‹ Le Mont-St. Michel au péril de la merChapitre 27 sur 61 · I.I-: cil ATKI.KT · texte numérisé non relu

I.I-: cil ATKI.KT

et s'occupèrent de la défense dos murailles, l.es lourdes charges portèrent les moines à adresser une supplique au roi. Dans celle-ci, les religievix remontrèrent au prince que « pour résister à rencontre des anciens ennemis d'Angleterre » ils avaient exécuté plusieurs travaux, en particulier, « pour la très grant nécessité qu'ils avoient d'eaue doulce. ils avoient fait faire, puis un an en ça, en icelluy lieu, une gravit citerne eu roche vive pour retenir eaues «. Cette citerne, sionalée dans une lettre de sir .lohn de Assthon, liailli du Cnlentin.

du ].") juin IWO, est creusée àroxirémité orientale du plateau auciievet de l'église, et l'architecte de Guillaume d'Esloutevillo entailla un contrefort de l'abside en vue de cette citerne. Elle a été retrouvée et rétablie de nos jours, non sans exciter la i-nriosité par l'ingénieux système de til- Irage dont elle était munie et qui fait lionneur aux connaissances scientifiques des religieux ^lontois. Par lettre du 'i août l'ibS, Charles YI prit en considération les (Vais causés par ce travail, ainsi que par » ])lusieurs autres graus n-uvres et réparationspourlaseurté du dit lieu », et pour avoir « tenu un gi-and nombre de gens d'arnies et do trait au dit lieu, à leurs propres coustz et dospens, esquelles choses les supplians ontemploié plus de dix millefrancsou environ, tant des biensde leur dicte église comme par empruns. « Comme ilsne sauraient pour le présent toucher les rentes en pays ennemi, le roi leur accorda 1500 livres à prendre sur les vicomtes d'Avranches et de Coutanct's; il ne pensait pas alors que ces deux i)laces fussent aux maiusdes Anglais. .Vson tour, le dauphin Charles, régent, à la requètede l'abbé lioberl et considérant la nécessitéa defortiffier. garder et emparer icelle villeetchaslol.sielpar tele manière que par dcdault d'omparernent, garde et forliflication, elle ne chiese es mains des ennemis, » accorda que, en vue de ces travaux, l'abbé ait le pouvoir de lever une aide, pour trois ans, « sur chascune queue de bon vin vendue à détail en la dicte ville, vingt sols tournois », sur le <■ vin du creiio du pays dix sols », sur le« sydre cinq sols», sur « chascusne queue de Imii \ in descendue au liavro do la dicte ville, vingt sols », et sur les » memiz boires, dix sols ».

Si l'on veut connaître la physionomie du Mont à la lia du xiv siècle et au début du xv», on n'a qu'à examiner avec soin la

L'ancienne porle xiii' s.

cl le pont .w' s.

LE Cil ATELET

miniature si précise contenue dans un superbe Livre d'Heures du duc de Ben-}'. Au-dessous de l'Archange combattant le dragon dans l'air, le Munt vu par le cùté sud-est apparaît entouré de barques avec Tombelaine à l'horizon. Au sommet, l'église montre ses nefs romanes, ses deux tours aussi romanes avec galeries, flèches et robustes contreforts à l'ouest. Sur l'intertransept avec trois baies contreforts et chapelle, s'élève la principale tour avec galerie et flèche très élancée terminée par une croix, et cantonnée de quatre clochetons. Le chevet déroule aussi ses bases romanes de façon à ]>ien indiquer le chœur plus élevé, et les collatéraux formant déambulatoire. Les logis conventuels du sud sont étayés de contreforts assis sur le roc. Plus à l'est, apparaît Belle-Chaise rehaussée de jolis plombs, avec une façade élégante surmontée d'une flèche svelte et très ouvragée, supportant une croix et une statue de l'Archange.

L'enceinte de l'abbaye avec barbacane, courtines et tours carrées se proflle à 7Tii-côte. Au pied du Moustier. la ville découpe ses toits aigus avec charpente apparente, briques et granit, voire ses enseignes ; ce sont les logis groupés autour de l'église paroissiale , qui présente une bretèche à deux ouvertures.

Les fortifications actuelles sont absentes et le mur épais qui enceint la ville, supporte la série des maisons en encorbellement avec mâchicoulis, dans le genre de celle qui subsiste vers le nord. La muraille est percée de quelcjues fenêtres avec grille de fer et de deux portes, l'une jilus à l'est à arcade romane, et l'autre, à linteau surbaissé. Ce document, auquel la miniaturiste, selon son habitude, a mis tous ses soins et un art consommé, est on ne peut plus précieux ])Our l'histoire

du Mont, avant la reconstruction du chevet de l'église et des remparts au cours du xv"^ siècle.

