‹ Le Mont-St. Michel au péril de la merChapitre 25 sur 61 · XII. — LE CHATELET · texte numérisé non relu

XII. — LE CHATELET

.liis(jii'nu (Irjiiirl lie .loliri'l I 'lt*Oi

Muiiitissimuin advcrsùs Inijus re*;iii hostes propugnaculum.

[Gravure du xvii« s. avec légende an fruntisiiice].

e bonne heure, le ^lontjouaun rôle stratégique de grande importance, et un poème du xir siècle, au sujet des ouvrages exécutés au siècle précédent selon le conseil du comte d'Avranches, dit :

Bol lieu e forte roche ia Ke jor ke noil ja ne faldra Eli celé roche iiiem bâtisse E del iiiostier chastel feisse.

Avec les ducs de Normandie, la « roche « s'éveille à la vie chevalerescjue et commence à retentir du cliquetis des armes. On sait comment Guillaume etHarold marchèrent contre le chic de Bretagne Conan, fortifit'' à Dol, en passant par le Mont et en traversant leCouesnon marécageux, ainsi ipi'on le remarque dans la curieuse tenture de Bayeux, et l'on n'a pas oublié comment la victoire d'Hastings mena le Goncjuérant sous les voûtes de Westminster, où il reçut la couronne

i.K Cil \ti:i.i;t

royale (1066). Guillaume le Conquérant laissa trois fils : Guillaume le Roux, qui eut le trône rrAugleterre, Robert, qui obtint la Normandie, et Henri. Dans le partage, ce dernier avait obtenu une partie des trésors, mais « c'esloit peu pour lui, n'ayant aucun lieu pour se retirer ny pour conserver son argent ». En conséciuence, Henri acheta de Robert TAvrancliin et le Coteutiu, ft, de la sorte, se trouva posséder le Mont et les places fortes d'alentour, à la condition, d'ailleurs facile à remplir.

Cninlia! li'llasliiijrs (la[)iss. do It.iycux).

d'en rendre hommage au duc de Normandie.

Le prince , « hébei'gé « chez le comte Hugues, lit de sa cour il'Avranches le rendezvous des JNIuses, et les trouvères laurent célébrer le Mécène « de])onere et corteis ». Mais ses frères se retournèrent contre lui, et Henri se i-etira au Mont, d'après le conseil de son beaufrère Alain Sergent, duc de Bretagne : il était suivi d'un certain nombre de Bretons et de Normands, désireux d'attacher l(>ur fortune à la sienne. A cette nouvelle, Robert et Guillaume vinrent mettre le siège devant le Mont ; le duc avait son quartier-général à (!enets, et le l'oi, à Avranches. « Cependant, le prince Henri faisoit jihisieurs sorties sur leurs armées, renversant ]>ar terre tous ceux qui Iny estoient contraires. Et un jour, le roy d'Angleterre, monté sur mi cheval qu'il venoit d'achepter quinze marcs d'argent, se trouvant à la meslée, fut en danger de sa vie, son cheval ayant esté tué sous luy, et luy-mesme ayant receu quelques coups sur sa cotte île nmilles et sur la celle de son cheval dont il s'esloit couvert. El y eut ])erdu la vie si voyantque le soldai qui l'avoit abattu, haussoit son bras pour le tuer, il ne se futescriô : « Ne me tues point, je suis je roy d'Angleterre ». (1 Tandisque par ces actes généreux, Hem-y se delTendoit vaillamment, au bout de quarante jours de siège, il se trouva en nécessité d'eau douce et en cecy arriva une chose digne d'admiration. Car s'estant pleiut ù son frère Robert de ce qu'il lux enipeschoit de jouir de ce (jne la nature rend commun à tous, ce frère, touché de compassion, no luy donna point seulement l'eau douce et à tous les assiégez, mais, qui plus est. luy envoya plusieurs pièces de vin. Ce que sçachant le roy d'Angleterre, il se mocqua de son frère Robi'it et dit : « Ce n'est pas à vous, mon frère, à faire la guerre, puistiue vous fournissez vos ennemys, de pain et de boire. » — A quoy il

LE CHATKLET i'Xi

respondit : « Ho ! ho ! voudriez-vous laissez mourir nostre frère, de soif ?Si nous l'avions jjerdu, ovi en aurions-nous un autre ? » — Cette simplicité du duc, estant ridicule au roy, il abandonna le siège et s'en retourna en Angleterre. l|)uant au duc, s'estant modéré encore davantage, il fit la paix avec son frère Henry (îtleva le siège, laissant ce Mont libre comme auparavant. 1 )"autres disent que Henry sortit furtivement de ce Mont, et s"enfuit en Bretagne, puis au pays de Vexin » il).

