‹ Le mont AthosChapitre 33 sur 35 · ÉTÉ ET AUTOMNE · texte numérisé non relu

ÉTÉ ET AUTOMNE

Thasos, 2 juin 1864.

Cette date vous fera plaisir, ma chère Julio, parce qu'elle vous prouvera que nous sommes vivants, très vivants, et que nous sommes enfin arrivés dans notre chère île. Hier matin, pour reprendre les choses à Torigine, je me levai à quatre heures et demie, je me préparai et j'attendis Antonio qui devait venir me prendre, quand la douane serait ouverte, pour embarquer nos effets. J^attendis pendant deux heures; enfin, il vint. Le consul, M. Barde, voulut m'accompagner jusqu'au port; mais nous ne pûmes nous embarquer qu'à huit heures, par le plus beau temps du monde, dans un bateau assez grand, conduit par un nègre, noir comme de l'encre.

Malheureusement, il n y avait pas un souffle d*air, et nos hommes, qui n'étaient que quatre, durent ramer pour nous Cure avancer comme des tortues. Nous avions des turcs pour pilotes; ceux-ci craignent moins leurs peines que les autres, de sorte que nous ne restions pas tout à fait en panne. Il fai-

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sait une chaleur excessive ; nous mangeâmes un morceau, et chacun chercha à faire une petite sieste. Vers le milieu de la route, une légère brise nous permit de mettre les voiles et nous gagnâmes du terrain. Les montagnes des environs de Cavale, que nous laissions derrière nous^ ne tardèrent pas à se couvrir de nuages, et un orage se forma au loin. La pluie, qui en fut la suite et dont nous n'eûmes pas à souffrir, fit tomber le vent, et nos pauvres gens durent se remettre à ramer.

Nous apercevions de loin notre port si désiré, nos ruines, nos tours, nos maisons blanches de la plage et l'habitation de notre moine Christophe, mais nous n'avancions guère. Enfin, à quatre heures et demie, c'est-à-dire après huit heures et demie de navigation, nous arrivions à la jetée du port de Panagia, ayant fait une promenade un peu longue, mais fort agréable. L*homme de la quarantaine arriva avec sa pincette pour prendre notre papier de pestiféré, et me fit un salut amical, aussitôt qu'il m'eût reconnu. Le proèdre, c'est-à-dire le chef du village, vint ensuite, monta sur notre barque, me fit beaucoup d'amitiés et me mena dans sa maison qu'il mit tout entière à ma disposition ; les graineurs que nous avions emmenés furent aussi invités, et nous nous organisâmes, tant bien que mal, pour passer la nuit. M. Guillemet et moi, nous prîmes une chambre pour nous deux ; les autres se logèrent comme ils purent.

Après avoir fait nos visites au quaranlinier et au douanier, avoir accepté et bu le glyko et le raki, nous sommes allés voir notre moine Christophe ; il était au village dont il ne doit revenir qu'aujourd'hui ou demain. Quant à notre ami Œconomidès, il est absent et il ne reviendra que dimanche. Il y a maintenant un pacha qui est gouverneur de l'île ; nous l'avons rencontré précisément dans une barque qui se rendait à Cavale. Vous dire l'effet que lile a produit sur nous serait impossible : c'était une fraîcheur de végétation extraordinaire; la prairie était émaillée de fleurs de toutes espèces et de toutes couleurs, le soleil baissait et Tair commençait à fraîchir, embaumé de mille parfums; le rossignol s'en donnait.

