‹ Le mont AthosChapitre 32 sur 35 · LARISSA · texte numérisé non relu

LARISSA

campés. Vous vous souvenez de ce brigand qui avait égorgé un chef de monastère, et dont la narration se trouvait dans le Moniteur, peu de temps avant mon départ. Ce Semoaété pris, il y a plusieurs mois, et aélé pendu. Les prisons de Larissa conliennent vingt et quelques prisonniers, de sorte que le pays est tranquille en ce moment, et nous voyagerons en toute sûreté.

Tout le monde ici est parfait pour nous. On nous fait accueil de tous côtés, et je regrette de n'avoir pas le temps de visiter le pays. Larissa est une très ancienne ville, mais elle est entièrement remplie de débris, et les constructions sont toutes nouvelles. C'est à peine si on trouve quelques vestiges des anciens temples et anciens tombeaux. Le pacha, que je suis allé voir, m'a indiqué la maison de son frère où se trouve une inscription dans l'intérieur du harem ; j'y suis allé, mais je suis obligé d'y retourner dans une heure. Il y a aussi, dit-on , quelques inscriptions dans les cimetières juifs et turcs.

Je ne serai pas fâché d^en avoir fini avec ces Météores qui sont si loin de Salonique ; c'est une affaire de quatre jours, et autant pour revenir. Quelle que soit la décision prise par l'empereur, et le résultat des démarches faites par lui, il est bon d'avoir vu ces couvents.

Couvent de Saint-Étienne, 18 novembre.

Me voici daus un des couvents des Météores, mais je crains bien d'avoir fait un voyage inutile : perte de temps énorme, d'abord.

Donc, à cinq heures et demie, nous nous sommes mis en route avec le cawas que nous avait donné le pacha. Nous avions une voiture , mais quelle voiture ! une mauvaise caisse toute démantibulée et raccommodée avec des cordes* Pas

TRICCALA 171

le moindre brigand, pas la moindre aventure, pas la moindre émotion. Toutes ces choses- là sont bien plus effrayantes de loin que de près. D'immenses plaines, entourées de montagnes, la plupart du temps désertes; c'est, avec une énorme quantité de corbeaux, tout ce que nous avons renconré I Triccala est une ancienne forteresse , ruinée pendant les guerres du moyen Age, et que Ton aperçoit à une très grande distance. Les gens que Ton rencontre sont tous armés jusqu'aux dents, et, toutes les fois qu'on le peut, on se réunit pour faire la route ensemble. En arrivant à Triccala, notre petite caravane s'était augmentée de quelques voyageurs.

J'avais une lettre pour l'archevêque, et je me fis conduire à la métropole qui est une espèce de grande baraque en bois, n'ayant pas une seule chambre confortable. L'archevêque est un homme de quarante-six ans environ, très vif, nerveux, emporté , souffrant de rhumatismes et de la fièvre qu'il a depuis bientôt trois ans.

Le climat est très malsain, humide et plein d'émanations paludéennes. En été, il doit être insupportable. Notre archevêque nous reçut très bien ; il voulut d'abord nous faire chercher un logis, ne trouvant pas sa métropole digne de nous. Hais comme il nous témoignait ses regrets de ne pas nous garder, je lui dis que nous nous contenterions de la moindre petite chambre. Il en fut très joyeux, et il fut décidé que nous resterions dans celle qui lui sert de salon. On nous improvisa un diner quelconque ; j'installai mon lit , et M. Guillemet coucha sur le canapé. Le lendemain matin , nous allâmes visiter la ville et le marché, puis les ruines ot la citadelle qui ne présentent rien de remarquable.

Nous avions commandé des chevaux pour nous rendre au couvent de Saint-Étienne, qui est situé près de Calabaka, petite ville au pied des montagnes où se trouvent les Météores.

L'archevêque m'avait donné une lettre pour l'hégumène de ce couvent. A une heure et demie, nous primes congé de lui •l nooft moni&mes à cheval, accompagnés d'un cawas qui nous

avait été donné par le mudhir. Nous n'arrivâmes qu'à la nuil au couvent qui est perché sur une roche. Il nous fallut monter pendant près d'une heure. Une espèce de pont en planches, recouvert de terre, sert de passage d'une roche à l'autre ; on le relève dans les circonstances difficiles. Ce couvent est très ancien, mais il a été brûlé plusieurs fois. On vient de le reconstruire en Tagrandissant. On nous conduisit dans une chambre très propre où je ne jugeai pas nécessaire d'installer mon lit.

