LARISSA
ce projet; je n'en ai parlé à personne, et certes j'étais plus que tout autre intéressé à ce que le secret fût bien gardé. S'il me faut copier tout ce manuscrit, qui est considérable, je serai obligé de rester bien longtemps à Salonique.
M. Guillemet sort de chez moi ; il paraît qu'il partira avec moi. Ma santé étant excellente de tous points, je ne vous en parle plus. La nourriture , chez M. de Pontcharra , est très bonne et m'a remis complètement l'estomac.
Je vous laisse pour faire mes préparatifs de voyage; j'embrasse bien tendrement ma petite Jeanne, et je lui recommande de travailler un peu. Maintenant que les journées sont courtes et froides, elle doit sortir moins souvent et travailler plus volontiers.
Larissa, 14 novembre 1863.
Deux lignes, deux mots, mais pas deux pages ; je n'ai qu'un instant à moi, et je veux que le courrier vous porte un petit souvenir.
Le bateau pour Yolo est parti seulement le mercredi, au lieu du mardi, et nous avons eu un très mauvais temps. Nous ne sommes arrivés que très tard à Yolo; je me suis presque battu avec les bateliers et les douaniers, et nous avons été très bien reçus chez le vice-consul de France. Le lendemain, à six heures du matin, nous partions dans deux véhieoles : des rosses pour chevaux, des caisses toutes cassées pour voitures, des routes défoncées par la pluie. EnOn nous sommes arrivés sans encombre, mais trop tard pour arranger notre départ pour le lendemain.
Demain matin, nous partirons de grand matin pour Triccala, et le pacha nous donnera une garde, de manière à ce que nous n'ayons rien à craindre. C'est précisément à Triccala et dans les environs que le célèbre Scmo et sa bande étaient
Il est convaincu, comme moi, qu'il me réserve une surprise. Seulement avec ces coquins de moines, il ne faut rien brusquer et il faut laisser venir les choses. Un des épitropes causait souvent et très bas avec lui; il était clair qu'ils avaient quelque secret concernant les communications à me faire, de sorte que nous sommes dans l'attente. Je dus me coucher sans être plus avancé, et naturellement je ne pus fermer l'œil, de toute la nuit, préoccupé que j'étais de cette affaire. Je comptais sur ce matin pour joindre maître Antoine et causer seul à seul avec lui, mais je crains bien que la journée ne se passe comme celle d'hier. M. Guillemet est parti vers sept heures avec le cawas et notre Antonio pour aller desdessiner Pantocrator et Slavronikita que j'ai vus dernièrement. A huit heures, je suis allé vers l'appartement d'Antonio, malheureusement le despote était en visite chez lui.
On me força à entrer, et naturellement, nous ne pûmes parler de rien. En partant, le despote m'emmena avec lui pour aller faire visite à l'archimandrite qui vient aussi de passer par les fièvres et qui est en convalescence.
Je ne pouvais refuser cette visite, et je dus le suivre. Quand je revins, je trouvai Antonio dans le couloir, mais il avait du monde, et je dus rentrer chez moi, sans rien savoir encore. J'en étais là, lorsqu'on vint me prévenir que le déjeuner était servi. Antonio se plaça auprès de moi et me fit mille politesses. Après le repas, le despote m'engagea à aller fumer une cigarette chez lui. Bien qu'il ne fume pas et ne prenne point de café, Antonio est venu m'y retrouver, sans doute pour qu'en sortant, je me trouvasse seul avec lui.
Nous sortîmes ensemble, en effet, et je lui dis que quand il aurait dormi je serais bien aise d'avoir un entretien particulier avec lui, et que je le priais de me faire prévenir quand il pourrait me recevoir. Le grand mot est lâché maintenant, et je suis sûr qu'il désire celte entrevue tout autant que moi.
J'attends; je vous dirai le résultat de notre entretien.
Monastère d'iviron, 7 octobre.
