‹ Le Mont-St. Michel au péril de la merChapitre 24 sur 61 · I.A MERVKII.I.K · texte numérisé non relu

I.A MERVKII.I.K

comme une féerie de broderie de granit. soiit:u;hée par le temps d'une guipure de mousse d"or et d'argent. Si l'on descend par l'escalier qui tournoie du haut en bas, dans un contrefort chefd'œuvre de hardiesse et d'élégance tout à la fois, on demeure en extase devant l'église souterraine, dite Crypte des gros Piliers, qui excitait l'adniiralion de Yauban et des maîtres les plus réputés.

Cette crypte avec ses piliers et ses chapelles rayonnantes reproduit la distribution de l'église supérieure, dont elle est le soubassement. Autant le fût circulaire des colonnes frappe par son caractère imposant, autant les nervures qui s'en échaiipent pour agrémenter les voûtes en manière de palmier ombreux, sont caractérisées par leur élégante ordonnance. Tandis que les clefs de voûte de l'église supérieure portent des blasons, celles de la crypte sont ornées de motifs empruntés à la flore et à la faune de la mer.

C'est surlonl en jjrésence de ces ouvrages du génie humain que l'esprit, aiguillonné par la plus légitime curiosité, se demande quel est l'auteur de ces travaux d'art. Un point plus facile à élucider, c'est celui des débuts de la construction que l'on a eu le tort de placer en 1 4.50. A cette date, ainsi qu'on l'observe par l'inscription MCCCCL en grandes lettres gothiques, gravées sur le mur d'une chapelle absidiale du côté nord, le travail était parvenu à la hauteur de plusieurs mètres au-dessus du dallage. Il convient donc de placer le commencement, au plus tard dès l'origine de Guillaume d'Estouteville en l'i'iU, si même le mérite de la conception n'appartient pas à un artiste qui aurait vécu un jiou auparavant.

L'ami des arts en visitant l'abbatiale a le regret de constater qu'elle a perdu la belle statuaire de ses tombeaux, les peintures murales, à part quelques rares vestiges dans l'église inférieure et supérieure, et les brillantes verrières, sauf de petits fragments. Aussi, pour suppléer à ce vide et se consoler en partie, il doit visiter l'église paroissiale dont la construction romane a été remaniée au

ylise, pisriiu' iJii \\ ■^ ;

oliapelle S.

xv» siècle. Sans parler des fonts du xm" siècle, on remarque dans

l'embrasure de la fenêtre N. du chevet une fresque mutilée tigurant

le Christ apparaissante la Madeleine, laquelle?.

subsiste seule avec la banderole portant le Noli |

me tangere ; à côté, des fragments d'un évêque.

S. Aubert, ou plutôt S. Pair, suivant les lettres

gothiques ...ernusqui doivent être un reste de

Pafej-nus.

Cette peinture du xv siècle a son pendant,

en la chapelle opposée, dans le vitrail où autour

du Christ en croix on remarque les apôtres et

évangélistes avec les articles du symbole, des

têtes religieuses ou profanes d'un galbe intéressant, et surtout les donateurs à genoux avec

leurs noms en gothique : Raoul Jaqucl et... sa

/c(«?7Jie). C'étaient là des bienfaiteurs de l'église,

dont les comptes gardent le souvenir dans <■ les

hoirs de Raoul Jaquet. » Peut-être faut-il voir

dans le tombeau, aussi xv° siècle, qui jadis se

trouvait dans cette chapelle, le monument

funéraire de dame Jaquet, ainsi que le style et

le lieu y inclinent naturellement. Pendant cjue

nous sommes à la sculjiture sur pierre, nous

mentionnerons l'intéressante statue de la

Vierge (xv» siècle), et celles de Ste Anne (xvi" siècle), de S. Pierre et de S. Aubert (xvn'^ siècle).