Les Anglais poursuivaient leur plan de campagne. Comme il restait à bloquer le Mont du côté de l'est, Jean Swinford fut gratifié de la baronnie d'Ardevon, à charge de construire sur le rivage une bastille et de la mimir de défenseurs. La place de ce fort est indi(juée par le Cliamp des Baslitles, au village de la Rive. Un autre fort fut élevé au Pas, et la mémoire en subsiste dans la désignation de Champ de la Bastille. L'investissement etl'ectué par ces forts et

Le Miuit an tlébut du xv^ siècle.

Min. du L, d'tieures du duc de Berry.

,114 LK CIIATKLET

d'autres, construits le long du rivage, était tel « qu'on ne pouvoit l)lus entrer ni sortir du Mont. » Entre temps, le roi d'Angletei're enlevait les terres et charges à leurs titulaires pour les bailler à ses fidèles, et il en était de même des dignités erclésiasliques. Le poste de capitaine d'Avranches fut attriliué à (iuillaume de la Pôle, comte de Sutïolk, et l'écuyer Jean l-'orlescu fut nommé « capitaine, gouverneur et administrateur général des guez, loges et soniers de dessus la coste de la mer, avec la juridiction des causes de Tamiralerie d'yceulx gués. »

La crainte de perdre lesdomaines, la douleur de quilliT le foyer, la difficulté de s'expatrier, le désir de trouver un pmtecteur, au moins en apparence, et, plus d'une fois aussi la tentation de se ranger du côté du plus fort, portèrent nombre de seigneurs à rechercher oii, tout au moins, à accepter les faveurs du roi d'Angleterre (1). Du moins, le Mont donnait l'exemple de la plus patriotique résistance. La résolution des religieux Montois trouva un écho près des princes et du souverain. Le duc Jean de Bretagne octroya un i>asseport poin- les religieux du monastère, et Charles YI leur accorda les avantages dont il a été question. 11 est vrai que l'abbé devait cjuitter son poste de combat, pour aller à Rouen, près du roi d'Angleterre. Etait-ce par simple goût pour les « entretiens de cour et divestis-sements ? » Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès l'été 1419, l'abbé avait demandé au roi un sauf-conduit pour se rendre à la cour, en compagnie d'une vingtaine de personnes : et de fait, le n mai, Henri Y, alors à Vernon, délivra deux letti'cs de sauf-conduit Ijour l'abbé et pour vingt personnes.

Cette démarche de l'abbé semble motivée, à l'origine, par la pensée d'adi'esser luie requête au duc-souverain de Normandie, en faveur de sa famille, que le prince avait dépouillée de ses biens. Ce qui iinrte à croire qu'il n'entrait jjas alors de pensée de trahison dans son cerveau, c'est ipie Piobert avait piMuvu la jilace « de touttc sorte de

(l) Do re nombre, fiirpnt : Thomas de la Luzerne, ('■uillaunie el Iscarinle Carboiiel, riiiill.mine de Lespaulles, Jean de Fauk. .leaii l'orleseu et Kadiilplie (Sauront qui entrrrent en lice contre les l'rati(,"iis. (luillauinc de Lezeaux, (|ui avail refusé de prendre part à la défense du Mont à l'iiisliu des autres seif;neuis des environs, reçut de Henri V des domaines dans le (Jolentin. Au sujet des seigneurs, on peut consulter le IJvre des dons, par Cli. Vaulier-, dont d'importants extraits out été publiés dans les Mi'iwiires des a/i/ii/iiaircs de .\ijrmanilie il. VA///, part. su])plj. M. Le llériclier s'en est servi dans son Arniiicliin. el .\1. fabbé l)esrocbes a publié, d'après lui, la liste des seigneurs lidèles aux rois de France et d'.\nglelerre, et des dons distribués par Henri V (llisloire du Mont-Siiint-ilicliti), t. Il, p. 131).

LE CHATELET

munitions et «le vivres, pour plus de sept ans. » Sans doute, à cette époque, l'idée lie nation et l'aniour de la patrie n'étaient pas enracinés au fond des âmes, fût-ce les plus nobles, au même degré qu'ils le sont de nos jours, et l'on voit plus d'un gentilhomme, d'ailleurs sans reproche, se plier au joug d'un souverain qui> l'on finissait par considérer comme légitime : mais, en la circonstance, il ne paraît pas que Robert ait (juitté le Mont avec un cœur félon et la pensée de n'y rentrer que sous le drapeau des Anglais. A l'occasion de sa visite, les ennemis ne manquèrent pas de le comliler île promesses et de faveurs, pour lui et les siens. Il s'haliitua aux entretiens de la cour ; au lieu de l'isolemant de l'ile, il entrevit le rôle prépondérant que son talent et son savoir rajjpelaient à jouer dans les Conseils du roi. Il manqua de cette virilité de caractère, qui fait parfois défaut aux esprits les pluscultivés, et renonça à reprendre le chemin du Mont. Bien jiliis, il roncourut ài)rganiser la campagne en vue de soumettre la Xormandie à l'Angleterre. Il résidait « tantost à Rouen, tantost à Loysélière et ailleurs, où bon lui semblait, et touchait les revenus des l/iens conventuels sis en Normandie, sans rien donner aux moines, cpii portoient le poids du jour et de la chaleur, à conserver cette place souVjs l'obéissance du roy de France. »

