‹ Le mont AthosChapitre 30 sur 35 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Salonique, 28 octobre 1863.

Je vous dois l'explication de la brusque fin do ma dernière lettre, mais, auparavant, reprenons les choses de plus haut. Rien de nouveau ne s'est produit, et j'ai dû quitter le mont Athos sans avoir rien obtenu de ces vilains moines. Donc, samedi matin, à quatre heures , nous quittions Xéropotami, où nous avons mieux aimé coucher qu'à Russico où l'on est très mal. En arrivant à l'échelle , point de bateau ; nous arrangeons nos affaires de douane, et peu après nous le voyons poindre à l'horizon.

Les brouillards de la nuit Tavaient empêché d'aborder et il

^%-ait alléy sur la côte en face, attendre le lever du soleil. Je "^ ^Dns fais grâce de tous les détails inséparables d'un embarquement comportant beaucoup de bagages, les caisses pho-

graphiques et les marbres que nous avons rapportés de

basos.

Je dois vous tranquilliser cependant à l'endroit de ma récolte

ittéraire; bien que je n'aie pas découvert de grand ouvrage,

ai de bonnes, d*excellentes choses. Ce n'est pas la quantité,

ornais la qualité qui met en relief les résultats d'une mission.

Je reviens à notre départ. Le temps avait changé d'une manière sensible. Il y a deux jours, je succombais sous la chaleur en revenant de Simopétra, et, aujourd'hui, il y a des nuages et un vent si frais que je suis obligé de me couvrir. Notre bateau est très mauvais ; il marche très mal ; c'est son dernier voyage. Le vent devient de plus en plus fort, et le soir, après dîner, nous dansons d'une manière bien désagréable pour les gens qui ont le cœur sensible.

On est horiblement mal installé : une toute petite salle de uz pieds carrés, et des cabines microscopiques. Au-dessus de notre tète sont les chaînes de l'ancre; tout cela roule et fait OQ bruit infernal. Nous nous couchons ; alors commence une affreuse tempête qui nous ballotte d'une manière effrayante pendant toute la nuit; les vagues, d'une hauteur incroyable, couvrent d'eau notre bâtiment. Mon lit est inondé, et je suis obligé de me réfugier dans la salle à manger où je me couche sur le canapé. Pendant ce temps-là, le pauvre Antonio, que nous avions placé en seconde pour qu'il ne restât pas sur le pont pendant la nuit, souffrait horriblement. Couché dans sa cabine, il croyait son dernier jour arrivé; il criait, il nous appelait dans son désespoir, et avait toutes les conséquences d'un mal de mer complet. Il était impossible de se tenir sur ses jambes. Malgré la profonde tristesse qui s'était emparée de moi à l'idée du danger, je ne pouvais m'empêcher de rire en voyant M. Guillemet avcîc un bonnet blanc, ouvrant sa porte, passant la tetc d'un air effrayé, essayant de dire nn mot, et repoussé malgré lui. 11 me rappelait cette pièce

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énorme punaise sur mon vêtement. La saleté de tous ces couvents est indescriptible. Peu de temps après la messe, nous déjeunâmes avec une masse de monde, et nous rentrâmes dans notre chambre. Depuis quelque temps je souffre beaucoup des dents ; l'atmosphère du mont Athos est très mauvaise à à ce point de vue; les transitions perpétuelles et brusques du froid au chaud et du chaud au froid, attaquent les dents d'une façon incroyable. M. Guillemet ainsi qu'Antonio en souffrent aussi souvent.

Donc, ayant mal aux dents, je m'étais mis sur mon lit de camp et je cherchais à sommeiller, lorsqu'il y a une invasion dans ma chambre. D'abord Antonio, puis M. Guillemet, puis le câwas, puis enfin Tarchimandrite do Philothée qui, étant venu à pied de son couvent , était tout en nage et rouge comme un coq. Le pauvre homme était entré d'abord chez M. Guillemet, et avait encore les larmes aux yeux. Voici son histoire : ce mauvais drôle de Grec, qui nous avait accompagnés à Caracalo où il avait couché , était revenu , dimanche matin, à Philothée, et il avait dit aux Pères que nous avions remis pour le couvent douze napoléons entre les mains de l'archimandrite. Ce dernier n'ayant avoué que cinq francs, on s'était emparé de sa chambre, on y avait mis les scellés et on l'avait chassé du couvent. Il était tout de suite accouru à Iviron pour me raconter son cas et me demander un certificat. Je rédigeai, en grec, un mot où je taxai de fous ces misérables qui avaient mieux aimé croire un drôle, qui avait été chassé de Constantinople pour inconduite, que d'ajouter foi à la parole d'un de leurs frères, leur chef, sans parler même de l'absurdité de supposer que nous ayons pu donner 240 francs pour un mauvais déjeuner. L'archimandrite d'Iviron, auquel on conta cette histoire, signa aussi ma lettre, et ce pauvre moine retourna h son couvent, muni de cette pièce.

