les provisions dont nous nous étions munis : du pain, du vin, un poulet et un melon. Les deux moines tirèrent de leur bissac du pain et des oignons, et nous nous mimes tous à manger. L'équipage s'était rangé en cercle autour de nous. Peu à peu, le cercle s'augmenta de quelques curieux des environs; c'était d'un effet très pittoresque. A nous voir ainsi installés sur des roches et entourés de gens à figures plus ou moins rassurantes, on aurait pu croire que nous étions tombés au milieu d'une troupe de brigands qui avaient soin de nous et nous gardaient à vue jusqu'au moment où on apporterait notre rançon. Nos revolvers reposaient tranquillement au fond de nos malles, sur le bateau, et nous soupâmes très gaiment au milieu de ces braves gens.

Vers neuf heures du soir, nous rentrons dans la barque et nous cherchons à organiser notre lit. Le dessous nous avait été réservé. Nous nous y étendons, M. Guillemet et moi. Mais il faisait une chaleur intolérable et j'étais dévoré de vermine. Je luttai le plus longtemps possible, mais je fus enfin obligé de sortir de mon trou et je m'installai comme je pus sur la partie du pont qui était restée libre. J'étais en grande transpiration. La fraîcheur de la nuit me donna un accès de fièvre qui dura toute la journée du lendemain. Vers trois heures du matin, le vent s'étant levé, le pilote se décida à mettre à la voile et à partir.

Pour ne point gêner la manœuvre, je fus obligé de rentrer dans le bateau. Je fis enlever le dessus, de manière à respirer à ciel ouvert. La mer était devenue très forte et les vagues, qui venaient se briser contre noire bâtiment, m'envoyaient de temps en temps une petite pluie fraîche. J'étais tout trempé et assez mal à mon aise. Enfin, vers sept heures et demie, nous débarquâmes au petit port de Vatopédi.

Nous fûmes admirablement reçus. Notre ami Denys était là, sur la jetée, nous attendant avec la plus vive impatience. Depuis le malin, l'archimandrite avait sa longue-vue braquée dans la direction de Tîle de Thasos ; il nous avait aperçus de loin. Nous reprîmes avec plaisir possession de notre apparie-

bien meilleure, et dès le lendemain matin, je me trouvai tout dispos et prêt à monter au village.

Il était déjà six heures. Nos mulets attendaient. Nous nous décidâmes à nous mettre en route sans attendre le proëdre qui était en retard. Le chemin qui conduit à Panagia est extrêmement pittoresque. En quittant la plaine, sur la droite, on entre dans une charmante vallée où les roches de marbre fourmillent de tous côtés, au milieu de pins sauvages. Un ruisseau coule sur le bord de la route sur une pente si rapide que je regrettais de ne pas rencontrer de moulins. L'industrie européenne ne laisserait pas improductive une pareille source de richesses. Chaque pas^ en Orient, amène des réflexions du même genre. La nature a tout fait pour rhomme qui, par insouciance ou par paresse, néglige bien souvent les éléments de bien-être qu'il a sous la main.

Une partie de la route est pavée en marbre, et assez bien conservée. Puis elle devient tout à coup abrupte et défoncée jusqu'au haut de la montagne. Les mulets sont habitués à la gravir très rapidement. Grâce à Tardour et à Tactivité du sien, le proèdre avait pu nous rejoindre. En approchant de Panagia, nos gens tirèrent deux coups de fusil pour annoncer notre arrivée. Le village est très pittoresquement posé dans une anfractuosité de la montagne et reçoit en plein les rayons du soleil levant. Les maisons disposées en étages à droite et à gauche viennent se rejoindre dans le bas d*une espèce de petite vallée suspendue. Au milieu, une place couverte d'immenses platanes qui forment des ombrages admirables. D'une grande roche, sur laquelle sont bâties des maisons, sortent trois sources abondantes qui sont de véritables ruisseaux. L'eau en est excellente et d*unc fraîcheur délicieuse. C'est là que les habitants viennent deviser en fumant leur pipe el se faisant apporter des rafraîchissements du café voisin.

En arrivant, nous nous rendîmes immédiatement au monastère dépendant de celui de Vatopédi. On nous sert du café et du lait, et pendant qu*on prépare notre déjeuner, nous allons parcourir le village. Économidës nous fait voir toutes les

pédi. On y était rempli de prévenances pour nous. Les moines mettaient même de côté, en notre faveur, la règle du couvent. S'éiant aperçus que nous avions Testomac fatigué à cause des jeûnes de T Assomption qui réduisaient singulièrement notre ordinaire , ils firent tuer un coq, ce qui nous permit de faire deux bons repas. Ma fatigue s'augmentait encore par Tabsence de sommeil.

La chaleur était étouffante pendant la nuit, et j'étais en transpiration continuelle. Souvent, je me levais, j'ouvrais mes fenêtres, mais je n'éprouvais aucun soulagement. Je n'avais pas même la ressource de la lecture; mes yeux, épuisés parle travail de la journée, me refusaient leur service, surtout en l'absence d'un éclairage suffisant. On a, dans certains couvents, un système de lampe qui est vraiment insupportable. C'est une petite boule de verre se terminant en pointe ; on plante celte pointe dans un chandelier, mais le moindre choc la fait tomber. Une grande mèche trempe dans l'huile, sans verre pour recevoir la flamme, vacillante , bien entendu. Comme on se sert d'huile d'olive, il n'y a point de fumée. On a, pour aller et venir, de petites bougies de cire jaunAtre, dans le genre de celles qu'on allume devant l'autel de la Vierge dans nos églises. Plusieurs fois j'ai fait choir ma lampe ; une fois entre autres, en voulant tirer le petit tabouret sur lequel elle était placée ; la boule de verre tomba sur le tapis et la lumière s'éteignit. Je m'empressai de la ramasser, mais n'y voyant pas, je la pris dans le mauvais sens et je répandis toute l'huile. Chose singulière, le lendemain , il n'y paraissait pas ; il restait seulement une odeur très désagréable. L'huile était entrée probablement dans les planches du parquet. Aussi, depuis lors, tous les rats du voisinage, sans doute attirés par l'odeur, s'étaient donné rendez-vous sous mon plancher. Ils rongeaient jour et nuit. C'était un vacarme effroyable, et je ne pouvais les faire taire, momentanément, qu'à force de coups de bâton.

jeûne. Nous approchions de la fête de rAssomption. Les moines, à cette époque, ne mangent presque rien, des haricots et des olives, sans beurre et sans huile. Les olives mêmes doivent être entièrement desséchées. Ils trouvèrent cependant le moyen de nous faire faire un déjeuner très supportable, grâce à rintelligente direction d'Antonio.

Comme nous ne devions pas coucher au village, nous étions désireux d^employer notre journée aussi bien que possible. On nous conduisit chez le docteur Christidès, un des hommes les plus éclairés de Thasos, celui qui prend le plus d'intérêt aux antiquités de cette Ile. Il parle convenablement le français. M. Christidès nous reçut de la manière la plus gracieuse et me communiqua une copie de toutes les inscriptions qu'il avait pu recueillir. Il me montra aussi une anse de vase antique sur laquelle se trouvaient quelques caractères grecs, petit monument archéologique qu'il voulut bien m'ofTrir Tannée suivante. En causant avec lui, j'avais remarqué dans la chambre où nous étions une grande quantité de fioles. Je lui parlai du projet que j'avais de faire nettoyer la grande inscription de la plaine. Le docteur eut la bonté de me donner dans ce but, une composition chimique qu'il combina séance tenante. Il nous conduisit ensuite sous les platanes où nous devisâmes de la manière la plus intime jusqu'au moment de notre départ. Vers quatre heures, nous remontâmes à mulet et nous reprîmes la route du port de Panagia. Nous mimes pied à terre au tombeau d'Antiphon et nous explorâmes les alen* tonrs en recherchant les débris antiques qui gisaient là sur le sol. En quittant la voie des tombeaux, nous débouchâmes dans la plaine, mais au lieu de nous rendre directement à notre habitation, nous primes vers la droite et nous montâmes sur la crête de la montagne où Ton trouve aussi les traces d*un cimetière qui parait dater du moyen âge.

Je désirais voir deux inscriptions tumulaires dont on avait parlé à Économidès. Arrivés sur le sommet qui forme une espèce de plateau allongé, nous confiâmes au muletier la garde de nos montures et nous visitâmes un grand nombre de

mais les cawas mettent leur amour-propre à faire de longues marches dont ils ont pris Thabitude.

Nous devions passer devant Iviron. Notre cawas nous y conduisit par un autre chemin plus ombragé, il est vrai, mais plus long et moins agréable que le premier. On est sans cesse au milieu de roches taillées d*une manière très inégale. Le soleil, cependant» luttait avec les nuages; il comprenait que son règne n'était pas fmi. Nous profitâmes de cette lutte qui dura jusqu'à midi , et nous pûmes exécuter notre course sans être incommodés par la chaleur. Le chemin est extrêmement pittoresque. Tantôt sur le bord de la mer, tantôt dans Tintérieur, sous des espèces de berceaux de verdure. C'est toujours la même chose : des pierres, des roches, des arbres, etc. .. mais c'est toujours varié, la nature est infinie. Le soleil venait quelquefois nous trouver dans ces bosquets, et, lorsque nous agitions quelques-unes des branches qui envahissaient le chemin, une pluie do perles inondait nos vêtements. Cette fraîcheur matinale était délicieuse. Des sources, des fontaines, des ponts, des tours abandonnées, témoins encore vivants des luttes que les moines avaient été forcés de soutenir contre les pirates de rArchipel. De temps en temps, des arbres placés en travers do la route, servaient à retenir les terres lors des grandes pluies. Nos mulets, pour se distraire, grapillaicnt à droite et à gauche. Nous encouragions nous-mêmes cette distraction en arrachant les petites branches qui étaient à notre portée. Aussitôt qu'ils entendaient un bruissement de feuilles, ils s'arrêtaient et tournaient la tête pour recevoir leur pitance. Malgré la chaleur, on sentait déjà l'approche de l'automne : la route était jonchée de feuilles sèches. Nous apercevions toujours, soit devant, en face de nous, soit sur la droite, le mont Alhos dont le sommet était couvert de nuages qui se reposaient sur ses flancs. Quelquefois la route devenait unie comme une allée de parc. D'autres fois, les roches présentaient un aspect des plus pittoresques; on voyait que la mer , pendant les fureurs de l'hiver , à force de les mordre, avait fini par les déchirer. Ici, de grands trous où

grecs! Je continuai mon opéralioa en suivant la ligne horizontale et je trouvai un troisième marbre adhérent au second et contenant aussi une inscription.

J'envoyai tout de suite chercher une pelle et une pioche au couvent. Je me mis alors moi-même avec la plus grande ardeur au travail ; je déblayai le terrain et je découvris une assise de marbre avec inscriptions, dont une gréco-romaine. Je creusai un peu plus bas et je trouvai une seconde assise composée de monuments épigraphiques. Ce fut alors pour moi un trait de lumière. Il y avait là évidemment un mur construit avec des débris des civilisations helléniques et gréco-romaines. A quoi servait ce mur? De quel monument dépendait-il ? Une foule de réflexions se présentaient à la fois à mon esprit. J'étais émerveillé de la découverte que je venais de faire et qui pouvait en amener de très importantes, mais en même temps, j'étais désespéré de n avoir ni la permission ni les moyens matériels ni le temps de pratiquer des fouilles en cet endroit. Je jugeai plus prudent de m'arrètcr là et de ne pas ébruiter cette découverte qui n'avait pas eu d*autre témoin qu'Économidès. Je recommandai le secret à ce dernier, en lui promettant de revenir prochainement pour faire des fouilles régulières. Je fis combler le trou et remettre les choses dans leur état primitif, et je rentrai fort ému de ce qui venait de m'arriver. Nous décidâmes immédiatement notre départ pour le mont Athos d*oiije comptais écrire à Paris, aHn d'obtenir l'autorisation nécessaire à mon projet. Notre intention primitive avait été de nous embarquer le samedi matin pour aller visiter différents points de Tile où se trouvaient d'antres antiquités; mais ce voyage nous aurait pris trois ou quatre jours ; il était devenu dès lors impossible.

La journée suivante fut employée à faire nos visites d*adieu et à parcourir les ruines. Le proèdre venait d*ètre pris de la petite vérole qui sévissait dans Tlle.

Je m'occupai ensuite de chercher un caïque. Celui qui nous avait amenés était encore là. Le patron cojnptait nous reconduire au mont Athos et profiter de la circonstance pour nous

rançonner. Il me demanda d'abord un prix relativement très élevé, -et le diminua ensuite d'un tiers. Peu édifié sur la manière dont il s'était conduit avec nous, je refusai toutes ses propositions. Nous arrêtâmes un petit bateau turc qui^ dès le lendemain malin, devait nous conduire à l'échelle de Cakeraki. Nous fimes immédiatement tous nos préparatifs.

Le lendemain 16 août, je fis venir le caïque devant notre habitation et nous mimes à la voile à cinq heures et demie du matin. J^avais acheté quelques marbres antiques, pour rembarquement desquels j'avais une certaine inquiétude en pensant au douanier turc. Ce dernier vint assister à notre départ, me remercia d'un léger baschick que je lui mis dans la main, me laissa mettre mes marbres dans la barque et nous souhaita un heureux voyage.

