‹ Le mont AthosChapitre 25 sur 35 · SAINT-DENYS · texte numérisé non relu

SAINT-DENYS

lombéo pendant une demi-heure. Malheureusement le soleil n'avait pas lardé à reparaître ; cependant il y avait de Tair et on pouvait respirer, ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps. Il parait que depuis un grand nombre d'années on n'avait pas vu un temps pareil au mont Athos, et cette chaleur, à cette époque de Tannée, était regardée comme une chose tout à fait exceptionnelle.

Nous déjeunons avec M. Euripide, mais ce qu'on nous donne pour trois est tout à fait ridicule. Deux poissons bouillis, gros comme des goujons, et trois plies de la même grosseur. Une soupe où il y a à peine un peu de pâte. C'est une espèce d'eau chaude dans laquelle on a noyé deux ou trois tomates vertes.

Triste repas pour remettre des estomacs malades. Nous quittons la table, presque à jeun, et nous accompagnons M. Guillemet qui va se placer sur une roche pour prendre la vue du couvent. Il fera son possible pour terminer son dessin dans la journée, aGn que nous puissions partir, le lendemain de bonne heure, pour le monastère appelé Grégoriou. Le soleil était si brûlant que je renonçai à rester a^cc ces messieurs. Je revins le long des rochers et j'allai m'asseoir dans le kiosque qui est à Tentrée du couvent et où il fait très frais. Après m'être reposé pendant une heure, je remarquai que le soleil avait assez tourné pour laisser dans Tombrc quelques roches du côté droit. J*allai m'y installer et je ne résistai pas au plaisir de me mettre les jambes dans Tcau pendant une heure. Sentant alors que le froid me gagnait, je retournai au kiosque où je trouvai M. Euripide qui avait été chassé par le soleil et qui était venu s'y reposer, croyant que j'étais remonté dans ma chambre.

Vers la tombée du jour, nous allâmes retrouver M. Guillemet qui n'avait pas pu terminer son dessin. Il fut convenu qu'il resterait à Saint-Denys, le lendemain, pour le terminer. J'avais hâte départir et de me diriger surCaryès où j'espérais trouver un air meilleur.

Nous rentrons. On nous sert un dîner dans le même genre

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que notre déjeuner et nous nous couchons. Afin d'être prêt de bonne heure, le lendemain, je pliai mon lit et je me couchai sur le divan. Je passai une nuit détestable.

Le matin, malgré ma fatigue, je me sentais assez fort pour me mettre en route. M. Guillemet se décide à nous accompagner dans la barque qui doit le ramener. Il se contentera de faire un simple croquis des deux couvents que nous allons voir : Grégorîou et Simopétra. Nous emmenons Antonio et le cawas Constantin. Nous descendons tous gatment et nous montons en barque. Au bout d'un quart d'heure, nous sommes devant Grégoriou qui se présente très bien, à mi-c6te. Le paysage est très pittoresque et le couvent, bien que comparativement d'une petite dimension, produit un effet charmant. Nous montons ; on était encore à l'église. On nous conduit dans une grande pièce ayant une vue magnifique sur la mer. Au bout de quelques instants, on nous mène dans une autre plus petite, mais extrêmement propre, et on nous demande si nous voulons bien attendre la fin de l'office qui durera tout au plus un quart d'heure. Sinon, on ira prévenir Thégumëne qui s'empressera de venir nous rejoindre. Nous attendons. Peu après, effeclivement, ce dernier arrive suivi de plusieurs moines. L'un d'eux était jeune mais d'un embonpoint monstrueux. Il portait une espèce de tablier noir sur lequel étaient des lettres rouges cabalistiques, représentant des signes religieux. C'était une véritable caricature. Ce gros personnage venait de faire ses dévotions parce que, le samedi suivant, il devait s'embarquer pour Salonique; c'est pour cela qu'il portait le tablier en question. Je le reconnus comme ayant fait partie du grand conseil qui nous avait reçus à notre arrivée à Caryès. Il me demanda si je savais maintenant parler le grec moderne ; ma réponse lui fit voir que j'avais fait de grands progrès et que j'étais en état de soutenir une conversation.