A-l-on idée d'une conduite pareille chez des gens qui font vœu de pauvreté? Quelle corruption! Quelle barbarie! Traiter ainsi un frère qu'ils ont honoré du titre d'arcliiman-

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drite! Chaque jour nous enlève une illusion sur ce mont \ Athos où il ne faudrait rester qu'une quinzaine de jours. Cette histoire nous a causé une impression des plus pénibles. Le soir, après souper, Tarchimandrite dlviron sortit un instant et revint avec deux paquets. Dans l'un, qui m'était destiné, il y avait deux chapelets blancs pour vous et pour Jeanne, deux petites croix en bois sculpté pour vous deux, an snjet religieux pour moi, trois petits bouquets d'amaranthe du mont Athos , et enfin trois cuillères en bois scnlpté. Le paquet de M. Guillemet contenait aussi de jolies petites choses. Je le remerciai beaucoup en votre nom, et nous remîmes au lendemain malin pour lui faire nos adieux.

Nous avons été prendre le café avec les supérieurs du convent, et après de grandes démonstrations de dévouement de part et d'autre, nous avons pris la route du skite de Saint- André.

Demain matin, nous devons partir pour Russico où nous resterons deux ou trois jours. De là, deux jours à Xéropotami, d'où M. Guillemet reviendra au skite de Saint-André, tandis que j'irai visiter la bibliothèque de Simopétra qui n'est pas très loin de là. Il nous restera tiois ou quatre jours pendant lesquels M. Guillemet photographiera nos aimables hôtes, et nous préparerons nos bagages afin de pouvoir nous embarquer, le 24, au matin, pour Salonique. Nous avons toujours un soleil resplendissant, et ce matin, à sept heures et demie, sur le haut de la montagne, il faisait déjà bien chaud. J'écris aujourd'hui même à M. Robert, le drogman de l'ambassade de France à Constantinople , pour voir les bibliothèques des Météores. J*ai appris avec plaisir que les cinq couvents à visiter sont sur le même plateau, à peu de distance l'un de l'autre ; nous ne serons donc qu'une seule fois enlevés en paniers. Ce genre de voiture me réjouit peu. En général, je ne suis pas accessible à la crainte, mais j'ai horreur de l'abtme. Mourir, en tombant dans un puits très noir et très profond, serait, pour moi, la mort la plus affreuse. Nous ne pensons pas rester longtemps aux Météores ; à

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Salonique , nous saurons probablement quelque nouvelle de Paris.

J*en étais là de ma lettre, lorsque j*ai reçu la visite du kaïmakan, c'est-à-dire du gouverneur turc, qui est resté un temps infini. II paraît qu'il vient d'apprendre par le journal qu'il était remplacé dans ses fonctions au mont Athos, sans qu'il en ait été prévenu par Tautorilé. Il veut nécessairement que je parle et que j'écrive pour lui; je ne sais pas comment je me tirerai de là. Ce pauvre homme est très tourmenté parce qu'il ne sait pas s'il est placé ailleurs. Il nous a raconté qu'il y avait eu un conseil, ce matin, pour juger tous les délits des moines : une foule d'histoires, toutes aussi scandaleuses et dans le même genre que celle dont je vous ai parlé plus haut.

Ils se volent, ils se déchirent les uns les autres ; il règne plus d'harmonie chez les bandits. Du reste, il est difficile qu'il en soit autrement, car tous ces moines se recrutent parmi les bergers, les paysans, parmi ceux qui ont été obligés de quitter leur pays, à la suite de crimes ; les plus intrigants finissent par dominer les autres et par se faire nommer hégumènes ou archimandrites. Au milieu de toute celte population, pourrie jusqu'à la moelle, on est heureux de rencontrer des hommes comme Thégumène et le jeune Dorothée, au skite. les archimandrites dlviron et de Zographon, et deux ou trois autres.