L'hégumène, pour lequel j'avais une lettre, était sorti, mais il ne tarda pas à rentrer. 11 nous reçut fort bien et nous fit servir à déjeuner. Le lendemain, vers onze heures, nous prîmes un mulet du couvent, sur lequel on mit nos bagages, et nous allâmes aux Météores. En tournant la roche^ on a une vue très pittoresque ; on aperçoit quatre couvents sur des sommités de rochers : de chacun descendent des cordages qui servent à monter soit les objets, soit les voyageurs.

Celui des couvents qui est le plus important sous le rapport des constructions et de la bibliothèque, est le plus éloigné. En arrivant, nous voyons une espèce de grand filet dans lequel étaient enveloppés quelques objets : c'était là la voiture qui nous attendait!

On nous avait beaucoup effrayés en nous parlant de ces filets. Le pacha de Salonique m'avait dit : « N'allez pas là dedans I Pour rien au monde je ne voudrais voyager de cette manière. » Un ami du vice-consul d'Angleterre, qui est intrépide et qui a fait toute la campagne de Crimée, lui avait conté que, de sa vie il n'avait eu une frayeur pareille à celle qu'il éprouva quand il se sentit dans ce filet. Quant à moi, je n'eus pas la moindre émotion de crainte. Je montai le premier ; je trouvai seulement que c'était fort incommode. Il faut s'asseoir à la turque, et l'on est serré là-dedans comme un paquet de linge sale« M. Guillemet monta ensuite, puis nos effets, puis enfin Antonio.

Je montrai mes lettres à l'épîtrope, en l'absence de l'hégumènc qui est depuis un an à Constantinople. Il me les rendit

en disant que ce Q*était pas la peine qu'il les lût; je crois qu'il en était incapable.

On monta nos eiïets et on nous conduisit dans des chambres assez sales. Antonio dit alors à Tépitropc qui j'étais et pourquioi je venais. L'épitrope lui répondit que Thégumëne avait emporté les clefs de la bibliothèque et qu'il était impossible de me la faire voir. Quand Antonio me rapporta cette réponse, je devins furieux ; je leur dis qu'une pareille chose élait impossible, que le patriarche grec devait avoir dit à Vhégumène qu'il m'envoyait une lettre pour voir les manuscrits des Météores, qu'un hégumène ne faisait jamais les fonctions de bibliothécaire^ qu'il n'avait pas le droit d'emporter les clefs, enfin, que c'était une honte pour ce couvent si on n'y pouvait trouver un moine assez honnête pour qu'on osât lui confier les clefs.

Comme ils persistaient à dire qu'ils ne les avaient pas, je voulus partir tout de suite; j'allai à la balustrade, et ayant aperçu le muletier qui gravissait déjà l'autre côté pour retourner à Saint-Etienne, je le hélai et je lui fis signe de revenir. En même temps, je demandai le filet à grands cris. Les moines cherchèrent alors à me retenir, en me disant une chose ou une autre ; à chaque parole qu'ils prononçaient, je répétais : « le filet ! le filet ! » Il fallut bien m'obéir.

Pendant qu'on le préparait, je dis à M. Guillemet de rester pour examiner le couvent et faire ses dessins, que je l'attendrais à Saint-Etienne jusqu*à ce qu'il eut fini. Je partis seul, au grand désappointement de ces moines. Je rencontrai en route l'hégumène de Saint-Etienne qui fut bien étonné et très afifîgé de tout ce qui venait de se passer. Nous rentrâmes ensemble à son couvent; on nous servit à dîner et nous causâmes longtemps. Il était tellement désespéré, au point de vue de leurs intérêts généraux, qu'il me proposa d'écrire aux épitropcs et de faire une tentative pour qu'ils m'ouvrissent la bibliothèque, en l'absence de leur chef. Je lui répondis que je ne demandais pas mieux et que j'étais prêt <ï y retourner. Il écrivit le soir même et envoya tout de suite un exprès. Main-

lenant il est onze heures, et nous n'avons pas encore reçu de réponse, d'où je conclus que mon voyage aux Météores sera

tout à fait nnanqué.

On n'a pas idée d'une infamie pareille ! Quelles gens ! Quelle société! Pendant ce temps, des lettres très importantes m'attendent à Salonique, et peut-êlre aurions-nous pu déjà nous rendre à Thasos. Nous ne pouvons partir de Volo que par le bateau du 26, et nous serons le lendemain à Salonique. Quand M. Guillemet m'aura rejoint, nous reviendrons tranquillement par le même chemin, et nous nous arrêterons dans les villes oîi nous avons reçu un si bon accueil. Nous avons eu l'avanldernière nuit un orage épouvantable, avec tonnerre et foudre ; toute la plaine était inondée. Cela nous promet de mauvaises routes, et il vaudra mieux que nous allions à cheval, bien que cela soit très fatigant. Nous avons fait ce voyage un peu tard, et la mauvaise saison s'avance à grands pas. Il fait déjà froid sur ces roches élevées, et j'ai été obligé, hier soir, d'accepter une espèce de brasero sur lequel on a brûlé un parfum qui a la propriété de rendre inoflfensives les émanations du charbon.