La nuit avait été très orageuse, les vagues étaient très fortes et notre petite embarcation était ballottée comme une coquille de noix. Mais les matelots turcs ne sont pas comme les autres : ils ne craignent pas leur peine. Aussi, nos hommes parvinrent-ils, à force de rames, à nous tirer d'affaire et nous arrivâmes à l'échelle vers le milieu du jour. Le vent était contraire et il nous était impossible, dans le moment, de continuer notre route dans la direction du mont Athos. Nous nous résignâmes et nous montâmes jusqu'au village.

C'est assez l'habitude des moines de saisir toutes les occasions de voyager gratis. Le matin de notre départ, notre ami Christophe nous pria de nous charger d'en conduire un à Vatopédi. Notre marché avec le patron turc comportait quatre passagers et non cinq. Cela devait forcément nous amener des difficultés. Mais nous dûmes en passer par là et nous primes le moine avec nous.

La chaleur était accablante. Une petite place, plantée d'arbres et entourée d'un parapet pouvant servir do banc, nous parut un charmant lieu de repos. Du café voisin on nous apporta des rafraîchissements et nous devînmes un objet de curiosité pour les habitants réunis à cet endroit. En face de nous se trouvait une fontaine, très appauvrie par les ardeurs

incessantes de Tété. Elle ne dispensait son eauqu^avec la plus grande parcimonie et les femmes du village arrivaient, Tune après i^autre, pour la recueillir.

Tous les âges étaient représentés, depuis la petite fille de cinq ans jusqu'à la vieille presque décrépite. Toutes étaient endimanchées et portaient sur la tète une cruche qu*elles posaient à terre en attendant leur tour. Deux surtout étaient remarquablement belles et ne paraissaient pas avoir plus de vingt ans. C'était le type grec dans sa plus suave pureté. Une simple jupe rouge, sans ampleur, accusait des formes qui rappelaient le modèle des plus célèbres statues antiques; une ceinture reliant le corsage; un collier, et les cheveux ornés d'une grande épingle d'or. C'était une scène des temps bibliques. Alors, la fontaine était la confidente des premiers bégaiements de Tamour et devenait bientôt le lieu des fiançailles.

Ces deux jeunes filles avaient conscience de leur beauté. Peu habituées à voir des étrangers, elles avaient posé leur cruche et se mirent à nous regarder, nous donnant en même temps Toccasion de les admirer. Oubliant le motif pour lequel elles étaient venues, elles perdaient volontiers leur tour et laissaient prendre la place à leurs compagnes. Une espèce de courant magnétique s'établit entre leurs regards et les nôtres, et peu à peu nous nous trouvâmes sous Tempire d*un charme indicible. D'après mon conseil, M. Guillemet prit son crayon afin de dessiner ce ravissant tableau. Ce fut alors une agitation dénotant une certaine inquiétude : ce furent des poses, des attitudes inspirées par une coquetterie innée. Il était impossible d*y mettre plus de complaisance.

On semblait nous savoir gré de notre admiration. Des yeux brillants de plaisir et un charmant sourire cherchaient à être les interprètes d'une sympathie reconnaissante. Pour ombre an tableau, auprès d'elles se tenait une vieille, à figure rébarbative. Cette dernière nous lançait des regards furibonds et semblait vouloir appeler sur nous toutes les malédictions célestes.

Nous étions sous le charme , lorsque nous vîmes arriver trois personnages. C'était le proèdre, accompagné de deux autres dignitaires municipaux, qui venait nous inviter à monter jusque dans son habitation pour nous rafraîchir et nous reposer. II nous était impossible de refuser. Nous quittâmes notre banc à regret et nous suivîmes le profedre qui nous conduisit dans une maison nouvellement bâtie et assez confortable. Nous prîmes place sur des divans, dans un petit salon percé de plusieurs portes au-dessus desquelles était écrit en grec : Vanité des vanités , tout est vanité. Tout en parlant de choses et d'autres, je me plaçai sur un petit balcon pour regarder la vue qui était magnifique. Quelle agréable surprise !

A une fenêtre de la maison voisine se trouvaient les deux jeunes filles que nous venions de quitter. Derrière, la mère qui semblait nous remercier de l'honneur que nous avions fait à ses enfants en les admirant.

Ce fut comme un songe délicieux qui s'évanouit trop tôt. Il fallut nous arracher à ces gracieuses apparitions auxquelles nous avions été peu habitués dans le séjour attristé des proscriptions féminines.

L'heure s'avançait, le vent était tombé. Grâce à Tintermédiaire du proèdre, nous arrêtâmes un caïque qui devait le lendemain nous conduire à Vatopédi, et pour gagner du temps, nous devions aller passer la nuit à l'échelle de Mariés, Tune des stations les plus rapprochées du mont Athos. Nous primes donc congé de notre hôte , quelques regards d'adieu furent envoyés à nos charmantes voisines^ et nous descendîmes la côte pour aller nous embarquer. Alors, se présenta un autre moine do Vatopédi nous priant de l'emmener avec nous. C'était un gaillard très vigoureux, pouvant au besoin aider pendant la route. Le souvenir de l'hospitalité que nous avions reçue dans son couvent lui était d'ailleurs favorable. Nous consentîmes à le prendre avec nous et il monta dans la barque. La mer était calme, pas un soufQe dans l'air. Nos six hommes d'équipage ramaient à force. Je m'étais couché à l'arrière; la

tète posée entre les deux crans de Tancre^ je distinguais et j'examinais le fond de la mer à travers Tcau qui était d*une transparence admirable. De véritables paysages passaient sous mes yeux : des prairies, des rochers, des herbes de toutes espèces, il ne manquait que des moutons et des bergers. J'étais absorbé dans cette contemplation, lorsqu'un coup de feu retentit à mes oreilles. C'était Jani qui envoyait ses derniers adieux à sa fiancée. Après quinze ans d'absence, il venait de la revoir, et partait, plus épris que jamais. Il était convenu avec sa belle, que lorsque nous serions en vue du village, il tirerait trois coups de fusil.

Après le deuxième -coup, il eut toutes les peines du monde à faire entrer la cartouche et il resta plus de dix minutes à la forcer. Quand son arme fut chargée, je le priai d'aller à Tau tre bout du bateau pour tirer ce dernier coup qui retentit au loin, plusieurs fois répété par les échos de la montagne.

Nous longions la côte dont on apercevait toutes les sinuosités ; des montagnes couvertes de broussailles, des collines verdoyantes, des oliviers^ des arbustes sauvages, des bois, de petites criques sablonneuses, des cahutes servant d^abri aux barques de pécheurs, étaient autant de points de vue qui reposaient les yeux et charmaient les longues heures de la traversée. On n'entendait que le bruit de la rame et le chant monotone de Jani qui était capable de moduler pendant trois heures de suite la même phrase musicale. La vue de sa fiancée, les espérances de Tavenir Tavaient mis en verve, et il lançait incessamment dans les airs le même couplet.

Cependant nos hommes ramaient avec courage. Lorsque le soleil disparut de Thorizon, le vent se leva un peu ; on tendit les voiles et nous arrivâmes ù l'échelle de Mariés à huit heures du soir. Nous abordâmes contre des roches blanches qui me parurent être en marbre. Un matelot alla chercher de Teau dont nous avions grand besoin ; la chaleur était extrême et nous causait une soif inextinguible. Pendant ce temps-là, le pilote étendit un tapis au milieu des roches et lit allumer un feu de bois de résine de manière à éclairer notre repas. Antonio

apporta les provisions dont nous nous étions munis : du pain, du vin, un poulet et un melon. Les deux moines tirèrent de leur bissac du pain et des oignons, et nous nous mimes tous à manger. L'équipage s'était rangé en cercle autour de nous. Peu à peu, le cercle s'augmenta de quelques curieux des environs; c'était d'un effet très pittoresque. A nous voir ainsi installés sur des roches et entourés de gens à figures plus ou moins rassurantes, on aurait pu croire que nous étions tombés au milieu d'une troupe de brigands qui avaient soin de nous et nous gardaient à vue jusqu'au moment où on apporterait notre rançon. Nos revolvers reposaient tranquillement au fond de nos malles, sur le bateau, et nous soupâmes très gaiment au milieu de ces braves gens.

Vers neuf heures du soir, nous rentrons dans la barque et nous cherchons à organiser notre lit. Le dessous nous avait été réservé. Nous nous y étendons, M. Guillemet et moi. Mais il faisait une chaleur intolérable et j'étais dévoré de vermine. Je luttai le plus longtemps possible, mais je fus enfin obligé de sortir de mon trou et je m'installai comme je pus sur la partie du pont qui était restée libre. J'étais en grande transpiration. La fraîcheur de la nuit me donna un accès de fièvre qui dura toute la journée du lendemain. Vers trois heures du matin, le vent s'étant levé, le pilote se décida à mettre à la voile et à partir.

Pour ne point gêner la manœuvre, je fus obligé de rentrer dans le bateau. Je fis enlever le dessus, de manière à respirer à ciel ouvert. La mer était devenue très forte et les vagues, qui venaient se briser contre notre bâtiment, m'envoyaient de temps en temps une petite pluie fraîche. J'étais tout trempé et assez mal à mon aise. Enfin, vers sept heures et demie, nous débarquâmes au petit port de Vatopédi.

Nous fûmes admirablement reçus. Notre ami Denys était là, sur la jetée, nous attendant avec la plus vive impatience. Depuis le matin, Farchimandrite avait sa longue-vue braquée dans la direction de Tîle de Thasos ; il nous avait aperçus de loin. Nous reprîmes avec plaisir possession de notre appartc-

VATOPÉDI iOl

ment où nous goûtâmes quelques heures de repos, repos qui m'était devenu bien nécessaire . C'était alors le 6 août, suivant la manière de compler des Grecs. Ce jour est une fête ; c'est le seul jusqu*au 15, pendant lequel il soit permis de manger du poisson. Une pêche devait avoir lieu le soir. J'allai voir tirer les filets qui revinrent presque vides.

Le lendemain, j'écrivis une longue lettre dans laquelle je racontais ma découverte épigraphique, et je priai l'empereur do me faire obtenir du pacha d'Egypte la permission de pratiquer des fouilles dans Tile do Thasos.

On sait que cette île a été donnée par le sultan à Méhémet-Ali qui en a la propriété et le gouvernement. La Turquie s'est seulement réservé les droits de douane. Je ne demandais d'ailleurs ni hommes ni argent. Je ne comptais faire qu'un essai de fouilles. Cette autorisation pouvait et devait m'arrivcr avant la fin d'octobre. A ce moment, il aurait été encore temps de faire cet essai. S'il devait être infructueux, je n'aurais à regretter qu'une perte de quelques jours.

J'employai encore une ou deux journées à examiner le restant des manuscrits de la bibliothèque de Yatopédi, tandis que M. Guillemet achevait la vue du couvent et la copie de quelques peintures byzantines. Ces manuscrits , en général, sont anciens et nombreux ; mais il y a très peu d'auteurs profanes. Le long séjour que Mynas a fait au mont Athos, et particulièrement chez les moines de Yatopédi , explique peutêtre un peu l'absence d'un certain genre de manuscrits. Un premier examen me suffisait; j'avais bien encore quelques copies à faire, mais ce travail pouvait être renvoyé à une époque ultérieure. La chaleur était devenue intolérable oX il était plus sage, à cette époque de l'année, d'aller habiter des monastères placés dans une position plus avantageuse. Lavra, même indépendamment de son importance, nous promettait un climat moins brûlant.

Il fut donc décidé que nous ne tarderions pas à retourner au skito de Saint-André, pour de là nous rendre au monastère de Lavra. Toutefois^ c'était à regret que nous quittions Vato-

pédi. On y était rempli de prévenances pour nous. Les moines mettaient même de côté, en notre faveur, la règle du couvent. S'étant aperçus que nous avions Testomac fatigué à cause des jeûnes de T Assomption qui réduisaient singulièrement notre ordinaire , ils firent tuer un coq, ce qui nous permit de faire deux bons repas. Ma fatigue s'augmentait encore par Tabsence de sommeil.

La chaleur était étoufTante pendant la nuit, et j'étais en transpiration continuelle. Souvent, je me levais, j'ouvrais mes fenêtres, mais je n'éprouvais aucun soulagement. Je n'avais pas même la ressource de la lecture; mes yeux, épuisés parle travail de la journée, me refusaient leur service, surtout en l'absence d'un éclairage suffisant. On a, dans certains couvents, un système de lampe qui est vraiment insupportable. C'est une petite boule de verre se terminant en pointe ; on plante celte pointe dans un chandelier, mais le moindre choc la fait tomber. Une grande mèche trempe dans l'huile, sans verre pour recevoir la flamme, vacillante , bien entendu. Comme on se sert d'huile d'olive, il n'y a point de fumée. On a, pour aller et venir, de petites bougies de cire jaunAtre, dans le genre de celles qu'on allume devant l'autel de la Vierge dans nos églises. Plusieurs fois j'ai fait choir ma lampe ; une fois entre autres, en voulant tirer le petit tabouret sur lequel elle était placée ; la boule de verre tomba sur le tapis et la lumière s'éteignit. Je m'empressai de la ramasser, mais n'y voyant pas, je la pris dans le mauvais sens et je répandis toute l'huile. Chose singulière, le lendemain , il n'y paraissait pas ; il restait seulement une odeur très désagréable. L'huile était entrée probablement dans les planches du parquet. Aussi, depuis lors, tous les rats du voisinage, sans doute attirés par l'odeur, s'étaient donné rendez-vous sous mon plancher. Ils rongeaient jour et nuit. C'était un vacarme effroyable, et je ne pouvais les faire taire, momentanément, qu'à force de coups de bâton.