Hélas! hélas! et quatre fois hélas, tout a tourné contre mes espérances ! Les moines de Yatopédi sont des gens que je ne veux point qualifier. Enfin, le quatrième jour seulement de mon séjour à Yatopédi, le despote de Salonique est parti pour Esphigmenon. J'étais descendu un instant jusqu^à la mer pour voir mes marbres de Thasos ; pendant ce temps-là, le gpros Antonio était monté à ma chambre pour me parler. Ayant rencontré mon Antonio, il le chargea de me dire qu*il regrettait de m'avoir fait attendre si longtemps et d*avoir ainsi remis notre entretien, mais que le séjour du despote ne lui avait pas laissé une minute de liberté et que, dësàprésent^ il était âmes ordres. Je remonte immédiatement au couvent, et au lieu de le trouver dans sa chambre^ je suis obligé d*aller le chercher chez le moine Denys, en compagnie d'unépitrope, ane espèce de Basile à figure blême, que nous avons en horreur. Arrive ensuite le grammairien et on se met à causer. Voyant que je ne peux pas m'entretenir seul avec Antonio, je prends congé de lui et je retourne dans ma chambre. Yers dix heures et demie, on vint nous avertir que nous étions servis et que les pères nous attendaient. Mais, changement complet. Au lieu d'un repas convenable, un déjeuner exigu, maigre, avec des œufs dont plusieurs étaient pourris; pour convives^ maître Basile et une espèce de personnage sans aucun usage et ayant des habitudes à l'espagnole, c'est-à-dire de ces bruits inconvenants qui révoltent. Ajoutez à cela que Tappartement du despote, c'est-à-dire celui qu*on avait arrangé pour nous, dans Torigine, était libre et que Ton ne nous invitait pas à le prendre. C'était le quatrième jour que j'étais dans celte position, je trouvais que c'était un peu fort, et l'indignalion commençait à me saisir. Vers trois heures et demie, le gros Antonio me fit dire qu'il était chez lui. Je lui expliquai enfin mon aiïaire, maisje n'en pus rien tirer. Il m'assura qu'il croyait qu'il n y avait rien dans le couvent qu'on ne m'eût
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montré, il avoua qu'il avait eu tort de ne pas m'avoir reçu plus tôt, etc., etc.; enfin il parut très embarrassé.
Pour moi, il est certain qu'il a fait des efforts auprès des épitropes pour obtenir la communication des manuscrits curieux qu'ils tiennent en réserve, mais que n'ayant pu réussir, il est obligé de me dire qu'il n'y a rien. Le soir, j'étais tellement furieux que je ne voulus pas aller à table, et que je fis dire que j'étais souffrant. Antonio m'apporta un peu de pain et de vin sucré. Mais M. Guillemet fut obligé d'y aller, et en revenant, il me dit quMl n'avait jamais mangé avec des gens aussi dégoûtants. Le gros Antonio m'avait promis que le lendemain matin je devais encore voir, dans un coin de la bibliothèque, des choses que je n'avais pas visitées. Le lendemain, on ne me fit rien dire; alors, je commandai des mulets pour partir. Je voulais aller au skite de Saint- André et envoyer les caisses photographiques à M. Guillemet qui devait rester quelques jours à Vatopédi pour faire le portrait des moines; mais indignés de leur conduite et de leur fausseté, nous décidâmes subitement que nous partirions ensemble.
Nous disons que nous ne voulons pas déjeuner à table et que nous sommes pressés; on nous envoie alors de magnifiques raisins, et Antonio nous improvise un déjeuner quelconque. Au moment on nous allions enfourcher nos mulets, les moines arrivent tous à la porte du monastère; je me retourne en leur ôlant simplement mon chapeau; M. Guillemet, occupé de son mulet, ne se retourne même pas et nous parlons ainsi à leur grand désappointement. Le jeune moine Denys, qui, dans l'origine, était si empressé pour nous, n'ose même pas venir nous serrer la main. Ils doivent être dans leurs petits souliers. Somme toute, ces gens-là me paraissent dignes du plus souverain mépris ; ils sont faux et mentent avec une impudence sans égale.