Je suis allé voir Tévèque de Calabaka pour lequel j'avais une lettre. Il était sorli, mais j'ai pu voir l'église qui est très ancienne et très originale. L'évéché est une grande baraque pire que celle deTriccala, et je me félicite d'être logé à Saint- Etienne.

Quant au village lui-même, il est misérable ; toutes les maisons sont bâties en terre et les portes d'entrée sont justes assez hautes pour laisser passer un cochon. Pour retourner au couvent de Saint-Etienne, j'ai dû repasser entre les rochers, en laissant à droite les Météores ; le soleil était si ardent que j'étais tout en nage : une heure après il tombait de la grêle et l'atmosphère était glacée.

C'est encore un séjour malsain. Les habitants vivent ici dans des caves et sont perclus par l'humidité. Hier soir, il y avait sur la muraille, au fond de mon lit, un énorme scorpion. Chacun des moines en tue une cinquantaine par saison : agrément de plus.

Vers cinq heures, M. Guillemet est revenu avec Antonio et Tépitrope des Météores.

Ce dernier m*a affirmé encore qu'il n avait pas la clef de la bibliothèque. Il me proposa d'enfoncer la porte, si le conseil des hégumènes assemblé le décidait, ou bien d'aller à Larissa pour faire télégraphier à Constantinople ; toutes choses impraticables.

J'y renonce donc tout à fait, et nous parlons, demain matin, pour Triccala et, après-demain, pour Larissa.

J'envoie un bon souvenir à ma petite Jeannette, en lui recommandant de ne pas m'oublier ; ses prières ont déjà obtenu de bons résultats, et c'est à elle que je dois d'avoir pensé aille de Thasos. Qu'elle prie encore avec ferveur, j'en ai bien besoin.

A mon arrivée à Salonique j'apprendrai bien des nouvelles, el mon sort pour cet hiver sera décidé. Au revoir, encouragezmoi par vos lettres; écrivez-moi toujours à Salonique.

P.-S. — Encore un mot. Hier, j'ai fait une ascension des plus extraordinaires au couvent de Barlaam. Je me suis mis avec Antonio dans le même filet et j'avoue que j'ai trouvé le temps un peu long ; la corde craquait de temps à autre et cela nous procurait une émotion assez pénible. Mais nous en sommes sortis à notre honneur, et me revoici, sain et sauf, chez l'archevêque Mélélios, de Triccala. Demain, nous partons pour Larissa.

Salonique, 27 novembre 1863.

Me voici de nouveau installé chez M. de Pontcharra où je me repose de toutes mes fatigues passées. En arrivant, j'ai trouvé une lettre de vous, mais pas autre chose. Je commence à m'impaticntcr de ces retards ; la saison s'avance beaucoup, et il me parait bien difficile maintenant que nous puissions faire des fouilles à Thasos, cette amiée.

Mais je vous dois le détail des jours précédents. Après vous avoir écrit de Triccala, je me suis préparé à partir pour Larissa, en m'arrètant uue nuit dans un petit bourg nommé Zarcho. Le lendemain, après avoir déjeuné, on nous amena à rarchevêché de mauvais chevaux sans selles, sans brides et sans étriers. On s'organisa comme on pût, et nous nous mimes en route. Il avait plu les jours précédents, et la ville était pleine de boue ; le pavage est affreux, ce sont de grosses pierres rondes et lisses qui ne tiennent plus en place. Nos chevaux glissaient beaucoup, et nous allions au pas. Le mien, tout à coup, s*abat, et je saute par-dessus sa tète ; je tombe très adroitement, en ayant soin de mettre les mains en avant, de manière à ce que ma tête soit garantie. Mais le cheval, comme contre-coup, roule encore sur moi et porte de tout son poids sur ma jambe et mon pied gauches. Je me relevai immédiatement, mais dans Témotion première de la douleur, je ne pus distinguer si j'avais quelque chose de cassé ; ma jambe était tellement engourdie qu'elle refusait tout service ; je fus forcé de m^asseoir sur une pierre, et je demandai de Teau pour me laver les mains qui étaient pleines de boue. C'était après déjeuner; je fus pris aussitôt d'une sueur froide et je sentis arriver une défaillance inévitable. Je dis à M. Guillemet qui était accouru, effrayé, de me donner de l'éther sur du sucre, ce qu'il fit. Je me sentis soulagé immédiatement.

