‹ Le Mont-St. Michel au péril de la merChapitre 20 sur 61 · I. V MliHVEILLE · texte numérisé non relu

I. V MliHVEILLE

Le plan allait se faire plus grandiose, et la Merveille devait recevoir un second étage qui acheva de lui donner sa physionomie actuelle, vraiment admirable par sa robustesse et son élégance, par son unité et sa variété, idéalement harmonisées. Cet étage comprit, au levant, un réfectoire d'une seule nef avec voûte en lambris, et fenêtres à voussoire trilobé au dehors dans le genre des ouvertures orientales ; et, au couchant, de plein pied avec celui, le préau ou cloître, dont l'élégance charme tous les visiteurs. Dès lors, ainsi que nous le verrons, le réfectoire du premier étage servit de salle libre, en attendant de reprendre sa destination primitive au xvii« siècle.

D'ordinaire, la visite des beaux monuments religieux est couronnée par celle de la sacristie, où l'on admire les superbes manuscrits dont le blanc vélin s'irise de l'nr le plus fin et des couleurs les plus fraîches. Ainsi en est-il, notannnent, à Florence, à Pise,à Milan et dans nombre de cathédrales d'Italie, d'Espagne et de Belgique. Au Mont, ce nous serait également une jouissance exquise de couronner l'examen du cloître, par exemple, par celui des ouvrages des bénédictins sur le parchemin. Aussi bien, pour réaliser ce rêve, nous volons à la bibliotlièque d'.Vvranches où ces travaux ont émigré, et nous parcourons avec délices les enluminui'es et minialuies. qui vont du x" au XV'' siècle.

Alin que la comparaison s'établisse plus utilement, nous prenons de préférence deux puissants infolio de plusieurs centaines de pages qui renferment la Bible, ou l'Ancien et le Nouveau Testament. C'est un monument artistique du xni'' siècle, non moins admiral)le que le cloiti'e, son contemporaiiL L'un et l'autre reflètent les ilivins rayons du Verbe Souverain, en passant par le prisme de l'intelligence humaine qui s'efforce d'en reproduire l'unité absolue

dans la variété intaiie. Ici et là, sur un plan unique et d'après une pensée maîti'esse on sent le travail de mains difTérentes. Au cloître, le maçon aligne les assises, les lignes et les moulures des colonnettes, deschapiteaux et des arcades; puis, le ciseau du sculiiteur vient tailler les rosaces, les fleurons, toute décoration exquise où des personnages se mêlent à une tlore et une faune d'un etTet décoratif consommé, dans lequel le « tailleur d'imaiges » achève l'œuvre de

Cloître du Mil' s.

Détails de frise et d'écoinçiJii-

l.\ MKIIMIILI

Le (Ihi-isl. iiiui du Mil' s Bible du Molli — B. d'Avrnuches

l'ornemaniste ou du « tailleur tlo niaronnerie », comme on s'exprimait alors.

A la même époque et <lans la salle au-dossous laissée aux manuscrits,en particulier la superbe Bible du xni<' siècle, aux mains d'autres religieux, révélait progressivement les charmes d'une a:'uvre de jiremier ordre. Le blanc vélin une fois préparé, à l'instar de la pierre blanche de Caen, les scribes traçaient le texte du Livre divin, sur des

lignes où les caractères golbi([ues ollrenl un air de famillo bien fi-appant avec les arcades ogivales, pour former, de part et d'autre, une œuvre d'une grandeur imposante, d'une sincérité absolue et d'une grâce achevée qui reflète, conmie dans un lac pur taillé sur les cimes des monts, l'azur et les profondeurs mystérieuses du Ciel. A leur tour, les enlumineurs font courir le long des pages ces ornements d'une souplesse, d'une richesse d'invention et d'exécution qui nous ravissent en chaque folio par le caprice étonnant et la dextérité jamais démentie des motifs, aral)esques, plantes, animaux et inventions de toutes sortes, vignettes, frises ou lettres qui se tordent en méandres sans cesse l'ajeunis. Puis, le travail est couronné par le pinceau des miniaturistes qui exécutent les sujets bibliques, d'ordinaire au milieu de capitales, dans lesquelles on ne sait qu'admirer le plus de la fraîcheur des ors et des couleurs ou de l'ingéniosité inéjjuisablé du pinceau.

