‹ Le mont AthosChapitre 29 sur 35 · PHILOTHÉE · texte numérisé non relu

PHILOTHÉE

des centaines. Dans tous les cas Je rapporterai toujours ceux qa^on m'a donnés ; ce sera un souvenir.

Remerciez Jeanne de la petite lettre qu'elle m'a écrite; c'est peu, mais chacun agit suivant ses moyens, et c'est beaucoup pour elle. Puisqu'elle est si paresseuse, elle devrait au moins compenser ce défaut en montrant beaucoup de douceur et de gentillesse ; j'aime à croire qu*il en est ainsi et que vous êtes au moins contente d'elle, à ce point de vue. L'archimandrite d'Iviron m'a demandé si elle était bonne, aiïectueuse et obéissante, j'ai répondu affirmativement : il ne faut pas qu'elle me fasse mentir. Embrassez tante Joséphine, et dites-lui que je vaux encore mieux que la plupart des moines du mont A.thos. Nos prêtres catholiques sont tous des saints en comparaison.

Hais je dois vous raconter les derniers jours que nous avons passés au couvent d'Iviron. Jeudi et vendredi, M. Guillemet a fait de la photographie autant qu'il a pu, pendant que je parcourais deux ou trois manuscrits que j'avais pris à la bibliothèque. Samedi matin, de très bonne heure, nous sommes montés à mulet et nous sommes allés au couvent de Philothée. Afin de ne pas perdre une minute, M. Guillemet s'est installé pour dessiner le couvent. A l'entrée, et en dehors de la porte, je trouvai un jeune Grec qui s'avança vers moi et me salua en bon français. Il me fit entrer, me conduisit à Tarchimandrite et me fit, avec ce dernier, parcourir le couvent. Je vis ensuite la bibliothèque où je ne trouvai rien d'important, comme toujours. QuandM. Guillemet eut terminé son esquisse, nous déjeunâmes : une soupe et des œufs.

Nous partîmes immédiatement afin d'avoir le temps de voir Caracalo dans la 'journée, et nous laissâmes pour l'église de Philothée une petite pièce de cinq francs, et quelques piastres pour celui qui nous avait servis. Ce détail vous sera utile un peu plus tard.

En arrivant à Caracalo, où nous avait accompagnés ce jeune Grec, M. Guillemet n'entra même pas dans le couvent, et s'installa tout de suite dans la campagne. Deux moines à mines patibulaires et un peu renfrognées nous reçurent d'abord

150 CARACALO

assez bien; après les rafraîchissements de rigueur, nous visitâmes l'église qui est nouvelle et ne comporte rien (inintéressant, mais c'est toujours une visite indispensable.

Nous parlâmes ensuite de la bibliothèque. Ils me dirent alors qu'ils n'avaient rien, que les révolutions, comme ils le prétendent tous, leur avaient tout enlevé. J'insistai. Résistance de leur part. J'insistai de nouveau, en disant que puisqu'ils n'avaient rien, ce serait bientôt fait, que d'ailleurs, il fallait absolument que je visse toutes les bibliothèques du mont Athos, pour en rendre compte à l'empereur. Celui qui paraissait le chef se décida alors, bien que de très mauvaise humeur, à envoyer chercher les clefs. On ouvrit une espèce de cave plongée dans l'obscurité, et on apporta une petite bougie, comme celle qu'on brûle devant les autels de la Vierge ; ils me dirent qu'il n'y avait rien, que c'étaient des livres imprimés et modernes. Il y avait, pèle-mèle sur des planches et dans des casiers, beaucoup de livres de toute espèce, et je distinguai tout de suite parmi eux un grand nombre de manuscrits, dont plusieurs étaient anciens. Je leur en montrai, en disant qu'ils ignoraient leurs propres richesses. Mauvaise humeur de leur part; ils étaient là sept ou huit moines^ ils me dirent qu'ils n'étaient pas obligés de me montrer leurs livres.