Hier malin donc, nous revînmes au skite de Saint-André où nous retrouvâmes avec joie nos hôtes qui sont toujours les mêmes, c'est-à-dire aussi bons, aussi hospitaliers et qui nous accueillent toujours avec le même empressement. La figure
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des serviteurs porte un reflet de la bonté des maîtres. Afin de ne pas perdre une minute, nous décidons de faire une visite au bon archimandrite d'Iviron, et de là, une autre visite aux monastères de Philothéeet de Caracalo. En arrivant ce matin à Iviron, nous avons appris que Tarchimandrite avait mis des sangsues hier, et qu'il était un peu faible aujourd'hui, qu'il nous priait de l'excuser parce qu'il ne viendrait pas à table. En même temps, bien que ce fut un de leurs jours maigres, il nous envoya un poulet^ une foule de plats de dessert et une bouteille de vin extraordinaire de Valachie. Voilà un excellent homme qui ne nous a pas reçus par intérêt ! Chez lui, l'hospitalité, la gracieuseté sont naturelles, et on reconnaît tout de suite l'homme distingué auquel on nous avait adressés tout d'abord. Tout le monde ici a été heureux de nous revoir ; nous avons été accueillis avec des figures épanouies, et sans affectation ; aussi cela me repose le moral. J'en avais besoin ! Quatre jours, passés d'une façon pareille, étaient audessus de mes forces, et j'avais fini par avoir un mal de tète qui commence à se dissiper. Nous attendons samedi avec impatience, carie courrier doit nous apporter des nouvelles dont aoiis sommes privés depuis si longtemps. Maintenant, vous ne devez plus nous écrire au mont Athos ; nous le quittons par le bateau du 24 octobre et^ s'il n'arrive rien d'extraordinaire, nous irons directement à Saloniquc. D'ailleurs^ quel que soit le parti que nous prenions, parti qui dépend de la décision à l'égard de Thasos, vous devez m*adresscr vos lettres chez M. le marquis de Pontcharra, consul de France à Salonique. Cest lui qui saura où nous serons, et qui s*arrangera de manière à me les faire parvenir.
Nous avons hâte maintenant de quitter ce mont Athos où nous étions si heureux d^abordcr, au commencement de juillet. A part quelques très rares exceptions, on ne supporte pasfacilementplus de quatre mois de contact avec les moines grecs; et ne croyez pas que je parle sous l'influx^nce d'une mauvaise impression !
Il y a longtemps que M. Guillemet est de cet avis, lui ccpen-
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dant qui ne cherche pas de manuscrils. Voici, pour les derniers jours que nous avons à passer ici, quels sont nos projets : visites à Garacalo et à Pbilothée, qui ne produiront absolument rien pour moi ; séjour auprès du bon archimandrite Daniel : cela nous prendra quatre jours ; retour à Caryès, visites à Russico et à Xéropotami, puis retour au skite de Saint- André, où M. Guillemet restera jusqu'au dernier moment à cause des peintures et des photographies qu'il doit faire. Je demeurerai quelques jours de plus à Russico, si je trouve des manuscrits qui me rcliennent, et j'irai ensuite revoir Simopétra où j'ai remarqué des manuscrits, mais où je n'ai pu rester parce que j'avais la fièvre à l'époque où m'accompagnait cet aimable jeune homme de Salonique. Si l'empereur nous demande d'aller à Thasos, nous irons y passer le mois de novembre pour faire des fouilles, et nous espérons bien trouver là de quoi nous dédommager. Autrement, nous irons aux Météores, à Pathmos, et nous reviendrons par l'Italie septentrionale où je compte explorer quelques bibliothèques bien autrement importantes que celles de ce mont Athos. Milan, entre autres, doit me fournir des richesses littéraires inconnues, et je tiens à rapporter quelque chose d'intéressant à l'empereur, si les Météores et Pathmos ne me fournissent rien.
Je crains bien que ce coquin de Minas n'y ait séjourné déjà et que ses mains rapaces n'aient fait leur récolte habituelle.