Je suis obligé de clore ma lettre; je vous écrirai parle prochain bateau.

Monastère de Xéropotami, 15 octobre 1863.

Un mot sur les deux ou trois jours qui viennent de s'écouler. Mardi matin, nous sommes partis pour Xéropotami, au lieu de Russico, parce qu'il y avait une très grande fête dans

dans les buissons, à perler son chapelet de notes ravissantes, l'eau courait limpide de tous côtés et gagnait la mer en luttant de gazouillements avec les oiseaux; c*était un printemps délicieux, avec toutes ses séductions, avec tous ses charmes qui sont inconnus à Thabitant des villes. Puis les ruines qui semblaient nous dire : « Ingrats, pourquoi avoir tant tardé! Je vous attends depuis longtemps. Vous voyez bien que le marteau des barbares ne respecte rien, et vous me trouverez déjà bien diminuées! » Je rentre au logis, nous soupons, grâce à Antonio, qui se multiplie et qui est dans son élément quand il peut s'occuper de cuisine, et je pense à réparer les fatigues de la journée. Malheureusement, je ne puis fermer Tœil de la nuit; ces abominables punaises, qui ne vous quittent plus dès que vous mettez le pied en Orient, ne me laissèrent pas une minute de répit. Ce matin, j'ai donné Tordre à Antonio de faire laver nos chambres à Teau de mer et je me remettrai dans ma coque, avec Tespérance d'éviter ces maudits animaux.

Après avoir pris le café, on fit venir des mulets pour nos compagnons, les graineurs, qui vont aujourd'hui même au village de Panagia, ce dont je ne suis pas f«lché : la vie sera plus douce et plus facile h nous trois. Pendant les préparatifs de ces messieurs, M. Guillemet prend son pied photographique, et moi, je me munis d'un peu de coton en guise d'épongé, de papier à estampage et d'une brosse. Nous accompagnons ces messieurs jusqu'à la route des tombeaux, qui se trouve à TonlrtM» d'une délicieuse vallée, nous leur souhaitons bon voyage, et nous nous dirigeons vers le tombeau d'Antiphim, qui contient dtMix b(»lles inscriptions en vers. Avec mon papier, nous avons pris, do cos inscriptions, les estampages qui ont tn'^s bien réussi; c'était notre coup d'essai. Maintenant nous opérerons proniptement et sûrement.

Vous ne pouvez vous figurer le délicieux coup d\i»il que présentait la campagne. (Vêtait un fouillis de verdure et de fleurs qui .se dépêchaient de vivre avant la sécheresse. Kn traversant les prairies, on aurait pu se croire dans une offi-

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lisée au point de vue de ma fièvre. J'ai promis de tout vous dire, il a bien fallu, pour obéir à ma promesse, vous raconter mes souffrances, et j'ai le vif regret de vous avoir laissée dans l'inquiétude. Heureusement que, depuis longtemps, vous ne pensez plus à tout cela, et que vous me savez rentré dans

mon état normal.

La température a singulièrement changé; le vent, hier soir,

était très violent. Il continue aujourd'hui, la mer moutonne

beaucoup et, le matin, après déjeuner, nous prenions notre

café sur notre balcon, assis, en tournant le dos au soleil.

L'hiver semble s'annoncer, et je crois qu'il ne doit pas être

fort agréable dans ces parages.

Nous nous réjouissons à l'idée de rentrer dan3 la vie civilisée, et de voir autre chose que des moines qui se vantent de ne pas s'être lavés une seule fois depuis quinze ans. Chaque pas que je ferai maintenant me rapprochera de vous, à moins que l'empereur ne m'envoie à Thasos. Mais j*ai de la peine à croire que ce soit pour cette année ; il n'y aura pas le temps nécessaire avant Tarrivée de la mauvaise saison.