Je marchai comme je pus jusqu'au bout de la ville, afin de remettre le sang en mouvement, et je remontai à cheval. J'avais une bête dont les jambes de devant étaient très faibles, et je fus obligé de la tenir très raide, toute la journée.

Vers cinq heures, nous arrivâmes à Zarcho et nous descendîmes à la métropole. J'étais très fatigué et je souffrais beaucoup de ma jambe ; je passai une assez mauvaise nuit chez Tévêque pour lequel on m'avait donné une lettre.

Je n'ai jamais vu, en France, de maison de paysan aussi pauvrement installée que celte métropole : un seul verre^ pas de couverts, à peine des assiettes. Et cependant, dans la chambre de l'évêque, une pendule coucou, un système de

cafetière venant de Paris, et des livres, de manière à faire supposer un homme s'occupant intellectuellement. L*évèque étant absent, on nous installa dans sa chambre, et nous couchâmes sur le divan, mais sans draps. Le lendemain» vers dix heures, nous reprîmes nos chevaux et nous gagnâmes Larissa où nous arrivâmes, à trois heures, chez M. Lazzaro. Le pied gauche seul me faisait souffrir, et j*étais obligé de trotter avec une jambe pendante, ce qui me fatiguait beaucoup. Les Lazzaro nous reçurent magnifiquement ; ils me donnèrent leur chambre et leur lit, un lit pouvant contenir quatre personnes! Le dîner, qui se fit beaucoup attendre, fut très bon, et je passai une excellente nuit, au point que, le lendemain, je pouvais marcher facilement. Aussi, j'en profitai pour parcourir les deux cimetières turcs et juifs, au milieu desquels je passai une partie de la journée. Je trouvai dans le dernier une grande inscription, très intéressante; le marbre est en assez bon état, et j'ai Tespérance de pouvoir le rapporter en France. M. Lazzaro m*a promis de s'occuper de cette affaire. Je crois qu'il a très envie de la décoration française, mais je lui ai fait comprendre qu'un service de ce genre ne suffisait pas pour l'obtenir. Je serais bien aise d'avoir ce marbre, parce que je suis persuadé qu'il n'a pas été connu par ceux qui m'ont précédé dans ce pays-ci.

Toutes les fois que je fais la moindre découverte heureuse, je pense tout de suite à vous et au plaisir qu'elle vous fera. Cela me soutient et me donne un courage extraordinaire. Je me fais l'effet d'un vrai limier qui va, qui vient, qui furette, qui flaire, qui questionne, et je finis par utiliser, dans une localité, mon séjour quelque court qu'il soit.

Nous étions au lundi, et comme le bateau pour Salonique partait le mercredi, nous n'avions pas une minute à perdre ; nous envoyâmes nos effets par un cheval et nous prîmes une grande voiture qui nous transporta à Volo, le lendemain. La famille Lernaudez nous reçut, comme la première fois, avec beaucoup do courtoisie et de générosité. Nous employâmes la matinée du mercredi à visiter la cote en face de Yolo, où se

trouve une ancienne ruine, et à trois heures, un bateau français d'une compagnie marseillaise nous emportait dans la direction de Salonique. La nuit, sans être mauvaise, fut très désagréable : un peu de vent et beaucoup de pluie. Le matin, un brouillard, très intense, qui ne nous permettait d'avancer qu'avec la plus grande précaution. Nous arrivâmes dans le port de Salonique, vers neuf heures, avec la pluie ; je me rendis au consulat où je retrouvai une véritable famille. Ma chambre était toute prête, et au milieu, une mangane pleine de braise devant laquelle je pus me sécher et me réchauffer.

Les Pontcharra paraissent si heureux de m'avoir que je me plais beaucoup chez eux.

La pauvre Mme de Pontcharra est cependant bien fatiguée à cause de son enfant qui crie constamment et qu'elle a toujours sur le bras. Elle ne peut pas parvenir à avoir une bonne convenable pour le garder ; la population est presque entièrement juive, et il est impossible de prendre une femme juive parce qu'il lui faudrait une nourriture à part. Aussi Mme de Pontcharra est-elle très énervée ; elle est continuellement tourmentée par mille petits détails, et, comme elle s'occupe beaucoup et très bien de son ménage, elle rencontre à chaque instant des choses qui l'agitent et l'impatientent.

