‹ Le Mont-St. Michel au péril de la merChapitre 2 sur 61 · JOSEPH · texte numérisé non relu

JOSEPH

Évèque de Coulanccs cl A vi anches.

Cathédrale, c\Cl1ij cl remparts d" Vvranclies, J'apns une gravure ancieimc.

PREFACE

En la marche siet l'abéie

De Brctaigne et de Normendie.

{Le Boman du Mont-Saint-Michel, III' siècle, V. i89.)

't'tait il y a quelque trente ans. Par une délicieuse soirée de septembre, à l'heure où le soleil à demi-voilé derrière des nuages de pourpre et d'or se couchait au sein de rocéan, j'arrivais au Mont-Saint-Michel dans l'une des lourdes diligences qui faisaient alors le service.

La mer enveloppait l'île, et sa vague murmurante caressait les remparts et les tours séculaires, cependant que le moustier dressait dans le ciel sa silhouette estompée par les derniers rayons de l'astre du jour. Le site enchanteur, la bai.' mux ronlouis harmo-

NU PllÊK.VCE

nieiix, la petite ville aux pignons élanrés. les murailles de ^''^nit paliiiées par le flot et parle temps, ramphilhéàlre de vieilles constructions, l'abbaye couronnant celte cime altière avec son éj^lise hardie. seslogisetsescloUresaccrochésauxllancsdu Mont, tout cet ensemble admirable produisit en moi une impression d'une j(uissance souveraine. Après quelques heures trop rapides, je m'éloif^nai, emportant au fond de l'àme la vision superbe, et aussi l'espoir d'un séjour plus durable.

Des années se passèrent avant que je pusse réaliser cette espérance, mais l'empreinte était trop profonde pour ne pas m'attirerde nouveau au pied de la Merveille, et m'\ retenir en une contemplation prolongée. Au cours de l'été de l'année 181I7, je revins au Mont, cette fois, hélas ! par la digue, .le retrouvai la fraîcheur de mes premières impressions, et l'abbaye, en ses attitudes à la fois priantes et chevaleresques, avec sa fleur de poésie pénétrante, bien vite reprit complète possession de mes facultés. Tour à tour je m'assis sous les voûtes silencieuses pour penser à loisir, je promenai ma rêverie sur les chemins de ronde, d'où le regard embrasse un horizon immense, et, tout en cueillant d'un doigt distrait la grai)pe d'or de la girollée dans les anfracluosités. je méditai l'histoire des temps anciens dans un tète-à-tète enchanteur avec le moustier, pareil au vieillard à la fois grave et souriant. L'emploi de ma première journée se répéta, avec des surprises toujours nouvelles, durant un mois entier. D'une main, je tournai les feuillets des annales richement enluminées, et. de l'autre, j'analysai avec attention les assises des constructions cyclopéennes , alin de remonter jusqu'aux époques les plus reculées et de surprendre les secrets de l'œuvre des moines égale, sinon supérieure, aux Pyramides des Pharaons.

L'année suivante me retrouva fidèle au culte de la Merveille, et je consacrai les mois de juillet et d'août à scruter encore et toujours le va.ste champ de l'histoire et de l'archéologie. Je complétai ces recherches par l'examen des manuscrits de " la librairie » du M'>nt, conservés à la Bibliothèque d'.\vranches : et, attentif à étudier en particulier le côté arlisti<jue des ouvrages laissés par les religieux Montois. je pris les reproductionsdesmiuiatures et des enlumimires aux vives couleurs serties de vieil or. .\ son tour, l'ilol de Tombelain*^ m'attira sur son rocher de granit, et j'y conunençai des fouil'es

PREFACE

qui dégagèrent les substructionsde Tantique forteresse et de l'église prieurale.