Cependant, le roi Philiiipe-Auguste, dans son désir d'annexei' la Normandie à la France, poursuivit la lutte contre Riciiard Cœur de Lii:)n, [nnv à tour avec l'aide ou à rencontre de Jean sans Terre, frère de Richard. L'abtié Monlois, de concert avec les seigneurs de l'Avranchin, voulut porter du secours à Jean sans Terre, et Richard de l*'onlenay, receveur de Jean, envoya au Mont, on l'2(l?>, quatre chevaliers et dix servants à pied, qui demeurèrent un an et trente quatre jours ; un cinc^uième clrevalier y resta moins d'une année, et cinq servants armés y séjournèrent vingt-six jours ; sur l'ordre du roi. le receveur lit liailler à Lopécaire deux tonneaux de vin. Les hostilités se poursuivaient entre les partisans du roi de l'rance et du roi d'Angleterre. Les Bretons pi'irentla ville et l'incendièrent ; les flammes montèrent jusqu'à l'abbaye et brûlèrent les l)àtiments « tantdes lieux réguliers, que de l'église ». A cette époque, le couvent n'était (pi'imparfaitement fortifié, et « la ville n'estoit i)oint close de murailles, ains de paillis de bois seuUement », c'est-à-dire jiar mie batterie de pieux.

Après l'incursion des Bretons et les ravages de l'incendie, on sentit le besoin de se mettre à l'abri derrière des défenses plus solides, et l'on rlut élever un rempart en pierre sur le ci'ité sud-est, de manière à protéger ce point plus accessible où, dès lors, le bourg déroulait sa principale rue. Dans un titre de 1220, il est question du droit de bottelage ou de voirie concédé, par les religieux, à une sorte de confrérie (2). Cette association, qui n'est pas sans quelque analogie avec celle des pontonniers du moyen âge, s'occupait de ce qui concernait la voirie, les fortifications, la sécurité publique, en un mot remplissait les fonctions de l'édilité. Afin d'assurer la défense du Mont, les abbés aliénèrent certains fiefs et obtinrent le concoui's

(1) Gabi'icl du Moulin. Histoire de ^'onnandie. p. 239. Dnrgenirô, Histoire de Bretagne, lib. iv, cli. 41 .

(2) Celle-ci avait la charge n de cordis ad vinuni fereiiduiii, et clausura Monlis de siccis lapidibus el de pavimento princi|)al)s vici fiet juxta cousuetudinein hactenus observatain. »

tSi

l.K CEIMKl.KT

d'hommes d'armes, pour veiller sur la ville et sur l'abbaye. « Deux paroissieus d'Ardevon et deuxd'IIuisnes » devaient monter la garde sur les remparts. En 1255, le gardien de la porte était Richard, fils de Richard Ruot, dont le gage quotidien consistait en deux pains blancs et une mesure de vin du couvent, avec « une (juarte des offrandes communes »; à la lin de l'année, il touchait, en outre, <i 40 sols manceaux pour vêtements et vivres. »

A la mort de Charles IV, avec le({uel disparut la branche aînée des Capétiens, le roi d'Angleterre, Edouard 111, lit valoir les prétendus droits de sa femme à la couronne de France. Ce fut l'origine de la trop fameuse guerre de Cent ans, qui couvrit le pays de ruines et dont la Normandie connut tout particulièrement les meurtrissures. La flotte anglaise débarqua, le 12 juillet ]:!'iK, à Saint-Yast-la-Hague.

lue partie de l'armée se dirigea vers r.-Vvranchin, sous les ordres de Regiiaiilt de Cobehen , qui ruina le bourg et le manoir de Ducey. A la suite de l'arrestation de Charles le Mauvais, le duc île Eancaslre descendit en Normandie, en compagnie de Iti)bert Knnlle. i' moult renonuné es guerre, pour le plus able et subtil homme d'arme qui fut en toutes les routes. » Les bandes anglaises et navarraises semèrent partout la désolation, en particulier sousla bannièi-e de Knolle, qui « tenoit grand foison de soudoyers à ses gages et les poyoit si bien que chacun le suivait volontiers. « Le roi de France voyait sa bannière llotter sur les tours de Saint-James, de l'ontorson et du Mout-Saint- Michel, où commandaient .lean Paynel de Marcé, Pierre de \illiers et Geoffroy de Castiguy.

l'ourcequi est du Mont-Saint Miciiel. il dumia à lousl'exenqile d'une résistance héroïque à l'étranger et d'inic iidélité inviolable au

Fortifications du Moût.

