VUI
Saloniquc, 9 novembre 1863.
Tout marche maintenant régulièrement, et je reçois vos lettres exactement depuis que vous les adressez au consul de France. Votre dernière lettre m'est arrivée hier, et bien que
le fond en soit un peu triste, elle m'a procuré, comme toujours^ un vif plaisir.
Ce qui m'a bien étonné, c'est de ne rien recevoir de France, au sujet de ce qui me préoccupe; probablement la réponse du pacha d'Egypte n'est pas encore parvenue, et nous allons éprouver de nouveaux retards. J'apprends maintenant que bien que l'île de Thasos lui appartienne, il faudra aussi l'autorisation de la Porte; cela ne souffrira pas de difficulté, mais nous conduira à la fin de novembre. Pourrons-nous faire des fouilles en décembre ? C'est ce que j'ignore. En attendant, et pour ne pas perdre mon temps, je pars demain pour les Météores, et je ne sais pas encore si M. Guillemet m'accompagnera. J*y ai mis de la discrétion et je n'ai pas voulu l'influencer. Je ne voudrais pas qu'il pût me reprocher de lui avoir fait faire un voyage inutile, h son point de vue. M. Guillemet n'est pas logé au consulat, parce que la maison est comble en ce moment. La pauvre Mme de Pontcharra était bien empêchée avec son troisième enfant qui n'avait pas trente jours, avec sa belle-sœur et les enfants de cette dernière. J'avais même voulu ne pas accepter l'hospitalité dans ces circonstances, mais ils y ont mis, Tun et l'autre, tant de bonne grâce et tant d'insistance qu'il n'était pas possible de persister dans mon refus.
Je vais dans un pays où le brigandage est un peu à l'état normal. Du reste je dois vous tranquilliser sous ce rapport; ce qui pourrait arriver de pis, c'est que je fusse pris, mais on ne s'emparerait de moi que pour exiger une forte rançon que l'empereur ferait payer, sans doute, immédiatement, et dont on exigerait le remboursement à la Turquie. Je crois qu'il n'y a même pas cela à craindre, parce qu'ils n'osent pas s'attaquer à des Européens, surtout à ceux qui ont, comme moi, un caractère officiel et qui sont nantis d'un firman du sultan. Toutes les forces du pachalik se mettraient à leurs trousses ci on ne les ménagerait pas. En tout cas, je me ferai accompagner d'une escorte. Donc, pour en revenir h M. Guillemet, son hésitation m'étonne, et j'espère bien qu'il se décidera
166 SALONÎQUE
à venir avec moi. Il y a ici un docteur grec qui me rend les plus grands services; j'espère même, par son intermédiaire, obtenir quelques antiquités pour l'empereur. Une circonstance m'a mis en grand rapport avec le pacha qui a l'air de m'aimer beaucoup. Jeudi dernier, celui-ci m^avait invité à - une tournée qu'il allait faire avec son bateau à vapeur, et qui devait durer deux jours. Je me gardai bien de refuser. Vendredi matin, à l'heure convenue, il passa au consulat avec toute sa suite; je l'accompagnai jusqu'à la quarantaine où nous attendîmes l'arrivée de l'embarcation qui devait nous mener au bateau à vapeur. Il y avait un fauteuil et des chaises ; il me força à m'asseoir sur le fauteuil, me fit servir des cigares et du café. Peu après arrivèrent les consuls de Russie et d'Angleterre, qui étaient aussi invités. Nous nous embarquons; on nous sert un déjeuner à l'européenne, c'està-dire avec argenterie, etc.. Mais les plats sont peu de notre goût : de petits morceaux de viande toujours trop cuite. Après déjeuner, nous descendons à terre et nous visitons de grandes salines qui sont situées à une des pointes. Nous remontons à bord, et on s'amuse à tirer avec des fusils sur une jarre attachée à une corde et traiuée par le bateau à vapeur : c'est vous dire qu'il y avait une bien grande mobilité dans le but qu'il s'agissait d'atteindre; aussi le pacha, qui est un des plus habiles tireurs qu'on puisse voir, n'y put parvenir.
On attacha alors une autre jarre à l'extrémité d'une vergue; du premier coup, il la mit en pièces. On en met une autre et tous, nous tirons sans pouvoir l'atteindre : le balancement de celte jarre et le mouvement du bateau nous empêchaient de viser juste. Le pacha prend un fusil et tire si juste qu'il traverse la cruche sans la briser, et nous voyons d'en bas le trou qu'avait fait la balle. Je dis alors que j'allais faire quelque chose de bien plus fort et que j'allai faire passer une balle parle même trou. Ce disant, je lirai et je lui dis : « Prouvez-moi que je n'ai pas réussi ». Et le pacha de rire à gorge déployée. C'est un homme jeune, d'une physionomie douce et distinguée, mais, comme tous les Turcs, un peu sérieux. J'ai fait beau-
coup de frais pour lui, et il était si peu habitué à rire qu'il ne pouvait plus -se séparer de moi.
Le soir, nous débarquons en face, sur Tautre côté, afin de voir d'autres salines ; nous chassons sans trouver aucun gibier. On envoie un exprés à Sainte-Catherine pour prévenir que, le lendemain matin, nous arriverions avec le bateau et qu'on ait à préparer une belle chasse.