De toute manière, il nous est difficile d'être de retour en France avant le mois de décembre. Nous nous arrangerons pour éviter les voyages par mer, à l'époque où la saison amène les mauvais temps. Nous avons toujours ici une température d'une sécheresse exceptionnelle ; point de pluie, mais les nuages deviennent moins rares, le temps fraîchit, le soleil a moins de force, la mer commence à se remuer avec une certaine impatience, les insectes disparaissent, les arbres se dépouillent; on sent l'approche de l'hiver. Les moines font leur provision de bois, les muletiers endossent leurs peaux de moutons, et tout semble vouloir rentrer dans sa coquille. Aussi
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avons-nous hâte de quitter cette terre faussement hospitalière, ci de rentrer dans nos pays où la corruption est peut-être plus apparente mais moins dangereuse.
Plus nous vivons ensemble, M. Guillemet et moi, plus nous nous accommodons Tun à l'autre. Nous sommes maintenant comme deux frères siamois. Mon intérêt personnel à part dans TafiTaire de Thasos^ je voudrais bien pour lui que cela réussit.
De tout ce qui précède n'allez pas conclure que je ne rapporte absolument rien du mont Athos; j'ai quelques petites choses qui me permettront de faire un volume intéressant pour les savants.
J'ai promis à Jeanne de ne plus écrire de lettres sans dire quelques mots à son adresse. En voici une bien longue et bien ennuyeuse; il est temps que je pense un peu à elle. Son souvenir m'aide à supporter tous mes ennuis, et je compte toujours sur ses bonnes prières pour m'obtenir quelque trouvaille heureuse à la fin de mon voyage. Dites-lui que je lui pardonne de m'écrire si peu, mais qu'il faut qu*à mon retour elle me montre un beau cahier bien soigné, contenant quelque composition de sa façon, une histoire, des comédies, ce qu'elle voudra ; qu'elle m'exécute sur le piano beaucoup de morceaux que je n'aie point encore entendus; qu'elle me fasse des pièces de vers ; en un mot, qu'elle me surprenne par des progrès dans tous les genres. Il ne lui faut pas beaucoup de temps pour apprendre.
On dit que les affaires de Valachie tournent mal pour les monastères du mont Âthos. Est-ce à cela que nous devons le mauvais vouloir des moines de Yatopédi ? Je l'ignore. Peut^ èire apprendrons-nous quelque chose par le courrier de samedi!
Ad revoir ; dites^moi franchement si vous désirez ou non que j'écourie mon voyage; voyez ce qui sera le plus raison-* nable.
Mille tendresses.
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Iviron, il octobre 1863.
Enfin, je reçois de vos nouvelles! Deux leltres de vous> Tune du 30 août et Tautre du 7 septembre, avec un mot de Jeanne. Mais rien au sujet de Thasos! Je commence à croire que la saison est bien avancée pour que nous puissions y aller cette année. L'empereur n'aura pas le temps de se décider et d'obtenir assez tôt Tautorisation que je demande.
Le bateau prochain nous apprendra sûrement quelque chose à ce sujet.
Je vous remercie du fond du cœur de tout ce que vous me dites. La phrase où vous regrettez de ne pouvoir monter sur les nuages pour atteindre notre presqu'île m'a fait venir les larmes aux yeux; j*ai félicité le mont Athos de ce regret, et j'ai eu la fatuité de le prendre un peu pour moi. Hélas ! nous sommes arrivés à un désenchantement complet et à un dégoût profond pour ce mont Athos qui nous avait tant séduits à l'origine. Dans tous ces monastères, qui semblent faits pour la vertu et le repos , il n'y a que la dégradation morale et physique ; à de rares exceptions près, ces moines ont toutes les mauvaises passions qu'ils peuvent avoir, sans offrir la moindre compensation. L'archimandrite d'Iviron est ce qu'il y a de mieux ; ce n est pas un homme instruit, mais il y a de la ressource chez lui, parce que c'est un homme bien élevé, et qui ade la dignité. Ce soir, je lui demanderai les chapelets qu'il m'a promis pour vous. Ailleurs, on m'en a donné déjà. Malheureusement, ce sont des chapelets grecs et qui ne sont pas divisés par dizaines . Tous les moines grecs ont la singulière habitude de tenir, par distraction, un chapelet entre leurs mains. Us le roulent sans cesse et en font une espèce d'amusement. Ceux dont ils se servent à l'église sont noirs et divisés en cent grains ; une petite croix indique le nombre