De part et d'autre, qu'il s'agisse du sculpteur ou du peintre, sous les doigts des religieux Montois l'art atteint un degré très élevé, et les œuvres du xni* siècle sont l'honiii'iir de notre génie national aussi bien ((ue du Catholicisme. Ici et

là, on ne se lasse pas d'admirer l'ensemble et les parties, et les heures s'écoulent enclianteresses dans la conli'iiiphilinn de ces merveilles médiévales. Si nous avions le loisir de descendre aux détails d'un parellélisme des plus instructifs, nous verrions l'unité de la pensée, qui des deux côtés a présidé à la conception et à la

Le Chii>l. ri.iciiieiil d.- sUiliif. xiii' (à ral.liaye).

LA MliUVElLLE

réalisation des multiples ornements, plantes, fleurons, chimères, animaux vrais ou emljlématiques, empruntés à la nature, à l'histoire ou à l'imagination féconde de ces artistes consommés. Le rapprochement se poursuivrait par l'analogie du type des personnages, qu'il s'agisse , comme dans la Bible Montoise, des Patriarches, des Proithètes, du Sauveur et des Apôtres, ou bien, comme dans le cloître, du Christ, des fondateurs d'ordre et des personnages historiques, encadrés de dais et de feuillages d'une délicatesse remarquable. Gomme pour compléter l'analogie, les moines du xni« siècle avaient installé dans le préau un jardin dont les fleurs diaprées ajoutaient au charme de cette solitude ravissante, d'où l'âme libre monte d'elle-même vers le Ciel. Entln, comme pour mieux faire ressortir l'identité de la conception et de l'exécution réalisées par l'art religieux des bénédictins Montois, le peintre avait été chargé d'atténuer lablancheurdes arcadespar une décoration de couleur rouge et bleue, dont on voit les vestiges et (jui mariait dans

une harmonie souveraine l'azur du ciel,

le bleu ardoisé des plombs de la toiture, le rose des colonnades de granitelle et le gris des colonnades de granit, avec l'émeraude des plantes et l'émail des fleurs cultivées par des mains éprises d'idéal.

Vraiment cette œuvre est grandiose et absolument magniticiue. Sur cette cime angélicpae, le génie monasti<iue a chanté un poème d'une envergure etd'u ne Ijeau té qui peut soutenir la comparaison avec les plus belles créations artistiques. Eu particulier, l'on ne se lassera jamais d'étudier et de comparer les deux monuments auxquels nous venons de nous arrêter. Des pages exquises de cette Bible retracée sur le blanc vélin et de cette autre Bible reproduite sur la jMerre, se dégage comme l'envolée des strophes d'un hymne triomphal à l'honneiu' de la Divinité et de l'Eglise, et ce n'est que justice d'envoyer le salut de l'admiration et de la reconnaissance aux religieux Montois (pii nous ont légué ce prestigieux patrimoine artistique.

Sous l'abbé Tustin (1236), l'abbaye reçut des développements assez considérables. Rappelons en passant qu'en 1249, Pierre, légat du pape, « donna indidgence de quarante jours à tous ceux qui

Cour de la Mecvcille, ^ Salle du gouvernement, chemiu de ronde et amorces de logis à y.

contribneroient à la restauration de la croix, laquelle, autrefois fust édifiée dans l'endroict des grèves, où se fit un miracle. » En 1257, Tabbé « fit parachever le bastiment au dessoubs du<juel est le corps de garde de ce Mont, appelé Belle-Chere ou Belle-Ghaize. Il fit pareillement jetter en ce temps les fondements de ce bastiment encore imparfait (jui est à costé du corps de garde. Item ce fut luy qui fit jetter les fondements du chapitre qu'on voit encore imparfaict, du costé du septentrion au bout du cloistre. »