Nous avons dû coucher dans le salon^ sur les canapés; on nous avait abandonné cette pièce, aux deux consuls et à moi^ mais je n'ai pu fermer Tœil de la nuit. Mes deux compagnons dormirent comme des bienheureux. Le lendemain, nous partons et nous prenons terre devant TOlympe. Il y avait plus de cent personnes invitées à la chasse. Le consul de Russie, qui est un charmant garçon et qui n'entend rien à cet exercice, resta avec moi, et nous laissâmes la chasse s*en aller au loin, aimant mieux ne pas recevoir de coups de fusil. Après trois heures de chasse, sans recontrer aucun gibier, dans des champs où des joncs nous fatiguaient horriblement^ nous revînmes du côté des barques et nous apprîmes qu'il y avait un déjeuner préparé pour Son Excellence à une lieue de là et qu'on nous attendait. Mais nous étions exténués et nous aimâmes mieux retourner à bord où nous nous fîmes servir à déjeuner. Pendant ce temps-là, la mer était devenue grosse, et nous étions inquiets, parce que si le pacha tardait un peu, les barques ne pourraient pas aller le prendre à terre; nous tirâmes deux coups de canon pour le prévenir. Vers midi, il arriva, heureusement à temps. Il me dit alors que c'était très mal d'abandonner ainsi ses camarades. Je lui répondis que c'était bien plus mal à un pacha de ne pas mettre ses invités au courant du programme.
On chauffa immédiatement, et je lui promis un potirboire de dix paras (un sou) s'il arrivait à temps à Salonique de manière à pouvoir y entrer. A cinq heures et demie, nous étions dans le port, mais la règle est qu'on ne peut pas entrer, après le coucher du soleil. Le médecin de santé vint dans sa barque et dit qu'il le regrettait bien, mais qu'il lui était impossible de
donner la pratique , qu'il ne voulait pas prendre cela sur lui. Il ajouta qu'il la donnerait pourvu que le pacha la demandât. Ce dernier répondit qu'il ne voulait pas prendre cette responsabilité. Je voyais le moment où nous allions être condamnés à passer une seconde nuit à bord, et cela dans le port de Salonique. Le pacha dit alors : « M. Miller m'a promis dix paras, si je le faisais arriver ce soir à Salonique, eh bien ! moi je lui en donne vingt, s'il peut nous y faire entrer. »
J'allai immédiatement trouver le médecin qui parle bien français: je lui dis que c'était une barbarie; que nous clions empestés, mais de punaises seulement, etc. Je parvins à le faire rire ainsi que les assistants. Dès lors, notre cause fut gagnée. Il monta sur le bâtiment, alla saluer le pacha et nous pûmes entrer en ville, à la satisfaction de tout le monde.
Me voici maintenant en excellente position pour demander au pacha quelques antiquités pour l'empereur. Il m'a dit aussi qu'il espérait bien qu'à mon retour des Météores j'accepterais un logement chez lui, et que, même, sije l'aimais mieux, j'aurais une maison entière à moi. J'ai répondu que M, de Pontcharra ne le souffrirait pas. Je me donne aussi beaucoup de mal pour obtenir certaines antiquités qui sont encastrées dans les remparts de la ville.
Le consul et son aimable femme semblent s'être si bien habitués à moi que c'est avec tristesse qu'ils me voient partir. Ce qui les console, c'est que je leur laisse une partie de mes bagages. De cette manière, ils sont sûrs que je reviendrai les voir. Que j'aille à Thasos ou que je retourne par les paquebots de la Méditerranée, il faut toujours que je revienne à Salonique.
Dans ma dernière lettre, je vous parlais d'un manuscrit qui me paraissait de nature à intéresser l'empereur ; le docteur Prasakaki devait tâcher de me le faire acquérir. Un riche négociant grec est veau le trouver, disant qu'il savait que je voulais acheter ce manuscrit mais que cela ne se pouvait pas sans l'assentiment do l'archevêque.
Nous ne pouvons deviner comment il a pu être instruit de
LMLE DE THASOS 197
Dès hier matin, nous avons voulu nous mettre à l'œuvre, mais nous n'avions ni outils ni ouvriers. Néanmoins, nous sommes partis avec une pioche que nous avions empruntée, et les deux leviers que nous avons fait faire à Salonique, et, accompagnés d'Antonio , du cawas et d'Œconomidès , nous nous sommes dirigés vers la route des tombeaux. C'était ridée de M. Guillemet, et non la mienne. Ces tombeaux ont tous été fouillés, et j'imagine que nous perdrons notre temps à remuer terre et pierres dans ces parages. Effectivement, nous nous sommes donné beaucoup de mal et nous sommes rentrés, ruisselants de sueur, vers onze heures, renonçant à un pareil travail pour le reste de la journée. Comme nous n'avons presque rien à manger, en étant réduits à des œufs à la coque, j'ai pensé à prendre mon fusil et à aller tirer des tourterelles, qui sont en assez grand nombre sous les oliviers. M. Guillemet me proposa d'aller en barque dans une petite lie qui est en face de Thasos et qui, dit-on, est pleine de lapins. Elle porte le nom de (^xgzzojIx, enfant de Thasos. Nous serons bien aises d'y avoir été au moins une fois. Notre journée étant perdue, j'acceptai ; nous frétons un caîque, nous nous armons de fusils et nous partons, par une chaleur tropicale ; mais nous commençons à nous faire à cotte atmosphère de feu, qui est assez souvent tempérée par une brise très fraîche.
Œconomidès avait emprunté un fusil ; nous prîmes quelques provisions et nous lou/Vmes un bateau, pour quinze piastres. Les maîtres de la barque avaient un instrument de musique. C'est une espèce de cruche dont le fond est remplacé par une peau de chèvre tendue et qui donne un peu le son de notre tambour. Le goulot reste vide. On tape dos deux mains, d'une manière monotone, et cela m'a rappelé l'instrument des Arabes, à la fête turque de Salonique. Comme l'air chanté par nos bateliers me semblait joli, je priai Antonio de me donner le sens des paroles, et j'écrivis les couplets suivants :