1. ForI xiii" s 2 Barbacanc. 3. Tour Claudine. 1. Reu]pai'l N. IC. û. Restes à t'est. 6, Passage sous l'éfîlise. 7. Porte du r<»i, S. I*orte de ravancce.

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drapeau national. Tout d'abord, il n'eut pas de garnison, au sens ordinaire de ce mot, et les aMiés veillaient à le faire « garder par leurs serviteurs domestiques, selon qu'ils jugeaient expédient « ; il en fut ainsi, jusque vers l'an l:S'i. A cette époque, « Guillaume de Merle, capitaine des ports et frontières de Normandie, y envoya demeurer un soldat et cinq serviteurs, pour le garder sous l'oliéissance des roys de France ; » mais, après examen, le roi décida que <•. l'aljbaye n'estoit obligée de les païer. »

Néanmoins, comme » les hommes d'armes » avaient pris le revenu de la foire de(ienets pour se payer de leur gage, Philippe VI mit ordre à ce procédé, et, par lettres du 2 juillet et du 2.") août 1347, défendit d'inquiéterl'abbaye ; des ordres dans ce sens furent donnés le 25 novembre 1348. par Robert Bertrand, sire de Briquebec. capitaine étal)lipai'le roi sur les frontières depuis Hontleur jusqu'à la Bretagne; il en fut de même de la part de Jean, archevêque de Rouen, lieutenant de la province, pour le duc de Normandie. Depuis ce temps, les capitaines et gouverneurs ont respecté les droits du couvent et ont payé leurs soldats « des deniers du roy ou des leurs propres. » Nous" remarquons que, en 1347, on trouve l'écuyer Robert de Brée « commis à la garde du Montparnostrechieretami cousin, Mgr Guillaume de Brée, seigneur de Servon, capitaine. » Guilhunne Paisnel, sire de Haiuliye, capitaine établi par le roi « es jjailliage deCostentin et de Pontorson, » ordonna de payer Rol;)ert de Brée, sur les revenus de l'abbaye. (1)

Les .\nglais occupaient Avranches et les environs, et se faisaient un jeu de mettre les biens au pillage. En lo-îG, les religieux Montois remontrèrent au roi de France que les « ennemis du royaulme sont on chastel et ville d'Avralrches, et en plusiein-s aulti-es forteresses proucliaines et voesines et en plusieurs de leurs manoirs, terres et anltres maisons, ([ue les d. ennemis ont pillez, rançonnez et ars, et est assavoir leurs villes du Mont, de Gênez et Saint-Paer, leur prieuré

(1) En 1372. Agnc's deCliantcloii. dame do llainbye. reconnut tenir de l'abbaye cediimairip. et (luillaume Paisnel avouait tenir la seigneurie de llocquigny. Dans la suite, comme les moines devaient à .lean Paisnel. seigneur de Marcé et de Sartilly, capitaine de la frontière normande. « deux livres de cire et une livre de poivre i sur » la ma.'urede l'Espinedeppeiidante du prioré deTombelaine, » ils rachetèrent cette redevance, en 1377. Au nombre des seigneurs qui demeurèrent fidèles à la France et qui virent leurs biens confisqués par le roi d'Angleterre, on relève en parliculier .lelian Trehan de Moidrey, dont les terres furent données à Guillaume kicliin ; le clievalier Jean Paisnel, dont la seigneurie de Moidrey passa au comte de Huntindon : les terres de Chanlelou et d'Apilly, à Jeanne de la Champagne, femme de Nicolas Paisnel. furent données au chevalier Jean Harpedaine.

LE CIIATKI.ET

d'icellui lieu et plusieurs leurs aultres maisons. » Au surplus, les religieux « sont tant apovris que eulxnont bonnement do qiioy vivre ne garder leui- forteresse, pour laijuellc garder cspécialeiiK'nt pour le guet de nuss culx. et leurs servans ont esté et sont tant grevez, depuis que la dite ville du Mont fut arse et gastée, que eulx ne peuvent bien entendre à faire le service divin, car les habitants de la dite ville, qui aidoient à faire le guet se sont departiz et retraiz ailleurs, pour la grigneur partie. » En conséquence, le daui)hin

Charles enjoignit aux officiers de protéger les religieux et leurs biens, et de ne pas supporter que les hommes des iiaroisses voisines fussent détournés de l'aii-e le guet au Mont.