Le pape Alexandre IV, en IS-'^i, accordai Tustin, pour lui et ses successeurs, le droit d'user de n la mitre, de l'anneau, de la tunique, dalmatique, gans, sandales et autres ornemens pontificaux. « Lalibé, qui aimait « les lieaux privilèges », fil exécuter « incontinent une extraordinaircment belle mitre, riche au pi>ssible, garnie de perles et pierres précieuses de grande valleur. de laquelle il se servit à la première feste des plus solennelles ; cette mitre était en la trésorerie, dans l'armoire où est gardée l'estole de S. Eloy. » Que faut-il entendre par ce dernier objet? Dans les inventaires, notamment celui de Pierre Le Roy, figure une étole et un manipule de S. Eloi, que l'abbé trouva dans la trésorerie « avec billets et marques suffisantes pour l'établissement » de leur antiquité ; la matière était « d'or etdesoye si arlistement ouvréet travaillé qu'il est impossil)le de comprendre la façon et tissure d'un tel ouvrage ; précieusement conservés en la trésorerie, » dans une petite quaisse selon leur largeur », on les considérait « de temps immémorial » comme l'œuvre de S. Eloi, qui était » fort bon orfèvre », mais, ajoute le chroniqueur, « on n'a point de congnoissance quand et par qui ». Sans doute il ne peut être ({uestion d'un travail exécuté et donné par le prélatartiste, puisqu'il était décédé un demi-siècle avant la fondation du couvent. Peut-être s'agit-il de vètementsiiturgiques lui ayant appartenu et otTerls dans la suite à l'abbaye, à moins que ce ne soit de quelque précieux tissu de l'époque carolingienne.

Au temps de Guillaume du Chasteau, le 13 juillet 1300, «la fouldre tomba sur le clocher de l'église et le ruina entièrement : toutes les cloches furent fondues et le métal découla de part et d'autre ; les toicts de l'église, du dortoir et de plusieurs autres logis furent brûlés, les tisons ardents tombant dans la ville, réduisirent pareillement une grande partie des maisons en cendres, toutes lesquelles, avec l'église et autres ruines, furent restaurés par lessoins de Guillaume du Chasteauaux frais du monastère. » L'abbé Jean de la Porte, sous lequel la forteresse commença à être gardée par des soldats, « fut enterré en la chapelle de S. Jean l'Evangéliste, ipril avait fait faire

LA MEIIVEILLE

Porle de ri'~^Iise après et avant la reslaiiratioa.

dans la croisée de cette église, du costé du niidy, devant l'autel dédié à la Très-Saincte-Trinité, depuis, de S. Benoît à cause d'un tableau jie ce sainct^ qui est en ce lieu ; là on voit encoi'e aujourd'huy, dit la chronique du xvu" siècle, son tombeau relevé en bosse par effigie et revestue pontificalement, dans la muraille au bas du vitrail. »

« L'an 1350. le feu du ciel tomba sur le monastère et brusla une grande partie des bastiments. » Malgré les angoisses des guerres, l'abbé Nicolas le Verrier « fit réédifier, le plus tôt qu'il pust, le dégât du feu et entretenir tous les bastiments en bon estât, durant sa vie. » Son exemple fut suivi par Geotïroy de Servon (1363), (jui « lit grandement travailler es bastiments. » De nouveau, « l'an 1374, le 8" jour de juillet, le feu du ciel tomba sur l'église, dortoirs et autres logis, qui furent bruslez et réduits