Mais, nous voulons détourner notre pensée de ce douloureux souvenir, pour la reporter, émue et reconnaissante, sur les vaillants, fidèles et inlassables défenseurs du Mont.

Piscine près d'un pilier chi chœur, xv= siècle.

> MilIi- I niunlr.iiil la v.ii.- .1 Ji-aniu- ilXir. c;irt<pn Wf J [' Laiin^ns. aux (.nhelins

Xlll. — LE CHATELET (Suite) .liisiiii'i'i Louis (h- LdfiiDiicirrc i 1577-151)0

Oauciins vaillants cl noble homs ont jusque cy lemi celte place par l'aide de Dieii cl de Monseigneur Saincl Michel.

\IJlrf (tes Chevaliers dél'ensei,rs du .Voiilj.

"était comme un duel triçrautesque ([ui avait jiour théâtre la baie Micheline. Les Montois, liers de soulenir la cause de la France, se défendaient vaillamment. De leur ccMé, les .Vnglais continuèrent de resserrer le cercle de fer qui enveloppait le Mont. En 1419, ils s"installèrent dans l'îlot de Tombelaine et le dotèrent de robustes fortifications, qui ont leur histoire spéciale. A lalthaye. Jean (innault fut nommé jiar le pape à la tête de l'administration ; quant à la (^[litaiiierie de la ville et du château, Charles VI la donna à Jean dHarcourt, comte d'Aumale (1420). En prenant possession de son poste, ce dernierassura les religieux qu'il « venoit pour les secourir rt i(ue, les guerres finies, il n'\' auroit point (l'autre gouverneur que l'ahlié. « Un concordai fut arrêté entre le gouverneurel les moines, qui gardèrent « une portion

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des clefs. » De fait, le capitaine reconnaît que « les religieux ne se pourroient bonnement gouverner sans avoir illec plusieurs personnes, c'est assavoir trois personnes pour laver les draps tant de leurs que aultrenient, un boucher, un poissonnier, les allées et venues de plusieurs de leurs serviteurs, tant à pié que à cheval, et estables pour logier chevaulx, bœufs et aultres bestes, et aussi pour avoir provision de vivres, plusieurs marinaulx pour aller par la mer » ; le gouverneur devra « commettre gens à la garde du puitz qui est es jardins du parc en ce Mont. » Enfin, «pour toutes aultres choses qui pourroient sourvenir », le capitaine désigna son lieutenant, le seigneur de Thiéville, et les seigneurs Louis de Tournebu. Jean de Merle et Jean de Wains ou Wyns ; quant aux affaires de la ville, il commit Nicole Paisnel, le Ijaron des Biards et C-oliu Pioucan.

La situation exceptionnelle du Mont et la fidélité inviolable des haliitants lui valurent de recevoir le droit de battre monnaie. En etfet, Charles, dauphin de France, « considérant la grant loyaulté en quoy ont touz jours esté les manans du Mont Saint-Michel », manda à ses « conseillers, tant en langue d'oil connue en langue d'oc, (jue la dicte monnoyo ils facent mettre sus en lieu et hostel du Mont sainct Michel, et y facent faire les fournaises, et y facent venir des ouvriers. » En li27>, Charles YII concéda ses droits sur la monnaie du Mont, pour une année, moitié aux chevaliers et écu>'ers qui défendaient la ville et moitié aux religieux ; en 14'J!, il renouvela ce don pour trois ans, en considération de ce que les Anglais ont « mené guerre devant la dite place, par mer et par terre, siège et batailles, et que nos capitaines et religieux n'ont de i{uoy vivre »

L'orfèvrerie de l'abliatiale devait fournir le métal, pour la monnaie. Dans une lettre donnée au Mont, le 21 mai 1120, le gouverneur Jean d'Harcourt écrivait : >> Avons fait prendre en la trésorerie de la dicte église certains biens cy après desclairés, ad ce présens aucuns des religieux d'icelle en l'absence de l'abbé du dit lieu, c'est à savoir six hanaps d'argent a pié dorés et esmaillés, pesans chascun troys mars demye once ou environ, deux cens escus en or, une coujie d'or pesante (?) mars trois unces, sur laquelle il avoit ung baloy et plusieurs perles, avec un eguière d'or, pesant neuf onces et demye, desquelles couppe eteguière il appartient, comme l'en dit, certaine i^orcion à dame Jaquemine, veufve de mgr NicoUe Paisnel. jailis chevalier et seigneur de Briqueville, et l'autre porcion avecques autres biens dessus desclairés sont et appartiennent à la dicte église du Mont » (1).