En arrivant, j'ai appris le résultat des démarches du docteur Prasakaki, démarches qui ne sont pas satisfaisantes. Ils persistent, au mont Athos, à dire qu'ils n'ont rien de plus que ce qu'ils m'ont montré. Ce manuscrit de Tchaous- Monastir, qu'il espérait obtenir pour l'empereur, ils ne veulent pas s'en dessaisir. Cependant, je n'ai pas perdu toute espérance; j'ai demandé qu'on nous le prêtât seulement, et que nous le rendrions. M. Prasakaki pense qu'on ne nous refusera pas cela, et j'attends la réponse du despote métropolitain.

Quant au bas-relief que j'allais demander au pacha, j'y renonce, parce qu'il ne veut pas prendre cette responsabilité sur lui. Il m'a dit qu'il télégraphierait à Constantinople. Cela n'en vaut pas la peine. Le pacha, d'ailleurs, compte me de-

mander une chose impossible : ce serait de lui faire obtenir une décoration, et, comme il est pacha, il ne s'agirait de rien moins que de la croix de commandeur. Je me garderai bien d'aller ennuyer Tempereur de choses pareilles, et surtout de lui demander des distinctions pour des services aussi minimes.

Bonne nouvelle! Le docteur sort d'ici et m'apprend qu'on me confiera le manuscrit. S'il est inédit, comme je le crois, et s'il intéresse l'empereur, je serai le bienvenu en l'apportant en France. Si, avec cela, je pouvais avoir quelques pierres importantes, ma mission serait digne de ma réputation, qui, entre nous, est un peu gênante, parce qu'on attend beaucoup de moi. Il y a beaucoup de monastères grecs en Macédoine ; j'en ai la liste, et au printemps prochain, je pourrai faire une tournée, peut-être plus pénible que celle du mont Athos, mais certainement plus intéressante. Il y a aussi deux anciennes villes au pied du mont Olympe où je pourrais faire des fouilles et où j'espère faire des découvertes.

A bientôt; vous voyez que les choses commencent à prendre une bonne tournure; je vous embrasse bien tendrement, ainsi que Jeanne et Hortense.

Je dois dire à Jeanne que Marie de Pontcharra prend régulièrement ses leçons de piano et qu'elle joue déjà de grands morceaux.

avait été donné par le mudhir. Nous n'arrivâmes qu'à la nuit au couvent qui est perché sur une roche. Il nous fallut monter pendant près d'une heure. Une espèce de pont en planches, recouvert de terre, sert de passage d'une roche à l'autre ; on le relève dans les circonstances difficiles. Ce couvent est très ancien, mais il a été brûlé plusieurs fois. On vient de le reconstruire en l'agrandissant. On nous conduisit dans une chambre très propre où je ne jugeai pas nécessaire d'installer mon lit.

L'hégumène, pour lequel j'avais une lettre, était sorti, mais il ne tarda pas à rentrer. Il nous reçut fort bien et nous fit servir à déjeuner. Le lendemain, vers onze heures, nous primes un mulet du couvent, sur lequel on mit nos bagages, et nous allâmes aux Météores. En tournant la roche^ on a une vue très pittoresque ; on aperçoit quatre couvents sur des sommités de rochers : de chacun descendent des cordages qui servent à monter soit les objets, soit les voyageurs.

Celui des couvents qui est le plus important sous le rapport des constructions et de la bibliothèque, est le plus éloigné. En arrivant, nous voyons une espèce de grand filet dans lequel étaient enveloppés quelques objets : c'était là la voiture qui nous attendait !

On nous avait beaucoup effrayés en nous parlant de ces filets. Le pacha de Salonique m'avait dit : « N'allez pas là dedans ! Pour rien au monde je ne voudrais voyager de cette manière. » Un ami du vice-consul d'Angleterre, qui est intrépide et qui a fait toute la campagne de Crimée, lui avait conté que, de sa vie il n'avait eu une frayeur pareille à celle qu'il éprouva quand il se sentit dans ce filet. Quant à moi, je n'eus pas la moindre émotion de crainte. Je montai le premier ; je trouvai seulement que c'était fort incommode. Il faut s'asseoir à la turque, et l'on est serré là-dedans comme un paquet de linge sale. M. Guillemet monla ensuite, puis nos effets, puis enfin Antonio.

Je montrai mes lettres à l'épîtrope, en l'absence de l'hégumène qui est depuis un an à Constantinople. Il me les rendit

®^ disant que ce n'était pas la peine qu'il les lût; je crois ^^*U en était incapable.