Pour m'occuper pendant les derniers jours qui me restent, j'avais pensé à comparer un manuscrit de Plutarque, que j'avais remarqué dans le couvent de Dochiarion. Les gens de ce monastère, auxquels je l'avais signalé, m'avaient promis de me le prêter lorsque je le ferais demander par un archimandrite. Celui d'ici a eu la complaisance d'écrire et d'envoyer un homme exprès. Ceux de Dochiarion ont répondu qu'ils étaient prêts à donner le livre, mais qu'il fallait que la demande officielle en fut faite par le monastère de Xéropotami, et avec le cachet de ce couvent. Ce n'est qu'un prétexte pour ne pas le donner, sans compter que c'est une impertinence pour notre archimandrite d'ici. L'intérêt seul guide ces moines dans toutes leurs actions. Ils ne sont même pas capables de se maintenir dans un juste milieu convenable, de manière à mériter la bienveillance qu'ils semblent appeler de tous leurs vœux; leur mauvaise nature reprend bien vile le dessus, et ils ne tardent pas à montrer leur vilain côté dans toute

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sa nudité. Au moins, les moines catholiques du moyen âge travaillaient ; ce sont eux qui nous ont transcrit et conservé tant de manuscrits que je viens examiner aujourd'hui. Les moines grecs du xix* siècle boivent, mangent, dorment et ne font rien : durant leurs longues psalmodies, ils dorment encore dans leurs stalles.

Il faut toujours dire la vérité telle qu'on la voit, telle qu'on la comprend. Il faut démasquer la fausseté, et protester contre l'avenir qui pourra peut-être rendre ces moines un peu plus confiants, et faire mettre au jour des documents littéraires que je n'aurai pas connus. Je dois prendre mes précautions^ et dire bien haut que j'ai eu à lutter contre la fourberie et le mensonge, et que je crois à l'existence de manuscrits importants qui, malgré toutes les protestations de dévouement, m'ont été cachés.

J'ai adopté un genre d'écriture qui me fatigue beaucoup. De cette manière j'écris des volumes sans m'en douter, et mes pauvres yeux finissent par ne plus apercevoir que des papillons.

Vendredi 16.

Ce matin, l'archimandrite est venu nous prendre et nous a conduits voir des croix en bois sculpté très précieuses ; il en a prêté trois à M. Guillemet pour qu'il put les dessiner, et il les loi a laissé emporter dans sa chambre. Voilà la première fois qu'on nous témoigne une pareille confiance ; les autres monastères ne nous y ont pas habitués.

Après déjeuner, nous sommes allés à l'église où on nous a montré des choses si merveilleuses, provenant de l'impératrice Pulchérie, et paraissant d'une telle authenticité, que H. Guillemet a décidé qu'il reviendrait passer deux jours à Xéropotami pour les photographier. Il y a, entre autres, un petit encolpion : c'est un pctil bijou que Ton portait dans son sein, tout enrichi de perles et de pierreries. 11 s'ouvre en trois parties : deux petites portes, comme dans un buiïet, laissent

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voir, une fois ouvertes, plusieurs petites plaques d'or recouvrant des cases dans lesquelles sont conservés : un peu du sang de Notre-Seigneur, du bois de la vraie croix, un morceau de Téponge et un petit débris du roseau, le tout dans des proportrës minimes, mais très perceptibles à ToeiLDe petites inscriptions en grec se trouvent sur chacune de ces plaques d'or qui sont bien du temps de Pulchérie. Sans même parler des saintes reliques, ce bijou, sous le rapport historique, est d'un prix inestimable.

Deux autres pièces sont également très intéressantes.

D'après ce que nous avions décidé, et pour ne pas perdre une minute, nous avons demandé des mulets et nous sommes allés tout de suite au skite de Saint-André. En passant par Caryès,nous avons rencontré le jeune Dimitri, dlviron, qui nous a appris que Tarchimandrite était venu passer deux jours à Caryès.

Nous allâmes lui faire visite. Au moment d'entrer, j'aperçus la plupart des représentants des couvents, qui se trouvaient dans sa chambre; j'hésitai un peu, puis je pris mon parti et j'allai serrer la main à l'archimandrite et à deux ou trois que je reconnus. On sait» au conseil, combien je suis mécontent de mon voyage ; aussi ce fut un sauve-qui-peut général, et en deux minutes, tout le monde avait déguerpi. Ils semblaient avoir une peur terrible. L'archimandrite paraissait très préoccupé, et je ne serais pas étonné qu'ils se fussent tous réunis pour causer de mon prochain départ et du danger qu'il y avait pour eux, si je partais aussi mécontent. L'archimandrite me pria instamment, d'aller le voir, le lendemain, avant son départ. Ce lendemain est aujourd'hui, jour de marché à Caryès où viennent de tous les côtés les moines qui veulent faire leurs acquisitions. Je rencontrai la plupart des représentants des couvents; beaucoup tâchèrent d'éviter mes regards. Nous achetâmes, avec M. Guillemet, diiïérents petits objets, entre autres des chapelets et de petites croix que vous pourrez donner aux enfants de Bayonvillc. Nous nous rendîmes ensuite chez l'archimandrite. On nous dit qu il était au conseil de Caryès