( t) Au sujet du trésor ilu Moril. on lit dans une lellio du bailli de t'.otentin

LE rilAll.l.KT

Monnaie de Charlc^s VII au rnin «lu Mnnt

Le Mont n'a pas été en possession d'un atelier monétaire permanent, au sens proprement dit, et ne ligure pas sur la liste oflicielle des localités où l'on battait monnaie. Mais les événements politiques qui avaient misles villes normandes, en particulier celles du Cotentin, au pouvoir des Anglais, firent transporlersur Tilot inviolé les instruments destinés à cet usage. Alors que Henri VI faisait tlotter le léopard sur les tours de 8uint-Lù, les fleurs de lis ne piiiivali'nt Inuivi-r un rempart plus sùi- qui' le Mont, et il était tout naturel que l'on y

installât l'atelier monétaire. Ue fait, l'on possède quatre chartes relatives à cette question, et il semltle que l'on doive reconnaître les produits de cettf' frappe dans tel mouton d'or, avec le puint secret sous la 18'' lettre (pii désigne précisément la monnaie de Saint-Lô. Cette moimaie, frappée au début du règne de Charles \'il et en son nom, ligure : à l'avers, l'agneau nimbé tenant une bannière avec la légende afférente : Agn. Del, etc., au revers, la croix tleuronnée avec quatre tleursde lis.

Le caractère et les circonstances s'harmonisent Ijien avec ce que l'on sait des débuts du règne, et, peut-être, convient-il de placer la frappe vers l'époque de l'héroïque défense de Louis d'Estouteville. En effet, après l'ordonnance du 26 octobre 1428, il n'est plus question de la fabrication du mouton d'or. Dans la suite, en l'i'i9, Charles \II étant rentré en possession de ses villes de Normandie, l'atelier de Saint-Lo réintégra son premier siège; en juin 14-50, eut lieu la nomination de deux gardes de la monnaie de cette dernière ville, et l'on constate, en 14."):!, une réclamation de la part des officiers qui avaient exercé leur fonction au Mont. De fait, l'atelier monétaire Monlois élaitinstallé dans une maison ancienne sur la gauche de la rue iimntante, et les vétérans du pays se souviennent y avoir vu les vestiges des fourneaux pour la fonte de la monnaie.

Cependant la lutte continuait sans trêve, et le dauphin Cliailes nomma Jean, duc d'Alencon, et Jean d'Harcourt, ses lieutenants

au roi d'Angleterre : « Moslc hagli and myglily prince, like zow (z pour y) to wilc yat afler yat ye erlcof Auniarll and ye ficnssli nion. yat wercn wil liirn weic dcparled oui of yp Mounte, and liaddo lalien wil yaim ye Ircsour yat ver in drpartyn>,'eof y is gond emonge yaini. yer lit giete dcl)atc and wos grct ligllii'. and yal liepe ye good emongc yain selven and bien a\ysed lo seiidc yal Dolfyii nu parU' ycrof... 1).

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avec pleins pouvoirs pour conduire les affaires de la guerre en Normandie. Jean d'Harcourt chargea son lieutenant Olivier de Mauny d'imposer des droits ou « appetissements sur les villes, paroisses, et forteresses voisines du Muni, oi'cii[)és par les Anglais, et d'en remettre le produit à Jean des Wys. » D'autre part, le 8 avril 1121, Jean d'Harcourt confessa avoir reçu en prêt, des religieux, 3000 livres par les mains de « nostre ami et féal conseiller Geoffroy Cholet, prieur de Villamers et religieux du Mont, » ({u'il promet rendre « loyalment dedensle jouide Saint-Jehan Baptiste prochain. » En ce temps-là, à la faveur des documents, nous assistons à diverses « monstres » ou revues militaires, .\insi, le 1'''' mai, c'était » La monstre de messire Nicole Paynel, chevalier banncret, ipialre chevaliers bacheliers, et ({uatorze écuiers de sa chambre, de la compaignie messire Olivier de Mauny, chevalier, soubz la retenue de messeigneurs les ducs d'Aleneon et conte d'Aubmale, receuz au Mont-Saint-Michiel le premier jour de may, l'an mil CCCC et vingt ung. » (1)