Avant de quitter Vatopédi, j'avais eu soin d'envoyer à Caryès, pour prévenir le représentant do Lavra, que nous comptions, le lundi suivant, aller visiter son couvent. M. Guillemet profita de ses dernières matinées pour achever le dessin du monastère qu'il avait pris du côté de la mer. Je fais mes visites d'adieu. Notre ami Denys est fort affairé ; il a changé d'appartement. Celui dont il a pris possession est au-dessous de nous et donne sur la mer. 11 le fait arranger en homme qui comprend la vie mieux que les autres moines. Des divans bas, mais mobiles et faciles à nettoyer. Un lit de fer, ce qui lui permettra de se mettre à l'abri de la vermine. Quelques livres, disposés sur un rayon, lui servent à vaincre la monotonie des longues heures monacales. Grande est la joie que lui procure sa nouvelle installation. Malgré ses nombreuses occupations^ il tient à nous accompagner. Nous prenons congé des bons pères et nous partons pour le skile de Saint-André, où je m'installe dans l'appartement du général Sébastianoff.

Mon premier soin fut de me rendre avec Denys chez le représentant de Lavra, qui occupe une maison en dehors de Caryès. Il me fit un accueil charmant et me dit qu il avait écrit deux fois à son couvent pour annoncer notre arrivée. La distance étant très grande, il était impossible de m'envoyer des mulets; j'en fis arrêter dix et je préparai mon départ pour le lendemain.

Le lundi, 24 août, j'étais debout à quatre heures du matin, mais tout mon monde dormait encore ; et pas de mulets ! Il fallut attendre que le thé fut prêt, que mes compagnons de voyage eussent terminé leurs préparatifs, que les bagages fussent chargés. Tout cela nous conduisit jusqu'à six heures un quart, moment ou nous pûmes enfin nous mettre en route. Il faisait très frais et la promenade promettait d'être charmante. Je voulus faire prendre un mulet à notre cawas;

mais les cawas mettent leur amour-propre à faire de longues marches dont ils ont pris Thabitude.

Nous devions passer devant Iviron. Notre cawas nous y conduisit par un autre chemin plus ombragé, il est vrai, mais plus long et moins agréable que le premier. On est sans cesse au milieu de roches taillées d*une manière très inégale. Le soleil, cependant, luttait avec les nuages; il comprenait que son règne n'était pas fmi. Nous profitâmes de cette lutte qui dura jusqu'à midi , et nous pûmes exécuter notre course sans être incommodés par la chaleur. Le chemin est extrêmement pittoresque. Tantôt sur le bord de la mer, tantôt dans Tintérieur, sous des espèces de berceaux de verdure. C'est toujours la même chose : des pierres, des roches, des arbres, etc. .. mais c'est toujours varié, la nature est infinie. Le soleil venait quelquefois nous trouver dans ces bosquets, et, lorsque nous agitions quelques-unes des branches qui envahissaient le chemin, une pluie do perles inondait nos vêtements. Cette fraîcheur matinale était délicieuse. Des sources, des fontaines, des ponts, des tours abandonnées, témoins encore vivants des luttes que les moines avaient été forcés de soutenir contre les pirates de l'Archipel. De temps en temps, des arbres placés en travers de la route, servaient à retenir les terres lors des grandes pluies. Nos mulets, pour se distraire, grapillaient à droite et à gauche. Nous encouragions nous-mêmes cette distraction en arrachant les petites branches qui étaient à notre portée. Aussitôt qu'ils entendaient un bruissement de feuilles, ils s'arrêtaient et tournaient la tête pour recevoir leur pitance. Malgré la chaleur, on sentait déjà l'approche de l'automne : la route était jonchée de feuilles sèches. Nous apercevions toujours, soit devant, en face de nous, soit sur la droite, le mont Athos dont le sommet était couvert de nuages qui se reposaient sur ses flancs. Quelquefois la route devenait unie comme une allée de parc. D'autres fois, les roches présentaient un aspect des plus pittoresques ; on voyait que la mer , pendant les fureurs de l'hiver , à force de les mordre, avait fini par les déchirer. Ici, de grands trous où

séjournent des eaux malsaines, là, des arbres entièrement déracinés, dont il ne reste plus que Técorce, et qui cependant produisent encore une merveilleuse végétation.

On voyait peu d'oiseaux; ils se tenaient au milieu des ^gnes et dans les vergers. Jamais de précipices , comme dans la route qui conduit aux couvents de Trébizonde. Si on rencontre un vide, un ravin, il est tellement rempli de végétation qu'une chute y serait peu dangereuse ; on serait arrêté immédiatement. De nombreuses crevasses témoignent de la fureur des flots pendant Thiver. Dans ces montagnes hospitalières et comblées des dons de la nature, on éprouve un bien-être indéfinissable. Le voyageur y jouit de la liberté la plus entière. Il ne se heurte pas à chaque instant, comme dans nos pays, soi-disant civilisés, contre des taxes, des prohibitions, des barrières et des gendarmes.

Sur un des versants du mont Âthos, dans un fourré très épais, nous reçûmes un peu de pluie.

Peu après, nous nous arrêtions auprès d'une source très abondante et d'une fraîcheur admirable. On y trouve un kiosque pour les passants, une chambre ouverte pour y passer la nuit et une petite église où deux lampes brûlent perpétuellement. A rintérieur, un plat où les fidèles déposent leur oiïrande. Point de gardien. La bonne foi est si grande et le respect pour les choses sacrées si complet que nous trouvâmes quelques pièces de monnaies sur ce plat. Nous y ajoutâmes notre aumône, en admirant une simplicité primitive qu'on chercherait vainement dans nos pays.

Après avoir fait un repas frugal avec les petites provisions que nous avions apportées du skite, nous nous remîmes en route et nous arrivâmes à Lavra vers deux heures de l'après-midi. Notre cawas, qui marchait en avant, eut beau tirer trois coups de fusil pour annoncer notre arrivée, personne ne vint au-devant de nous. Dans le kiosque, construit comme toujours près de la porte d'entrée, trois ou quatre moines qui nous regardent avec curiosité; mais pas le moindre honneur, pas la moindre cloche, pas le moindre archiman-

drite. Tous dormaient. Nous entrons, comme de simples mortels et nous attendons dans la cour, bètes et gens^ qu'on veuille bien nous indiquer notre logement. Enfin, arriva un moine nommé Parthenios, qui eut toutes les peines du monde à réveiller le cuisinier qui avait les clefs de nos chambres. On fut même obligé d'enfoncer la porte de Tune d'elles parce que la clef ne se retrouvait pas.

Pendant ce temps-là, arrivaient deux des chefs à moitié endormis et s'excusant du mieux qu'ils pouvaient. Us avaient pensé que nous ne viendrions pas à cause de la pluie de la nuit précédente. L'archimandrite était absent ; il était allé prendre les eaux en Grèce. Celui qui le remplaçait devait se rendre le lendemain à Iviron. Enfin, on nous introduisit dans nos chambres qui étaient de grandes pièces entourées de divans, mais avec des coussins d'une saleté horrible. Il était visible qu'il n'y avait pas là autant d'aisance que dans les deux autres couvents que nous venions de visiter. On regrettait de ne pouvoir nous offrir des chambres d'honneur, mais on attendait très prochainement le despote de Salonique qui, chaque année, venait à pareille époque faire une tournée dans tous les monastères.

Cette arrivée, cette installation, ressemblaient bien peu à ce que nous avions vu à Iviron et à Vatopédi. Nous primes vite notre parti en pensant que nous serions un peu plus libres dans nos allures, et que nous n'aurions pas sans cesse quelques moines à nos trousses. Après les rafraîchissements de rigueur, on nous offrit de visiter le couvent. Mais comme nous tenions à écrire et à profiter du courrier de terre, nous demandâmes la permission de remettre cette visite à un autre moment.

Peu de temps après, deux épitropes vinrent me voir. L'un d'eux était d'une corpulence énorme, et mal tenu. Il avait l'air très intelligent, mais fort peu gracieux. Ils prirent congé de moi et m'envoyèrent cinq pigeons qu'ils avaient fait tuer en mon honneur, malgré le jeûne rigoureux qui était observé dans ce moment à cause de la fête du mois d'août. C'était là

une attention spéciale, parce que nulle pari, dans le mont Athos, on ne tue de pigeons.

Un jeune moine vint ensuite nous proidre et nous conduisit pour voir Tintérieur du couvent ; il nous donna une provision de figues.

J'installai mon lit au milieu de ma chambre, et je reposai parfaitement. L'air, pendant la nuit, devint si frais que je fus obligé de prendre une de mes couvertures, ce qui ne m'était pas encore arrivé depuis que j'étais en Orient. Cette fraîcheur entretient la santé ; les moines de Lavra prétendent n'avoir jamais de malades.

Le lendemain matin, le moine chargé des chambres vint me prendre et me conduisit à la bibliothèque où je restai jusqu'à dix heures et demie. J'avais la permission d'emporter des manuscrits dans ma chambre où je pourrais travailler tout à mon aise.

La bibliothèque, située au rez-de-chaussée, est composée de deux petites pièces assez sombres, mais cependant plus claires que celles de Vatopédi. La première est consacrée aux livres imprimés, presque tous grecs. La seconde est remplie de manuscrits, dont plusieurs très beaux et très anciens. Ils sont au nombre de mille environ, disposés dans des casiers qui sont désignés par les lettres de l'alphabet grec, lettres doublées pour les chiffres au delà de vingt-quatre.

Comme dans les autres monastères, les manuscrits contiennent en général des ouvrages de théologie : Nouveau Testament, Pères de l'Église, saint Bazile, saint Jean Chrysostôme, saint Grégoire de Nazianze. Il y a cependant, quelques auteurs profanes, et entre autres un magnifique Dioscoride du X* siècle.

Le monastère de Lavra est immense et tout y semble désert. Il n*y a que quarante moines ; aussi la plupart des chambres sont inhabitées. Ce couvent est le plus grand et le plus ancien du mont Athos, mais il ne fait pas autant d'effet que Vatopédi. Il n'est pas aussi bien entretenu ; on n'y fait pas de constructions noavelles, et il n'est pas situé d'une manière aussi agréable

quiviron et Vatopédi. La promenade y est presque impossible ; il faut toujours .monter et descendre, et cela sur des pierres inégales et glissantes. L'air est excellent et très vif. Les constructions sont sur la hauteur et ont au nord un très grand développement, mais l'aspect est triste. A part quelques chambres qui, comme dans les autres couvents, ressorteni en forme de balcon, la façade ne présente que de petites ouvertures qui ressemblent à des meurtrières. Les terrasses se succèdent les unes aux autres et descendent jusqu'à la mer. Les oliviers, en nombre considérable, sont entourés de pierres, de manière à figurer la margelle d'un puits ; précaution utile pour empêcher les terres d'être emportées par les pluies d'orage.

Le raisin souffre un peu de la maladie à Lavra, mais celui qui est sain y est très beau et très bon. Les figues de la seconde pousse y sont abondantes et succulentes, mais elles donnent la fièvre quand on en fait abus. L'eau est d'une limpidité et d'une fraîcheur merveilleuse. Le pays est, comme je l'ai dit plus haut, extrêmement accidenté. Un étroit chemin en pente douce conduit sur le bord de la mer. Là, on trouve une petite crique couverte où les barques sont mises à l'abri. Dans le voisinage, une tour carrée et quelques habitations perchées sur une énorme roche.

Après avoir travaillé chez moi jusqu'à quatre heures, je fis un tour de promenade. Je descendis par un cheminsitué sur la droite et conduisant à la tour carrée. La promenade n'est pas trop difficile dans la partie qui domine le monastère du côté de la montagne. On est au milieu d'une nature aride et sauvage, mais la route est possible et la vue est très pittoresque. Il y avait à Lavra une foule de gens venus en pèlerinage. Comme ils devaient passer la nuit à prier avec les Grecs, ils firent un tapage infernal jusqu'à minuit.

Le 30 août était un dimanche. Le temps était couvert et chargé de nuages. Je me décidai à tenter une excursion jusqu'à la mer, en me dirigeant, cette fois, vers la gauche. Je suivis un chemin tracé qui me conduisit dans des vignes, «t

j'arrivai à une maison où je trouvai un brave homme qui me conduisit jusqu'au haut des falaises. Le reste fut difficile, mais je m'en tirai au risque de me rompre le cou.

Enfin je parviens à descendre dans une anse au milieu des rochers. La mer clapote à mes pieds. Je ne puis aller ni à droite ni à gauche, tant les rochers sont escarpés. Il existe là une espèce de petit flux et reflux; cela joint à la plus ou moins grande agitation de la mer fait que certaines roches sont à découvert pendant les moments de calme. Elles sont tellement rongées qu'elles ressemblent à de la dentelle couleur de rouille. En général, la roche est noirâtre avec des veines blanches ; elle est rugueuse et présente des aspérités commodes pour poser le pied. L'escarpement est tel, qu'on ne peut aller d'une roche à Tautre, et il est impossible de descendre dans les petites criques quand il n*y a point de chemin tracé. La pente est très raide et les arbustes sont tellement pressés qu*il est impossible de se frayer un passage. Dans quelques endroits, la mer est perpétuellement comme une espèce d'eau savonneuse.