Aussi bien, l'abbé Nicolas le Verrier, dans son amour indéfectible du MmhI l't sa fidélité inaltéi'al)le à la France , porta toute sa vigilance sur la conservation de la place. « Ne se fiant nullement à quehpies externes (jui ilisoienl avoir connnission du roy de la garder, il les mit hors, du consentement du l'oy, et fit garder cette abl>aye par ses hommes et serviteurs, faisant luy-mosuie un le! guet autour de ce rocher, que jamais nul anglois, durant ces troubles, n'y mitlejpied. » Charles V, encore duc de Normandie, ]iar lettres liu r27 janvier l:i")() et du 23 décembre 1357, confia à Nicolas la charge de capitaine, en sorte que longtemps le Mont ne reçut d'autre capitaine que l'abbé, « ou celui qu'il plaisoit à l'abbé ». Le roi ordonna que « les habitants des paroisses de Huyues, Beauvoir, Espas et Ardevon viendroient faire le guet en cette place sans pouvoir eslre constraints jiar les capitaines ou gouvei-neurs de l'ontoiv.on, Heuvon nu autres, d'aller autre pari, l'aire le guet ; <> entin, il commamia au gouverneur de la proviuce de ne pas mettre au Mont d'autre capitaine que celui qui s'y trouvait, du consentement de l'abbé, avec six hommes d'armes et huit archers pour la surèté de la place.

A l'instar des ténèbres de la nuit qui font sortir les fauves de leurs l'epaires, les horreursde la guerre favorisent les incursions des pillards. En l-'ltio, la Basse-Normandie était infestée par une bande,

Le Monl, salle îles Gardes. \mi* siècle.

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dirigée par Bacot de INIareuil, qui s'empara d'Avranches, d'où il semait la terreur dans toute Ivi contrée. Un certain jour que (luillaume de Vauborel, procureur du Mont et prieur de Saint-Pair, se rendait pour affaires à Avranches, il rencontra, sur la paroisse de Vains, « au chemin chaussé dit la rue Marchée, auprès du moulin à vent appelé Montfemier, » un habitant de cette localité. Ce dernier lui ayant appris que les gens de Bacot ne cessaient de molester les personnes et de piller les biens et <{u'à cette heure ils rôdaient dans le voisinage, aussitôt frère Guillaume tourna bride avec sa monture. Du moins, derrière les murailles du Mont, on goûtait quelque sécurité. Au milieu du désarroi général, l'abbé Goefïroy de Servon, « par sa valeur, courage et générosité, » sut« aussybien commander à des soldats mercenaires et fougueux sur des murailles, en (jualité de capitaine de ville, qu'à des enfants d'obédience en leurs clouestres ». De fait, par lettres du 10 octobre 1364, Charles Y, en considération de « la loyauté des abbés et religieux », de leur«grantet bonne déligence » pour la garde du Mont, sans qu'il y eut « aultre capitaine que l'alibé », décida qu'en cette place, aucun « capitaine ou gouverneur y fussent ordenez ou establis ». Au surplus, le 27 décembre, le roi écrivit à l'abbé : « Nous vous mandons estroitement et defïendons que vous ny souffriez et laissiez entrer aucunes personnes, soit de près ou de loin, de quelque condition que eulx soient, portant cuteaux poinctus, espéesou autres armiu'es quelles <{u'elles soient, nobles ou autres, s'ils ne sont nos frères ou s'ils n'ont de nous spécial commandement, duquiel ils soient tenus de vous ensaigner. » Cette mesure, qui fut plus d'une fois l'occasion de scènes dramatiques et piquantes, avait déjà été prise par Bertrand Du Guesclin, en sa qualité de lieutenant du roien cette province.

Bertrand Du Guesclin, quel ncjm tout rayonnant de gloire se présente à nous ! C'est à une quinzaine de lieues de Rennes, au château de la Motte-Broon, actuellement détruit et sur l'emplacement duquel on a élevé une colonne de granité, que Bertrand naquit en 1321. Son père se nommait Robert, et il se rattachait à l'Avranchin par sa mère, .Teanne de Malemain, dame de Sacey (1).