De fait, au Mont, tous rivalisaient de zèle jiuur la défense de la place. Les religieux engagèrent» leurs argenteries et richesses à Dinan et à Saint-Malo, à cette fin de conserver ce lieu soubs la continuelle obéissance du roy de France. » Le gouverneur s'y employait activement, ainsi que nous l'apprend un document relatif aux « deniers payez à Mgr Jehan de Harcourt, pour convertir et employer à la fortification de la place du Mont-Saint-Michel dont il avoitla garde, pour la somme de sept cens cinquante et luie livres. « A cette époque, le Mont était en possession d'un important matériel de guerre. « Nous, Jehan, comte d'Aubmalle, lisons nous dans une pièce de celte même année, nous avons faict prendre par nos bien amez messire Ambroys de Loré, chevalier. Guillaume de La Luzerne, et autres nos serviteurs, du général maistre des artilleries, pour mener en la place du ^lont-Sainet-Michel, mil et cimf cens de grosses dondamnes cinq et demi de ces dondanmes, 'lOOO de trait commmi,

(1) i< Et prcmièieinent le dit messire Nicole, clievalier banneret, messire Jean du Homme (en Poilley c. Duccy). messire fiuillaiimc de Parcy, messire Jean de la Haye (c. Tessy). messire Guillaume de Coulombiers. chevalier bachelier, Thomin de Perse (Percy), Jean Gohicr. le chevalier d'Esijuiley (Es(iuilv. c. Bréhal), Hervé Thesarl, Olivier Roussel, un des <■ iJou/e pairs de la Terregatte », ainsi qualifies nafruères dans le rôle de l'armée de Foix (c. Saint-James), Jehan de la Mote (en liacilly c. Sartillyi. Guillaume des Maresl/,, Jehan Piguace, Hichart de Cliiichamp, Colin de Clinchamp. Kobiii de Fontenay, lierlran de Mens, Uobert Roussel. Michiel de Plomb [c. Avranchesi ■>. La plupart de ces chevaliers virent leurs terres confisfiuces par les Anglais, en qualité de « rebelles ".

LE CHATELET

290 bottes do fil de irAuvers. Kiiio livres tant |.(inldros à canon que matures, ]iour en faire 4grossesai'l)ali'slesde l)ois de Runimene, 60 arcs à main, garni/ de cordes, <Si) douzaines de llèches factices, 6 piez de chievre, ;!ii pavoiz, 2 faloz, 1 canon de cuivre pesant 400 livres, portant pierre de 12 livres. » L'année suivante, le gouverneur augmenta encore la réserve de munitions, ainsi que nous l'apprend l'acte suivant, du 7 inai : « Jehan de llarcourt, comte d'Aubmalle et de Mortaing, capitaine et garde des abbaye, ville et forteresse du Mont St Michel, certifiions que par Pierre Bessonneau, maistre de l'artillerie, a esté baillée et délivrée par nostre ordonnance, à (iuillaume le Peestel, l'artillerie pour la garnison ot provision du dict Mont St-Michel. «

Sur ces entrefaites, le traité de Troyes constitua Henri V régent de France avec future succession. Comme l'allégresse incline à la munificence, le prince accorda à Artus de Richemont, frère du iluc Jean de Bretagne, prisonnier depuis la défaite d'Azincourl, l'aulorisation de venir en Normandie « sur sa foy et en la garde du comte de Sutïolk. 1) .\rtus vint jusiiu'à Pontorson où il vit le duc Jean, et, selon la remarque d'un chroniqueur, « ils pleurèrent tous deux bien fort. » Puis Artus retourna en Angleterre ; mais, quelques mois plus tard, le souverain lui rendit la liberté, et Artus se mit au service du roi de France, qui l'éleva à la dignité de connétable. Le dauphin, blessé du titre île régent el d'h(''ritier présom()tifoctroyé àCluirles \,

afin de relever son prestige et celui de la nation, résolut d'enlever. \vranchos aux ennemis (I).

Lesche valiers poussèrent activement le siège de la ville, défeiidue par le vicomte Jean Fromont, et s'en empa-

CoMiniiiiulant ù la têlc de ses (roupes (lap. île Ha\eiix).

rèrent. Mais ce ne fut pas pour longtemps ; des troupes envoyées par Henri V, la prirent de

%rmJ^mj^ 9^/y^lHi/J h.

