XVI NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES
de visiter les bibliothèques de Rome, et tout parliculièremeni la bibliothèque Vaticane, celles de Naples et de Florence, puis de retourner à Ravenne où M. Dindorf l'avait prié de collalionner sur le manuscrit d'Aristophane, la comédie des AbeilleSj celle de la Paix^ déjà publiée par M. Bekker, ainsi que les ThesmophoriazureSy mais qui contenaient de nombreuses erreurs que M. Miller rectifia.
Outre les découvertes bibliographiques, les corrections paléographiques et les rectifications d'erreurs, ce voyage devait lui laisser un souvenir ineffaçable. Il eut, en effet, la bonne fortune de faire, sur le bateau même où il prenait passage pour aller de Marseille à Gênes, une rencontre qui marqua dans sa vie, celle de Tabbé Henri Lacordaire, qui avait brusquement quitté Paris après Téclatant succès de ses conférences à Notre-Dame, et qui allait à Rome. Tout ce qui touche à la vie de l'homme que Ton a appelé « le prince de Téloqucnce sacrée au xix® siècle », a de l'importance et nous nous arrêterons un moment sur cet épisode de la carrière de M. Miller, auquel nous nous empressons de laisser la parole.
Voici comment M. Miller mentionne cette rencontre dans une lettre adressée au marquis de Fortia et datée de Gênes, le 43 mai 1836:
« ... Lorsqu'on fit l'appel, au moment de partir de Marseille, un nom fit tourner toutes les têtes et occasionna de nombreux chuchottements. M. l'abbé Lacordaire fixa tous les regards, surtout les miens. Je m'approchai immédiatement de lui et nous causâmes ensemble très amicalement pendant les deux premières heures de répit que lui laissa la mer ; au bout de ce temps il se mit au lit qu'il ne quitta plus jusqu'à notre arrivée à Gênes.
« M. l'abbé Lacordaire est un homme de trente-quatre ans^ de ma taille, maigre, l'air souffreteux, quoique d'une bonne santé. Il est doux, simple, modeste, et la bonté est peinte sur sa physionomie. Il devait continuer sa route, par mer, jusqu'à Civita-Vecchia, pour, de là, serendreà Rome, au couvent des Augustins, couvent qu'il va habiter pendant deux ou trois ans.
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Gomme j*ai mis beaucoup de réserve dans mes questions et que nous ne sommes point entrés dans les conversations personnelles, il ne m'a pas été possible de démêler le motif qui lui fait quitter Paris dans un moment de gloire et d'ovations continuelles... »
Nous savons aujourd'hui, par les nombreuses publications auxquelles ont donné lieu la vie et la carrière religieuse et politique du R. P. Lacordaire, la raison, ou plutôt les raisons qui avaient motivé ce brusque départ. Le Père Lacordaire fuyait, d'une part, l'éclat de sa gloire naissante et de ces ovations continuelles, et voulait se reprendre dans la solitude du couvent des Augustins. Une autre raison lui avait fait choisir le séjour de l'Italie et particulièrement de Rome : il pensait déjà, à cette époque, à ce qui fut la grande et utile œuvre de sa vie, au rétablissement de l'ordre des Frères Prêcheurs, fondé par saint Dominique, et il voulait se préparer, par la retraite et la méditation solitaire, à ce grand acte.
M. Miller ajoute, dans la même lettre :
« Vous devez être étonné de voir qu'étant arrivé à Gênes, le 11, je ne sois pas encore parti le 13 ; en voici la raison. Le bateau s'arrête ordinairement un jour dans cette ville, mais comme hier était l'Ascension, nous avons été obligés de remettre notre départ à aujourd'hui, six heures du soir, le bateau n'ayant pas la permission de se mettre en route, un jour de fête. Si j'avais été en état d'apprécier tous les points de vue que j'ai rencontrés sur ma route, je pourrais vous faire une description brillante de la côte occidentale de la rivièra de Gênes, c'est-à-dire des côtes depuis Nice jusqu'à Gênes. Quant à la ville, je ne pourrais en dire trop de bien. Il y a trois rues qui font suite l'une à l'autre et qui se composent de superbes palais de marbre, sans parler de ceux qui se trouvent en abondance dans les autres quartiers de la ville*
<« J*ai fait toutes ces promenades avec M. Lacordaire qui m*a fait oublier, pour un moment, que j'étais loin des personnes que j'aime le plus au monde et que je ne pourrai
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jamais revoir Irop loi. Fatigués de nos courses, hier, depuis trois heures jusqu'à six, nous sommes restés, vis-à-vis Tun de Tautre, à discuter des points de religion, d'économie politique, etc., conversation qui m'a intéressé au plus haut degré.