Je m'emportai alors tellement contre eux qu'ils eurent peuret me dirent : « Eh bien, examinez-les. » — «Vous moquezvous de moi, leur dis-je, comment voulez-vous que j'examine ces volumes, avec une pareille lumière? Vous êtes des barbares, des misérables, et vous ne méritez pas l'intérêt que j'ai cherché à inspirer pour vous. Je ferai connaître votre conduite au monde entier. » Là-dessus, je partis furieux. Le peu que j'avais vu avait suffi pour me convaincre que les manuscrits de ce couvent étaient tous dans le même genre que ceux des autres, et qu'il n'y avait là rien pour moi. Ils prirent peur et cherchèrent à me retenir. Mais je sortis du couvent et j'allai avec le jeune Grec retrouver M. Guillemet.

Quelques minutes après, un moine qui me paraissait beaucoup mieux, beaucoup plus intelligent que les autres, vint me

CARACALO 151

joindre et me dît que, malheureusement, il n'y avait point

*hég^mène dans ce monastère qui était dirigé par des miscables, des gens barbares, sauvages, soupçonneux et inca- 3[Mibles d'un bon sentiment. Celui qui avait été si désagréable sortit aussi, peu après, et alla causer avec Antonio auquel il demanda qui j'étais , qu'est-ce que j'avais à la boutonnière, etc., etc.. Vous pensez bien qu'Antonio, qui est fier de voyager avec moi et qui me croit un grand personnage, ne manqua pas de lui dire mille choses fabuleuses sur ma haute position, etc.. Grand embarras de notre moine qui, sans doute, se mordait les pouces d'avoir agi si bêtement avec moi.

II quitta Antonio et vint s'asseoir sur Therbe à mes côtés. Hais, je ne le regardai même pas, et je continuai d'écrire sur mon cahier de notes. 11 rentra, tout déconfit, et fit préparer les mulets qu'on lui avait demandés ; lorsque nous partîmes, tout le couvent était là pour nous voir monter. Notre moine se décida à venir me dire adieu et à me prendre la main ; je me contentai de le saluer froidement. Décidément, c'est une triste race que ces moines grecs ; vous allez voir plus loin ce qu'ils sont capables de faire.

Notre jeune Grec nous dit adieu et resta coucher à Caracalo. Maintenant, un mot sur ce jeune homme. Il parait qu'il a fait à Constantinople des choses telles, que son père, honorable commerçant, a dû prendre le parti de l'envoyer au mont Athos et de rintemer dans le couvent de Phiiothée où se trouve un de leurs parents. C'est notre cawas qui me conta cela, en revenant à Iviron, où nous arrivâmes d'assez bonne heure pour souper avec l'archimandrite qui avait fait préparer un excellent repas.

Hier matin, c'est-à-dire dimanche, M. Guillemet se trouvant un peu malade par suite de sa grande fatigue de la veille, j'allai seul à la messe. Je ne voulais pas entrer dans les stalles des pères, dans la crainte d'en rapporter de la vermine.

Le secrétaire de l'archimandrite m'ayant aperçu, me força à aller au milieu d*eux et m'assura qu'il n'y en avait plus. Eh bien! malgré toutes mes précautions, je revins avec une

15â IVIRON

énorme punaise sur mon vêtement. La saleté de tous ces couvents est indescriptible. Peu de temps après la messe, nous déjeunâmes avec une masse de monde, et nous rentrâmes dans notre chambre. Depuis quelque temps je souffre beaucoup des dents ; Talmosphère du mont Athos est très mauvaise à à ce point de vue; les transitions perpétuelles et brusques du froid au chaud et du chaud au froid, attaquent les dents d'une façon incroyable. M. Guillemet ainsi qu'Antonio en souffrent aussi souvent.