Ir^tSrMïV^

(I) Le dauphin portail les roulcurs nationales, c'cst-ii-dire tricolores. Sous Charles V, la livrée du roi était tricolore. La j,'ran(lc édition des ( :hroniques de Saint-Denis, à ru5a>,'e de Charles V. a des bordures roiji^e, blanc et bleu, à la devise du roi. Charles \ II garda la tnènic livrée, ainsi (jue le daui)hin qui portait ■< drap vermeil, blanc el pers. •>. Un rencontre la mention : " V Henri d'Autresque, peintre du roy. demeurant à Bourges, pour avoir peint trois lances, que porte le roy, ceil assavoir rouge, blanc et pers. fi liv. ■■ (Comptes royaux, f. 20 v. an. I 'i20; id. r. 161, an. 1123. — .lean Charticr, t. III. p. 295).

LE CHATELET 321

nouveau, tant les ennemis attachaient d'importance à la i^ossession de cette ftlace. La mort de Henri V, au mois d'août 14'22, laissait la couronne à son fils au berceau, et le gouvernement de \ormandie à son frère, le duc de Bedford, auquel il avait bien recommandé de ne jamais traiter avec le dauphin, sans que « la Normandie demeurât libre d'hommage ou souverainement à rAiigleterre. » La joie et la reconnaissance engagèrent le dauphin à faire im]ièlerinage au Mont. A son ti)ur, Charles YI, roi de France, décéda le 21 octobre, et le dauphin fut proclamé roi au château de Mehun-sur-Yèvre. « C'étoit un moult bel prince et biau [larleur à toutes personnes, et estoit piteux envers povres gens, mais il ne s'armoit mie vullentiers et n'avoit point chier la guerre, s'il en eust pu passer. »

Cependant le capitaine du Mont, Jean d'Harcourt, résolut de passer de la défensive à l'offensive; avec « grand amas de gens d'armes » il attaipia les ennemis et les battit à la Gravelle, près de Laval. Ensuite, il « jirint son cliemin droit au pays de Normandie et s'en alla devant Avranches. » Près de la ville, il trouva le capitaine de la ville, le frère du comte de Sutïolk, et le fit prisonnier ; mais il fallut renoncer à enlever la place, bien défendue. Le comte d'Aumale laissa devant la cité Louis d'Estouteville, seigneur d'Ausseboq, et y revint à quelque temps de là ; mais, linaleinent, la vigueur de la résistance Tobligea à lever le siège, en septembre l'i2:l. Pour récompenser les services de Jean d'Harcourt, le roi le nomma capitaine de Pontorson et lui Ijailla le comté de Mortain. Mais, n'anticipons pas et continuons d'exposer, dans l'ordre chronologique, les événements dont la baie fut le théâtre, durant la guerre de Cent ans.

A l'automne de 1422, Guillaume Breton, bailli de Caen, lit publier deux lettres du duc de Bedford ; l'une enjoignait à tous gens d'armes de rejoindre leurs garnisons et à ceuxqui ne fout pas pai lie d'une garnison, de se mettre sous un capitaine ; l'autre défendait « que nuls, de quelque estât ou condicion qu'ilz soient, ne voisenten pèlerinage au Mont-Saint-Michel, sur paine de confiscation de corps et de liiens. » Le 2'.) janvier suivant, eut lieu un combat entre un baleinier de Saint- Malo et un baleinier d'Angleterre, qui fut aidé par l'arrivée d'un baleinier de Cherbourg ; ce fut « gaings de guerre » que la prise du « baleinier de Saint-Malo, dedens lequel estoient des gens de Bretaingne, du ditSaint-Malo, du Mont Saint-Michel et des povres gens du pais de Caux, et en spécial des femmes et petitz enfants avec de leur mesnage comme poz,paelles, vaissel d'estain et autres telz choses, lequel vaissel, prisonniers et toutes autres choses c^ue dedens estoient furent vendus et livrez en diverses parties au plus offrant. »

322 LE CnATELhrr

La résistance prolongée du Mont engagea les Anglais à redoubler d'activité et de vigilance. Parlettredatée de Mantes, leoO juillet li'^-i, Henri VI, sur l'avis de son oncle Jean de Bedford, régent de l-'rance, confia à son cousin Jean de la Pôle, chevalier, le soin de mener l'affaire à bien. 11 lui octroya le pouvoir de réquérir « ceulx qui détiennent et occupent la place, forteresse et église du Mont, que ilz la rendent et mettent en nostre obéissance, de icelle place recevoir avecques ceulx qui la détiennent qui se vouldronl imllre en nostre dicte obéissance, de leur remettre et pardonner, se mestier est, tous crimes et délictspar eulx commis à l'occasion de la guerre, excepté de la mort de feu nostre cousin de Bourgongne, de recevoir d'eulx le serement de la paix finale et quilz demourront nos bons et loyaux subgez et de leur baillier sur ce ses lettres, de procéder par toutes voyes et manières possibles, soit par force d'armes, par voye amiable ou autrement, pour avoir et recouvrer l'obéissance de la dicte place et de jiovoir mettre et establir siège pour ceste cause, tant par mer, comme par terre, » d'assemliler et contraindre les « gens d'armes ou de trait », et d'«ordonner tous abillements de guerre, nécessaires à fait de siège. Et avecque ce, lui avons donné et donnons pouvoir de traictier et composer avecques ceulx qui détiennent et occupent la dicte place du MoutSaint-Michel ou autres que besoing sera, pour icelle avoir et recouvrer par voye amiable, appelez à ce faire nos amez et feaulx couseilliers l'abbé du dit lieu du Mont et Jehan Poplain, chevalier, seigneur de Thorigny, ou l'un d'eulx, et par leur bon advis et conseil. »