La description que je fis de cette promenade à M. Guillemet lui donna le désir de la recommencer avec moi. Je me trompai de route et il me fut impossible de gagner le bord de la mer comme je Tavais fait la première fois. Nous nous consolâmes en mangeant des raisins et des figues. Ces fruits sont si doux et si sucrés qu'ils nous avaient donné une grande soif. Le vieux gardien nous en avait oiïert avec beaucoup de complaisance. Afin de conserver ses fruits et de les garantir contre les hèles de toutes sortes, il passe la nuit à faire des bruits de tout genre; il crie, il pousse dos exclamations, bat du tambour et tire de temps en temps des coups de fusil.

Après la seconde nuit passée à Lavra, je me levai dans de mauvaises dispositions. Un malaise indéfinissable m'avait envahi et je ne pouvais me rendre compte de mon état. J'éprouvais comme une espèce de spleen qui m'aurait pris tout à coup. Est-ce la fièvre? me dcmandai-je, celte fièvre si redoutable des pays chauds et que je ne connais pas encore. Je me

no LAVRA

rendis néanmoins à la bibliothèque avec mon bon moine, el j'y travaillai comme d'habitude. M. Guillemel, dans Tintenlion de prendre la vue du monastère, élait allé se placer du côté des vignes. Antonio, qui raccompagnait partout, aperçut un chat qui pourchassait un petit lièvre ; il se mit de la partie et tua ce dernier avec un bâton, ce qui nous valut, ce jour-là, un repas excellent.

J'allai retrouver M. Guillemet, et pendant qu'il travaillait, je cherchai à gagner le bord de la mer que j'apercevais à peu de distance. Mais je fis un chemin énorme sans pouvoir y parvenir. Tout est abrupt, et à chaque instant, on est arrêté par des rochers à pics. La mer est décidément inabordable et c*esi peut-être une des plus grandes privations que de la sentir si près sans pouvoir y atteindre.

Je rentrai exténué de fatigue, et tout en nage. N'ayant pas eu la précaution de changer d'habit, je fus pris d'un froid mortel. Mon paletot et nos deux couvertures de voyage suffirent à peine pour me rendre un peu de chaleur. Je me couchai de très bonne heure et je m'organisai de manière à ne point souffrir du froid pendant la nuit. C'était la veille de TAssomption des Grecs, et les moines devaient passer toute la nuit en prières.

Le lendemainje ne me ressentais plus de mon malaise de la veille. Profitant de la fraîcheur matinale, M. Guillemet et moi, nous allâmes faire une petite promenade du côté de la tour, nous aventurant assez loin sur les roches. Nous voulions revenir par un autre côté, mais les chemins devenaient trop abrupts et il y aurait eu imprudence à persister dans cette voie. Les rochers surplombent, et on se trouve arrêté sans cesse par des précipices. J'avais d'ailleurs des souliers de caloyer qui glissent beaucoup quand ils sont neufs. Force nous fut de revenir, encore cette fois, par le même chemin.

Le moine Jacomo, ayant veillé toute la nuit, devait avoir besoin de sommeil. Aussi, pour ne pas Tobliger à rester avec moi à la bibliothèque, je me contentai de restituer les manuscrits qu'on m'avait prêtés et d'en prendre encore d'autres,

pour la journée. C'est ce que je fis toujours le dimanche et les jours de fête, à sa grande satisfaction. Il était d*une naïveté extraordinaire, comme tous les moines de Lavra, du reste. Ils ne se rendent pas compte des choses les plus simples, et ils sont, pour tout d'une, ignorance inouïe. M. Guillemet faisait, comme pour Iviron et Vatopédi, un dessin représentant la vue du couvent. En examinant ce tableau, qui était pris du côté de la mer, Jacomo le critiqua vivement parce qu'on n'apercevait pas l'église qui, comme toujours, occupe l'intérieur du monastère. Il conseilla de la placer dans le vide, au-dessus des toits; autrement, disait-il, ce tableau ne serait pas complet.

Le bon moine qui nous servait n avait pas mangé de viande depuis trente ans; aussi était-il jaune comme un coing. Pendant les quinze jours qui avaient précédé l'Assomption, il n'avait mangé que des olives sèches et des oignons avec du pain. A la suite de cette grande et longue abstinence, il s'était permis de Thuile et des poissons. Lesimandre joue un grand rôle dans la vie des moines. A peu de distance de mes fenêtres, se trouvait une petite maisonnette occupée par un seul caloyer. Aux heures de la prière, il frappait consciencieusement le simandre, sans doute pour s'avertir lui-même qu'il était temps d'aller à l'église.

Notre vie matérielle, sans être aussi bonne qu'à Vatopédi et surtout à Iviron, était supportable ; quand on n'avait rien de mieux à nous donner, on nous envoyait des pigeons, sorte de mets dont ou se fatigue à la longue. Un jour, on tua pour nous un bouc. Il avait une odeur insupportable ; M. Guillemet me fit la guerre en prétendant que j'étais trop délicat; il en mangea, mais il fut malade.

Je ne m'explique pas comment on ne cultive pas les pommes de terre au mont Athos, je suis sur qu'elles y viendraient très bien car elles ont parfaitement réussi à Russico.

Le vin était d'une bonne qualité à Lavra, et nous l'aurions mieux apprécié si, avant de nous arriver, il n'avait été baptisé trop généreusement. C*est là un détestable usage dans cer-

tains couvents, qui augmente la quantité au détriment de la qualité. Ajoutez à cela le prélèvement fait par les intermédiaires chargés de porter le vin au voyageur, et vous jugerez facilement de Tétat daos lequel il nous arrivait.

La cuisine se ressentait de la malpropreté générale. Après dîner, on nous apportait régulièrement le café. Un soir, je remarquai sur le mien des yeux comme sur le bouillon ; mon odorat me décela facilement la présence de Thuile. Le cuisinier avait fait frire des aubergines et notre café avait reçu les cclaboussures de Thuile bouillante.

On nous fit d^autre café, mais on trouva que nous étions bien difficiles. Nos desserts étaient assez abondants : des figues, des pèches, des raisins qui commençaient à mûrir. Pour éloigner les oiseaux, les moines suspendent des chandelles de cire que le vent fait frapper contre une courge vide. Ils lavent le linge tant bien que mal; ils ne savent pas repasser; ils n enlèvent pas les taches, de sorte que le linge de table est à soulever le cœur. Les taches de vin de plusieurs générations sont accumulées sur la même serviette.

Le séjour de Lavra ne m'allait pas beaucoup ; je ne sais à quoi cela tenait, mais je me sentais énervé et la seconde partie de la journée me trouvait toujours somnolent et sans énergie. 11 y avait de grandes variations atmosphériques. Quelquefois il faisait beaucoup de vent, mais comme il venait du sud, nous nous sentions très lourds et nous avions mal à la tête. Les jours, vers la fin du mois d'août, devenaient très courts, à Lavra, comparativement à l'heure de France. Le pic élevé de TAthos doit y être pour quelque chose. D'ailleurs, il y avait souvent de la brume sur la mer.

Je voyais tout près de moi ce sommet de TAthos et je ne me sentais point Tenvie d'y monter ; il est si haut, et il me paraissait si aride ! Celait une journée entière qu'il me fallait sacrifier, et cela sans autre profit qu'une très grande fatigue.

Quant à Tilc de Thasos, elle me poursuivait partout; elle élait encore, et toujours, devant mes fenêtres, et l'air était si transparent qu'elle paraissait de plus en plus près de moi.

LAVR\ 113

Je ne me rappelais pas, sans un certain regret, le bon moment que j'avais passé auprès do rexcelient archimandrite d'Iviron. Il m'avait écrit une lellre très affectueuse, où il me témoignait la peine qu'il avait éprouvée en apprenant que nous étions passés devant son couvent sans y entrer.

Lavra, comme je l'ai dit, est immense ; il contient un grand nombre de cours intérieures ; c'est comme une ville en ruines, dont quelques parties seulement seraient habitées. Le réfectoire est peut-être ce qu'il y a de plus curieux. Les murailles en ont été peintes par le célèbre Panselinos. Mais les peintures ont beaucoup noirci par suite de Thumidité, et dans quelques années, il ne restera plus rien. C'est là que notre peintre Papety a copié quelques fresques, copies qui ont paru si intéressantes qu'elles ont été achetées par le Louvre. Grand sera Tétonnement quand on verra les mêmes fresques rendues par Mi Guillemet qui a mis dans son travail la plus grande exactitude. Celui de Papety est en dehors de la vérité; je m'en étais déjà aperçu en examinant les photographies du général Sébastianoff. M. Guillemet a fait aussi une charmante copie des pèlerins d'Emmaus.

En dehors de nos promenades solitaires, nous avions très peu de distractions ; nous nous en étions promis une à Toccasion de l'arrivée du despote de Salonique, mais il se trouvait si bien à la table de l'archimandrite dlviron qu*il ne pouvait se décider a se mettre en route, et c'est vainement qu'on l'attendait à Lavra. Il devait venir pour la messe du dimanche; on était au samedi et on n'entendait pas parler de lui. Il arriva enfin, le mardi 1" septembre, pendant que M. Guillemet était à l'église à copier les peintures de Panselinos. Toutes les cloches se mirent en branle tout à coup.

Une de nos grandes consolations était le courrier de France qui nous parvenait assez régulièrement ; mais àLavra, nous étions au bout du monde et les communications étaient beaucoup moins faciles. Un jour, on me fit prévenir que j'avais une lettre à Russico et qu'on ne la remettrait que sur un reçu de moi. Il eût été plus simple de confier la lettre au porteur en

drite. Tous dormaient. Nous entrons, comme de simples mortels et nous attendons dans la cour, bêtes et gens, qu'on veuille bien nous indiquer notre logement. Enfin, arriva un moine nommé Parthenios, qui eut toutes les peines du monde à réveiller le cuisinier qui avait les clefs de nos chambres. On fut même obligé d'enfoncer la porte de Tune d'elles parce que la clef ne se retrouvait pas.

Pendant ce temps-là, arrivaient deux des chefs à moitié endormis et s'excusant du mieux qu'ils pouvaient. Ils avaient pensé que nous ne viendrions pas à cause de la pluie de la nuit précédente. L'archimandrite était absent; il était allé prendre les eaux en Grèce. Celui qui le remplaçait devait se rendre le lendemain à Iviron. Enfin, on nous introduisit dans nos chambres qui étaient de grandes pièces entourées de divans, mais avec des coussins d'une salelé horrible. 11 était visible qu'il n'y avait pas là autant d'aisance que dans les deux autres couvents que nous venions de visiter. On regrettait de ne pouvoir nous offrir des chambres d'honneur, mais on attendait très prochainement le despote de Salonique qui, chaque année, venait à pareille époque faire une tournée dans tous les monastères.

Cette arrivée, celte installation, ressemblaient bien peu à ce que nous avions vu à Iviron et à Vatopédi. Nous primes vite notre parti en pensant que nous serions un peu plus libres dans nos allures, et que nous n'aurions pas sans cesse quelques moines à nos trousses. Après les rafraîchissements de rigueur, on nous offrit de visiter le couvent. Mais comme nous tenions à écrire et à profiter du courrier de terre, nous demandâmes la permission de remettre cette visite à un autre moment.

Peu de temps après, deux épitropes vinrent me voir. L'un d'eux était d'une corpulence énorme, et mal tenu. Il avait l'air très intelligent, mais fort peu gracieux. Ils prirent congé de moi et m'envoyèrent cinq pigeons qu'ils avaient fait tuer en mon honneur, malgré le jeûne rigoureux qui était observé dans ce moment à cause de la fête du mois d'août. C'était là

une attention spéciale, parce que nulle pari, dans le mont Athos, on ne tue de pigeons.

Un jeune moine vint ensuite nous prendre et nous conduisit pour voir Tintérieur du couvent ; il nous donna une provision de figues.

J'installai mon lit au milieu de ma chambre, et je reposai parfaitement. L*air, pendant la nuit, devint si frais que je fus obligé de prendre une de mes couvertures, ce qui ne m'était pas encore arrivé depuis que j'étais en Orient. Celte fraîcheur entretient la santé ; les moines de Lavra prétendent n'avoir jamais de malades.

Le lendemain matin, le moine chargé des chambres vint me prendre et me conduisit à la bibliothèque où je restai jusqu'à dix heures et demie. J*avais la permission d'emporter des manuscrits dans ma chambre où je pourrais travailler tout à mon aise.

La bibliothèque, située au rez-de-chaussée, est composée de deux petites pièces assez sombres, mais cependant plus claires que celles de Yatopédi. La première est consacrée aux livres imprimés, presque tous grecs. La seconde est remplie de manuscrits, dont plusieurs très beaux et très anciens. Ils sont au nombre de mille environ, disposés dans des casiers qui sont désignés par les lettres de l'alphabet grec, lettres doublées pour les chiiïres au delà de vingt-quatre.