Je remis ma lettre de recommandation à l'hégumène qui, après l'avoir lue, me dit qu'il regrettait vivement de n'avoir pas été prévenu de notre arrivée. On nous apporta le glyko et une eau d'une fraîcheur admirable ; je ne résistai pas au plaisir

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d*en boire deux grands verres. Nous visilùmes ensuite Téglise qui est d'une construction récente, mais dont les peintures sont mieux entendues que dans les autres couvents. Quant à la bibliothèque, elle ne contient absolument rien : quelques volumes insignifiants, parmi lesquels un Saint-Grégoire deNazianze du xi* siècle. Ces braves gens voulaient nous garder, mais le temps nous pressait. A notre grand regret nous fûmes obligés de prendre congé d'eux. Lorsque nous sortîmes du couvent, on fit sonner les cloches et pendant que nous montions en barque^ des coups de fusils partirent de tous certes. Après un trajet de quarante minutes nous arrivâmes devant Simopétra qui est situé à une hauteur effrayante. L^asccnsion était beaucoup trop longue pour que je pusse la faire à pied. M. Guillemet et moi, nous primes les deux mulets de M. Euripide qui monta à pied et nous laissâmes nos bagages à Antonio. Quand, d*en bas, on regarde le monastère, on n'aperçoit aucune route possible et on ne se rend pas compte de la montée. Le chemin disparait dans les broussailles ; il est disposé en zig-zags perpétuels, avec des pentes trèsraides, mais en très bon état. Nous arrivâmes au couvent au moment où le despote de Salonique allait en partir. En attendant, nous entrâmes nous reposer, et M. Guillemet et moi, nous lui envoyâmes notre carte. On nous servit le glyko et une eau très fraîche, dont j*eus encore limprudenco de boire une grande quantité. L'hégumëne nous fit prévenir qu41 viendrait nous voir aussitôt que le despote serait parti.

La chambre où nous nous trouvions avait une fenêtre sur une cour intérieure d'où il venait assez d'air frais. Tout à coup, je ressentis un petit frisson : c'était Tannonce de la fièvre. Le tremblement augmenta considérablement. L'hégumène arriva. Je voulais immédiatement voir Téglise et la bibliothèque, pendant que j'avais encore un peu de forces ; je comptais me reposer pendant que mes compagnons déjeuneraient. L'église de Simopétra est nouvelle et n'offre rien d'intéressant. Nous vîmes ensuite une magnifique terrasse couverte par un balcon d'où Ton domine la mer; il y faisait extrêmement

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frais. Je tremblais de tous mes membres et je ne pus y rester. De là, nous nous rendîmes à la bibliothèque qui est une espèce de petite pi^ce plaquée contre l'église et où on avait installé un lit. On n*avait même pas la place de se retourner. J'aperçus un assez grand nombre de manuscrits, ce qui me décida à rester et à coucher au couvent. J*attendais que ma fièvre fut passée, afin de pouvoir examiner à loisir la bibliothèque. Nous rentrâmes dans notre chambre où on m'organisa un lit sur des divans. Je fus alors en proie à une fièvre des plus violentes, accompagnée de délire. On dressa une table dans la même pièce et on servit à déjeuner à mes compagnons qui mangèrent de très bon appétit et allèrent ensuite fumer sur le balcon. J'étais si souffrant et ma faiblesse était si grande qu'on ne pouvait me laisser seul. M. Euripide dit alors à M. Guillemet qu'il resterait avec moi et qu'il ne partirait que le lendemain. Je fus touché jusqu'aux larmes du dévouement de ce jeune homme. Il fut décidé que le cawas resterait aussi et m'accompagnerait à Caryès. Je renonçais, quant à présent, à voir les manuscrits de Simopétra. J y reviendrais seul une autre fois. M. Guillemet partit avec Antonio pour retourner à Saint-Denysetdelà à Lavra, etje restai avec M. Euripide qui me prodigua les plus tendres soins. Ma fièvre dura jusqu'au soir. A dîner, j'essayai de manger, mais je ne pus prendre que quelques cuillerées de potage. M. Euripide me prêta sa robe de chambre et nous allâmes nous asseoir sur legrand balcon, par une de ces nuits merveilleuses comme on n'en voit qu'en Orient.

Bien enveloppé , j'aspirais l'air pur et frais et j'avais comme oublié toutes mes souffrances. Ce calme, ce ciel tout constellé de myriades de points lumineux, cette immensité plongée dans le plus profond silence me procuraient un bienêtre indicible.