Les Anglais, maîtres de trois points stratégiques importants, Pontorson, Avranches et Tombelaine, ainsi cpie de plusieurs liastilles, formaient une sorte de blocus du Mont. L'histoire a gardé le souvenir de deux sièges proprement dits, de 1424 à l'r27. Le premier nous est bien connu, par le contemiiorain Cousinot de Montreuil. « En ce temps, dit la Chronique de la Pucrl/r, les Anglois mirent le siège par mer et par terre devant le Mont-Saint-Michel ; sur la mer, il y avoit grande quantité de navires et nombre de gens de guerre bien armez, habillez et garnis de toutes choses nécessaires ; or, ils environnèrent tellement la dite place ipr'il n'estoit pas possible iju'on la peut avilailler en aucune manière. 111 p'>nr secourir cette ville, fut faite une lU'inée, à Sl-Malo de l'Isle, de la([uelle esloit capitaine un vaillani chevalier, nonnné le seigneur de Heaufort de Bretagne, qui rm admirai de la dite année et lit tant qu'il eut des navires compétemmenl ; et y eut de vaillantes gens, tant d'iionnnes d'armes que de traict les(iuels, très volontiers et libéralement se

LE CIIATEI.ET

Saint Malo, gravure du xviii* s. B. >'.

mirent esdils navires : tellement (ju'ils furent bien é(|nippez et garnis de tout ce qui leur fallait et singlèrent par mer, tellement qu'ils vinrent à arriver sur les Anglois lesquels se deffendirent vaillamment; et y eut bien dure et aspre besongne ; mais enfin il y fut tellement combattu par les François, que les Anglois furent delfaits et le siège levé : et y estoit en la compagnie avec le susdit admirai le seigneur d'Aussebourg. Quand les Anglois qui estoient à terre, sceurent que leurs vaisseaux estoient partis, ils s"en allèrent.

« En ce mesme temjjs, les Anglois dressèrent et construisirent une bastille, à une lieue près du Mont-Saint-Michel, en un lieu nommé Ardevon ; et ceux de la garnison du dit Mont sailloient souvent et pi'esque tous les jours pour escarmoucher avec les Anglois.

et y faisoit-on de belles armes.

Messire Jean de la Haye, baron de Coulonces (alors au château

de Mayenne-la-Juhais) sceut la manière et Testât des Anglois et fit sçavoir à ceux du Mont qu'ils saillissent un certain jour, et livrassent grosse escarmouche un jour de vendredy, et qu'il y seroit sans faulte; et ainsi fut fait. Ceux du Mont, ([ui avoient bien espérance que le dit baron de Coulonces viendroit, saillirentpour escarmoucher, et ainsi faisoient les Anglois ; et toujours François saillaient de leur place et ainsi faisoient Anglois de leur part: tellement que deux à trois cents repoussèrent les François jusque près du Mont.

« Etlors, environ deux heures après midi, arrivèrent le dit baron et sa compagnie, et se mit entre Ardevon et les Anglois, tellement qu'ils n'eussent peu entrer en leur i)lace, sans passer parmy les François c{ue avoit ledit de Coulonces. Finalement, ceux du Mont et les autres François chargèrent à coup les dits Anglois, lesquels se deffendirent vaillanunent. Mais il ne peurent résister et feurent deffaits, et y en eut de deux cents à douze vingt de morts et de pris; et entre les autres y fut pris Messire Nicolas Bordet, Anglois. Puis, le dit baron de Coulonces et sa compagnie s'en retournèrent joyeux en la place de Mayenne-la-Juhais. »

A quelle époque eurent lieu les événements qui viennent d'être racontés ? Causinot et Jean Chartier les ont mis en l'année 14:23.