(1) Une sœur de Berliand, Cli'iiicnce. épousa en premières noces Fraslin de Husson, écuyer, seigneur de Ducey. de (lliampcervon et de Cliérencé, poiHlei|uel les religieux de Montniorel avaient <. la garde d'un cheval cl d'un lévrier » ; en secondes noces, elle s'unit au chevalier Jean de Beauchamp. Du premier mariage, (llémence eut Guillaume cl Tiphainc : celle-ci iK'rita du fief de Ducey. qu'elle porta en dot à Guy de Laval, dit ISrumor. Après la mort de " Typhaigiie, »

l.K CIUTEI.ET

Bertrand fut l'aîné de dix enfants et se faisait remarqner par « le visage brun, le nez camus, les yeux verls, large dT-paules, longs bras et grosses mains. » De petite taille et de robuste ossature, la nature l'avait préparé pour être le chevalier admirable dont les exploits honorent grandement la France. Bertra)id Du (iucsc]in,à la carrure athlétique, aux traitsénergiques, au tempérament bouillant, à l'adresse incomi)aral)le et au courage infatigable, se jeta résolument dans la mêlée. Au cours (le ses vaillantes chevauchées, il aiuiiiit à venir se reposer près de Pontorson, au castol deSacey, proin-jélé de sa mère, mais il n'y oublia jamais ses devoirs envers la Patrie ; même (i attaint d'une fièvre, » il acceptait encore le défi des plus farouches anglais. Ainsi, arriva-t-il vers l'année l'-Vil, où il se ])attit à cheval à Poptorson avec Guillaume ïroussel : Bertrand « donna si grant coup à son ennemy en l'attache de son escu qu'il le perça à jour, parl'espaule, et tomba tout estendu dedans le diamp. »

Bertrand offrit son épée au Bégent, qui lui donna la garde de Pontorson, en 1?)59, ce qui « fist moult gi-and joie <> au chevaliei-,

« jiour tant (pi'en Normandie y avait à foison des ennemis. « De fait, (iuillaume de Vindsor et Ainemon de Pléby, capitaine en Basse-Normandie, ayant jioussé leurs

inctU'sidllS jusqu'à Saint- Transport do maiirii'i île f,'ucno iiapiss. de naycnii. .Jauies, Bertrand, avcc sa

compagnie de cent lances, les défit et les conduisit tous les deux prisonniers à Pontorson (1).

D'ailleurs, les troui^es régulières et les grandes compagnies rivalisaient trop souvent d'ardeur à semer la ruine. Les couvents de

Ducey passa an fils aîni' Foulques, puis au cadet Guy. Ci- ili^mier l'pousa Jeanne de Rais, de laquelle naiiuit Gilles de Laval, dont la (ille Marie, cpcuisa Pré<jent de Goi'tivy, maréch.il de France. Kn lUM, Ducey fut acquis par Pierre de l'ontbriant.

(I) D. Lobine.iii iiienliontic 52 compagnons cl .unis de licrlrand. qui le sui\ iiciil en toutes ses expc'vlitioiis. Parmi ceux-ci, nous citerons, comme se raUacliant à r.\vraiirliin ; Kraslinde liiisson. seigneur de Ducey et son beau-l'rère. les frères Kon cl Olivier de Maïuiy, Haoul Tesson, Jean el Henri Davi. Pierre de Ddis-Houexil. Kon le Moine, l'Iifliaud de la Uivière, les frères la Chapelle, .\lain du Parc. Hciir.ind et Jean de Heaumont. Nicole PayiK^I, ^\iin CliMrrncl. I.'i )r;;i i ii'. .Icaii li' lliirl et Jean Itouexière.