De son côté, le cimetière garde du xv" siècle

une croix, montrant d'un côté le Clirist et, de l'autre, S. Pierre; ces calvaires,

plus simples que ceux de la Bretagne, se dressent encore dans quelques localités, commeà Ardevon, et témoignent de l'art naïf de nosprimitifs. A son tour, la chapelle de St Aubert conserve un au tel, avec colonnes et ornements, ainsi que la statue du saint et la date de 1710. En face de l'reuvre, on cherche instinctivement à connaître

l'ouvrier; mais pour ce qui regarde le Mont, ce n'est pas lâche facile

î %'^-:'i^Bm.'iir

Vilrail du xv" s. légl. par.) liaoul Ja<iiiet et sa femme.

Tombe* présumée di! dame Jaquet, -W' li!'y;lise paroissiale .

l.\ Mi:ii\ KIl.l.K

Soubassements de l'église, cilerne. inscr. h g., xv* s.

L;i lifTnée des maîtres es arts Monlois se continue à travei's les âges, parfois au grand jour et le plus souvent sous le voile de l'incognito. Après Dom Garin, assistéde M« Jehan et de M« Roger, dont Ir compas et le ciseau illuminent la Merveille et le moyen âge Michelin, avec leurs disciitles et continuateurs, viennent les bâtisseurs du Grand-(Kuvre, cet autre prodige de génie, dont les noms se cachent et se révèlent probablement sous les initiales gothiques p. t. — g. a. — r. i\ t., gravées en trois endroits d'une façon très caractéristique. Ces trois inscriptions gothiques que nous avons découvertes naguère sur l'extérieur de l'abbatiale, vers sud, constituent très probablement des signatures d'artistes qu'il importe de retenir et d'interroger avec une inlassable persévérance. De fait, dans ces lettres, qui ne senil)lent pas avoir de rapport avec les dignitaires religieux, il iiaraît plus logique de voir les initiales des maîtres d'œuvre dont le mystère sera peut-être dévoilé par une découverte postérieure. Quoi cju'il en soit, les armoiries de Guillaume d'Estouteville devaient attester jadis le rôle prépondérant du cardinalabbé dans le Grand-Œuvre.

Poursuivant le travail des uns et des autres, plus tard viennent les artistes des temps modernes, qui s'inspirent d'un retour aux formes antiques. Cette fois, l'efTet n'a plus le grandiose d'antan et s'applique à de gracieuses portes Renaissance, à des tombeaux, des bas- reliefs el d'autres sculjjtures, sans que nous soyions en mesure de placer des noms sous ces ouvrages do mérite inégal.

Cependant nous sommcsphis favorisés i)Our la partie architecturale, qui comprend la restauration du clocher cenli'al à la lin du xvi« siècle et au cours des siècles suivants, les travaux de réfection et

de consolidation, de remaniement, d'entretien ou de restauration. La contrée fournit alors des maîtres d'œuvre dont le rôle fut plus d'une fois celui d'aixhitectes. En premier lieu, paraît Vincent Rogerie, qui épousa successivement Guillemine Motet et P'raneoise Yger, dont il eut plusieurs enfants, entre autres Nicolas (IGll), Anne (161-")i, Julien (1618). Dans les actes, on lui voit les titres de « maître-masson, M" masson de l'œuvre du Mont ». Il apparaît pour la première fois dans les registres en ItUl, mais il était alurs en possession d'une réputation bien méritée dans toute la contrée. Aussi lui conliait-on la direction de sérieux travaux, en particulier la consolidation de l'église et la réfection des piliers de la nef, où l'on voit la date 1609 et les armes de l'abbé, le cardinal de Joyeuse, ainsi que la reconstruction du clocher (jui portait la même date. C'est sans doute un mémorial de ces travaux qui persiste dans une inscription gravée sur une dalle près de l'échauguette du nord, avec le nom de « Rogerie 1609 » .

Au surplus, dans la contrée on faisait d'ordiuaire appel à son habileté. En 161'-2, les fabriciens d'Ardevon confient l'exécution d'une croix ou calvaire à Rogerie, non sans avoir « demandé le congé aux religieux pour que le dit Rogerie venist faire ladite 7» (1). Rogerie exerça sa maîtrise jusqu'en 16-2(l, époque de sa mort, et l'année d'après, on voit marraine « Françoyse Yger veufve de Vincent Rogerie ». L'architecte rec;ut la séitulture dans l'église paroissiale. Sa pierre tombale en granit garde les instrinnents de sa profession, l'équerre et le fil à plomb, avec la légende en capitales en relief:

CY GisT, Vincent Ro(;e-

RYE, BOURGEOYS DE CE LIEU M» MASSON, ET FAn' METTRE FrANGOYSE Yger son épouse 1620. T.j.nh.au de Vincent Rogerie (cgi. paroiss.).