dans les buissons, à perler son chapelet de notes ravissantes, Feau courait limpide de tous côtés et gagnait la mer en luttant de gazouillements avec les oiseaux; c'était un printemps délicieux, avec toutes ses séductions, avec tous ses charmes qui sont inconnus à l'habitant des villes. Puis les ruines qui semblaient nous dire : « Ingrats, pourquoi avoir tant lardé! Je vous attends depuis longtemps. Vous voyez bien que le marteau des barbares ne respecte rien, et vous me trouverez déjà bien diminuées! » Je rentre au logis, nous soupons, gr&ce à Antonio, qui se multiplie et qui est dans son élément quand il peut s'occuper de cuisine, et je pense à réparer les fatigues de la journée. Malheureusement, je ne puis fermer l'œil de la nuit; ces abominables punaises, qui ne vous quittent plus dès que vous mettez le pied en Orient, ne me laissèrent pas une minute de répit. Ce matin, j'ai donné Tordre à Antonio de faire laver nos chambres à l'eau de mer et je me remettrai dans ma coque, avec l'espérance d'éviter ces maudits animaux.

Après avoir pris le café, on fit venir des mulets pour nos compagnons, les graineurs, qui vont aujourd'hui même au village de Panagia, ce dont je ne suis pas fâché : la vie sera plus douce et plus facile à nous trois. Pendant les préparatifs de ces messieurs, M. Guillemet prend son pied photographique, et moi, je me munis d'un peu de coton en guise d*épongc, de papier à estampage et d'une brosse. Nous accompagnons ces messieurs jusqu'à la route des tombeaux, qui se trouve à Tenlréo d'une délicieuse vallée, nous leur souhaitons bon voyage, et nous nous dirigeons vers le tombeau d'Antiphon, qui contient doux belles inscriptions en vers. Avec mon papier, nous avons pris, do cos inscriptions, les estampages qui ont très bien réussi; c'était notre coup d'essai. Maintenant nous opérerons promptemont et sûrement.

Vous ne pouvez vous figurer le délicieux coup d'œil que présentait la campagne. C'était un fouillis de verdure et de fleurs qui se dépochaient de vivre avant la sécheresse. En traversant les prairies, on aurait pu se croire dans une offi-

cine de parfums; mais, cette fois, la nature était le parfumeur. Le soleil avait monté sur l'horizon, et il faisait déjà bien chaud. Nous sommes rentrés pour changer de vêtements et pour déjeuner, et nous voilà, l'un et l'autre, occupés à envoyer de nos nouvelles aux nôtres.

Vous dire nos projets serait chose difficile. Où irons nous? Que ferons-nous? Quand commencerons-nous nos fouilles? Je ne sais. Pendant l'absence d'Œconomidfes, nous avons Tenvie de parcourir toute Tiie, pour savoir à quoi nous en tenir sur les antiquités. Il parait que, depuis quatre mois, un ingénieur turc est chargé de faire la carte de l'île. Nous nous aboucherons avec lui, parce qu*il doit connaître toutes les pierres, tous les monuments qui peuvent nous intéresser.

3 juin.

Grâce à mes draps, dans lesquels je me suis glissé, et gr&ce au grand lavage d'Antonio, j'ai passé une assez bonne nuit. Mais la partie faible de notre vie matérielle sera la nourriture qui est affreuse. Le vin est abominable, le pain n'est pas cuit et on ne trouve que des œufs, au port, où nous sommes. Ce matin , après avoir bu notre café noir, nous sommes allés prendre quelques estampages des tombeaux que nous avions remarqués, et nous sommes rentrés faire un très frugal repas, en attendant le proèdre qui doit revenir aujourd'hui du village. Vers trois heures, il est arrivé en compagnie de l'ingénieur égyptien qui venait nous rendre visite. Ce dernier est resté à causer deux heures avec nous. Il parle assez bien le français, et il nous a vivement intéressés par tous les détails qu'il nous a donnés sur la vie qu'il mène dans l'île depuis six mois. II a rencontré ici toute espèce de difficultés, par suite de la rigueur du climat, qui n'est supportable que depuis quelques jours, et de la mauvaise volonté des habitants qui s'imaginent qu'il vient pour prendre note de toutes leurs terres cultivées et pour faire augmenter les impôts. Ce n'est

qu'à force d'argent et de coups de bâton qu'il est parvenu à les faire marcher.