De temps en temps j'échangeais quelques paroles avec mon aimable compagnon qui m'observait avec la plus grande attention et semblait jouir aussi du bien-être que j'éprouvais. Après une demi-heure passée ainsi délicieusement, il me fit

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observer qu*il serait sage de rentrer. J'obéis bien à regret et je me mis au lit. Il me souhaita le bonsoir, me laissant croire qu*il allait dans sa chambre, et resta dans la mienne, couché sur un autre divan, ce dont je ne m'aperçus que plus lard.

Je sommeillais de temps en temps, ce qui me procurait quelque soulagement. Le matin, je me sentais assez dispos. L'hégumène qui, la veille, était venu souvent savoir do mes nouvelles, était déjà levé. Je le remerciai de tous ses bons soins et nous primes congé de lui. Je (is à pied la descente parce quelle est trop pénible à mulet; je voulais d'ailleurs me mettre le sang en mouvement.

En un peu moins d*une heure la barque nous conduisit à TéchelledeXéropotami. Toute la côte depuis Saint-Denys est garnie de roches qui affectent les formes les plus bizarres ; les éclats, les brisements qui en détachent toujours des morceaux pour les précipiter dans la mer, en changent sans cesse la physionomie.

L'échelle de Xéropotami est très gaie et il y a beaucoup de * mouvement. Le couvent se détache bien au milieu de la montagne. Nous attendîmes, en nous reposant, les deux mulets de M. Euripide qui devaient nous rejoindre par terre ; nous en primes un troisième pour nos bagages et nous montâmes au monastère en recommandant à Constantin de ne pas tirer pour annoncer notre arrivée.

En entrant, j'aperçus dans la cour l'ambassadeur d'Angleterre se promenant avec quelqu'un, et le haut du corps enveloppé dans un grand cache-nez blanc. Au même moment, descendait Tarchimandrite qui m'apostropha par mon nom et en français. Nous montâmes chez lui et nous causâmes très amicalement.

C'est un homme très distingué à Toeil fm, vif, spirituel, très propre et même coquet dans sa mise, ce qui devrait toujours se rencontrer chez les chefs de couvent. Il est très instruit et parle très bien le français.

Pendant que nous causions, j'appris que l'ambassadeur venait de partir à mulet pour Cary es. Une députation des

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moines étant venue quelques jours avant pour le féliciter, il tenait à leur rendre visite et à aller à Caryès où il devait coucher, M. Euripide pria l'archimandrite de nous faire servir à déjeuner et de nous faire donner de la viande. Peu de temps après, on vint nous prévenir que nous étions servis. Notre table était mise dans Tappartement qu'avait occupé Tambassadeur. Nous eûmes un excellent potage, un poulet bouilli, deux autres plats de viande, dont je ne goûtai pas, et du raisin. Je mangeai avec assez d'appétit. Je promis à Tarchimandrite de revenir à Xéropotami passer quelques jours, lorsque M. Guillemet serait libre. Ce couvent est décidément le plus

propre et le mieux tenu de toute la presqu*lle. Comme l'archimandrite était à table avec le despote, lorsque nos mulets furent prêts, nous lui fîmes présenter nos salutations et nous partîmes. En passant dans la petite ville de Caryès, j'y laissai M. Euripide, et j'allai tout de suite au couvent de Caryès où je m'installai. Il revint dans la journée avec son compagnon me faire ses adieux, parce qu'il partait par le bateau du samedi suivant.

Je reçus aussi la visite du docteur de Caryès qui m'engagea à prendre, le lendemain matin, des paquets de quinine. Ma nuit fut assez bonne. Je me levai le lendemain vers six heures et demie, je pris la quinine, comme me l'avait recommandé le docteur, etj'écrivisjusqu'à huit heures. L'hégumène vint prendre le thé avec moi. Je me sentais lourd et accablé de sommeil. Il me laissa pour que je pusse me reposer. Je fus bientôt repris d'un léger frisson ; c'était le retour de la fièvre, exactement à la même heure qu'à Simopétra, deux jours auparavant. Je me couchai et je souffris beaucoup jusqu'au soir. Ce qui me fa!iguait le plus, c'était une transpiration continuelle et abondante, jointe à un grand mal de tête. Tout cela disparut à six heures du soir, mais il me resta une très grande faiblesse et un dégoût de nourriture tel que je pus à peine manger quelques cuillerées de potage seulement.