en cendre, comme auss}' la ville du Mont ». Pour réparer le désastre, l'abbé « montra un grand zèle faisant travailler à ce nuict et jour. « Les ruines étant effacées en 1380, rieoffroy fit « de ce une petite chapelle appelée des Degrez ou de Sainte-Catherine, qui est à présent sans autel soubs le logis abbatial, vis-à-vis du moulin à chevaux, situé soubslacroisée de l'église du costé du midy; le tout est autrement disposé maintenant, poursuit D Le Roy, car ce moulin a été mis au lieu où autrefois esloit la chapelle de S. Martin, et où est le logis abbatial il n'y avoit qu'une min-aille de closture, une tour au bas de laquelle cette petite chapelle esloit nouvellement édifiée par cet ab))é. » Ajoutons que dans son goût pour les oeuvres d'art, l'abbé, malgré la mauvaise humeur de l'évèque d'Avranches, « fit faire une prétieuse mitre, toute couverte de perles et de pierreries fort riches et de valleur, qu'il portoit et en usoit toutes les bonnes festes et aux autres temps i{ue son privilège lui permettoit ; cette mitre est en la trésorerie du monastère, un peu moins grande et moins aulte que celle que fit faire l'abbé JoUivet ».

L'influence du célèbre Pierre Le Roy ne fut pas moins considérable au point de vue des constructions que sous le rapport des lettres et des sciences. L'abbé « fit plusieurs bastiments en ce Mont et es dépendances ; il faisoit entretenir l'église et les lieux réguliers très soigneusement. » « Toujours en action pour l'augmentation de

LA MKHVEILLE

son monastère, en 1391, l'abbé « lit refaire le hault de la tour des Corbins, qui estoit tombée depuis peu de temps, dans hupielle est un degré par où l'on monte depuis le bas de l'œdifice des bastiments et corps de logis, situez vers septentrion, jusques au hault. Et depuis cette tour jusques à Belle-Chaise, fit bastir cette belle muraille (lu'on y veoit construite à marches-coulies (ou mâchicoulis) et en parapé, et à côté de laquelle, sur voultes qui eussent joint au bout du grand œuvre, il avoit dessin de faire bastir les infirmeries du monastère, et pour ce subject, avoit faict faire dans la dite muraille les croisées pour donner jour auxchambres et autres nécessitez recjuises, comme il se peut facilement comprendre, en considérant le lieu. » On croit que la gracieuse tour des Corbins, qui servait tout à la fois de guet et d"escalier communiquant avec le rempart et les combles de la Merveille (tandis que les deux escaliers qui desservaient celle-ci sont au centre et à l'ouest), doit son nom à la série de corbelets qui caractérisent l'emmarchement.

Mais surtout, l'œuvre admirable <pii soulève l'enthousiasme de tous les visiteiu's, est le Chàlelet, ou l'entrée du couvert. « L'an 1390, Pieire lit parachever le donjon qu'il avoit commencé il y avoit quelque temps, <iui est la porte de l'al)baye, avec les degrez à monter à la dite porte pour entrer au corps de garde situé soubs Belle-Chaise, pièce une des plus belles de France, tant pour la structure, composition que force. Il y fit pareillement mettre ce grand râteau de fer, comme aussy la grille et râteau de fer à la porte du corps de garde, en entrant dans le monastère. De même, il fit bastir la tour quarrée, située de l'autre côté de Belle-Chaise et y joignant, où il fit faire, comme aussy dans le dongeon cy-dessus, plusieurs petites chambres pour le logement de ses soldats, la({uelle tour s'ajjpelle encore cejourd'huy la Perrine, portant le nom de cet abbé Pierre. »

Pierre Le Roy n'arrêta pas là son zèle pour la beauté et « la commodité » du couvent. « L'an 140(1, il fit parachever tous les logements qu'il avoit faict commencer, il y avoit cpielques années, qui sont depuis la tour Perrine jusques où e><t maintenant la cuisine de l'abbé ; et en destina une partie pour servir d'inlinueries aux moynes in-

Escalier des Corbins et S.-O. de la Merveille, xiii' s.