A côté , comme pour

enseigner la modestie au talent, est une tombe qui ne porte gravé

qu'un ver de terre.

Parmi les maîtres-ouvriers d'alors, parfois artistes très distingués,nous relevons, pour co quiestde la construction : Robert Landri, « M« charpentier à l'ieuvre de l'abbaye » (1612), et Julien, « M'' masson de la paroisse et bourgeois » (1628). A l'occasion de travaux im-

(1) Archives de la fabrii|uc (rArdevcni.

portants exécutés parles religieux de Saint-Maur mi voit, ù i);utir de 1623, les maîtres-maçons : Jean Poitevia, Olivier Oarnier « et autres massons », Michel Le Charpentier, Nicolas Décolles, Jacques Delaunay et Gilles Aubray. On remarque : les menuisiers et charpentiers André Cordon, Michel Héon, ou Yon, Julien Maillard, Jean Hariuid, Gilles Laurens. Pierre Yvon, Gilles Piosec, Jehan Candes, nKMiiiisier à Avranches ; le m« serrurier Germain AUain, le uv plond)ier Julien Herpin, et le m'' couvreur André Coupart, ainsi (pie les vitriers : Jean Périmant et Pierre Olivier ; enfui Jean Le Chevalier pour une cloche (l(i24), Guillaume Herbin ou Herpin de Villedieu et Fi-ançois Le Pelletier, fondeur pour cloche (lf525).

Pour faire les devis et plans des grands travaux, les abbés recouraient à-un architecte spécial. Ainsi, dans les comptes de 1(127, on voit « 229 1. 8 s. au s' de Soligiiac, m'' architecte pour les frais du voiage qu'il a fait au Mont St-Michel pour faire le devis des bastimens, y compris la somme de 19 1. 8 s. paie pour les frais des ouvriers venus au d. lieu pour faire marché ». Ailleurs, dans les comptes de 1626 à 1628, on lit : à M" Gabriel Solignac, architecte, la première fois qu'il est venu au Mont St-Michel jiour faire les devis des réparations i)0ur 28 journées la somme de deux cents dix livres suivant sa ipiittance du troisième d'apvril 1627, cylI'Xl. — Aux artisans cpii vinrent de divers lieux et aux messagers qui les allaient (piérir pour aultres frais faits par l'ordonnance du dit s'' Gabriel, 46 1. .S s. « Gabriel de Solignac avait toute la confiance des personnages les lalus qualifiés, et nous le voyons visitant les monuments du comté de Mortain pour le compte de Marie de Bourbon, qui était Sieur utérine de l'abbé du Mont, fiar suite du mariage de Catherine-Henriette de Joyeuse avec le prince Henri de Hourl)oii- Montpensier (1).

A l'instar des œuvres de la nature, qui sous l'action Divine, résultent du labeur commun des petits et des grands, les œuvres d'art comportent l'union harmonique du concept des maîtres et du travail des artisans. Or, un survivant de ces âges reculés nous apporte l'écho de la vie ouvrière et corporative, en même temps (jue des usages du chantier. Les ouvriers, en vue du règlement de leur salaire, recevaient quotidiennement des jetons de travail. L'un de ces jetons en riiisrc a été trouvé en 1U09. lors des terrassements de l'esplanade. Lue des faces ijorle une croix avec (leurs de lis entre les branches, et autour, précédée d'une couronne, l'inscription : Guaiioes vous de Mescompte.

(I) Arcliivos de S;nnl-I,n. lilrcs du Monl Sl-MiclicI et du condé do Morlain.