Cependant mes accès de fièvre, qui avaient pris un caractère intermittent, commençaient à préoccuper les bons moines et

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surtout ceux avec lesquels j'avais été en rapport. L'archimandrite dlviron était venu à Caryès faire une visite à l'ambassadeur d'Angleterre. Il avait appris que j'étais malade. Il s'empressa de venir me voir, accompagné du secrétaire et d'un autre père. Uhégumène et Dorothée étaient avec nous dans mon salon où l'on prit le thé. L'archimandrite m'avait apporté une grande provision de citrons. Il resta une heure avec moi, insistant beaucoup pour que j'allasse m'installer chez lui.

J'avais reçu à l'instant dos nouvelles au sujet de TalTaire des couvents dédiés. Notre gouvernement se montrait favorable aux moines du mont Athos. Je lui communiquai ces détails. Je venais aussi de recevoir la photographie de Mme ilillcr et celle de ma fille, que j'avais demandées à son intention. Je m'empressai de les lui offrir, ce qui parut lui faire le plus vif plaisir. Il les cacha sous sa robe, ne voulant pas les montrer aux autres pères, et leur dit : « C'est une chose qu'il vous est défendu de voir. » On se souvient que les femmes sont proscrites du mont Athos. Il voulait faire allusion à cette règle qu'il poussait à Textrème en plaisantant, mais il excitait très vivement la curiosité des pères.

Pendant que nous étions ainsi à causer très amicalement dans le salon où se trouvait un tableau de la Vierge, le prêtre qui avait dit la messe entra, portant un petit bassin rempli d^eau bénite, une poignée de basilic et une petite croix d'argent. Il aspergea d'abord la Vierge ; ensuite, il versa de l'eau avec le basilic dans la main de Tarohimandrite qui la mit sur sa tète, puis il lui donna la croix à baiser, ce que nous avons tous fait également. Cette cérémonie a lieu tous les ans à pareille époque, c'est-à-dire le 1''^ septembre qui répond à notre 13. Je reclus le même jour une autre preuve d'intérêt de la part des bons pères. Vers quatre heures de l'après-midi, après avoir pris ma quinine, j'étais allé me promener dans l'avenue qui conduit à Caryès. Je rencontrai mon ancien cawas Jani qui m'apportait deux volailles de la part des ûr/Tizp:su)T:5t qui avaient appris que j'étais malade. En rentrant, j'aper<;us devant la porte du couvent l'ambassadeur d'Angle-

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terre et toute sa suite. Il était fatigué et ne voulut pas entrer, remettant sa visite au lendemain. Nous décidâmes, entre nous, qu'on le recevrait dans mon appartement.

Un des principaux effets de la fièvre, c'est d'enlever les forces au point qu'on ne se sent point le courage d'entreprendre quoi que ce soit. On se laisse aller à une grande négligence de toilette ; tou^ est simplifié autant que possible et la barbe est abandonnée à sa capricieuse exhubérance. L'attente de l'ambassadeur, la possibilité d'une entrevue avec lui me fit surmonter mon apathie, et je profitai d'un moment de répit pour recourir à mon rasoir qui reposait depuis longtemps. Cet acte d'énergie me fit un peu de bien. L'atmosphère mémo m'y avait aidé, elle était devenue plus clémente. Quelques nuages, ayant intercepté les rayons du soleil, nous avaient fait espérer de la pluie, ce qui ne nous était pas arrivé depuis longtemps. Il est vrai de dire que c'élait mon jour de fièvre et qu'elle n'avait pas encore reparu à son heure habituelle.

Je reçus dans la matinée la visite du bon docteur Grégorio, d'Iviron, qui resta fort longtemps avec moi. Je m'étais installé dans ma chambre à coucher, afin de laisser mon salon libre.