I A MKUVKII.LE

firmes (jusijues à ce qui il eut faict paracliever cellesi[u"il prétendoit dans la muraille qui vient de la toui' des Corliins à Belle-Chaise. ) Et Fautre partye, il la destina pour servir de procure et y lit loger le procureur ou l>aillif du monastère, et luy rnesme y logea aussi, affin de l'instruire et vacquer ensemble aux atïaires après les heures de l'oflice divin et autres de régularité commune. Il est encore aisé à veoir dans la chaml)re basse de cette bailliverie, que c'estoit un lieu pour mettre des papiers, y ayant de grandes arcades pour loger des palettes et quaises à cette lin. En ce lieu, le baillif fesoit la recepte de tous les revenus de l'abbé et en rendoit compte chacun an devant quatre moynes députez, ils terminoitles différends entre les recepveurs et fermiers. » En dehors du couvent, l'abbé fit des travaux aux métairies et i< fist bastir les Ijelles granges ([ue nous voyons dans Ardevon. dans Huynes et ailleurs. »

« Afin de mettre les titres et papiers en lieu sûr. Le Roy bâtit le chartrier au bout de la grande salle des pilliers, dans une tour qu'il fit pour ce construire avec haulte et basse chambi'e. celle d'en bas voûtée pour la situation des tiltres, dans laiiuelle il lit mettre les belles armoires disposées avec un merveilleux ordre ; celle d'en haut, non voûtée, servant de salle pour traiter les affaires et veoir plus à l'aise les titres avecles personnes externes ou autres. » Ajoutons qu'en 1410, peu avant le décès de Pierre Le Roy, Nicolas de Vandastin, grand prieiu', « fit séparer en petites cellules particulières le grand dortoir commun du monastère, aftin que les moines fussent en plus grande liberté ».

Sous la main de D. Le Roy tous les arts, comme les touches d'un immense clavier, contriliuaient dans une harmonie féconde et infiniment variée à accroître les charmes de l'abbaye. La sculpture apporta à l'église, plus encore (ju'au couvent, la note chaude, éloquente et toujours goûtée, en particulier à cette époque où le ciseau s'essayait à rendre l'expression appropriée dont nous aimons tant la grâce naïve. L'abljé « décora les autels de plusieurs beaux images qu'il lit venir de Paris et lit faire quantité de beaux et riches ornements en la dite église. » En 1.38!). Le Hoy « ayant soucy du dehors et du dedans de son monastère, fit faire les belles chaises du chœur de

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.ille d'auJiein c iJo l'aljbati;ile.

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l'éj^lise que nous y voyons encore à présent. 11 avoil oslé les antres (lui esloienl 1res vieilles el peu décentes à la splendeur d'un temple si auguste et si fréquenté de toute sorte de gens de (jualité, là où nous ajiiirenons combien les artisans de ce temps, et iiarticulièroment les menuisiers et sculpteurs, estoient habiles etexpers en leur mestier. »

Sans doute de l'agrément de l'abbé, on avait gravé sur un des sièges des stalles, « la plus proche de la place de l'abbé, du bout d'en haut, au revers, » les armes de Pierre I.e Roy, qui sont : « Paie de gueules et d'or de 7 pièces à la bande endentée d'argent au franc ([uarlier d'hermines ou de Bretagne. » Un chroniqueur scandalisé a blâmé ces « trompettes de la postérité » (ju'il aurait été le premier à mettre en œuvre. Il est vrai qu'en observant que le blason ne paraît pas sur les nombreuses constructions de l'abbé, il en conclut ([u'il a dû être ajouté là par son successeur Jolivet, « par respect et amitié ». Tout en rendant justice au désintéressement de ce reproche monastiiiue, l'ami du passé ne peut se défendre de se montrer indulgent pour ces actes personnels, trop heureux qu'il est de rencontrer dans ces blasons des documents de nature à le guider dans le labyrinthe du passé.