On monta nos eiïets et on nous conduisit dans des chambres ^sez sales. Anlonio dit alors à Tépitrope qui j'étais et pourquoi je venais. L'épitrope lui répondit que l'hégumëne avait emporté les clefs de la bibliothèque et qu'il était impossible de me la faire voir. Quand Antonio me rapporta cette réponse, je devins furieux; je leur dis qu'une pareille chose était impossible, que le patriarche grec devait avoir dit à rhégumëne qu'il m'envoyait une lettre pour voir les manuscrits des Météores, qu'un hégumène ne faisait jamais les fonctions de bibliothécaire^ qu'il n'avait pas le droit d'emporter les clefs, enfin, que c'était une honte pour ce couvent si on n'y pouvait trouver un moine assez honnête pour qu'on osât lui confier les clefs.

Comme ils persistaient à dire qu'ils ne les avaient pas, je voulus partir tout de suite ; j'allai à la balustrade, et ayant aperçu le muletier qui gravissait déjà Tautre côté pour retourner à Saint-Etienne, je le hélai et je lui fis signe de revenir. En même temps, je demandai le filet à grands cris. Les moines cherchèrent alors à me retenir, en me disant une chose ou une autre ; à chaque parole qu'ils prononçaient, je répétais : « le filet ! le filet ! » Il fallut bien m'obéir.

Pendant qu'on le préparait, je dis à M. Guillemet de rester pour examiner le couvent et faire ses dessins, que je l'attendrais à Saint-Etienne jusqu'à ce qu'il eût fini. Je partis seul, au grand désappointement de ces moines. Je rencontrai en route l'hégumëne de Saint-Etienne qui fut bien étonné et très afifigé de tout ce qui venait de se passer. Nous rentrâmes ensemble à son couvent; on nous servit à dîner et nous causâmes longtemps. Il était tellement désespéré, au point de vue de leurs intérêts généraux, qu'il me proposa d'écrire aux épitropes et de faire une tentative pour qu'ils m'ouvrissent la bibliothèque, en l'absence de leur chef. Je lui répondis que je no demandais pas mieux et que j'étais prêt à y retourner. Il écrivit le soir même et envoya tout de suite un exprès. Main-

tenant il est onze heures, cl nous n'avons pas encore reçu de réponse, d'où je conclus que mon voyage aux Météores sera tout à fait nnanqué.

On n'a pas idée d'une infamie pareille ! Quelles gens ! Quelle société! Pendant ce temps, des lettres très importantes m'attendent à Salonique, et peut-êlre aurions-nous pu déjà nous rendre à Thasos. Nous ne pouvons partir de Volo que par le bateau du 26, et nous serons le lendemain à Salonique. Quand M. Guillemet m'aura rejoint, nous reviendrons tranquillement par le même chemin, et nous nous arrêterons dans les villes où nous avons reçu un si bon accueil. Nous avons eu l'avantdernière nuit un orage épouvantable, avec tonnerre et foudre ; toute la plaine était inondée. Cela nous promet de mauvaises routes, et il vaudra mieux que nous allions à cheval, bien que cela soit très fatigant. Nous avons fait ce voyage un peu tard, et la mauvaise saison s'avance à grands pas. Il fait déjà froid sur ces roches élevées, et j*ai été obligé, hier soir, d'accepter une espèce de brasero sur lequel on a brûlé un parfum qui a la propriété de rendre inofTensives les émanations du charbon. Je suis allé voir Tévêque de Calabaka pour lequel j'avais une lettre. Il était sorti, mais j'ai pu voir l'église qui est très ancienne et très originale. L'évêché est une grande baraque pire que celle deTriccala, et je me félicite d'être logé à Saint- Etienne.

Quant au village lui-même, il est misérable ; toutes les maisons sont bâties en terre et les portes d'entrée sont justes assez hautes pour laisser passer un cochon. Pour retourner au couvent de Saint-Etienne, j'ai dû repasser entre les rochers, en laissant à droite les Météores ; le soleil était si ardent que j'étais tout en nage : une heure après il tombait de la grêle et l'atmosphère était glacée.

C'est encore un séjour malsain. Les habitants vivent ici dans des caves et sont perclus par l'humidité. Hier soir, il y avait sur la muraille, au fond de mon lit, un énorme scorpion. Chacun des moines en tue une cinquantaine par saison: agrément de plus.

Vers cinq heures, M. Guillemet est revenu avec Antonio et l'épitrope des Météores.

Ce dernier m'a affirmé encore qu'il n'avait pas la clef de la bibliothèque. Il me proposa d'enfoncer la porte, si le conseil des hégumènes assemblé le décidait, ou bien d'aller à Larissa pour faire télégraphier à Constantinople; toutes choses impraticables.

J'y renonce donc tout à fait, et nous parlons, demain malin, pour Triccala et, après-demain, pour Larissa.

J'envoie un bon souvenir à ma petite Jeannette, en lui recommandant de ne pas m'oublier ; ses prières ont déjà obtenu de bons résultats, et c'est à elle que je dois d'avoir pensé à nie de Thasos. Qu'elle prie encore avec ferveur, j'en ai bien besoin.