(notez qu'il n'y en a jamais le matin). Nous retourm&mes au marché. Peu de temps après, j'aperçus le jeune Dimitri qui nous cherchait et qui nous dit que Tarchimandrite était désolé de ne pas s'être trouvé chez lui, quand nous nous étions présentés, et qu*il nous priait de revenir. M.Guillemet avait beaucoup à faire; il s'excusa et j'allai seul. Il y avait, chez l'archimandrite, le représentant d'Iviron et celui de Lavra : ce dernier est le plus important parce que, hiérarchiquement, Lavra est le premier couvent du mont Athos. Ils me supplièrent de recommander les monastères à l'empereur, etc.. ; je leur dis que cela était inutile, que l'empereur serait tellement mécontent que je ne pouvais plus rien pour eux, et que j'avais trop à me plaindre de plusieurs d'entre eux. J'ajoutai que je ne manquerais pas de dire tout le bien que je pensais de ceux qui, comme à Iviron, m'avaient bien reçu; que je savais qu'il y avait des manuscrits importants à Yatopédi, et qu'on ne me les avait pas montrés. Tout cela parut les émouvoir beaucoup, et ils eurent l'air très inquiets. Je pris congé de l'archimandrite qui m'embrassa très aiïectueusement.

Mercredi 21.

Nous sommes partis, ce matin, du skite assez tard; il était près de sept heures et demie. Khégumène et le petit moine nous ont accompagnés à pied jusqu'à Caryès, dans Tintention de nous conduire pour faire nos adieux aux représentants des couvents qui y étaient assemblés. Mais je m'y refusai absolument, disant que j*avais trop à me plaindre et que je voulais éviter une nouvelle comédie.

On avait sans doute envoyé prévenir les moines; car, quand nous passâmes, le cawas sortit pour nous arrêter et nous prier d'entrer ; j'étais déjà en avant, et le jeune Dorothée n'osa pas insister. En route^ je lui racontai tous mes griefs, en lui disant qu'il pouvait répéter à tous les moines ce que je pensais; j'ajoutai qu'ils avaient encore le temps d'empêcher le mal qui ne manquerait pas d'arriver; que je ne parlais que

dans trois jours, et que, comme je n'avais pas encore écrit à Tempereur, ils pouvaient me remettre pour lui un manuscrit important, si petit qu'il fût, et que, s'ils ne voulaient pas lui en faire l'hommage, on le leur rendrait plus tard.

En arrivant à Xéropotami, je trouvai Tarchimandrite au fait de tout cela ; on lui avait fait la leçon, et il chercha à m'amadouer et à me convaincre qu'il n'y avait rien au mont Athos. Je lui répondis que je savais à quoi m'en tenir, etc.. Je vous fais grâce de notre conversation. Le petit moine sortit avec lui, et ils allèrent causer, ensemble. Nous déjeunâmes, et^ au lieu de rester avec nous une partie de la journée, comme c'était convenu, il partit tout de suite après le repas. Je suppose que l'archimandrite l'aura engagé à la démarche en question, ce qui prouverait l'existence des manuscrits. Que sortira-t-il de là? Je n'en sais rien. Si quelque chose de nouveau se produit avant mon départ, je vous le dirai; sinon, j'achèverai ma lettre à Salonique, d'où seulement elle peut partir.

{Au crayon) : J'arrive à Salonique, après avoir été obligé de rester trois jours sur la côte de Cassandra. La poste part, je ne puis vous en dire davantage.

Salonique, 28 octobre 1863.