Vers trois heures et demie, me sentant beaucoup mieux, je me disposai à sortir pour aller faire un tour du côté de Caryès, lorsque l'ambassadeur arriva et changea mes projets. Je quittai monapparlementetjedcsccndisdanslacour.il s'était informé de ma santé avec beaucoup d'intérêt. Quand il eut terminé sa visite il redescendit. M'ayant aperçu, il vint au-devant de moi, me prit la main et me dit avec beaucoup de grâce qu'il serait charmé de me voir. Je fus extrêmement touché de son accueil et je lui en témoignai séance tenante toute ma reconnaissance. Il monta sur son mulet et partit avec toute sa suite, à Texception d'un jeune Anglais fort aimable qui m'accompagna à pied jusqu'à Caryès où nous restâmes fort longtemps à admirer quelques petites sculptures sur bois. Je rentrai me sentant fort bien disposé et me promettant de faire honneur aux deux poulets que j'avais reçus la veille.

Je fis veuir Daniel, le jeune cuisinier économe du skite, pour tâcher de lui faire comprendre ce que je désirais. Malheureusement il ne savait que le russe. Ce qui compliquait encore les difficultés, c'est que se trouvant dans un couvent où Ton fait toujours maigre, il n^avait jamais fait cuire de viande, et surtout il n^avait jamais eu affaire à un animal vivant.

Il massacra mes poulets de telle façon qu'il me fut impossible de les manger. Heureusement^ c'était mon dernier jour de souffrance; le lendemain, je me décidai à aller à Pantocrator, couvent idiorrhytlime où Ton fait gras.

Ensuite, je devais partir pour une autre grande tournée comprenant les couvents de Xénophon, Zographon, Dochiarion, Castamoniti, Chiliandari, Esphigmenon et Yatopédi où je tenais à revenir une seconde fois

(Inachevé).

Lettres à Madame Miller.

Skitc de St- André, 16 septembre 1863.

Me voici, continuant mon petit journal, de manière à ce que vous soyez au courant de ma santé. Je crois bien qu*il n'est plus question de fièvre. Hier, j'ai vu l'ambassadeur d'Angleterre avec lequel j'ai causé pendant une heure. C'est un homme charmant et d'une grande aiïabilité. Il avait témoigné lui-même un vif désir de me voir. M. Bulwer est un homme maigre, chétif et qui semble très souffrant; il doit être plus flgé qu'il ne le parait. En le quittant, jai fait quelques visites et je suis rentré au skitc à la tombée de la nuit, me trouvant très bien de ma journée. Seulement, l'appétit reste laparlie faible chez moi.

1. Le manuscrit do M. Miller s'arrête ici. Nous complétons le rôcit de ce voyage par la publication de ses lettres adressées à Mme Miller.

Ce matin à quatre heures et demie, par précaution, et de Tavis du médecin, j'ai encore pris une dose de quinine. C*est mon jour de fièvre ; mais comme elle n'est pas venue avanthier, il est certain qu'elle ne reparaîtra plus. Quand l'heure en sera passée, j'irai jusqu'à Cotloumousi pour commencer mon travail à la bibliothèque.

20 septembre.

J*ai attendu quelques jours pour pouvoir vous tranquilliser complètement sur mon compte ; je suis tout à fait bien maintenant, je n'ai plus eu de fièvre et j'ai repris mes allures ordinaires. Seulement, j'ai toutes les peines du monde à organiser mes repas. Le beurre ici est impossible et personne ne sait faire la cuisine au gras. Heureusement que c'est mon dernier jour de souffrance, je vais demain à Pantocrator qui est un couvent idiorrylhme, c'est-à-dire où Ton ne fait pas maigre, en ce moment.

Dans ma dernière lettre j'avais recommandé à madame Cornu de me parler de l'affaire des couvents de Valachie dont on veut déposséder les moines du mont Athos et de me dire que l'empereur leur serait favorable s'ils me communiquaient toutes leurs richesses littéraires. Je viens de recevoir la réponse; il y a effectivement dans cette lettre un passage tel que je le désirais: je l'ai traduit en grec et l'ai donné à l'un des chefs. Ce passage a été lu en plein conseil et a produit le plus grand effet. Ils m'ont dit qu'ils allaient donner des ordres partout pour qu'on soit aussi communicatif que possible. Un des dignitaires de Vatopédi, qui est fixé à Caryès, m'a dit confidentiellement qu'ils avaient dans ce couvent une réserve très précieuse et qu'ils allaient la mettre à ma disposition. Us ont le plus vif désir de me faire trouver quelque ouvrage inconnu qui satisfasse l'empereur et qui puisse leur gagner ses bonnes grâces. Il est certain que je trouverai là des ouvrages précieux, J'y ai pourtant déjà travaillé et j'ai vu toute leur bibliothèque ; cela prouve que ces gens-là cachent ce qu'ils possèdent.