L'tle est très fertile et produirait beaucoup si les habitants n'étaient pas si paresseux. Les récoltes ne sont pas encore faites, aussi les troupeaux de chèvres sont-ils obligés de rester dans la montagne ; c'est ce qui nous empêche d'avoir du lait, bien grande privation pour moi. L'ingénieur, lui-même, quia tout son monde, ses soldats, a une peine extrême à se procurer de quoi manger. Malheureusement, il aura terminé sa mission dans une dizaine de jours ; après quoi il retournera en Egypte. Il m'a dit avoir vu beaucoup d'antiquités dans quelques autres parties de l'ile. Nous irons demain au village de Panagia où il est installé, nous y resterons la journée du dimanche, et nous ferons ensuite une tournée complète avant de revenir à notre port.

J'ai reçu une lettre de notre moine Christophe qui me souhaite le bonjour et m'annonce son arrivée pour demain matin. Nous attendrons pour partir que nous l'ayons vu. L'ingénieur a envoyé au pacha de l'île le firman du vice-roi d'Egypte ; on aura soin de me le rendre. Voilà où nous en sommes ; tout, pour le moment, est à l'état d'espérances. Comme nous resterons probablement une semaine en route, j'achève cette lettre que je vais envoyer chez le consul de Cavale.

Nous sommes arrivés très à propos, car une huitaine plus tdt, nous eussions eu des tempêtes affreuses, etnous n'eussions rien pu faire. Non pas que nous puissions beaucoup en ce moment, car les récoltes nous empêcheront de fouiller partout où nous voudrions ; mais si le soleil continue à griller blé, bêles et gens, j'estime que dans une quinzaine de jours nous pourrons manier la pelle et la pioche. II fait déjà une chaleur torride, surtout au milieu du jour.

Heureusement, nous sommes en bon air dans les deux chambres que nous a abandonnées le proèdre. Le port où nous sommes est l'endroit le plus sain de Tile ; ce sera notre résidence habituelle.

Ma santé est bonne, très bonne, et je ferais honneur à un repas français, si le hasard m'en envoyait un. Encore quelques mois de souffrances, et je me reposerai auprès de vous. Si nous ne trouvons pas de quoi faire venir un bâtiment, nous tâcherons de rapporter quelques petites choses, dessins et inscriptions. Les Vénus de Milo ne se trouvent pas tous les jours ! J'ai plusieurs cordes à mon arc ; mes manuscrits et mes antiquités se compléteront les uns parles autres.

J'attends avec impatience notre ami Œconomidès; je parlerai grec toute la journée avec lui. Antonio et M. Guillemet me désolent par leur français ; avec eux je perds l'occasion de m'exercer.

Il y a ici beaucoup de serpents ; nous en avons rencontré un énorme, hier. Du reste, ces reptiles sont très peureux et se sauvent au moindre bruit. Je deviens prudent, je suis sage, très sage; je ne me vante pas, je ne dis que la vérité.

Au revoir, je vous embrasse tendrement.

Œconomidès vient d'arriver; il nous accompagne dans le tour de Tile que nous allons faire.

Village (le Th^ologo?, 6 juin 1864.

Avant-hier, nous sommes arrivés au village de Panagia, vers cinq heures et demie, et le proèdre nous a forcés de descendre chez lui. En attendant le souper, nous sommes allés rendre visite à Tingénieur égyptien qui , après nous avoir fait donner le glyko et le café^ nous montra la carte de Thasos. Notre moine Christophe, pendant ce temps-là, était parti^'pour le port, et nous n'avons pas pu le voir. Nous attendîmes ensuite ce diable de souper jusqu'à dix heures du soir. II fut aussi ennuyeux que possible. Le proèdre était préoccupé d'une affaire de soie, sa femme était triste, le cousin non moins triste, tout cela composait un personnel peu récréatif.