Comme dans les autres monastères, les manuscrits contiennent en général des ouvrages de théologie : Nouveau Testament, Pères de l'Église, saint Bazile, saint Jean Chrysostôme, saint Grégoire de Nazianzc. Il y a cependant, quelques auteurs profanes, et entre autres un magnifique Dioscoride du X* siècle.

Le monastère de Lavra est immense et tout y semble désert. Il n'y a que quaran te moines ; aussi la plupart des chambres sont inhabitées. Ce couvent est le plus grand et le plus ancien du mont Athos, mais il ne fait pas autant d'effet que Yatopédi. Il n'est pas aussi bien entretenu ; on n'y fait pas de constructions nouvelles, et il n'est pas situé d'une manière aussi agréable

qulviron et Vatopédi. La promenade y est presque impossible ; il faut toujours ,monter et descendre, et cela sur des pierres inégales et glissantes. L'air est excellent et très vif. Les constructions sont sur la hauteur et ont au nord un très grand développement, mais l'aspect est triste. A part quelques chambres qui, comme dans les autres couvents, ressortent en forme de balcon, la façade ne présente que de petites ouvertures qui ressemblent à des meurtrières. Les terrasses se succèdent les unes aux autres et descendent jusqu'à la mer. Les oliviers, en nombre considérable, sont entourés de pierres, de manière à figurer la margelle d'un puits ; précaution utile pour empêcher les terres d'être emportées par les pluies d'orage.

Le raisin souffre un peu de la maladie à Lavra, mais celui qui est sain y est très beau et très bon. Les figues de la seconde pousse y sont abondantes et succulentes, mais elles donnent la fièvre quand on en fait abus. L'eau est d'une limpidité et d'une fraîcheur merveilleuse. Le pays est, comme je l'ai dit plus haut, extrêmement accidenté. Un étroit chemin en pente douce conduit sur le bord de la mer. Là, on trouve une petite crique couverte où les barques sont mises à l'abri. Dans le voisinage, une tour carrée et quelques habitations perchées sur une énorme roche.

Après avoir travaillé chez moi jusqu'à quaire heures, je fis un tour de promenade. Je descendis par uncheminsitué sur la droite et conduisant à la tour carrée. La promenade n'est pas trop difficile dans la partie qui domine le monastère du côté de la montagne. On est au milieu d'une nature aride et sauvage, mais la route est possible et la vue est très pittoresque. Il y avait à Lavra une foule de gens venus en pèlerinage. Comme ils devaient passer la nuit à prier avec les Grecs, ils firent un tapage infernal jusqu'à minuit.

Le 30 août était un dimanche. Le temps était couvert et chargé de nuages. Je me décidai à tenter une excursion jusqu'à la mer, en me dirigeant, cette fois, vers la gauche. Je suivis un chemin tracé qui me conduisit dans des vignes, «t

j'arrivai à une maison où je trouvai un brave homme qui me conduisit jusqu'au haut des falaises. Le reste fui difficile, mais je m'en tirai au risque de me rompre le cou.

Enfin je parviens à descendre dans une anse au milieu des rochers. La mer clapote à mes pieds. Je ne puis aller ni à droite ni à gauche, tant les rochers sont escarpés. Il existe là une espèce de petit flux et reflux; cela joint à la plus ou moins grande agitation de la mer fait que certaines roches 80nt à découvert pendant les moments de calme. Elles sont tellement rongées qu'elles ressemblent à de la dentelle couleur de rouille. En général, la roche est noirâtre avec des veines blanches ; elle est rugueuse et présente des aspérités commodes pour poser le pied. L'escarpement est tel, qu'on ne peut aller d'une roche à Tautre, et il est impossible de descendre dans les petites criques quand il n'y a point de chemin tracé. La pente est très raide etles arbustes sont tellement pressés qu*il est impossible de se frayer un passage. Dans quelques endroits, la mer est perpétuellement comme une espèce d'eau savonneuse.

La description que je fis de cette promenade à M. Guillemet lui donna le désir de la recommencer avec moi. Je me trompai de roule et il me fut impossible de gagner le bord de la mer comme je Tavais fait la première fois. Nous nous consolâmes en mangeant des raisins et des figues. Ces fruits sont si doux et si sucrés qu'ils nous avaient donné une grande soif. Le vieux gardien nous en avait oiïert avec beaucoup de complaisance. Afin de conserver ses fruits et de les garantir contre les bêles de toutes sortes, il passe la nuit à faire des bruits de tout genre; il crie, il pousse des exclamations, bat du tambour et tire de temps en temps des coups de fusil.

Après la seconde nuit passée à Lavra, je me levai dans de mauvaises dispositions. Un malaise indéfinissable m'avait envahi et je ne pouvais me rendre compte de mon état. J'éprouvais comme une espèce de spleen qui m*aurait pris tout à coup. Est-ce la fièvre? me demandai-je, cette fièvre si redoutable des pays chauds et que je ne connais pas encore. Je me

no LAVRA

rendis néanmoins à la bibliothèque avec mon bon moine, et j'y travaillai comme d'habitude. M. Guillemet, dans Tintenlion de prendre la vue du monastère, élait allé se placer du côté des vignes. Antonio, qui l'accompagnait partout, aperçut un chat qui pourchassait un petit lièvre ; il se mit de la partie et tua ce dernier avec un bâton, ce qui nous valut, ce jour-là, un repas excellent.

J'allai retrouver M. Guillemet, et pendant qu'il travaillait, je cherchai à gagner le bord de la mer que j'apercevais à peu de distance. Mais je fis un chemin énorme sans pouvoir y parvenir. Tout est abrupt, et à chaque instant, on est arrêté par des rochers à pics. La mer est décidément inabordable et c'est peut-être une des plus grandes privations que de la sentir si près sans pouvoir y atteindre.

Je rentrai exténué de fatigue, et tout en nage. N'ayant pas eu la précaution de changer d'habit, je fus pris d'un froid mortel. Mon paletot et nosdeux couvertures de voyage suffirent à peine pour me rendre un peu de chaleur. Je me couchai de très bonne heure et je m'organisai de manière à ne point souffrir du froid pendant la nuit. C'était la veille de l'Assomption des Grecs, et les moines devaient passer toute la nuit en prières.

Le lendemain^ je ne me ressentais plus de mon malaise de la veille. Profitant de la fraîcheur matinale, M. Guillemet et moi, nous allâmes faire une petite promenade du côté de la tour, nous aventurant assez loin sur les roches. Nous voulions revenir par un autre côté, mais les chemins devenaient trop abrupts et il y aurait eu imprudence à persister dans cette voie. Les rochers surplombent, et on se trouve arrêté sans cesse par des précipices. J'avais d'ailleurs des souliers de caloyer qui glissent beaucoup quand ils sont neufs. Force nous fut de revenir, encore cette fois, par le même chemin.

Le moine Jacomo, ayant veillé toute la nuit, devait avoir besoin de sommeil. Aussi, pour ne pas Tobliger à rester avec moi à la bibliothèque, je me contentai de restituer les manuscrits qu'on m'avait prêtés et d'en prendre encore d'autres.

LAVRA 11 i

pour la journée. C'est ce que je fis toujours le dimanche et les jours de fêle, à sa grande satisfaction. Il était d'une naïveté extraordinaire, comme tous les moines de Lavra, du reste. Us ne se rendent pas compte des choses les plus simples, et ils sont, pour tout d'une, ignorance inouïe. M. Guillemet faisait, comme pour Iviron et Yatopédi, un dessin représentant la vue du couvent. En examinant ce tableau, qui était pris du côté de la mer, Jacomo le critiqua vivement parce qu'on n'apercevait pas l'église qui, comme toujours, occupe rintérieur du monastère. Il conseilla de la placer dans le vide, au-dessus des toits ; autrement, disait-il, ce tableau ne serait pas complet.

Le bon moine qui nous servait n* avait pas mangé de viande depuis trente ans; aussi était-il jaune comme un coing. Pendant les quinze jours qui avaient précédé l'Assomption, il n'avait mangé que des olives sèches et des oignons avec du pain. A la suite de cette grande et longue abstinence, il s'était permis de Thuile et des poissons. Lesimandrc joue un grand rôle dans la vie des moines. A peu de distance de mes fenêtres, se trouvait une petite maisonnette occupée par un seul caloyer. Aux heures de la prière, il frappait consciencieusement le simandre, sans doute pour s'avertir lui-même qu^il était temps d'aller à l'église.

Notre vie matérielle , sans être aussi bonne qu'à Vatopédi et surtout à Iviron, était supportable ; quand on n'avait rien de mieux à nous donner, on nous envoyait des pigeons, sorte de mets dont ou se fatigue à la longue. Un jour, on tua pour nous un bouc. Il avait une odeur insupportable ; M. Guillemet me fit la guerre en prétendant que j*étais trop délicat; il en mangea, mais il fut malade.

Je ne m'explique pas comment on ne cultive pas les pommes de terre au mont Athos, je suis sur qu'elles y viendraient très bien car elles ont parfaitement réussi à Russico.

Le vin était d'une bonne qualité à Lavra, et nous Taurions mieux apprécié si, avant de nous arriver, il n avait été baptisé trop généreusement. C*est là un détestable usage dans cer-

tains couvents, qui augmente la quantité au détriment de la qualité. Ajoutez à cela le prélèvement fait par les intermédiaires chargés de porter le vin au voyageur, et vous jugerez facilement de Tétat dans lequel il nous arrivait.

La cuisine se ressentait de la malpropreté générale. Après dîner, on nous apportait régulièrement le café. Un soir, je remarquai sur le mien des yeux comme sur le bouillon ; mon odorat me décela facilement la présence de l'huile. Le cuisinier avait fait frire des aubergines et notre café avait reçu les cclaboussures de Thuile bouillante.

On nous fit d^autre café, mais on trouva que nous étions bien difficiles. Nos desserts étaient assez abondants : des figues, des pèches, des raisins qui commençaient à mûrir. Pour éloigner les oiseaux, les moines suspendent des chandelles de cire que le vent fait frapper contre une courge vide. Ils lavent le linge tant bien que mal; ils ne savent pas repasser; ils n enlèvent pas les taches, de sorte que le linge de table est à soulever le cœur. Les taches de vin de plusieurs générations sont accumulées sur la même serviette.

Le séjour de Lavra ne m'allait pas beaucoup ; je ne sais à quoi cela tenait, mais je me sentais énervé et la seconde partie de la journée me trouvait toujours somnolent et sans énergie. 11 y avait de grandes variations atmosphériques. Quelquefois il faisait beaucoup de vent, mais comme il venait du sud, nous nous sentions très lourds et nous avions mal à la tète. Les jours, vers la fin du mois d'août, devenaient très courts, à Lavra, comparativement à l'heure de France. Le pic élevé de TAthos doit y être pour quelque chose. D'ailleurs, il y avait souvent de la brume sur la mer.

Je voyais tout près de moi ce sommet de TAthos et je ne me sentais point Tenvie d'y monter ; il est si haut, et il me paraissait si aride ! Celait une journée entière qu'il me fallait sacrifier, et cela sans autre profit qu'une très grande fatigue.

Quant à l'île de Thasos, elle me poursuivait partout; elle élait encore, et toujours, devant mes fenêtres, et l'air était si transparent qu'elle paraissait de plus en plus près de moi.

LAVR\ 113

Je ne me rappelais pas, sans un certain regret, le bon moment que j'avais passé auprès de rexcellenl archimandrite dlviron. Il m'avait écrit une lettre très affectueuse, où il me témoignait la peine qu'il avait éprouvée en apprenant que nous étions passés devant son couvent sans y entrer.

Lavra, comme je l'ai dit, est immense ; il contient un grand nombre de cours intérieures ; c'est comme une ville en ruines, dont quelques parties seulement seraient habitées. Le réfectoire est peut-être ce qu'il y a de plus curieux. Les murailles en ont été peinles par le célèbre Panselinos. Mais les peintures ont beaucoup noirci par suite de Thumidité, et dans quelques années, il ne restera plus rien. C'est là que notre peintre Papety a copié quelques fresques, copies qui ont paru si intéressantes qu'elles ont été achetées par le Louvre. Grand sera l'étonnement quand on verra les mêmes fresques rendues par Mi Guillemet qui a mis dans son travail la plus grande exactitude. Celui de Papety est en dehors de la vérité; je m'en étais déjà aperçu en examinant les photographies du général Sébastianoff. M. Guillemet a fait aussi une charmante copie des pèlerins d'Emmaiis.

En dehors de nos promenades solitaires, nous avions très peu de distractions ; nous nous en étions promis une à l'occa* sion de l'arrivée du despote de Salonique, mais il se trouvait si bien à la table de l'archimandrite d'Iviron qu'il ne pouvait se décider à se mettre en route, et c'est vainement qu'on l'attendait à Lavra. Il devait venir pour la messe du dimanche; on était au samedi et on n'entendait pas parler de lui. Il arriva enfin, le mardi 1«^ septembre, pendant que M. Guillemet était à l'église à copier les peintures de Panselinos. Toutes les cloches se mirent en branle tout à coup.