J'ai donc une espérance qui renouvelle mon courage et je serais bien heureux si je pouvais trouver quelque chose d'important. J^ai bien recueilli, par ci par là, quelques opuscules intéressants, mais rien encore qui puisse marquer et faire époque.

Je n'ose cependant pas me laisser aller à de trop grandes illusions; tous ces moines sont d*une ignorance incroyable et j'ai peine à me persuader qu'ils aient su distinguer ce qui pouvait réellement avoir un grand intérêt. Je dois dire cependant que le dignitaire de Vatopédi qui m*a donné cet avis est un homme à part, très instruit et très intelligent. Il m'a semblé, d'après la manière dont il s'est exprimé , qu'il était sur de son fait.

Je me suis lié avec les deux jeunes secrétaires de Tambassadeur d'Angleterre qui ont été bien aimables pour moi. Avant-hier, ils sont tous venus au skite de Saint- André, pour prendre le thé. Ayant appris que les deux jeunes gens, qui sont logés au monastère de Cotloumousi, avaient tous les jours'de quoi se nourrir, j'ai pris mon chapeau, j'ai prévenu au skite que je ne rentrerais que tard et je suis allé dîner avec eux. Bien que ce ne fut pas très bon, je me suis un peu refait de toutes mes abstinences forcées des jours précédents. On avait dîné tard ; il était déjà neuf heures du soir et j'étais à une grande demi-lieue du skite. On voulait absolument me garder et envoyer un homme au skite, pour avertir que je ne rentrerais pas ; mais je préférai partir.

On voulut alors me donner un conducteur, parce que la nuit était très noire; je refusai, disant que je connaissais parfaitement le chemin, et je partis. Mais en tournant le couvent, la nuit était si sombre que je ne m'aperçus pas que je prenais an chemin pour un autre, et je marchai pendant plus d'une heure, désespéré de ne pas retrouver ma route.

J'étais souvent sous des arbres, dans des chemins impossibles, avec des trous, des pierres, etc. Heureusement j*avais ma canne, car à certains moments je ne marchais qu'à t&tons, comme un aveugle, et lentement. Enfin, j'arrivai au

haut de la montagne d*oii j'aperçus les lumières de Caryës, mais à une distance considérable. J'ai cru longtemps que je serais obligé de passer ainsi la nuit entière. Je vous fais grâce de toutes mes autres tribulations pour vous dire, qu'après deux heures de courses dans toutes les directions et après des fatigues inouïes, j*ai fini par trouver la route qui conduisait à Garyès et de là au skite.

On commençait à y être inquiet de moi et on ne savait ce qui pouvait m'être arrivé.

Ce qu'il y a de navrant dans une pareille situation, c'est que, la nuit, on ne rencontre pas âme qui vive, ni une seule habitation à laquelle on puisse frapper. La leçon est bonne et je ne m^aventureraiplus, seul, la nuit, à des distances pareilles, lorsqu'il faut choisir parmi des chemins qui sont si mal tracés.

Demain, comme je vous le disais plus haut, je vais à Pantocrator et de là à Stavronikita. J'en aurai, je suppose, pour trois ou quatre jours et je reviendrai ici où probablement je trouverai M. Guillemet qui sera revenu de Lavra. Alors, je partirai pour notre grande tournée de monastères où m'attendent peut-être des richesses littéraires !

A Mademoiselle Miller,

Je ne veux pas, ma chère enfant, juger de ton affection pour moi par la fréquence et la longueur de tes lettres, et je me garderai bien de t'en faire un reproche. Le jeu, la distraction sont de Ion Age , profitcs-en : je ne veux pas que dans ton esprit le moindre ennui se mêle à mon souvenir, et j'aime mieux me passer de tes lettres, si elles doivent te coûter quelque gros soupir. Tu as d'ailleurs près de toi, deux charmants secrétaires et tu peux te serv^ir de leur intermédiaire pour m'envoyer toutes tes tendresses. Je n'ai pas la même

hcilité ici, et je suis obligé de ne compter que sur moi-même, aussi ma plume ne s'arrète-t-elie presque jamais.