Donc, ayant mal aux dents, je m'étais mis sur mon lit de camp et je cherchais à sommeiller, lorsqu'il y a une invasion dans ma chambre. D'abord Antonio, puis M. Guillemet, puis le câwas, puis enfin Tarchimandrite de Philothée qui, étant venu à pied de son couvent , était tout en nage et rouge comme un coq. Le pauvre homme était entré d'abord chez M. Guillemet, et avait encore les larmes aux yeux. Voici son histoire : ce mauvais drôle de Grec, qui nous avait accompagnés à Caracalo où il avait couché , était revenu , dimanche matin, à Philothée, et il avait dit aux Pères que nous avions remis pour le couvent douze napoléons entre les mains de l'archimandrite. Ce dernier n'ayant avoué que cinq francs, on s*était emparé de sa chambre, on y avait mis les scellés et on l'avait chassé du couvent. Il était tout de suite accouru à Iviron pour me raconter son cas et me demander un certificat. Je rédigeai, en grec, un mot où je taxai de fous ces misérables qui avaient mieux aimé croire un drôle, qui avait été chassé de Gonstantinople pour inconduite, que d'ajouter foi à la parole d'un de leurs frères, leur chef, sans parler même de l'absurdité de supposer que nous ayons pu donner 210 francs pour un mauvais déjeuner. L'archimandrite d'Iviron, auquel on conta cette histoire, signa aussi ma lettre, et ce pauvre moine retourna h son couvent, muni de celle pièce.

A-l-on idée d'une conduite pareille chez des gens qui font vœu de pauvreté? Quelle corruption! Quelle barbarie! Traiter ainsi un frère qu'ils ont honoré du titre d'archiman-

IVIRON 153

Wlrite! Chdque jour nous enlève une illusion sur ce mont ^thos où il ne faudrait rester qu'une quinzaine de jours. Cette histoire nous a causé une impression des plus pénibles. Le soir, après souper, Tarchimandrite dlviron sortit un instant et revint avec deux paquets. Dans l'un, qui m'était destiné, il y avait deux chapelets blancs pour vous et pour Jeanne, deux petites croix en bois sculpté pour vous deux, un sujet religieux pour moi, trois petits bouquets d'amaranthe du mont Athos , et enfin trois cuillères en bois sculpté. Le paquet de M. Guillemet contenait aussi do jolies petites choses. Je le remerciai beaucoup en voire nom, et nous remîmes au lendemain matin pour lui faire nos adieux.

Nous avons été prendre le café avec les supérieurs du couvent, et après de grandes démonstrations de dévouement de part et d'autre, nous avons pris la route du skite de Saint- André.

Demain matin, nous devons partir pour Russico où nous resterons deux ou trois jours. De là, deux jours à Xéropolamî, d'où M. Guillemet reviendra au skite de Saint- André, tandis que j'irai visiter la bibliothèque de Simopétra qui n'est pas très loin de là. Il nous restera tiois ou quatre jours pendant lesquels M. Guillemot photographiera nos aimables hôtes, et nous préparerons nos bagages afin de pouvoir nous embarquer, le 24, au matin, pour Salonique. Nous avons toujours un soleil resplendissant, et ce matin, à sept heures et demie, sur le haut de la montagne, il faisait déjà bien chaud. J'écris aujourd'hui même à M. Robert, le drogman do l'ambassade de France à Constantinople , pour voir les bibliothèques des Météores. J'ai appris avec plaisir que les cinq couvents à visiter sont sur le même plateau, à peu de distance l'un de l'autre ; nous ne serons donc qu'une seule fois enlevés en paniers. Ce genre de voiture me réjouit peu. En général, je ne suis pas accessible à la crainte, mais j'ai horrenr de l'abîme. Mourir, en tombant dans un puits très noir et très profond, serait, pour moi, la mort la plus affreuse. Nous ne pensons pas rester longtemps aux Météores ; à

154 IVIRON

Salonique , nous saurons probablement quelque nouvelle de Paris.

J*en étais là de ma lettre, lorsque j'ai reçu la visite du kaïmakan, c'est-à-dire du gouverneur turc, qui est resté un temps infini. Il parait qu'il vient d'apprendre par le journal qu'il était remplacé dans ses fonctions au mont Athos, sans qu'il en ait été prévenu par Tautorilé. Il veut nécessairement que je parle et que j'écrive pour lui; je ne sais pas comment je me tirerai de là. Ce pauvre homme est très tourmenté parce qu'il ne sait pas s'il est placé ailleurs. Il nous a raconté qu'il y avait eu un conseil, ce matin, pour juger tous les délits des moines : une foule d'histoires, toutes aussi scandaleuses et dans le même genre que celle dont je vous ai parlé plus haut.