Une de nos grandes consolations était le courrier de France qui nous parvenait assez régulièrement ; mais à Lavra, nous étions au bout du monde et les communications étaient beaucoup moins faciles. Un jour, on me fit prévenir que j'avais une lettre à Russico et qu'on ne la remettrait que sur un reçu de moi. Il eût été plus simple de confier la lettre au porteur en

lui recommandant de ne la rcmcllre que contre reçu. Il me fallut alors envoyer du couvent un homme exprès.

Cette irrégularité dans la correspondance contribuait à me faire trouver le séjour de Lavra d'une tristesse désespérante. Peut-être cette vie monacale commençait-elle à me peser. Elle est d'une monotonie insupportable. Puis, cette mer sur laquelle on n*aperçoit jamais le moindre bâtiment ; calme ot lisse, elle est comme un miroir ; pas la moindre brise, on dirait de Thuile; et cependant, on n'étouffe pas comme à Yatopédi.

Une seule fois passa sous nos yeux le vapeur autrichien qui faisait le service entre Cavale et Salonique. Semblable à Robinson dans son lie, j'aurais voulu lui faire signe pour qu'il vînt nous prendre. Pas un moine avec qui causer ! L'homme des chambres est le seul qui vienne tous les jours me faire une petite visite. Il y avait alors au couvent un moine, déjà d'un certain âge, et qui y était par chagrin d'amour. Tous les autres se moquaient de lui. Il habitait d'abord la Grèce; il y aima une femme qu'on ne voulut pas lui donner ; pour le guérir, on lui conseilla de se faire moine au mont Athos.

Les reliques de l'église sont dans des coffrets d'argent. C'est à Lavra, et non dans le catholicon de Caryës, que se trouve le charmant coffret dont M. Proust a donné la photographie. Sur l'indication de ce dernier, nous avions demandé à le voir, lorsque nous visitâmes \eprotaton. On nous répondit qu'on ne savait pas ce que c'était. M. Proust se sera trompé en consultant ses notes.

M. Guillemet voulait photographier quelques objets d'église, mais cela est défendu pour toute relique de saint.

Les moines sont d'une curiosité extraordinaire. Ils se tenaient tons auprès de M. Guillemet pendant qu'il opérait, et tous auraient voulu qu'on fit leur portrait.

Un jour, vers sept heures du matin, je sentis une violente secousse, comme si on démolissait le couvent. Cela avait quelque chose d'électrique qui prenait aux nerfs ; quelques secondes après, nouvelle secousse encore plus forte. C'était un tremblement de terre. Pendant cette année il y en eut

plusieurs eu Orient et surtout au moût Athos , et comme Lavra est auprès de la montagne, les secousses y sont plus violentes qu'ailleurs. Toutefois, ces tremblements de terre n'ont jamais renversé de monastères.

Les deux moines qui accompagnaient le despote de Salonîque vinrent me faire visite. L'un d'eux était très beau, très distingué et très élégant; il me parla d'un jeune français et de sa femme qui étaient allés à Pamphylie et qu'il avait connus; probablement M. et M"" Waddington. Quand nous voulûmes rendre visite au despote, il était allé voir l'arsenal.

Le vendredi matin, vers huit heures, un moine vint me dire que le despote pouvait me recevoir, mais que plus tard il ne le pourrait pas parce qu'il dormirait. Je fis répondre qu'étant à la veille de partir, je regrettais de ne pouvoir aller rendre mes devoirs au despote. La veille, j'avais attendu longtemps et on était venu me prévenir qu'il ne pourrait pas me recevoir. J'avais été blessé de ce procédé et je n'étais pas fâché de lui témoigner mon mécontentement. En l'absence de larchimandrite de Lavra, j'allai remercier le gros Melchisédech de l'hospitalité qu'il nous avait donnée, et en même temps je voulus lui mettre dans la main l'olFrande habituelle que nous faisions aux couvents. Il me répondit assez durement que cela regardait les épitropes. Je lui demandai ensuite la permission de jeter les yeux sur les chrysobules : — • « C'est impossible! » me dit-il d'une manière brutale. Et cependant, le grand conseil de Caryès m'avait promis qu'on me montrerait tout ce que je désirerais voir! Il marmotta ensuite quelques paroles que je ne compris pas et nous nous séparâmes très mal. J'allai trouver les deux épitropes auxquels je remis notre oiïrande. Ils furent très aimables, mais je ne leur parlai pas de cette affaire.

J'étais heureux à l'idée de quitter ce couvent et de n'avoir plus à y revenir. L'ennui y pleuvait. Malgré une chaleur terrible, j'avais travaillé avec acharnement, luttant, môme pendant le jour contre la vermine.

Du.restei la mauvaise humeur de Melchisédech avait une

drile. Tous dormaient. Nous entrons, comme de simples mortels et nous attendons dans la cour, bètes et gens, qu*on veuille bien nous indiquer notre logement. Enfin, arriva un moine nommé Parthenios, qui eul toutes les peines du monde à réveiller le cuisinier qui avait les clefs de nos chambres. On fut même obligé d'enfoncer la porte de Tune d'elles parce que la clef ne se retrouvait pas.

Pendant ce temps-là, arrivaient deux des chefs à moitié endormis et s^excusant du mieux qu'ils pouvaient. Ils avaient pensé que nous ne viendrions pas à cause de la pluie de la nuit précédente. L'archimandrite était absent; il était allé prendre les eaux en Grèce. Celui qui le remplaçait devait se rendre le lendemain à Iviron. Enfin, on nous introduisit dans nos chambres qui étaient de grandes pièces entourées de divans, mais avec des coussins d'une saleté horrible. Il était visible qu'il n'y avait pas là autant d'aisance que dans les deux autres couvents que nous venions de visiter. On regrettait de ne pouvoir nous offrir des chambres d'honneur, mais on attendait très prochainement le despote de Salonique qui, chaque année, venait à pareille époque faire une tournée dans tous les monastères.

Cette arrivée, cette installation, ressemblaient bien peu à ce que nous avions vu à Iviron et à Vatopédi. Nous primes vite notre parti en pensant que nous serions un peu plus libres dans nos allures, et que nous n'aurions pas sans cesse quelques moines à nos trousses. Après les rafraîchissements de rigueur, on nous offrit de visiter le couvent. Mais comme nous tenions à écrire et à profiter du courrier de terre, nous demandâmes la permission de remettre cette visite à un autre moment.

Peu de temps après, deux épitropes vinrent me voir. L'un d'eux était d'une corpulence énorme, et mal tenu. Il avait l'air très intelligent, mais fort peu gracieux. Us prirent congé de moi et m'envoyèrent cinq pigeons qu'ils avaient fait tuer en mon honneur, malgré le jeûne rigoureux qui était observé dans ce moment à cause de la fête du mois d'août. C'était là

une attention spéciale, parce que nulle part, dans le mont Athos, on ne tue de pigeons.

Un jeune moine vint ensuite nous preiidre et nous conduisit pour voir Tintérieur du couvent ; il nous donna une provision de figues.

J'installai mon lit au milieu de ma chambre, el je reposai parfaitement. L'air, pendant la nuit, devint si frais que je fus obligé de prendre une de mes couvertures, ce qui ne m'était pas encore arrivé depuis que j'étais en Orient. Celle fraîcheur entretient la santé ; les moines de Lavra prétendent n'avoir jamais de malades.

Le lendemain matin, le moine chargé des chambres vint me prendre et me conduisit à la bibliothèque où je restai jusqu'à dix heures et demie. J'avais la permission d'emporter des manuscrits dans ma chambre où je pourrais travailler tout à mon aise.

La bibliothèque, située au rez-de-chaussée, est composée de deux petites pièces assez sombres, mais cependant plus claires que celles de Yatopédi. La première est consacrée aux livres imprimés, presque tous grecs. La seconde est remplie de manuscrits, dont plusieurs très beaux et très anciens. Ils sont au nombre de mille environ, disposés dans des casiers qui sont désignés par les lettres de l'alphabet grec, lettres doublées pour les chiffres au delà de vingt-quatre.

Comme dans les autres monastères, les manuscrits contiennent en général des ouvrages de théologie : Nouveau Testament, Pères deTÉglise, saint Bazile, saint Jean Chrysostdme, saint Grégoire de Nazianzc. Il y a cependant^ quelques auteurs profanes, et entre autres un magnifique Dioscoride du X* siècle.

Le monastère de Lavra est immense et tout y semble désert. Il n'y a que quarante moines ; aussi la plupart des chambres sont inhabitées. Ce couvent est le plus grand et le plus ancien du mont Athos, mais il ne fait pas autant d'effet que Yatopédi. Il n'est pas aussi bien entretenu; on n'y fait pas de constructions nouvelles, et il n'est pas situé d'une manière aussi agréable

qulviron et Vatopédi. La promenade y est presque impossible ; il faut toujours ,monler et descendre, et cela sur des pierres inégales et glissantes. L'air est excellent et très vif. Les constructions sont sur la hauteur et ont au nord un très grand développement, mais l'aspect est triste. A part quelques chambres qui, comme dans les autres couvents, ressortent en forme de balcon, la façade ne présente que de petites ouvertures qui ressemblent à des meurtrières. Les terrasses se succèdent les unes aux autres et descendent jusqu'à la mer. Les oliviers, en nombre considérable, sont entourés de pierres, de manière à figurer la margelle d'un puits ; précaution utile pour empêcher les terres d'être emportées par les pluies d'orage.

Le raisin souffre un peu de la maladie àLavra, mais celui qui est sain y est très beau et très bon. Les figues de la seconde pousse y sont abondantes et succulentes, mais elles donnent la fièvre quand on en fait abus. L'eau est d'une limpidité et d'une fraîcheur merveilleuse. Le pays est, comme je l'ai dit plus haut, extrêmement accidenté. Un étroit chemin en pente douce conduit sur le bord de la mer. Là, on trouve une petite crique couverte où les barques sont mises à l'abri. Dans le voisinage, une tour carrée et quelques habitalions perchées sur une énorme roche.

Après avoir travaillé chez moi jusqu'à qualre heures, je fis un tour de promenade. Je descendis par un chemin situé sur la droite et conduisant à la tour carrée. La promenade n'est pas trop difficile dans la partie qui domine le monastère du côté de la montagne. On est au milieu d'une nature aride et sauvage, mais la route est possible et la vue est très pittoresque. II y avait à Lavra une foule de gens venus en pèlerinage. Comme ils devaient passer la nuit à prier avec les Grecs, ils firent un tapage infernal jusqu'à minuit.

Le 30 août était un dimanche. Le temps était couvert et chargé de nuages. Je me décidai à tenter une excursion jusqu'à la mer, en me dirigeant, cette fois, vers la gauche. Je suivis un chemin tracé qui me conduisit dans des vignes, et

j'arrivai à une maison où je trouvai un brave homme qui me conduisit jusqu'au haut des falaises. Le reste fut difficile, mais je m*en tirai au risque de me rompre le cou.

Enfin je parviens à descendre dans une anse au milieu des rochers. La mer clapote à mes pieds. Je ne puis aller ni à droite ni à gauche, tant les rochers sont escarpés. Il existe là une espèce de petit flux et reflux; cola joint à la plus ou moins grande agitation de la mer fait que certaines roches sont à découvert pendant les moments de calme. Elles sont tellement rongées qu'elles ressemblent à de la dentelle couleur de rouille. En général, la roche est noirâtre avec des veines blanches ; elle est rugueuse et présente des aspérités commodes pour poser le pied. L'escarpement est tel, qu'on ne peut aller d'une roche à Tautre, et il est impossible de descendre dans les petites criques quand il n y a point de chemin tracé. La pente est très rai de et les arbustes sont tellement pressés qu*il est impossible de se frayer un passage. Dans quelques endroits, la mer est perpétuellement comme une espèce d'eau savonneuse.

La description que je fis de cette promenade à M. Guillemet lui donna le désir de la recommencer avec moi. Je me trompai de route et il me fut impossible de gagner le bord de la mer comme je Tavais fait la première fois. Nous nous consolâmes en mangeant des raisins et des figues. Ces fruits sont si doux et si sucrés qu'ils nous avaient donné une grande soif. Le vieux gardien nous en avait off'ert avec beaucoup de complaisance. Afin de conserver ses fruits et do les garantir contre les hèles de toutes sortes, il passe la nuit à faire des bruits de tout genre; il crie, il pousse des exclamations, bat du tambour et tire de temps en temps des coups de fusil.

Après la seconde nuit passée à Lavra, je me levai dans de mauvaises dispositions. Un malaise indéfinissable m'avait envahi et je ne pouvais me rendre compte de mon état. J'éprouvais comme une espèce de spleen qui m*aurait pris tout à coup. Est-ce la fièvre? me demandai-je, cette fièvre si redoutable des pays chauds et que je ne connais pas encore. Je me

no LAVRA

rendis néanmoins à la bibliothèque avec mon bon moine, et j'y travaillai comme dhabitude. M. Guillemet, dans l'intention de prendre la vue du monastère, était allé se placer du côté des vignes. Antonio, qui l'accompagnait partout, aperçut un chat qui pourchassait un petit lièvre ; il se mit de la partie et tua ce dernier avec un bâton, ce qui nous valut, ce jour-là, un repas excellent.

J^allai retrouver M. Guillemet, et pendant qu'il travaillait, je cherchai à gagner le bord de la mer que j'apercevais à peu de distance. Mais je fis un chemin énorme sans pouvoir y parvenir. Tout est abrupt, et à chaque instant, on est arrêté par des rochers à pics. La mer est décidément inabordable et c'est peut-être une des plus grandes privations que de la sentir si près sans pouvoir y atteindre.