Je VOUS dois l'explication de la brusque fin de ma dernière lettre, mais, auparavant, reprenons les choses de plus haut. Rien de nouveau ne s'est produit, et j'ai dû quitter le mont Athos sans avoir rien obtenu de ces vilains moines. Donc, samedi matin, à quatre heures , nous quittions Xéropotami, où nous avons mieux aimé coucher qu'à Russico où Ton est très mal. En arrivant à l'échelle, point de bateau; nous arrangeons nos aflaires de douane, et peu après nous le voyons poindre à l'horizon.

Les brouillards de la nuit l'avaient empêché d'aborder et il

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èU&t. allé, sur la côte en face, atlendre le lever du soleil. Je

\oti^ fais grâce de tous les détails inséparables d'un embar-

qa^tnent comportant beaucoup de bagages, les caisses pho-

^St'aphiques et les marbres que nous avons rapportés de

î^asos.

Je dois vous tranquilliser cependant à Tendroit de ma récolte littéraire; bien que je n'aie pas découvert de grand ouvrage, j'aide bonnes, d'excellentes choses. Ce n'est pas la quantité, mais la qualité qui met en relief les résultats d'une mission. Je reviens à notre départ. Le temps avait changé d'une manière sensible. Il y a deux jours, je succombais sous la chaleur en revenant de Simopétra, et, aujourd'hui, il y a des nuages et un vent si frais que je suis obligé de me couvrir. Notre bateau est très mauvais ; il marche très mal ; c'est son dernier voyage. Le vent devient de plus en plus fort, et le soir, après dîner, nous dansons d'une manière bien désagréable pour les gens qui ont le cœur sensible.

On est horiblement mal installé : une toute petite salle de Hx pieds carrés, et des cabines microscopiques. Au-dessus de notre tète sont les chaînes de l'ancre ; tout cela roule et fait on bruit infernal. Nous nous couchons ; alors commence une affreuse tempête qui nous ballotte d'une manière effrayante pendant toute la nuit; les vagues, d'une hauteur incroyable, couvrent d'eau notre b&timent. Mon lit est inondé, et je suis obligé de me réfugier dans la salle à manger où je me couche sur le canapé. Pendant ce lemps-lâ, le pauvre Antonio, que nous avions placé en seconde pour qu'il ne restât pas sur le pont pendant la nuit, souffrait horriblement. Couché dans sa cabine, il croyait son dernier jour arrivé; il criait^ il nous appelait dans son désespoir, et avait toutes les conséquences d'un mal de mer complet. Il était impossible do se tenir sur ses jambes. Malgré la profonde tristesse qui s'était emparée de moi à l'idée du danger, je ne pouvais m'cmpécher de rire en voyant M. Guillemet avec un bonnet blanc, ouvrant sa porte, passant la tète d'un air effrayé, essayant de dire un aiot, et repoussé malgré lui. 11 me rappelait cette pièce

de Guignol que j'ai vue avec Jeanne : « Adieu, chambre ! elc. » Ce qu'il y avait d'affreux, c'est qu'il était impossible de savoir où nous étions; nous n'avancions pas, et, lorsque le jour parut, on constata que nous n'étions qu'à moitié route. On fit des efforts inouïs pour gagner la côte et, enfin, vers neuf heures du malin, nous pûmes jeter l'ancre devant Cassandra, presqu'île que vous trouverez sur vos cartes. Ce fut un bienêtre pour tout le monde; seulement, au lieu d'èlre à Salonique, nous avions la perspective d'attendre que le temps fut propice, et cela pouvait durer longtemps. Enfin, le lundi, à minuit, trouvant le vent plus supportable, nous nous sommes remis en route, et, après de grands efforls, nous sommes arrivés à Salonique, le mardi, à trois heures de l'après-midi. Tout le monde, ici, était inquiet, et le consul allait envoyer un vapeur turc, si la journée s'était encore passée sans nouvelles. M. de Pontcharra vint tout de suite en barque avec tout le consulat, et me remit un gros paquet de lettres, en me disant : « Vous avez cinq minutes si vous voulez profiter du départ de la poste pour la France. » Il me fut impossible de lire mes lettres, et je dus cacheter immédiatement celle que je devais terminer à votre adresse à Salonique.