LA MEUVEILI.E

Jeto[i d'ouvriers au Moyen âge. avers et revers

L'autre face ayant un écu lozangé chargé de i (leurs de lis, garde l'inscription, aussi précédée d'une couronne : Gettes. entedes. au CoMri'É (?). On remarque une série de trois points posés en triangle entre les mots et sur les cotés de l'écu. Les capitales tleuiies, qui rappellent celles du cloître , indiijuent que le jeton a pu être perdu par un ouvrier du Moyen âge, ou même de l'époque du Grand- Œuvre, car le type s'est conservé indéfiniment. Discret. mais fidèle témoin, dont il nous plaît de recueillir la voix autorisée, en ces pages consacrées aux annales artisti(jues du Mont, à l'instar des inscriptions diverses ou bien des signes de tàclierons qui paraissent sur l'esplanade de l'église.

Pour ce qui concerne les arts au cours du xviu'' siècle, on comprend (jue riilfaiMissement de la foi ait eu sa répercussion sur l'ensemble des cérémonies et des ornements religieux, et i[ue les formes plus ou moins académiques ne présentent plus pour nous

qu'un intérêt secondaire. A l'alibatiat de l'électeur allemand Frédéric de Bel)en- Ijoiu'g, ou plutôt aux bénédictins d'alors, appartiennent la cloche conservée à l'abbaye (1711), et l'autel de la chapelle de St-Aubert, qui a été remanié et qui, on le sait, garde la date 17 lo. A défaut d'(euvres plus importantes, nous devons les mentionner ici. La tourmente révolutionnaire passée, le llambeau des arts fut rallumé au Mont par la Religion, et nous y reviendrons à propos de l'époque moderne.

Après avoir suivi dans les grandes lignes la formation artistique de l'abbaye Montoise , il conviendrait de pénétrer dans le mystérieux dédale des constructions et d'interroger toutes et chacune des parties de celles qui subsistent, qui ont disparu ou dont le sommeil n'a pas dit son dernier mot. Mais les limites de ce travail ne nous permettent pas de nous y arrêter davantage, et nous nous consolons par la pensée d'y revenir. Du moins, nous avons consulté les documents avec le vif

Chapelle de S. Auberl. autel 171i>.

l,\ MEUVKILLE

désir d'en faire sortir quelques observatiims utiles pour comiuvndii' cette œuvre merveilleuse.

Oui, merveilleuse entre toutes, suivant l'oxpression môm<' du langage populaire. Ou pont évoquer à l'envi le lyrisme des poètes, célélii-ant « cette cime enclianteresse dont les nuages d'argent caressent le front et dont les dots d'opale baignent la liase » ; en même temps que l'enthousiasme des artistes, vantant « cette superbe pyramide, sur laquelle le travail humain se dislingue à iieine du granit, d'où elle jaillit au milieu d'une solitude profonde dans le murmure mystérieux de la vague ». Mais, en même temps, on peut être assuré ({ue la réalité magnilique surjjasse intininient toutes les descriiitions de la plume et tous les essais du iiinceau. L'iiimicnsilé de l'admiration provoquée par l'élude du monument s'accroît à l'infmi, à mesure que l'on descend vers la baie pour mieux voir Tensemble. Que l'on choisisse la promenade lente au clair de lune, par le chemin de ronde, la tournée à pied par les grèves « blondes », traversées de rivières, ou « le tour du Mont » dans une barque bercée par le Ilot, toujours et partout cette couronne admirable de remparts d'où émerge la plus prodigieuse envolée de colonnes, d'arceaux, de pinacles et de tleurs de granit, en un mot, toutes ces sjjlendeurs produisent sur l'àme une impression intense que la vie entière doit effleurer à peine de son aile légère.

Le Mont ofïre ceci de particulier que le monastère était doublé d'un « chasteau », d'une puissance défensive de premier ordre. Aussi, les feuillets de son histoire sont toul illiuiiini''s par réclal de Gestes militaires, qui forment le complément des annales mnnasli(iues. C'est ce côté si vibrant de notre sujet qui ouvre devant nous ses perspectives moins pacifiques, mais souverainement glorieuses.

Les (|ualre Évangûlisles, bas-relief, xvi' s., à l'abbaye.

mchhèn

FlMeN^COSNO

■Dyx-.jmheBN-

L'armée de Guillaume el llarold au Mont, passage du Couesiion (lap. de liayciiï)

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