Pour comble d'ennui, nous devions coucher dans le salon, et nous y passâmes une nuit fort pénible , assaillis par une masse de bètes de toute espèce. Sans compter que nous n^étions pas libres, et que nous ne pouvions pas bouger dans cette maison, sans que nous fussions sans cesse en vue. Je me décidai alors à partir, le dimanche au lieu du lundi, d^autant plus que nous n'avions rien à faire à Panagia.

Après notre déjeûner qui fut plus ennuyeux encore que notre souper, nous sommes montés sur nos mulets, très heureux de nous sentir libres et à l'abri de l'hospitalité de ce pauvre proèdre.

Après une heure de chemin, nous trouvâmes le petit village de Potomia où nous allâmes rendre visite au despote de Maronée, pour lequel de jeunes Grecs des Dardanelles m'avaient donné une lettre de recommandation.

Nous trouvâmes un très beau jeune homme, d'une trentaine d'années, en robe de soie puce recouverte d'une pelisse gris perle et fourrée. Il était installé dans un véritable bouge et assis à la turque, fumant son tchibouc. Ce despote, ou archevêque, fait une tournée dans les monastères, pour vivre aux dépens des moines et en recevoir de l'argent. Il me fit l'effet d'un homme paresseux et sans moyens. Il donna l'ordre, à haute voix, de préparer le café, comme cela se fait partout. Nous en avions pris beaucoup pendant la matinée , mais comme Œconomidès en avalerait toutes les cinq minutes, j'attendis, mais vainement, pendant trois quarts d'heure.

Ce despote est un garçon ! Il n'y avait ni tasses ni café ni feu. C'est ce que nous avons fini par comprendre, et nous avons pris congé de lui en lui donnant notre bénédiction, à l'exemple des gamins de Paris.

A partir de ce village de Potomia, la route commence à monter, et il faut escalader une montagne d'une hauteur prodigieuse.

Le chemin est affreux ; c'est un casse-cou perpétuel. La montagne est toute en marbre noirci par le temps , et comme les habitants cassent sans cesse des morceaux pour

leurs constructions, ces plaques, blanches comme de la neige sur un fond noir, produisent un singulier effet.

Comme toujours, M. Guillemet se plaignait de son mulet; il était trop dur, il ne marchait pas, etc.. ; cela vient simplement de ce qu'il n'est point cavalier, maie il ne veut pas en convenir, et c'est toujours la faute de son mulet !

Quoi qu'il en soit, notre route s'acheva sans accident et sans fatigue , du moins pour moi. Quelques-uns des graineurs, qui étaient venus avec nous en barque, se trouvaient à Théologos ; nous nous fîmes conduire à la maison qu'ils habitaient et qui est précisément la meilleure du village. Le proèdre de Panagia m^avait donné une lettre circulaire pour tous les chefs du village, et nous nous trouvâmes être arrivés chez celui de Théologos. Les graineurs, qui avaient loué toute la maison pour faire leurs opérations de graine de vers à soie, nous offrirent une très belle chambre, dans le haut de la maison* et nous nous y installâmes, M. Guillemet et moi. Antonio et Œconomidës se mirent dans une petite pièce à côté.

Nous devons rester ici trois ou quatre jours pour explorer archéologiquement les environs ; ce sera toujours autant de pris ! Nous irons ensuite à Castro, à Moriès, et nous reviendrons au port dans une huitaine de jours, je suppose.

Je tâcherai de vous faire un petit dessin de TUe, pour que vous puissiez nous suivre dans nos pérégrinations.

M. Guillemet est parti pour prendre quelques vues photographiques, et moi, je reste à écrire et à travailler jusqu'à rhcure du déjeuner. Je jouis d'un peu de calme.

8 juin 1864.

Hier, quatre mulets venaient, à six heures du matin, nous prendre pour nous conduire à l'échelle de Théologos et dans d'autres endroits où nous devions trouver de nombreuses antiquités.

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