LE CHATELET 2!)9

Montmorel et de la Luzerne t'urenl rulijet df leurs déprédations, et Bertrand fit repentir les pillards. Le traité de Brétigny (1360), qui rendit la liberté au roi Jean, enleva aux Anglais plusieurs places de la Basse-Normandie ; mais les Navarrais y mirent garnison, et Avranches avait alors pour évèque Bobert Porte, conseiller du roi de Navarre et lieutenant en Normandie. Le chômage de la guerre eut Ijour effet de donner une nouvelle impulsion au pillage exercé par les grandes compagnies. Nous n'entrerons pas dans le détail de leurs déprédations, non plus (jue dans celui des exploits du captai de Buch,de Croquart. de Jean Felleton et de « moult hardi Jjaron, » qui travaillaient au profit du roi de Navarre. Felleton ne craignit pas d'adresser un défia Du Guesclin, i[ui se trouvait à Pontorson. Le vaillant capitaine l'en fit repentir en le battant dans les landes de Comljour auprès de Meillac, et en le ramenant prisonnier à Pontorson (1864). Une tentative d'assaut, faite la nuit, par les hommes de Felleton, fut repoussée grâce à la vigilance de Julienne, sieur de Du (luesclin et religieuse à Rennes, (jne les guerres avaient contrainte de chercher un refuge auprès de son frère.

La mort du « bon roy Jehan », arrivée le 8 avril 186't, au cours d'un voyage qu'il fit à Londres, mit un voile de deuil au front des amis de la patrie. Puis, le ciel de France s'illumina d'une douce clarté, qui fut comme le reflet du couronnement de Charles V à Reims et de la victoire de Cocherel,remt)ortée. le même .jour, parDiiGuesclin. Dans cette bataille, où fut pris le captai de Buch, le vaillant Breton était secondé de plusii'urs clievalii'i-s de r.\vranchin, parmi Icsipids, ses parents, « les de Mauny, Alain de la Houssaye, Robert de Sainl-F'ère et Jean de Pairigny ». Pour se délasser des fatigues de la guerre, Bertrand, auquel le roy venait d'octroyer le comté de Langueville,

s'en ala tlcvcis l'onlorson :

Là se tint à séjour pour la morte saison. Et fu G sa inoiller (femme) à la clère façon.

Chargé par le roi de réprimer les Compagnies, Du (xuesclin s'empara des places fortes du Cotentin et d'une partie de celles de l'Avranchin; en conséquence, le roi de Navarre en vint à traiter avec les P"'rançais, au mois de mai 1365. Pontorson continuait à être l'objet des soins de Bertrand et des faveurs du souverain. Du Guesclin obtint de Charles V ([u'il confirmât les franchises jadis accordées à cette ville par Henri 11 d'.Angleterre. D'après la teneur de quelques-uns de ces privilèges, les bourgeois n'étaient i^as obligés daller à l'armée, si le roi n'y était pas en personne, ni

300 Liî cii\ti:ii:t

d'aller plaider hors do leur domicile à moins ([iio ce ne fut pour des affaires intéressant le prince; ils étaient exempts d'impôts, do péages et de droits sur les objets nécessaires au vêtement et à la vie, et ne payaient par an (jue 12 deniers de cens pour le terrain qui leur appartenait. S'ils offraient une caution, ils ne pouvaient être retenus en prison.

Les Routiers continuaient « leurs roberies, » en dépit de l'excommunication d't'rbain V et des répressions. Tel religieux comme Guillaume le Gros, prieur delà Bloutière, sur le feuillet d'un cartulaire, n'a pu se retenir de dénoncer les « gens eslranges qui ont amené malveses manières, toz peschiez et ordres acostuniunches de vestir, de chausser, de boire, de manger, déparier, de dancor, de chanter, de subtilizer en mal. » Par lettres datées de Sens, Charles V ordonna de visiter les forteresses, de mettre « en défense celles qui iwurronlestre défendues », et « d'abattre les fortifications que l'on ne pourra mettre en état de défense et tous autres forts de quelques personnes qui soient, qui ne seront tenables et pourfitables. » On a supposé que c'est en cette circonstance qu'a été ruiné le monastère de Saint-Glérnent, dans le Trait-iie-Néron sur les falaises de Carolles, dépendance du Mont, où des fouilles ont fait découvi-ir des restes du moyen âge. De son côté, en 1368, l'abbé Geotïroy de Servon obtint des lettres patentes pour « de rechef, contraindre les sujets de ce Mont et des (juatre paroisses en dépendantes, an guet et à la garde de la place du lieu, ensemble commandement aux soldats du chasteau de ce monastère, de faire la visite dans les maisons de la ville de ce Mont, et, injonction au dit abbé, de la jiart de Charles V, de faire démolir toutes les maisons qui pouvoient tant soit peu nuire à la seureté de la place. »

Cepenilant, le Mont élevait son front inexpugnable et sa poitrine vierge au-dessus dos souillures qui angoissaient toute la contrée. C'était un asile pour les églises menacées et pour les populations elTrayées. Robert, évoque d'Avranches, y fit déposer le trésor de la cathédrale. Grâce aux démarches de l'abbé, il fut arrêté ijue l'on ne pourrait pénétrer dans l'abbaye en armes, que les vassaux du couvent ne devraient le service qu'au Mont et que les marchands qui trafiquaient sur ses terres, lui paieraient un tribut. Pour les seigneurs qui s'engageaient à défendre le Mont, l'abbé leur confia des fiefs (L).