Je rentrai exténué de fatigue, et tout en nage. N'ayant pas eu la précaution de changer d'habit, je fus pris d'un froid mortel. Monpaletotetnosdeuxcouvertures de voyage suffirent à peine pour me rendre un peu de chaleur. Je me couchai de très bonne heure et je m'organisai de manière à ne point souffrir du froid pendant la nuit. C'était la veille de l'Assomption des Grecs, et les moines devaient passer toute la nuit en prières.

Le lendemain Je ne me ressentais plus de mon malaise de la veille. Profitant de la fraîcheur matinale, M. Guillemet et moi, nous allâmes faire une petite promenade du côté de la tour, nous aventurant assez loin sur les roches. Nous voulions revenir par un autre côté, mais les chemins devenaient trop abrupts et il y aurait eu imprudence à persister dans cette voie. Les rochers surplombent, et on se trouve arrêté sans cesse par des précipices. J'avais d'ailleurs des souliers de caloyer qui glissent beaucoup quand ils sont neufs. Force nous fut de revenir, encore cette fois, par le même chemin.

Le moine Jacomo, ayant veillé toute la nuit, devait avoir besoin de sommeil. Aussi, pour ne pas l'obliger à rester avec moi à la bibliothèque, je me contentai de restituer les manuscrits qu'on m'avait prêtés et d'en prendre encore d'autres.

pour la journée. G*esl ce que je fis toujours le dimanche el les jours de fête, à sa grande satisfaction. li était d*une naïveté extraordinaire, comme tous les moines de Lavra, du reste. Ils ne se rendent pas compte des choses les plus simples, et ils sont, pour tout d'une, ignorance inouïe. M. Guillemet faisait, comme pour Iviron et Yatopédi, un dessin représentant la vue du couvent. En examinant ce tableau, qui était pris du côté de la mer, Jacomo le critiqua vivement parce qu'on n'apercevait pas l'église qui, comme toujours, occupe l'intérieur du monastère. Il conseilla de la placer dans le vide, au-dessus des toits ; autrement, disait-il, ce tableau ne serait pas complet.

Le bon moine qui nous servait n avait pas mangé de viande depuis trente ans; aussi était-il jaune comme un coing. Pendant les quinze jours qui avaient précédé l'Assomption, il n'avait mangé que des olives sèches et des oignons avec du pain. A la suite de cette grande et longue abstinence, il s'était permis de Thuile et des poissons. Le simandre joue un grand r6le dans la vie des moines. A peu de distance de mes fenêtres, se trouvait une petite maisonnette occupée par un seul caloyer. Aux heures de la prière, il frappait consciencieusement le simandre, sans doute pour s'avertir lui-même qu'il était temps d'aller à l'église.

Notre vie matérielle , sans être aussi bonne qu'à Yatopédi et surtout à Iviron, était supportable ; quand on n'avait rien de mieux à nous donner, on nous envoyait des pigeons, sorte de mets dont on se fatigue à la longue. Un jour, on tua pour nous un bouc. Il avait une odeur insupportable ; M. Guillemet me fit la guerre en prétendant que j'étais trop délicat; il en mangea, mais il fut malade.

Je ne m'explique pas comment on ne cultive pas les pommes de terre au mont Athos, je suis sûr qu'elles y viendraient très bien car elles ont parfaitement réussi à Russico.

Le vin était d'une bonne qualité à Lavra, et nous l'aurions mieux apprécié si, avant de nous arriver, il n'avait été baptisé trop généreusement. C*est là un détestable usage dans cer-

tains couvents, qui augmente la quantité au détriment de la qualité. Ajoutez à cela le prélèvement fait par les intermédiaires chargés de porter le vin au voyageur, et vous jugerez facilement de Tétat dans lequel il nous arrivait.

La cuisine se ressentait de la malpropreté générale. Après dîner, on nous apportait régulièrement le café. Un soir, je remarquai sur le mien des yeux comme sur le bouillon ; mon odorat me décela facilement la présence de Thuile. Le cuisinier avait fait frire des aubergines et notre café avait reçu les éclaboussures de l'huile bouillante.

On nous fit d^autre café^ mais on trouva que nous étions bien difficiles. Nos desserts étaient assez abondants : des figues, des pèches, des raisins qui commençaient à mûrir. Pour éloigner les oiseaux, les moines suspendent des chandelles de cire que le vent fait frapper contre une courge vide. Us lavent le linge tant bien que mal; ils ne savent pas repasser; ils n'enlèvent pas les taches, de sorte que le linge de table est à soulever le cœur. Les taches de vin de plusieurs générations sont accumulées sur la même serviette.

Le séjour de Lavra ne m'allait pas beaucoup ; je ne sais à quoi cela tenait, mais je me sentais énervé et la seconde partie de la journée me trouvait toujours somnolent et sans énergie. 11 y avait de grandes variations atmosphériques. Quelquefois il faisait beaucoup de vent, mais comme il venait du sud, nous nous sentions très lourds et nous avions mal à la tète. Les jours, vers la fin du mois d'août, devenaient très courts, à Lavra, comparativement à l'heure de France. Le pic élevé de TAthos doit y être pour quelque chose. D'ailleurs, il y avait souvent de la brume sur la mer.

Je voyais tout près de moi ce sommet de l'Athos et je ne me sentais point l'envie d'y monter ; il est si haut, et il me paraissait si «nride ! Celait une journée entière qu'il me fallait sacrifier, et cela sans autre profit qu'une très grande fatigue.

Quant à l'île de Thasos, elle me poursuivait partout; elle était encore, et toujours, devant mes fenêtres, et Tair était si transparent qu'elle paraissait de plus en plus près de moi.

LAVR\ 113

Je ne me rappelais pas, sans un certain regret, le bon moment que j'avais passé auprès de Texcellenl archimandrite dlviron. Il m'avait écrit une lettre très affectueuse, où il me témoignait la peine qu'il avait éprouvée en apprenant que nous étions passés devant son couvent sans y entrer.

Lavra, comme je l'ai dit, est immense ; il contient un grand nombre de cours intérieures ; c'est comme une ville en ruines, dont quelques parties seulement seraient habitées. Le réfectoire est peut-être ce qu'il y a de plus curieux. Les murailles en ont été peinles par le célèbre Panselinos. Mais les peintures ont beaucoup noirci par suite de l'humidité, et dans quelques années, il ne restera plus rien. C'est là que notre peintre Papely a copié quelques fresques, copies qui ont paru si intéressantes qu'elles ont été achetées par le Louvre. Grand sera l'étonnement quand on verra les mêmes fresques rendues par Mi Guillemet qui a mis dans son travail la plus grande exactitude. Celui de Papely est en dehors de la vérité; je m'en étais déjà aperçu en examinant les photographies du général Sébastiauoff. M. Guillemet a fait aussi une charmante copie des pèlerins d'Emmaiis.

En dehors de nos promenades solitaires, nous avions très peu de distractions ; nous nous en étions promis une à l'occasion de l'arrivée du despote de Salonique, mais il se trouvait si bien à la table de l'archimandrite d'Iviron qu'il ne pouvait se décider à se mettre en route, et c'est vainement qu'on l'attendait à Lavra. 11 devait venir pour la messe du dimanche; on était au samedi et on n'entendait pas parler de lui. Il arriva enfin, le mardi 1«^ septembre, pendant que M. Guillemet était à l'église à copier les peintures de Panselinos. Toutes les cloches se mirent en branle tout à coup.

Une de nos grandes consolations était le courrier de France qui nous parvenait assez régulièrement ; maisàLavra, nous étions au bout du monde et les communications étaient beaucoup moins faciles. Un jour, on me fit prévenir que j'avais une lettre à Russico et qu'on ne la remettrait que sur un reçu de moi. Il eût été plus simple de confier la lettre au porteur en

lui recommandant de ne la rcmellre que contre reçu. Il me fallut alors envoyer du couvent un homme exprès.

Celte irrégularité dans la correspondance contribuait à me faire trouver le séjour de Lavra d'une tristesse désespérante. Peut-être cette vie monacale commençait-elle à me peser. Elle est d'une monotonie insupportable. Puis, cette mer sur laquelle on n'aperçoit jamais le moindre bàliment ; calme et lisse, elle est comme un miroir ; pas la moindre brise, on dirait de Thuile; et cependant, on n'étouffe pas comme à Vatopédi.

Une seule fois passa sous nos yeux le vapeur autrichien qui faisait le service entre Cavale et Saloniquc. Semblable à Robinson dans son île, j'aurais voulu lui faire signe pour qu'il vînt nous prendre. Pas un moine avec qui causer ! L'homme des chambres est le seul qui vienne tous les jours me faire une petite visite. Il y avait alors au couvent un moine, déjà d'un certain âge, et qui y était par chagrin d'amour. Tous les autres se moquaient de lui. Il habitait d'abord la Grèce ; il y aima une femme qu'on ne voulut pas lui donner ; pour le guérir, on lui conseilla de se faire moine au mont Athos.

Les reliques de l'église sont dans des coffrets d'argent. C'est à Lavra, et non dans le cathoHcon de Caryès, que se trouve le charmant coffret dont M. Proust a donné la photographie. Sur l'indication de ce dernier, nous avions demandé à le voir, lorsque nous visitâmes le /^ro^a^ow. On nous répondit qu'on ne savait pas ce que c'était. M. Proust se sera trompé en consultant ses notes.

M. Guillemet voulait photographier quelques objets d'église, mais cela est défendu pour toute relique de saint.

Les moines sont d'une curiosité extraordinaire. Ils se tenaient tons auprès de M. Guillemet pendant qu'il opérait, et tous auraient voulu qu'on fît leur portrait.

Un jour, vers sept heures du matin, je sentis une violente secousse, comme si on démolissait le couvent. Cela avait quelque chose d'électrique qui prenait aux nerfs; quelques secondes après, nouvelle secousse encore plus forte. C'était un tremblement de terre. Pendant cette année il y en eut

SKiTE DE SAINÏ-ANDRH: 133

J'ai donc une espérance qui renouvelle mon courage et je serais bien heureux si je pouvais trouver quelque chose d'important. J'ai bien recueilli, par ci par là, quelques opuscules intéressants, mais rien encore qui puisse marquer et faire époque.

Je n'ose cependant pas me laisser aller à de trop grandes illusions; tous ces moines sont d*une ignorance incroyable et j'ai peine à me persuader qu ils aient su distinguer ce qui pouvait réellement avoir un grand intérêt. Je dois dire cependant que le dignitaire de Vatopédi qui ma donné cet avis est un homme à part, très instruit et très intelligent. Il m'a semblé, d'après la manière dont il s'est exprimé, qu'il était sûr de son fait.

Je me suis lié avec les deux jeunes secrétaires de l'ambassadeur d'Angleterre qui ont été bien aimables pour moi. Avant-hier, ils sont tous venus au skite de Saint- André, pour prendre le thé. Ayant appris que les deux jeunes gens, qui sont logés au monastère de Cotloumousi, avaient tous les jours'de quoi se nourrir, j'ai pris mon chapeau, j'ai prévenu au skite que je ne rentrerais que tard et je suis allé dîner avec eux. Bien que ce ne fut pas très bon, je me suis un peu retait de toutes mes abstinences forcées des jours précédents. On avait dîné tard ; il était déjà neuf heures du soir et j'étais à une grande demi-lieue du skite. On voulait absolument me garder et envoyer un homme au skite, pour avertir que je ne rentrerais pas ; mais je préférai partir.

On voulut alors me donner un conducteur, {wirce que la nuit était très noire; je refusai, disant que je connaissais parfaitement le chemin, et je partis. Mais en tournant le couvent, la nuit était si sombre que je ne m'aperçus pas que je prenais un chemin pour un autre, et je marchai pendant plus d'une heure, désespéré de ne pas retrouver ma route.

J'étais souvent sous des arbres, dans des chemins impossibles, avec des trous, des pierres, etc. Heureusement j*avais ma canne, car à certains moments je ne marchais qu'à tâtons, comme un aveugle, et lentement. Enfin, j'arrivai au

cause très légitime. Un violent incendie avait éclaté et dévorait une partie des bois de Lavra. Le feu s'était déclaré tout près du couvent, dans la direction de Saint-Paul, et avait pris des proportions effrayantes ; toute la forêt était, en feu. Vers ^ix heures du soir, les flammes parurent sur la crête de la montagne et elles occupèrent bientôt une étendue de deux kilomètres, au moins, de longueur. Il m'était impossible d'en apprécier la profondeur. Il faisait une chaleur intolérable ; heureusement il n y avait point de vent. Le voisinage du feu se faisait sentir dans Tintérieur même du monastère. Tout le monde était aux abois. On sortit la Sainte Vierge; on fit des prières toute la nuit et on envoya une foule de monde avec des haches, mais il n'y avait rien à faire parce que toutes les parties de la montagne sont impraticables.

La chaleur, la mauvaise nourriture et l'impatience que m'avait causée Melchisédech me donnèrent une fièvre des plus violentes qui dura toute la nuit. Il me fut impossible de fermer l'œil et j'eus des transpirations très abondantes.