Ma dernière lettre à l'empereur sur Thasos était très éloquente (du moins je le crois); je l'avais écrite d'inspiration et sous l'impression encore toute chaude de mon voyage. L'empereur en a été tellement enchanté qu'un ordre est arrivé aux Affaires Etrangères pour qu'on demandât tout de suite l'autorisation. Mes petites récoltes littéraires paraissent aussi assez bien accueillies; il y en a une, entre autres, que Diibner regarde comme de la plus haute importance. Vous voyez que les choses marchent très bien, trop bien même, car on voudrait que je restasse l'hiver ici. Mais rien n'est encore décidé.

Pour en revenir à M. de Pontcharra, il fut des plus aimables avec moi. Le drogman du consulat s'occupa de toutes nos caisses, et je me rendis sans plus tarder au consulat où je trouvai une chambre très confortable, àfeuropéenne, avec un lit excellent où je me reposai de toutes mes mauvaises nuits,

et OÙ je puis dormir sans inquiétude. Mme de Ponlcharra, qui depuis un mois seulement a un petit garçon, est bien occupée; cela ne Ta pas empêchée d*être très gracieuse et 1res bonne pour moi. C'est une belle personne qui parait avoir un cœur excellent. Elle a en ce moment chez elle la femme de son frère, à laquelle le bon Dieu a déjà envoyé onze enfanls, bien qu'elle n'ait que trente ans. Cette dernière part, lundi prochain, pour aller retrouver son mari et ses enfants à Smyrne. La maison de M. de Pontcharra est très bien ordonnée, et sa table n*est que trop abondante. Je me remets des mauvais repas que j'ai faits au mont Athos.

Dimanche.

Continuez à m'adresser vos lettres chez M. de Pontcharra; il est probable'que je resterai encore quelque lemps dans ces parages, et il saura toujours où me trouver. M. de Pontcharra vient d'entrer chez moi, et ayant vu la physionomie de ma lettre, il m'a dit : « C'est absurde de gâter les femmes comme cela! » mais n^allez pas le mal juger d'après cette parole; il est parfaitement dévoué pour la sienne. Il a cependant raison dans son observation. Quand on écrit tant et si souvent, le moindre changement tourmente. Toutefois, je continuerai de la même façon pour vous, si mes lettres peuvent vous procurer de la satisfaction et si vous me promettez d'être raisonnable à l'endroit des inquiétudes.

Mais ce dernier article est au-dessus de vos moyens.

Nous avons fait une dernière tentative sur \v mont Athos. Le curateur de tous les monastères est venu me voir, très préoccupé de ce que j'étais mécontent, et ne comprenant pas que les moines se fussent conduits ainsi avec moi. Il est très influent et m'a promis quo, s'il existait des manuscrits en réserve, on me les montrerait.

Sur ces entrefaites, un M. Abbott, anglais, m'a affirmé qu'en 1843 il avait vu et tenu entre les mains des manuscrits

très importants et qu'on ne m'a pas montrés, à Lavra et à Chiliandari. Le consul d'Angleterre a aussi donné une lettre pour le gros Melchisédech, qui paraît regretter beaucoup de m'avoir mécontenté, et on a envoyé un homme exprès par terre, afin que les pères eussent le temps de me répondre par le bateau de dimanche prochain.

Il serait donc possible que je repartisse, mardi, pour le mont Athos où j'irais encore passer une quinzaine de jours, si la réponse des moines me promet quelque travail important.

Il y a ici un médecin très précieux pour moi; il connaît toul, et il n'y a point de porte qui lui soit fermée. En peu de temps, il m'a montré toutes les antiquités. J'ai aussi visité la bibliothèque du monastère de Tchaous, situé en haut de la ville. J'y ai trouvé un gros manuscrit, qui, je crois, aura beaucoup d'intérêt pour l'empereur. S'il est inédit, ce que j'espère, ce sera assez piquant.

Vous voyez que la Providence arrange tout à notre satisfaction. Depuis quelque temps elle semble me conduire comme par la main. Chaque fois qu'une chose heureuse se présente, je pense d'abord à vous et je rends grâce au ciel. Remerciez Hortense et Jeanne de leurs petits mots, et, pour vous, ne me dites plus que vos lettres sont sans intérêt pour moi; c'est ici une de mes grandes consolations, et quand j'aperçois quelque contentement dans vos paroles, cela me donne tant de courage que je me sens la même énergie qu'aux premiers jours de mon voyage ; il me semble même qu'elle augmente chaque jour. Au revoir, portez-vous bien toutes, et aimez -moi un peu. Je vous embrasse tendrement.

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