Ils se volent, ils se déchirent les uns les autres ; il règne plus d'harmonie chez les bandits. Du reste, il est difficile qu'il en soit autrement, cartons ces moines se recrutent parmi les bergers, les paysans, parmi ceux qui ont été obligés de quitter leur pays, à la suite de crimes ; les plus intrigants finissent par dominer les autres et par se faire nommer hégumënes ou archimandrites. Au milieu de toute cette population, pourrie jusqu'à la moelle, on est heureux de rencontrer des hommes comme Thégumène et le jeune Dorothée, au skite. les archimandrites d'Iviron et de Zographon, et deux ou trois autres.

Je suis obligé de clore ma lettre; je vous écrirai parle prochain bateau.

Monastère de Xéropotami, 15 octobre 1863.

Un mot sur les deux ou trois jours qui viennent de s'écouler. Mardi matin, nous sommes partis pour Xéropotami, au lieu de Russico, parce qu'il y avait une très grande fête dans

Vers cinq heures, M. Guillemet est revenu avec Antonio et i^épitrope des Météores.

Ce dernier m'a affirmé encore qu'il n'avait pas la clef de la bibliothèque. Il me proposa d'enfoncer la porte, si le conseil des hégumënes assemblé le décidait, ou bien d'aller à Larissa pour faire télégraphier à Constantinople ; toutes choses impraticables.

J'y renonce donc tout à fait, et nous parlons, demain matin, pour Triccala et, après-demain, pour Larissa.

J'envoie un bon souvenir à ma petite Jeannette, en lui recommandant de ne pas m'oublier ; ses prières ont déjà obtenu de bons résultats, et c'est à elle que je dois d'avoir pensé à nie de Thasos. Qu'elle prie encore avec ferveur, j'en ai bien besoin.

A mon arrivée à Salonique j'apprendrai bien des nouvelles, et mon sort pour cet hiver sera décidé. Au revoir, encouragezmoi par vos lettres; écrivez-moi toujours à Salonique.

P. -5. — Encore un mol. Hier, j'ai fait une ascension des plus extraordinaires au couvent de Barlaam. Je me suis mis avec Antonio dans le même filet et j'avoue que j'ai trouvé le temps un peu long ; la corde craquait de temps à autre et cela Dous procurait une émotion assez pénible. Mais nous en sommes sortis à notre honneur, et me revoici, sain et sauf, chez l'archevêque Mélétios, de Triccala. Demain, nous partons pour Larissa.

Salonique, 27 novembre 1863.

Me voici de nouveau installé chez M. de Pontcharra où je me repose de toutes mes fatigues passées. En arrivant, j'ai trouvé une lettre de vous, mais pas autre chose. Je commence à m'impatienter de ces retards; la saison s'avance beaucoup, et il me parait bien diflicile maintenant que nous puissions faire des fouilles à Thasos, cette année.

Mais je vous dois le détail des jours précédents. Après vous avoir écrit de Triccala, je me suis préparé à partir pour Larissa, en m'arrètant une nuit dans un petit bourg nommé Zarcho. Le lendemain, après avoir déjeuné, on nous amena à Tarchevêché de mauvais chevaux sans selles, sans brides et sans étriers. On s'organisa comme on pût, et nous nous mîmes en roule. Il avait plu les jours précédents, et la ville était pleine de boue ; le pavage est affreux, ce sont de grosses pierres rondes et lisses qui ne tiennent plus en place. Nos chevaux glissaient beaucoup, et nous allions au pas. Le mien, tout à coup, s*abal, et je saute par-dessus sa tète ; je tombe très adroitement, en ayant soin de mettre les mains en avant, de manière à ce que ma tête soit garantie. Mais le cheval, comme contre-coup, roule encore sur moi et porte de tout son poids sur ma jambe et mon pied gauches. Je me relevai immédiatement, mais dans Témolion première de la douleur, je ne pus distinguer si j'avais quelque chose de cassé ; ma jambe était tellement engourdie qu'elle refusait tout service; je fus forcé de m'asseoir sur une pierre, et je demandai de Teau pour me laver les mains qui étaient pleines de boue. C'était après déjeuner; je fus pris aussitôt d'une sueur froide et je sentis arriver une défaillance inévitable. Je dis à M. Guillemet qui était accouru, effrayé, de me donner de Télher sur du sucre, ce qu'il fit. Je me sentis souIag^é immédiatement.