Le matin, j'étais épuisé et j'avais un violent mal de tête.

Malgré ma faiblesse et ma souffrance, je fis mes préparatifs dans l'espoir que nous partirions de très grand matin. Mais les muletiers, ayant été obligés d'aller au feu pendant toute la nuit, prenaient quelque repos. Le feu n'était pas éteint et on voyait encore des flammes sur une grande étendue. Malheureusement pour moi, il n'y avait pas de barque disponible, ce qui nous aurait permis de nous rendre par mer à Saint-Paul ; la fatigue eut été bien moins grande.

Enfin, à six heures un quart, on charge les mulets et nous nous mettons en roule. Le gros Melchisédech, accompagné d'un épilrope, était venu pour nous faire ses adieux. Je me contentai de le saluer très froidement, sans même lui donner

la main. Alors commença pour nous une journée des plus pénibles. Le soleil dardait déjà sur nous ses rayons les plus ardents et nous nous trouvions au milieu des roches et des broussailles. Le chemin est horriblement fatigant : sept heures de route sur des pierres roulantes, et il faut sans cesse monter et descendre !

La fièvre m'avait repris violemment et je me sentais tout à fait mal. A moitié route enfin, nous fîmes halte dans un endroit charmant, ombragé et rafraîchi par une source excellente. A quelques pas de là se trouvait une maison oîi l'on passe ordinairemeut la nuit, quand on veut faire la montée du mont Athos.

Notre cawas Constantin coupa des fougères, prit une des couvertures sur un mulet et me fabriqua sous les arbres un lit où je me couchai, épuisé de fatigue. M. Guillemet me fit boire de Téther étendu d'eau, et pendant qu'il déjeunait sur l'herbe, je pris un peu de repos pendant une demi-heure.

11 fallut se remettre en route. Les chemins devenaient de plus en plus impraticables. Les pentes étaient tellement raides qu'à chaque instant nous étions obligés de mettre pied à terre. Quelle fatigue ! Quelle chaleur suiïocanle, la plupart du temps sans un pouce d'ombre! Le soleil donnant sur les roches nous brûlait, littéralement; il y avait de quoi avoir un transport au cerveau. Malgré les vives douleurs que j'éprouvais, j'admirais combien l'aspect du pays était sauvage et pittoresque. Des montagnes très élevées dont le sommet a été fendu de manière à livrer passage à un homme ou à un mulot. Quand on arrive de l'autre côté, on découvre un nouvel horizon ; mais toujours des roches et des broussailles.

A chaque pas, nous retrouvions les traces d'un récent incendie, des parties de bois qui avaient été dévorées par les flammes. On serait tenté de croire à la malveillance, mais le pays est tellement brûlé par le soleil qu'il est plus simple de penser à des accidents naturels.

Vers deux heures de l'après-midi nous arrivâmes au monastère de Saint-Paul, qui est bâti sur une roche, adossé à

une roche et entouré de roches ; il est exposé au couchant. On se trouve dans une sorte d'amphithéâtre, et comme le soleil y donne presque toute la journée, nous avions lieu de craindre d y souffrir de la chaleur.

Constantin tira deux coups de fusil pour annoncer notre arrivée ; un écho prolongé se répercuta avec un fracas admirable dont j'aurais beaucoup joui dans d'autres circonstances.

Quand nous arrivâmes à la porte du couvent, les moines étaient tous à l'entrée; on fit sonner les cloches. On nous conduisit tout de suite à une grande pièce de réception dans laquelle donnaient deux petites chambres à coucher. Au premier abord, le couvent nous avait paru avoir un air de propreté qui nous tranquillisa. On attendait le despote de Salonique, et comme on lui réservait cet appartement, on nous offrit deux autres petites pièces donnant Tune dans Tautre. Dans Tune, blanchie à la chaux, je remarquai un lit de fer. Je me crus sauvé. J'allais au moins me reposer de toutes mes fatigues ! Après avoir pris le glyko et le café, nous nous installâmes dans ces deux chambres. Mon premier soin fut d'examiner le lit; il était plein de punaises. Je rentrai alors dans la première pièce où un grand divan régnait tout le long du mur. Je m'étendis dans le voisinage de la fenêtre; M. Guillemet s'installa à l'autre bout, du côté de la porte. Au bout d'une heure, nous étions dévorés. Je fis venir Antonio et je lui recommandai d'aller dire aux moines que nous ne pouvions rester dans des chambres infestées de la sorte. Je demandai, de plus, la permission de m'installer dans l'appartement réservé au despote, promettant de le rendre aussitôt son arrivée. Ce délai nous donnerait au moins deux jours de repos. Nous prîmes possession de nos nouvelles chambres; les moines y mirent beaucoup de complaisance et nous aidèrent même à transporter nos effets ; je me hâtai de monter mon lit, en attendant qu'on nous servît à dîner. Les jambes me refusaient leur service. Il y avait vingt-quatre heures que je n'avais mangé une bouchée de pain, et je n'étais pas resté une minute sans

perdre beaucoup de mes forces par une abondante transpiration. M. Guillemet me mit un peu d*cau camphrée sur la tète et aux poignets, ce qui me procura quelque soulagement. Il en fit autant pour lui, car il était aussi très fatigué et il avait un violent mal de tête. L'hégumène en chef du couvent était absent ; il élait allé à Caryës pour changer d'air. Celui qui le remplaçait fut très aimable pour nous et nous combla de soins et de prévenances. Il me proposa même de me mener à la bibliothèque. Il fallait que je fusse bien souffrant pour ne pas accepter immédiatement; mais je n'étais pas en état de faire un pas.

J'eus occasion de la voir le lendemain.

Elle ne contient que des manuscrits serviens; il y en a environ deux cenls. Un manuscrit grec du xi* siècle : Actes des Apôtres, et V Apocalypse^ avec le commentaire d'André de Cappadoce.

On nous donna à dîner. Jamais, depuis que nous étions au mont Athos, nous n'avions été aussi bien servis. Des serviettes très propres, pliées à la française, de la porcelaine, des verres bien lavés, une eau limpide, etc., on nous donna de tout à profusion. Un excellent potage aux pâtes me fit beaucoup de bien, mais je ne pus aller plus loin. On servit encore un morceau d'un gros et beau poisson bouilli, un autre morceau sauté aux tomates, puis des trilles frites, des sardines, des olives et du très bon vin. Pour dessert, des figues, des pêches et du raisin. Trois moines nous servaient ; le chef même était là, s'cmpressant de remplir notre verre quand il était vide. Après dîner, j'organisai mon lit sur un divan et M. Guillemet installa le sien sur Tautrc partie. Je me couchai tout de suite pendant qu'il était occupé à écrire. La nuit fut excessivement chaude et il me fut impossible de dormir. Le matin, j*étais épuisé et aux prises avec une forte fièvre. Deux tasses de thé me rendirent quelques forces. M. Guillemet partit alors avec Antonio pour chercher le point le plus avantageux du couvent qu'il voulait dessiner au milieu du paysage. Je me mis sur mon lit, auprès des fenêtres

120 SAINT-PAUI.

ouvertes pour tâcher d'avoir un peu d'air avant que le soleil eût tourné.

Quelque temps après, me sentant beaucoup mieux, j'allai me promener du côté de la fontaine afin de respirer Tair frais, et m'étant assis à Tombrage, je tirai mon carnet et je pris quelques notes. Pendant que j'écrivais, un moine vint s'installer auprès de moi, cherchant à lire sur mon cahier et resta ainsi pendant près de vingt minutes, sans que nous échangeassions un seul mot.

Cependant la fièvre ne diminuait pas. Je rentrai pour me mettre sur mon lit. Vers trois heures, nous étions au dimanche, on nous annonça Tarrivée du despote qui venait un jour plus tôt, et il nous fallait quitter notre appartement. J'étais désolé.

A force de chercher, les bons moines trouvèrent moyen de nous laisser où nous étions, et de mettre ailleurs le despote et toute sa suite. En général, il n'est pas aimé dans les couvents parce qu'il faut sans cesse l'héberger et lui donner de l'argent. Le soir, je me sentis si mal que je fus obligé de me coucher sans dîner.

Après une nuit très agitée et très chaude, je commençais à reposer un peu, lorsque le despote nous fit demander si nous pouvions le recevoir. Il nous fit une petite visite et nous annonça qu'il partait le jour même pour le couvent de Saint- Denys. Le jeune moine de Lavra, qui l'avait accompagné, me dit que Melchisédech avait cherché à s'excuser de sa brutalité envers moi, parce qu'il n'avait pas la tête à lui, à cause du feu qui durait encore.

Vers midi, j'aperçus un bateau à vapeur. C'était celui de l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople. Son interprète se dirigeait, en barque, vers le monastère, lorsqu'il rencontra le despote de Salonique. Ce dernier lui dit que le couvent le mieux situé pour la fraîcheur était Simopélra. La barque retourne à bord, et peu après, je vois le bateau à vapeur se diriger dans le sens indiqué. Vers quatre heures, il revient, et je reçois la visite de l'interprète qui vient me demander

des renseignements sur le monastère de Saint-Paul. L'ambassadeur est malade; il désire éviter le soleil, la chaleur et la vermine, toutes choses qu'il trouvera ici en abondance, ce qui le décide à passer la nuit à bord. La journée avait été excessivement chaude, et le matin, nous avions ressenti un tremblement de terre qui avait duré une demi-minute.

Le lendemain matin^ vers six heures, on vient me prier de céder mon appartement à l'ambassadeur d'Angleterre qui va venir s'y installer!

Nous passons à la hàle nos effets dans les pièces situées en face, et nous décidons que nous partirons pour Saint-Denys, immédiatement après déjeuner, malgré ma fièvre qui avait redoublé avec violence.

M. Guillemet me laisse et va achever son dessin du monastère. Peu après, j'entends les cloches sonner à grandes volées. On avait jonché de feuillages l'entrée du couvent. Mais ce n'était pas sir Bulwer; c'étaient quelques jeunes gens de l'ambassade qui venaient visiter Saint-Paul. Ils s'installèrent simplement pour déjeuner, après quoi ils partirent. Le vapeur anglais se dirigea vers Xéropotami avec l'hégumène de Saint-Paul qui venait d'arriver. Nous faisons nous-mêmes nos paquets et nous partons après avoir remercié les bons moines de leur généreuse et aimable hospitalité. On me donna un mulet pour descendre jusqu'à la mer, parce que j'étais trop faible pour marcher, et une barque nous mena en un quart d'heure à Saint-Denys. Nous étions pres({ue décidés à ne pas visiter ce couvent et à accompagner deux moines qui se trouvaient avec nous et qui allaient jusqu'à Xéropotami. Il faisait une chaleur intolérable. Mais en arrivant à Saint-Denys vous voyons précisément le despote qui en partait. Nous nous décidons à rester. Je monte le premier au couvent qui est situé aune hauteur prodigieuse. On nous donne les chambres d'honneur : une petite, longue, avec quatre fenêtres sur la mer ; une autre en retour, donnant sur la montagne, et une troisième ne prenant jour que sur la petite, par conséquent très obscure. Les divans sont plus bas que partout ailleurs.

122 SAINT-DExNYS

J'étais épuisé de fatigue et de chaleur. Je me couchai près d'une fenêtre dans la petite pièce, et sans mon lit, mais je souffrais horriblement de la tête; j'avais le sang àla gorge, ce qui m'occasionnait une petite toux. M. Guillemet me donna de la quinine et me mit de Teau de Raspail sur les tempes et les poignets. En ce moment, on m'annonça l'arrivée et la visite d'un jeune négociant de Salonique, portant un nom célèbre : Euripide, et qui me suivait depuis quelque temps. Il s'était arrêté unjour à Saint-Paul, et m'apportait uûe lettre que j'avais oubliée dans un mtuiuscrit de ce couvent.

Je passai une assez bonne nuit, et le matin, me sentant tout à fait bien, je fis demander aux moines la permission de visiter la bibliothèque. Après avoir attendu pendant fort longtemps, deux moines, paraissant très méfiants, viennent me prendre et m'y conduisent en compagnie d'Antonio. C'est une petite pièce de huit pieds carrés, où les manuscrits sont entassés dans des rayons, pêle-mêle avec des imprimés. Je passai en revue très rapidement toute la collection des manuscrits grecs qui sont au nombre d'environ trois cents, mais ne présentent rien de remarquable. Ce sont toujours et comme partout les mêmes ouvrages, des évangiles, des Pères de l'Église , des vies de saints, des nomo-canons, des livres de prières, etc. J'avais demandé à emporter les manuscrits qui m'intéresseraient dans ma chambre. On en référa à l'hégumène qui voulut d'abord qu'on les lui montrât; mais n'ayant décidément rien trouvé, j'y renonçai ; je vis seulement un lectionnaire en onciales du viu* ou ix° siècle.

Rien donc qui put m'engager à prolonger mon séjour au couvent de Sainl-Denys.

Ce monastère est très ancien et a une physionomie originale. Il est bâti à une hauteur prodigieuse sur une roche et à l'entrée d'une gorge très pittoresque. Dans l'inlérieur, tout est petit et sans aucun ordre. Les peintures anciennes rappellent un peu la manière de Panselinos.

Le lendemain matin enfin, le temps s'était rafraîchi, les nuages s'étaient formés et une pluie très abondante était

Page 1