Au cours de mes nombreux voyages, je dois le reconnaître, jamais il ne m'a été donné de goviter de plus ravissantes émotions. A la suite de longues heures d'investigations dans les archives du Mont ou des paroisses environnantes, et dans les chapelles souterraines du moustier, il me plaisait, en songeant au passé de l'antique abbaye, de m'attarder solitaire sur le rempart, à l'heure où le soleil descendait dans la mer, ardent comme l'or, tandis que la lune montait dans le ciel, blanche comme l'argent. Au bruit du flot, qui s'endormait sur la grève, réjtondait le murmure de la brise qui courait sur la cime de la petite forêt et dans les galeries ajourées du couvent. La baie, comme un immense clavier sous des doigts invisibles, chantait un hymne profond, mystérieux, sublime. Puis, le calme de la nuit, constellée d'étoiles, enveloppait le Mont, cependant que l'îlot de Tombelaine, dessinant à l'horizon sa mauve silhouette, « semble un géant 'couché qui regarde et qui rêve — sur son coude appuyé ».

Dans le silence du soir, ma pensée prenait son essor vers les hautes tours crénelées, comme la mouette attardée autour de l'île, planait

au-dessus des terrasses, des promenoirs et des cloîtres aux pinacles et aux baldaquins de dentelle, que la mousse a fleuris de broderies d'or et d'argent, et se laissait emporter dans le lointain des âges, au gré des souvenirs et des légendes. Les phalanges de moines aux lèvres priantes et aux doigts d'enlumineurs, les compagnies de preux au cœur d'or dans une poitrine d'acier, les processions de

Cloître, 1111' siècle.

PRÉFACÉ

pèlerins aux litanies lentement égrenées et aux oriflammes flottant par les venelles du bourg et par les nefs de l'abbatiale, les générations de travailleurs de la mer qui ont « besoigné » sur ces grèves et qui reposent sous cette terre, témoin de tant de i)rodiges, tous, il me

semblait les voir se lever et prolonger à travers les galeries le r y t ] 1 m e de leurs pas, le bourrah de leurs cris de guerre, la mélodie de leurs clianls et le murmure de leiu's prières, (le leurs angoisses et de

leurs espérances. El de ma bouche s'échapiiail uu cri d'admiration pour ces merveilles, un mémento pour ces moines, un hommage à ces vaillants chevaliers et un hosannah au Seigneur du ciel, de la terre et de l'océan.

Sollicité par tant de souvenirs, j'éprouvai le besoin de iixer mes impressions et j'esquissai les grandes lignes d'un ouvrage sur le Mont-Saint-Michel. Les anciennes chroniques des Bénédictins, complétées par les travaux des historiens modernes, ainsi que les indications d'archéologues compétents que je mentionnerai en temps opportun, m'ouvrirent une voie que je m'elforçai d'élargir et d'éclairer à l'aide de mes propres observations, prises sur le vif dans un examen consciencieux. Je fus soutenu dans ma lourde tâche par la beauté même du trésor qui se révélait à mou enthousiasme.

Cette considération nous fera pardonner la témérité que nous avons eue d'entreprendre cet immense labeur, trop heureux si la richesse du sujet parvient à dissimuler les défectuosités de la main, comme refoulées dans l'ombre, .\ussi bien, nous y avons été engagé par une circonstance toute particulière. La venue du xw Centenaire

Le Mnnt. vue du côlê svul.

PRÉFACE

de la fondation du sanctuaire du Mont-Saint-Micliel nous a paru une occasion favorable pour payer à la mémoire du souverain Archange le tribut d'une admiration, qui voudrait pouvoir égaler son témoignage à rexcellence des liienfaits et des œuvres tout à l'honneur de l'Eglise et de la France.

Le chantre Montois du xn"" siècle, le moine Guillaume de Saint- Pair, dont la lyre jetait ses notes harmonieuses aux échos du couvent et aux Ijrises de la baie, a résumé à sa manière le sujet qui nous occupe. « — Sachent, dit-il, au mont estre la mer — Ou ennorez est seint Michiels — Qui est mestre prévotz des ciels — Mont de Tunibe l'oï apeler — Assis est em péril de mer. » A défaut de luth pour redire ces merveilles, nous nous efforcerons de retracer en lignes précises et fidèles les Gestes du Mont, en faisant marcher de front les données de l'histoire et de l'archéologie, de manière à corriger les inconvénients des méthodes trop systématiques, par les avantages qui résultent de leur emploi simultané.