Entre temps, le trésor recevait de la dévotion de fort précieux témoignages dans lesquels les princes occupaient souvent le premier rang. Eu I088, Henri de Bretagne, duc de Penthièvre, ofl'rit par les mains des Cordeliers de Guingamp, des reliques apportées d'Italie. En ]3!t5, Charles YI «envoya faire son voyage i)ar un seigneur exprès >i, porteur d'une importante parcelle de la vraie Cioix, laquelle « il avoit eu de Constantinople, naguères » ; ce morceau, disposé en forme de croix, était « enchâssé dans un vase, ou reli- ([uaire d'argent, de figure quarrée, platte et d'espoisseur de deux doigts environ, sur lecjuel sont des caracthères grecs difhciles entièrement à lire. »

La mort de Le Hoy ralentit les travaux dans l'abbaye. Il est vrai que l'aljbé Jolivet, en possession des u 'i.Oi H) cscus d'or (ju'il avoit receu de son prédécesseur, lit ipuuitité de bastimenls à Loiselière et autres lieux, » et enrichit l'église d'« une chajjelle de velours violet, toute complette, scavoir trois chappes, deux thuniques avec la chasuble et devant d'autel, mesme un tapis pour mettre au chœur, le tout parsemé d'estoilles d'or ». L'abbé donna un autre « chapelle « cdinplète, de velours rouge parsemé de fleurs d'or, avec une chajte de ilrap d'or " tirant sur le rouge, le tout à orfrayes d'or, d'argent et de soye; » ainsi qu'une troisième ensatin blanc, seméede « fleurons

LA Mi;it\lilLLli

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veloutés de soye renaissans avec orfrayes comme devant ». Les divers ornements portaient la lettre R. , initiale du prénom de l'abbé. En février 1411, Jolivet fit exécuter « une belle et prétieuse mitre, » qu'il portait lorsqu'il officiait pontificalement, « en qiioy il excelloit, officiant avec très grande majesté et fort souvent. ■> Cette mitre surpassait celles des abbés Richard Tustin et GeolTroy de Servon, par l'élévation, la richesse et la beauté, « ayant le fond de grosses perles, relevé de plusieurs pierres précieuses ».

La même année, Jolivet « lit faire une grande croix à pattes tenant aux branches d'argent doré, qui se veoit au milieu du reliquaire avec deux figures des deux costez, l'une de la Vierge et l'autre de Saint-Jean, et deux anges snr les deux bras, le tout esmaillé et parsemé de petites coquilles d'argent, du poids de '25 marcs 2 onces et 14 sesterces d'argent ». Outre la lettre R traversée [tar une crosse, en plusieurs endroits, l'abl^é avait gravé une légende empruntée à la Bible. Il commanda également une petite croix d'argent doré à ses initiales, « que l'on portait encore aux processions, les fêtes solennelles »; ainsi (]ue plusieui's u argenteries », parmi lesquelles un calice « tout d'or », un calice d'argent doré et deux grands encensoirs d'argent. En 1412, Jolivet « fit faire la grosse horloge et placer dans la grande ethaulte tour bâtie i)arrabl)é Robert de Thorigny, sur le ploml) du four, au bout du pignon de la nef, et sur la grosse cloche de ladite horloge il fit graver ces mots: « Mil quatre-cens douze l'année. De l'abbé Rol»ert fus donnée ».

A l'exemple de l'abbé, le prieur claustral Nicolas Guernon, en 1413, donna un angelot d'argent doré, tenant dans ses mains la relique « couleur rouge vermeil », apijortée du Mont Gargan . avec une légende conuuémorative. A son tour, Jolivet plaça des restes de S. Eustache, martyr, avec d'autres reliques, dans un reliquaire « long de demy pied et rond et posé sur une patte de pareille hauteur, le tout d'argent assez mal poly, avec sur le pied l'écusson de l'abbé 1) . En 1425, le comte d'Harcourt donna un « joyau précieux du poids de soixante-seize marcs d'argent figurant une image de S. Michel ». Puis, Raoul Priout, moine profès de l'abbaye et prieur de Saint-Victor au Mans, otïrit un angelot d'argent doré u tenant un reli-

Cixiix ilu ciuielière avec le Cbrist et S. Pierre, \\° s.