A mon arrivée à Salonique j'apprendrai bien des nouvelles, et mon sort pour cet hiver sera décidé. Au revoir, encouragezmoi par vos lettres; écrivez-moi toujours à Salonique.

P.'S. — Encore un mot. Hier, j'ai fait une ascension des plus extraordinaires au couvent de Barlaam. Je me suis mis avec Antonio dans le môme filet et j'avoue que j'ai trouvé le temps un peu long ; la corde craquait de temps à autre et cela nous procurait une émotion assez pénible. Mais nous en sommes sortis à notre honneur, et me revoici, sain et sauf, chez Tarchevèque Mélélios, de Triccala. Demain, nous partons pour Larissa.

Salonique, 27 novembre 1863.

Me voici de nouveau installé chez M. de Pontcharra où je me repose de toutes mes fatigues passées. En arrivant, j'ai trouvé une lettre de vous, mais pas autre chose. Je commence à m'impatientcr de ces retards; la saison s'avance beaucoup, et il me parait bien difficile maintenant que nous puissions faire des fouilles à Thasos, cette année.

Mais je vous dois le détail des jours précédents. Après vous avoir écrit de Triccala, je me suis préparé à partir pour Larissa, en m'arrètant une nuit dans un petit bourg nommé Zarcho. Le lendemain, après avoir déjeuné, on nous amena à Tarchevèché de mauvais chevaux sans selles, sans brides et sans étriers. On s'organisa comme on pût, et nous nous mimes en route. Il avait plu les jours précédents, et la ville était pleine de boue ; le pavage est affreux, ce sont de grosses pierres rondes et lisses qui ne tiennent plus en place. Nos chevaux glissaient beaucoup, et nous allions au pas. Le mien, tout à coup, s'abat, et je saute par-dessus sa tète ; je tombe très adroitement, en ayant soin de mettre les mains en avant, de manière à ce que ma tète soit garantie. Mais le cheval, comme contre-coup, roule encore sur moi et porte de tout son poids sur ma jambe et mon pied gauches. Je me relevai immédiatement, mais dans Témotion première de la douleur, je ne pus distinguer si j'avais quelque chose de cassé ; ma jambe était tellement engourdie qu'elle refusait tout service ; je fus forcé de m'asseoir sur une pierre, et je demandai de Teau pour me laver les mains qui étaient pleines de boue. C'était après déjeuner; je fus pris aussitôt d'une sueur froide et je sentis arriver une défaillance inévitable. Je dis à M. Guillemet qui était accouru, effrayé, de me donner de l'éther sur du sucre, ce qu'il fit. Je me sentis soulagé immédiatement.

Je marchai comme je pus jusqu'au bout de la ville, afin de remettre le sang en mouvement, et je remontai à cheval. J'avais une bète dont les jambes de devant étaient très faibles, et je fus obligé de la tenir très raide, toute la journée.

Vers cinq heures, nous arrivâmes à Zarcho et nous descendîmes à la métropole. J'étais très fatigué et je souffrais beaucoup de ma jambe ; je passai une assez mauvaise nuit chez l'évêque pour lequel on m'avait donné une lettre.

Je n'ai jamais vu, on France, de maison de paysan aussi pauvrement installée que cette métropole : un seul verre^ pas de couverts, à peine des assiettes. Et cependant, dans la chambre de l'évêque, une pendule coucou, un système de

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cafetière venant de Paris, cl des livres, de manière à faire supposer un homme s'occupani intellectuellement. L*évêque étant absent, on nous installa dans sa chambre, et nous couchâmes sur le divan, mais sans draps. Le lendemain» vers dix heures, nous reprimes nos chevaux et nous gagnâmes Larissa où nous arrivâmes, à trois heures, chez M. Lazzaro. Le pied gauche seul me faisait souffrir, et j'étais obligé de trotter avec une jambe pendante, ce qui me fatiguait beaucoup. Les Lazzaro nous reçurent magnifiquement ; ils me donnèrent leur chambre et leur lit, un lit pouvant contenir quatre personnes! Le dîner, qui se fit beaucoup attendre, fut très bon, et je passai une excellente nuit, au point que, le lendemain, je pouvais marcher facilement. Aussi, j*en profitai pour parcourir les deux cimetières turcs et juifs, au milieu desquels je passai une partie de la journée. Je trouvai dans le dernier une grande inscription, très intéressante; le marbre est en assez bon état, et j'ai l'espérance de pouvoir le rapporter en France. M. Lazzaro m*a promis de s'occuper de cette affaire. Je crois qu'il a très envie de la décoration française, mais je lui ai fait comprendre qu'un service de ce genre ne suffisait pas pour l'obtenir. Je serais bien aise d'avoir ce marbre, parce que je suis persuadé qu'il n'a pas été connu par ceux qui m'ont précédé dans ce pays-ci.