Aux divisions nécessaires, nous donnerons les titres

qui indiquent nettement les étapes de notre promenade séculaire par les sentiers escarpés de la vie Montoise.

Aussi bien, le Monl est un aperçu, au point de vue géologique et topographique, sur la situation primitive de l'îlot, et le Mont- Tombe, apiiellalion la plus anciennement connue, nous fait remontai' à l'époque où ce rocher solitaire entre dans le domaine de l'histoire ; avec \& Mont-Saint-MicMels s'ouvrent les annales religieuses de l'île sous les auspices de saint Aubert, fondateur de la première chapelle

Ll' MoTit. Oiit'inin de ronde et abbaye, vue du nord-est.

xviii PREFACE

dédiée à l'Archange, annales qui se déroulent plus complètement à propos du Monastère. En franchissant le seuil de V Abbatiale, nous suivons le mouvement des pèlerinages et nous assistons aux superbes cérémonies et à la visite des hôtes illustres, rois et reines, cardinaux et évèques, gentilshommes et grandes dames, venus prier devant l'autel insigne de l'Archange. Dans la Cité des Livres, nous examinerons les travaux littéraires et scientifiques qui forment l'un des lleurons les plus éclatants du diadème Michelin, tandis que, à propos de la Merveille, prise au sens général, nous aborderons les œuvres d'art les plus variées, écloses comme à l'ombre du bouclier de saint Michel .

Les Gestes militaires, qui eurent le Châtelet pour théâtre pendant plusieurs siècles, en particulier durant la guerre de Cent ans, époque où le Mont fut le rempart inexpugnable de la France, constituent l'une des pages les plus glorieuses et les plus émouvantes de notre histoire. A son tour, l'administration temporelle ressort de la Bailliverie et se complète par le tableau des prieurés dépendant de l'abbaye. Quant à l'influence religieuse de l'Archange et au rayonnement de son culte dans le monde entier, ils nous apparaîtront dans le chapitre Saint-Michel et la Chrétienté : et, grâce à ce pèlerinage aux sanctuaires Michelins, nous saluerons les œuvres d'art que le compas, le pinceau, le burin et le ciseau ont consacrées à la louange du : « Prévost de la milice céleste », suivant les expressions d'un vieux chroniqueur. En dernier lieu, une visite attentive nous fera connaître les curiosités Montoises dans l'état ancien et moderne, et formera le couronnement naturel de notre étude, en même temps que la synthèse du Mont au xix" siècle trouvera son corollaire naturel dans la solennité du xu" Centenaire.

Telles sont les maîtresses lignes du sujet, et tel est le plan que nous avons adopté. En vue de sa réalisation, que ne possédons-nous la lyre sublime de Dante et le pinceau céleste de fra Angelico, pour retracer dignement les œuvres géniales des moines du Mont et pour rendre exactement les admirations de notre pensée, les émotions intimes de notre cœur et les envolées de notre rêve, en faisant revivre le cycle relig'ieux et chevaleresque, littéraire et artistique, dont le Mont a été le théâtre séculaire ! Dans cette baie grandiose, sur cette cime altière parée d'une incomparable couronne architecturale, autour de ce rocher de Tombelaine, superbe Sphyiix de

PREFACK XII

l'Occident accron])! dans sa silhouette de granit, une histoire s'est déroulée, merveilleuse entre toutes et qui occupera longtemps la mémoire des peuples. La redire avec une absolue sincérité, nous a semblé une entreprise intéressante et non sans quelque profit pour nos contemporains.

Du moins, puissions-nous n'avoir pas trop affaibli l'éclat des Gestes souverainement glorieux, accomplis en cette partie privilégiée du doux pays de France, sur cette montagne bénie qui fut comme le pôle Nord de la Clirétienté, et qui demeure l'un des sites les plus ravissants en même temps que l'une des œuvres les plus grandioses et les plus cai)tivantes ! (1).

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