Je marchai comme je pus jusqu'au bout de la ville, afin de remettre le sang en mouvement, et je remontai à cheval. J'avais une bête dont les jambes de devant étaient très faibles, et je fus obligé de la tenir très raide, toute la journée.

Vers cinq heures, nous arrivâmes à Zarcho et nous descendîmes à la métropole. J'étais très fatigué et je souffrais beaucoup de ma jambe ; je passai une assez mauvaise nuit chez l'évêque pour lequel on m'avait donné une lettre.

Je n'ai jamais vu, en France, de maison de paysan aussi pauvrement installée que cette métropole : un seul verre, pas de couverts, à peine des assiettes. El cependant, dans la chambre de l'évêque, une pendule coucou, un système de

XÉROPOTAMI 157

sa nudité. Au moins, les moines catholiques du moyen âge travaillaient ; ce sont eux qui nous ont transcrit et conservé tant de manuscrits que je viens examiner aujourd'hui. Les moines grecs du xix* siècle boivent, mangent, dorment et ne font rien : durant leurs longues psalmodies, ils dorment encore dans leurs stalles.

Il faut toujours dire la vérité telle qu'on la voit, telle qu'on la comprend. Il faut démasquer la fausseté, et protester contre l'avenir qui pourra peut-être rendre ces moines un peu plus confiants, et faire mettre au jour des documents littéraires que je n'aurai pas connus. Je dois prendre mes précautions^ et dire bien haut que j'ai eu à lutter contre la fourberie et le mensonge, et que je crois à l'existence de manuscrits importants qui, malgré toutes les protestations de dévouement, m'ont été cachés.

J*ai adopté un genre d'écriture qui me fatigue beaucoup. De cette manière j'écris des volumes sans m'en douter, et mes pauvres yeux finissent par ne plus apercevoir que des papillons.

Vendredi 16.

Ce matin, l'archimandrite est venu nous prendre et nous a conduits voir des croix en bois sculpté très précieuses; il en a prêté trois à M. Guillemet pour qu'il pût les dessiner, et il les loi a laissé emporter dans sa chambre. Voilà la première fois qu'on nous témoigne une pareille confiance ; les autres monastères ne nous y ont pas habitués.

Après déjeuner, nous sommes allés à Téglisc où on nous a montré des choses si merveilleuses, provenant de l'impératrice Pulchérie, et paraissant d'une telle authenticité, que H. Guillemet a décidé qu'il reviendrait passer deux jours à Xéropotami pour les photographier. Il y a, entre autres, un petit encolpion : c'est un petit bijou que Ton portait dans son sein, tout enrichi de perles et de pierreries. 11 s'ouvre en trois parties : deux petites portes, comme dans un buffet, laissent

158 XÉROPOTAMI

voir, une fois ouvertes, plusieurs petites plaques d'or recouvrant des cases dans lesquelles sont conservés ; un peu du sang de Notre-Seigneur, du bois de la vraie croix, un morceau de Tépongc et un pelit débris du roseau, le tout dans des proportrës minimes, mais très perceptibles à rœil.De petites inscriptions en grec se trouvent sur chacune de ces plaques d'or qui sont bien du temps de Pulchérie. Sans même parler des saintes reliques, ce bijou, sous le rapport historique, est d'un prix inestimable.

Deux autres pièces sont également très intéressantes.

D'après ce que nous avions décidé, et pour ne pas perdre une minute, nous avons demandé des mulets et nous sommes allés tout de suite au skite de Saint-André. En passant par Caryès, nous avons rencontré le jeune Dimitri, dlviron, qui nous a appris que Tarchimandrite était venu passer deux jours à Caryès.