Toutes les fois que je fais la moindre découverte heureuse, je pense tout de suite à vous et au plaisir qu'elle vous fera. Cela me soutient et me donne un courage extraordinaire. Je me fais Teflet d'un vrai limier qui va, qui vient, qui furette, qui flaire, qui questionne, et je finis par utiliser, dans une localité, mon séjour quelque court qu'il soit.

Nous étions au lundi, et comme le bateau pour Salonique partait le mercredi, nous n'avions pas une minute à perdre ; nous envoyâmes nos effets par un cheval et nous prîmes une grande voiture qui nous transporta à Volo, le lendemain. La famille Lemaudez nous rcjçul, comme la première fois, avec beaucoup de courtoisie et de générosité. Nous employâmes la matinée du mercredi à visiter la cote en face de Volo, où se

trouve une ancienne ruine, et à trois heures^ un bateau français d'une compagnie marseillaise nous emportait dans la direction de Salonique. La nuit, sans être mauvaise, fut très désagréable : un peu de vent et beaucoup de pluie. Le matin, un brouillard, très intense, qui ne nous permettait d'avancer qu'avec la plus grande précaution. Nous arrivâmes dans le port de Salonique, vers neuf heures, avec la pluie ; je me rendis au consulat où je retrouvai une véritable famille. Ma chambre était toute prête, et au milieu, une mangane pleine de braise devant laquelle je pus me sécher et me réchauffer.

Les Pontcharra paraissent si heureux de m'avoir que je me plais beaucoup chez eux.

La pauvre Mme de Pontcharra est cependant bien fatiguée à cause de son enfant qui crie constamment et qu'elle a toujours sur le bras. Elle ne peut pas parvenir à avoir une bonne convenable pour le garder ; la population est presque entièrement juive, et il est impossible de prendre une femme juive parce qu'il lui faudrait une nourriture à part. Aussi Mme de Pontcharra est-elle très énervée ; elle est continuellement tourmentée par mille petits détails, et, comme elle s'occupe beaucoup et très bien de son ménage, elle rencontre à chaque instant des choses qui l'agitent et l'impatientent.

En arrivant, j'ai appris le résultat des démarches du docteur Prasakaki, démarches qui ne sont pas satisfaisantes. Us persistent, au mont Athos, à dire qu'ils n'ont rien de plus que ce qu'ils m'ont montré. Ce manuscrit de Tchaous- Monastir, qu'il espérait obtenir pour l'empereur, ils ne veulent pas s'en dessaisir. Cependant, je n'ai pas perdu toute espérance; j'ai demandé qu'on nous le prêtât seulement, et que nous le rendrions. M. Prasakaki pense qu'on ne nous refusera pas cela, et j'attends la réponse du despote métropolitain.

Quant au bas-relief que j'allais demander au pacha, j'y renonce, parce qu'il ne veut pas prendre cette responsabilité sur lui. Il m'a dit qu'il télégraphierait à Constantinople. Cela n'en vaut pas la peine. Le pacha, d'ailleurs, compte me de-

mander une chose impossible : ce serait de lui faire obtenir une décoration, et^ comme il est pacha, il ne s'agirait de rien moins que de la croix de commandeur. Je me garderai bien d'aller ennuyer Tempereur de choses pareilles, et surtout de lui demander des distinctions pour des services aussi minimes.

Bonne nouvelle! Le docteur sort d'ici et m'apprend qu'on me confiera le manuscrit. S'il est inédit, comme je le crois, et s'il intéresse l'empereur, je serai le bienvenu en l'apportant en France. Si, avec cela, je pouvais avoir quelques pierres importantes, ma mission serait digne de ma réputation, qui, entre nous, est un peu gênante, parce qu'on attend beaucoup de moi. Il y a beaucoup de monastères grecs en Hacédoine ; j'en ai la liste, et au printemps prochain, je pourrai faire une tournée, peut-être plus pénible que celle du mont Athos, mais certainement plus intéressante. Il y a aussi deux anciennes villes au pied du mont Olympe où je pourrais faire des fouilles et où j'espère faire des découvertes.

A bientôt; vous voyez que les choses commencent à prendre une bonne tournure; jjc vous embrasse bien tendrement, ainsi que Jeanne et Hortense.

Je dois dire à Jeanne que Marie de Pontcharra prend régulièrement ses leçons de piano et qu'elle joue déjà de grands morceaux.

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