« Vous trouverez peut-être, Monsieur le marquis, que je m'occupe beaucoup de M. Lacordaire ; c*est que ces quelques heures de conversation intime nous ont attachés Tun à l'autre et que nous sommes déjà comme de vieilles connaissances de dix ans. Il m'a fait promettre d'aller le voir à Rome, et, certes, je ne manquerai pas à ma promesse. Il m'a beaucoup parlé de H. Guérard et même de M. Frémisot, regrettant que la vie agitée de Paris l'ait empêché de voir plus souvent mon camarade de collège.
ce L'illustration de cet homme excusera, je l'espère, ce long paragraphe que je lui ai consacré, car vous savez que les distractions, quelles qu'elles soient, ne pourront m'empêcher de penser sans cesse aux douceurs de la vie physique et morale que j'ai perdues pour quatre mois ; aussi je commence déjà à trouver le temps bien long. »
De Gênes où il avait laissé le P. Lacordaire, M. Miller alla directement à Naples. Dans une lettre datée de cette ville, le 17 mai 1836, il parle encore de son illustre compagnon de voyage :
« ...J'ai oublié de vous dire qu'à mon départ de Gênes, M. Lacordaire et moi nous nous sommes fait des adieux comme de vieilles connaissances, je dirai même comme deux frères ; je dois le revoir à Rome.
« S'il avait pu prévoir le beau temps que nous avons eu pour arriver à Civita-Vecchia, il ne se serait point arrêté à Gênes, et nous y aurions trouvé, tous les deux, notre compte; moi, la compagnie d'un homme bon, aimable, spirituel, affectueux...; pour lui, il aurait économisé deux cents francs, et aurait évité une perte de temps de dix jours, puisqu'il a pris un voiturier de Gênes pour aller à Rome, par Florence.
« J'aurais bien essayé de tromper les ennuis du bateau à vapeur en vous écrivant, mais la mer est exigeante et ne veut
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pas qu'on s'occupe de choses étrangères à elle ; elle n'eût pas manqué de recommencer sur moi une nouvelle épreuve. La première suffisait, je vous assure. »
Après un court séjour à Naples, séjour consacré à visiter les merveilles archéologiques de cette ville et de ses environs, le musée, Pompcia et Herculanum^ M. Miller se rendit à Rome où il retrouva le P. Lacordaire, mais où il ne passa que neuf jours occupés par la visite des monuments et celle des personnages importants pour lesquels il avait emporté, de Paris^des letlres d'introduction : le baron de Bunsen, ministre de Prusse à Rome, auquel il était recommandé par M. Raoul Rochelte et qui le reçut fort bien ; M. Ingres, directeur de l'École française, chez lequel il dîna à la villa Médici, etc. « Cependant, ajoute-t-il, dans une lettre datée de Rome, 1" juin 1836, ces longues journées consacrées à voir toutes les curiosités des villes que je parcours sont loin de me satisfaire ; le travail est devenu pour moi une habitude et même une nécessité^ et je ne pourrai pas continuer plus longtemps ce genre de vie. »
Et pourtant, ces visites aux monuments de Rome^ il les faisait en la compagnie du P. Lacordaire.
« ...Je ne sais si je vous ai dit (même lettre) que j'avais retrouvé ici M. l'abbé Lacordaire ; jusqu'à présent il m'a servi de cicérone et je lui dois des moments bien agréables. Il a la bonté de ne pas se déplaire dans ma conversation qui, s'élevant au niveau de la sienne, est devenue singulièrement sérieuse.
« Cette manière va mieux à mes sentiments intérieurs, et j'ai vu les monuments de Rome avec plus de fruit que si je les eusse visités galment et sans y apporter, comme je l'ai fait, des dispositions méditatives. »
C'est là tout ce que , dans sa réserve et sa modestie , M. Miller dit au marquis de Fortia des relations qu'il eut avec le P. Lacordaire. Pour se rendre compte de l'impression que celte rencontre fortuite avait faite sur le cœur des deux jeunes gens, il faut lire les admirables lettres que le P. Lacordaire adressa depuis à M. Miller. L'ardeur et la pure tendresse chré-