(1) Ue ce iioiiibrc. (Haienl les seiL,'nf'iirs do llambvo, liichard (In l'rncl. [.oiiis de la lielliiTC. .lean Aso. Robert du Biial, Henri de la Cervelle, .lean de Umnillv. Tlioinas Minier, (inillanine dn lloiuiiiel. Hoberl de la Croix et (iux <les Hiards, lesquels devaient fournir treize . lievaliei^ |)onr leins fiefs.

LK ClIATEl.irr 301

Une amende de trois livres était due par ceux qui fei-aient défaut au jour fixé. Le jour de la Saint-Michel, à l'issue de la grand'messe, ces chevaliers prenaient leur repas au réfectoire des religieux. En outre, Charles V donna au Mont des lettres de sauvegarde, et, en 1^68, Charles, due de Normandie, lui fit une donation.

En cet endroit de notre r/'cit, nous devons introduire une personnalité c[ui se rattache à Du Guesclin et au Mont par des liens fort étroits, et dont la douce mémoire est entourée d'une auréole d'une suave beauté. Il s'agit de Tliyphaigne, ou plus simplement Tiphaine de Raguenel. Elle était fille du vicomte delà Bellière, et, ses ({ualités d'esprit et de cœur, aussi bien que la grâc(' de ses traits, la lii'eut rechercher du brave Du Guesclin. C'est en faisant le siège d'une ville bretonne, que Bertrand, paraît-il, connut celle qu'il devait épouser. « A Dinan, dit le chroniqueur, avoyt une damoyselle de haultparage, appelée Tiphaine Ravenel, âgée d'environ vingt-quatre ans. Cette damoyselle avoit, en astronomie, grand congnoisssance, et, quand elle entendit la plainte ({uo faysoient ceux de Dinan, i)Our Bertrand, elle les conforta moult et dit que ce savoit-elle certainement ijue Bertran auroit victoire. » Tiphaine disait vrai, et elle lit plus : elle s'éprit d'afi'ection pour le vaillant guerrier, la dame « de haut lignage et graut sens, et moult s'entre-aymèrent », si bien (pie le duc Charles vint à Dinan et célébra le mariage de Bertrand et de Tiphaine (1). Les douceurs de l'hyménée amollirent quelque i)eu l'ardeur belliiiueuse du capitaine. « Pour l'amour de la dame, (jui de grant beauté fut pleine, délaissa un peu Bertrand a suyr les guerres, au commencement de son mariage. Quand la dame vit que ainsi les délaissoit, elle leblasma. »

L'épée de Du Guesclin rayonnait d'un si magique éclat que Charles Vfit un nouvel appel à la valeur du breton, et lui laissa le soin de conduire en Espagne les Compagnies, dont il souhaitait déliarrasser le sol français. Avant de partir, Bertrand songea à mettre sa femme en sûreté derrière les remparts inviolés du Mont. Aussi bien, la famille de Du Guesclin avait toujours entretenu des relations excellentes avec les religieux Montois. En une circonstance, probablement pour reconnaître quelque service d'un chevalier d'armes, l'ablié et l'un des religieux lui promirent la somme de cent réaux, et lui en baillèrent lainoitié ; dans la suite, l'intéressé envoya au Mont l'un de ses hommes réclamer le reste de la somme à celui

(1) Chronique de sire Bertrand. Ch. \v, xxv.