Nous allâmes lui faire visite. Au moment d'entrer, j'aperçus la plupart des représentants des couvents, qui se trouvaient dans sa chambre; j'hésitai un peu, puis je pris mon parti et j'allai serrer la main à Tarchimandrite et à deux ou trois que je reconnus. On sait, au conseil, combien je suis mécontent de mon voyage ; aussi ce fut un sauve-qui-peut général, et en deux minutes, tout le monde avait déguerpi. Ils semblaient avoir une peur terrible. L'archimandrite paraissait très préoccupé, et je ne serais pas étonné qu'ils se fussent tous réunis pour causer de mon prochain départ et du danger qu'il y avait pour eux, si je partais aussi mécontent. L'archimandrite me pria instamment, d'aller le voir, le lendemain, avant son départ. Ce lendemain est aujourd'hui, jour de marché à Caryès où viennent de tous les côtés les moines qui veulent faire leurs acquisitions. Je rencontrai la plupart des représentants des couvents ; beaucoup tâchèrent d'éviter mes regards. Nous achetâmes, avec M. Guillemet, diiïérents petits objets, entre autres des chapelets et de petites croix que vous pourrez donner aux entants de Bay on ville. Nous nous rendîmes ensuite chez l'archimandrite. On nous dit qu'il était au conseil de Caryès

(notez qu'il n'y en a jamais le matin). Nous retourm&mes au marché. Peu de temps après, j'aperçus le jeune Dimitri qui nous cherchait et qui nous dit que Tarchimandrite était désolé de ne pas s'être trouvé chez lui, quand nous nous étions présentés, et qu*il nous priait de revenir. M. Guillemet avait beaucoup à faire; il s'excusa et j'allai seul. Il y avait, chez l'archimandrite, le représentant dlviron et celui de Lavra : ce dernier est le plus important parce que, hiérarchiquement, Lavra est le premier couvent du mont Athos. Ils me supplièrent de recommander les monastères à l'empereur, etc.. ; je leur dis que cela était inutile, que Tempereur serait tellement mécontent que je ne pouvais plus rien pour eux, et que j'avais trop à me plaindre de plusieurs d'entre eux. J'ajoutai que je ne manquerais pas de dire tout le bien que je pensais de ceux quiy comme à Iviron, m'avaient bien reçu; que je savais qu'il y avait des manuscrits importants à Vatopédi, et qu'on ne me les avait pas montrés. Tout cela parut les émouvoir beaucoup, et ils eurent l'air très inquiets. Je pris congé de Tarchimandrite qui m'embrassa très aiïectueusement.

Mercredi 21.

Nous sommes partis, ce matin, du skite assez tard : il était près de sept heures et demie. L*hégumène et le petit moine nous ont accompagnés à pied jusqu'à Caryès, dans Tintention de nous conduire pour faire nos adieux aux représentants des couvents qui y étaient assemblés. Mais je m'y refusai absolument, disant que j*avais trop à me plaindre et que je voulais éviter une nouvelle comédie.

On avait sans doute envoyé prévenir les moines; car, quand nous passâmes, le cawas sortit pour nous arrêter et nous prier d'entrer ; j'étais déjà en avant, et le jeune Dorothée n'osa pas insister. En route^ je lui racontai tous mes griefs, en lui disant qu'il pouvait répéter à tous les moines ce que je pensais; j*ajoutai qu'ils avaient encore le temps d'empêcher le mal qui ne manquerait pas d'arriver; que je ne parlais que

dans trois jours, et que, comme je n'avais pas encore écrit à l'empereur, ils pouvaient me remettre pour lui un manuscrit important, si petit qu'il fût, et que, s'ils ne voulaient pas lui en faire l'hommage, on le leur rendrait plus tard.

En arrivant à Xéropotami, je trouvai Tarchimandrite au fait de tout cela ; on lui avait fait la leçon, et il chercha à m'amadouer et à me convaincre qu'il n'y avait rien au mont Âthos. Je lui répondis que je savais à quoi m'en tenir, etc.. Je vous fais grâce de notre conversation. Le petit moine sortit avec lui, et ils allèrent causer, ensemble. Nous déjeunâmes, et^ au lieu de rester avec nous une partie de la journée, comme c'était convenu, il partit tout de suite après le repas. Je suppose que l'archimandrite l'aura engagé à la démarche en question, ce qui prouverait l'existence des manuscrits. Que sortira-t-il de là? Je n'en sais rien. Si quelque chose de nouveau se produit avant mon départ, je vous le dirai; sinon, j'achèverai ma lettre à Salonique, d'où seulement elle peut partir.

[Au crayon) : J'arrive à Salonique, après avoir été obligé de rester trois jours sur la côte de Cassandra. La poste part, je ne puis vous en dire davantage.

Page 1