A Tendroit des puces et des punaises, tu peux te tranquilliser ; je vois rarement les secondes. Quant aux premières, elles ne sont pas trop nombreuses, et je trouve moyen de m'en défendre. Il est vrai que si j'en ai, il y a un peu de ma faute. Ainsi, au moment où je t'écris, j'ai un chat noir sous ma table. Cet animal m*a pris en grande nfTeclion et vient me voir tous les jours, en me faisant mille caresses.

Je n'ai pas le courage de le renvoyer, malgré les insectes dont il me gratifie : il faut bien passer quelque chose à ses amis, et celui-là est un de ceux sur lesquels on peut le plus compter. Tu verras cela plus tard.

Je ne sais pas où tu en es avec ta ménagerie, mais je suppose que tu as beaucoup de bétes de toute espèce, moins cependant des oiseaux, auxquels on s'attache trop; il leur arrive toujours quelque malheur et on en éprouve du chagrin.

Au moment où tu recevras cette lettre, tu seras probablement à Tépoque des vendanges; je regrette de ne pas manger des raisins avec toi, ainsi que des bons fruits de la vallée. C'est ici une de mes grandes privations; à part les (igues, qui ont passé très vite, nous n'avons rien en fait de fruits. Depuis quelques jours cependant, on nous donne du raisin^ mais il n'est pas encore bien mùr. On n'en mange pas, ici, avant qu'il ail été béni, et la bénédiction ne doit avoir lieu que dans cinq ou six jours. Je sais que tu aimes les détails sur la cuisine, mais la nôtre est si maigre que je ne puis t'en parler. Si vous avez une vache à Uayonville, envoie-la moi pour quelques jours.

Au milieu de toutes tes occupations champêtres, j'ai bien peur qu'il ne te reste pas beaucoup de temps pour tes études. J'ai appris cependant avec plaisir que tu avais bien joué du piano devant messieurs J... et M... Dans moins dunmois tu vas avoir dix ans : penses-y bien ; tu deviens une grande fille et comme tu ne manques pas d'amour-propre, tu risques fort d'avoir à souffrir de ce côté quand tu rencontreras des petites

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filles plus jeunes que toi et plus instruites. Ton écriture et Ion orthographe, me paraissent assez bonnes, mais je n'en puis juger assez souvent. A Paris, il t'en coûtait moins de prendre une plume : rappelle-toi les comédies, tes mémoires, tes leçons et la petite histoire de Jean et Marie que nous avons laissée en route. J'espère bien, à mon retour, trouver quelque nouveau cahier de ta façon et tes œuvres augmentées d'un volume. Nous demanderons à notre ami Roberls de vouloir bien les illustrer.

Je te charge de me rappeler au bon souvenir de tout le monde et d'expliquer ce que je fais ici. La fille d'un membre de rinstilut doit savoir quel genre de travail occupe son père. Au revoir, ma. chère enfant, je te quitte pour laire mes malles. Regarde la petite carte que j'ai envoyée à ta mère; de cette façon tu pourras me suivre dans les différents monastères où je vais me rendre. Mille baisers.

A Madame Miller.

Vatoi édi, ;J oclobre 18G3.

Après avoir mis ma dernière lettre à la poste, j'ai eu avec Tarchimandrite de Vatopédi (celui qui réside à Caryès), une conversation qui m'a fait grand plaisir. Je devais partir avec M. Guillemet pour une tournée de monastères; mais avant de quitter Caryès, j'ai voulu voir notre archimandrite. Je lui ai dit : « Que dois-jc écrire à l'empereur? Puis-je lui donner l'espérance que je découvrirai quelque chose d'intéressant? » 11 m'engagea à le faire, et me dit ensuite qu'en arrivant à Vatopédi j'irais trouver un épilrope, nommé Antonio, qui passe pour la forte tête du couvent, que je lui ferais force compliments et que je lui promettrais une récompense s^il me donnait quelque manuscrit important et inconnu. Il ajouta : « Il faut que vous demandiez trois croix : une pour moi, une pour Antonio, et la troisième... nous en reparlerons. Je vais écrire

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