l.F. cil \Ti;i.KT

qiril appelles trèschier et grant ami. » Pierre DuGuesclin, seigneur du Plessis-Bertrand, s'était montré rempli de zèle jiour ]al)liaye. Comme tout grand seigneur, il aimait la chasse. Aussi, selon les termes d'une charte de 1364, « considéranz les honneurs et courtoisies que noble et puissant homme, Mgr Pierre Du Gueslin a fai/. le temps passé à nous et à nos gens, disent les religieux, à icelui Mgr Pierre avons octroie que il puisse aler et envoler et tieulx de ses genz comme il lui plc^-a on mx/, ylli'sdeC.hauzi'', }iiiur cliacer o chiens, fure/,. fillets... ■■

r.,e séjour do Tipliuiao au INLint n'est pas l'un des souvenirs les moins attachants de cette époque, tant elle se distini^uait par ses éminentes qualités et par ses connaissances scientit'Kjues. Au moyen âge, on croyait à l'influence bonne et mauvaise des astres sur la vie humaine, au double point de vue physique et moral : la naissance sous telle ou telle constellation entraînait avec elle un destin heureux ou malheun'ux. Ces idées fatalistes hantaient même les

esprits cultivés, et la bcuinc dame 'l'iphaine, dite la Fée, semblait partager l'opinion commune. On rapporte ((u'elle avait il(jnné à son mari des tablettes sur lesipielles elle avait noté les jours néfastes, ijuand le vaillant capitaine fut fait prisonnier, à la bataille d'.\uray .

où le comte de Hlois perdit la couronne avec la vie, Du (iuesclin conque ce jour i''lait l'un de

Figures .i*ilTon(irni<inos. nis liii M'uit. — lî. V\i' .'^liô.

sulta ses tablettes et constata, paiait-i

ceux où l'on devait s'abstenir de rien entreiirendie.

Au dire d'un chroniqueur, c'est Tii)haiiie ipii licniaiula à liertrand la faculté de se retirer au M(jiiI. il il alliilnu^ ce choix à sa grande dévotion pour l'.Archange, « car à ([uoi bon aiiroit-elle esleu une si triste demeure, elle qui avoit tant de belles dein<^nt(^s. et de beaux chasteaux, si ce n'avoit esté iinm la dévotion d'un lieu si sainct, le pati'nii duquel estant le chclili' la milice céleste, elle ]pciit plus faciilemeiit prier pour la ciiiiser\atiiin de son mary. " (,>uoiqu'il en soit, à l'onibiê du couvent et de la forteresse, 'l'iiiliaine

LE CHATELET

Ot fît tn> deTtA> S .Iftmu c.n«.v S.

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était assurée de trouver un asile plus inviolal^le que nulle part ailleurs. La tradition porte (jue le logis de « dame la Fée d, comme on la nommait, était situé vers le milieu de la vilh'. un [leu au nord de Féglise, près de l'endroit où l'on remarque encore un portail roman, formé de pierre de j^ranit à gros joints, et à l'entrée d'un jardin au fond duquel se voyaient jadis trois grandes arcades. On lui avait donné le nom de (Souvent de Sainte-Catherine, ou le Cliàteau- Dame-Tipliaine, et un terrier du Mont mentionne « le janlin du chasteau dame Tipliaine. » On peut suppose)', d'ailleurs, ({ue sa demeure se confondait avec le beau logis restauré en nos jours, que l'on nomme « LogisTiphaine. » Au rapport des clii'oniqueurs, liertrand '< luymesme, avant son départ, list bastir une maison, au haut de la ville, que l'on voit encore cejourd'huy (HiiT ), toute ruinée, un pend de la muraille de laquelle est construit sur trois piliers, qui se voient fort à Taise des fenêtres du Ijout du dortoir du monastère : on l'appelle vulgairement le chasteau de la dame Thypaige. »

Un souvenir ému est attaché à la demeure de Tiphaine et l'on se plaît à la reconstituer par la pensée avec ses vastes salles , ses toits aigus et ses terrasses aux arcades robustes , cjui furent témoin des journées de bienfaisance et des

veilles d'observation de la bonne « Fée « du Mont. Son logis, dont remjilacenient et les restes persistent sur le bord occidental de la grande rue, devait à son imjjortance et son caractère de porter le nom de chastel ou château. C'est la désignation qu'on lui trouve dans les siècles qui suivirent. En 1415, il est (piestion d'une maison. » sise en lagrant rue par devers l'abbaie entre le chastel dame Tyiihaine et le degré venant de l'abbaie par la petite porte, d'une part ».

Dans le premier tiers du xvi« siècle, le logis appartenait à « damoiselle Hervée de Guermont o. D'après un compte de fabrique de \r>'il, il était dii XX sols par les « hoirs Collas Galleron et Regnault Lebu pour le chasteau dame Thifaine « ; plus X Vil s. « pour

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Fit;ures a-^liuDnmiqiios. — lî, Avi., 235.

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