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quairo rond, couvert de cristal, m'i l'on met les deux riiiiies de la couronne du Sauveur, oITertes par l'hilipiJO le Bel »: sur le pied de lange était gravée une légende comniénioialive. Dans la même circonstance, Priout donna <> une image de Sainte- Hélène, en argent doré, tenant entre ses mains le morceau de la Vraie-Croix en forme crucifère », concédé également par le roi Philippe le Bel.

Au cours des angoisses causées par la guerre, l'année IV.'! apporta un ilésastre particulier au couvent. «La veille de S. Mathieu, la voûte de l'église s'etïondra en grande partie, tant dans la nef, qu'était à lambris, que dans le chœur (jui était en pierre ». Les matériaux endommagèrent le dallage, la jubé, les stalles, et d'autres portions. Charles Vil s'émut de cette ruine, mais comme la guerre tarissait les sources de revenus, il pria le pape d'accorder des indulgences poiir la réfection. Pour parer au plus urgent, on fit « une muraille, où se voyait la grille peinte, entre le grand autel et le chœur, contre laquelle on érigea un autel pour dire les grandesmesses. »

De son côté, l'archilecLure militaire tenait, dans les préoccupations du Mont, la place importante qui lui revenait à tous égards. « L'an 142-5, Loys d'Estouteville et les moynes se voyant attaqués à tous coups des garnisons angloises et surtout de celle de Tombelaine, se mirent fort et ferme à la fortification de la ville ; l'abbé .lolivet elles moynes avaient faict faire les murailles de closture d'icelle avec plusieurs fortes tours, l'an l'iIT, mais elle en fut totalement renforcée de ce coup. Celte armée on y adjousta encore des touis entre les autres cy-devant construites, des demyes-lunes avec parapets sur icelles et sur touUes les dites tours et murailles, avec marchescoulies (ou massacres); le portail, comme il se voit à présent, avec le ponl-levis de la ville et le logis au-dessus et les armes de France en la surface dudil iiortail, la grille (ou herse), le tout aux deppends du monastère qui. jiour conserver ce lieu en l'oiiéissance du roy de i''rance, avoit engagé croix, calices, mitres, la l^elle crosse, ornements et généralement tout ce quiestoitde prix pour ce sujet, à Dol, à Dinan et à Saint-Malo de l'Isle, ce ((u'il retira après les guerres. »

De fait, c'est en ce temps que « la porte de la ville fut changée, estant vis-à-vis de l'église paroissiale, elle fui misr là où elle est à p)résent, et les armes de Charles, encore Dauplim. que l'alibé .lolivet avoit fait appliquer sui- le frontispice d'icelle. tnivut :iii dit an mises au frontispice du logis du portier, sittué sur la dite porte, soubs les pieds de l'image de Nostre-Dame, à laquelle les moynes, le capi)i-

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taine et toute la ville vouèrent leur ville et abbaye, voyant les guerres s'allumer entre les Français et les Anglais. Cette situation d'armes du dit Dauiiliin, est du costé de la ville, et celle de France du costé de l'entrée. »

Nous avons assisté au développement de cet admirable ensemble architectural, que l'on peut appeler l'Acropole et le Parthénon do l'Occident, véritable chef-d'œuvre qui prend place à coté de la Divina Comedia de Dante, de la Summa tUeologica de S. Thomas d'Aquin, du Saint-Pierre de Rome par Bramante et Michel-Ange, nom prédestiné pour les grandes œuvres. .\près le magnifique épanouissement des xu'' et xui" siècles, puis la période assombrie îles âges suivants, nous arrivons à l'éclatante llnraisun du milieu du xv" siècle.

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