321 LE ciiateli:t

Mais li's comptes de la Recette générale de Normandie prouvent iju'ils doivent être repnriés on 14'-24 et l'iSH. En effet, le 14 avril, le gouverneur des finances de Normandie recul Tordre de payer à Thomas Bourgh, capitaine d'Avranches, la somme de KHJi) écus qui devraient servir en « besongnes « pour le siège du Mont. Cette somme fut touchée « moiennant certaines promesses et convenances touchant la reddicion de la ville du Mont iSt-Michel, » par Henri Merdrac qui s'engagea à rendre l'argent s'il ne réussissait pas. Connue caution, il remit son neveu, Haoulet Merdrac, entre les mains du capitaine d'Avranches, et la garde en fut contiée, moyennant G livres par mois, à l'écuyer Jean Bourdet, ca]iitaine de la Ijastille d'Ardevon. Le projet de surprise, si chèrement payé, n'aboutit pas, et, .à la fin d'août 14-H), Nicolas IJourdet, avec 31) hommes (larmes et 26 archers à cheval, s'installa à la bastille d'Ardevon, afin de diriger le siège du côté de la terre.

D'autre part, Berlin de Entwesalles, lieutenant de l'amiral en Normandie, était chargé, avec 28 honnnes d'armes, 84 archers et 24 mariniers, de tenir le siège par mer : à cet effet, il passa ses monstres le 8 septembre, mais il semljle qu'il n'y eut pas de tentative sérieuse avant le printemps suivant. Quant à Hobert Jolivet, le transfuge du Mont, en qualité de « commissaire on païs de la Basse- Marche, pour le recouvrement de la place du Mont-St-Michel, » il devait diriger les opérations et ordonnancer les dépenses. A ce titre, il passa les monstres ou revues des hommes d'armes, à Ouislreham, le 21 avril 1425; celle des navires à Régneville, le 8 mai ; celle de la retenue de Suffolk, le 13 juin. Pour Guillaume Biote, vicomte de

Carentan, chargé du payement des frais du siège , il conunença ses fonctions le 12 sejitemljre 1424.

Le rocher de Tombelaine, que les .-Vnglais avaient doté de fortinesies dos fortiiicaiions île Toniheiainc. licatioiis avec remi^arts et tours ,

dont on voit les restes imposants, était occujié par le capitaine Laurent Haulden.à la tète d'une garnison importante. En 1424, elle comprenait 30 hommes d'armes et 'àO archersà cheval; l'année suivante, elleélait portée au printemps, à 5H hommes d'armes et lUl archers ; à la fin de mai, à 73 hommes d'armes et 127 archers ; vers la mi-juin, à 72 hommes d'armes et 150 archers. Peut-être faut-il ajouter à ce chiffre les 12 lances et les 36 archers à cheval, qui servirent deux mois sousles ordres de Jean Scale et lie ses lieutenants Thomas Haïuscfor et lîaudouin .\tliellée.

LE CllATELET lîiï

Cette troupe devait combiner ses opérationsavec celles de la flotte (1). On remarque que le service des nefs cessa vers la mi-juin. On doit en conclure que c'est vers ce temps que la flotte bretonne dispei'sa les vaisseaux anglais. La défaite de l'armée de teri-e avait eu lieu au commencement de mai.

Nonobstant cet échec, les Anglais s"obstinaient à vouloir s'emparer du Mont. Du ci'ité ilu sud, vers la rive dWrdevon, on sait qu'ils construisirent une forte jjastille qui a laissé son nom et quelques faibles vestiges ; le 17 septembre, ils y placèrent une garnison. « ([ui alloit ordinairement courant et rodant par- les grèves pour escarmoucher ceux qui sortoient ou entroient en ce Mont, et empescher qu'on y apportast des vivres. » Au nombre des chevaliers qui se flistinguèrent par leur bravoure, figure Jean de la Haye, baron de Coulonces et capitaine de la ville du Mans. Les assiégés tirent appel à

(Il Celte flotte comprenait: Un navire amené devant le Mont, en mars 1425, par l'écnyer l^icliard I^owoir, sans indication sur l'étiuipage et le service ; trois navires venus de Rouen au début d'avril, capitaines : le breton Guillaume Brest, avec neuf ( ompagnous, l'anglais Waulier BenoisI, avec le marinel Jean (iodin et Denis H.iillel avec Denis Desmons. La liourque CkrisloJ'Ie. de Dansque, en .Vlleniande, monli'C par 40 compagnons, capitaine Mathieu de Lncesenson, ou Lulesson, avec deux lamaiis, Olivier Gapucliet et Gardin Tiron, en service du II avril au \i juin 1425. La barge Marie, de Londres, maitre Uicliard Hou, homme d'armes, secondé par

4 contrc-maitres, t charpentier de nel', 49 compagnons, mariniers et gens de défense ; service du 1 1 avril au lOjuin 142";. La Trinitc, d'Orweul, nel d'Angleterre (jp Yjxs tonneaux, montée par Wautier du Bois, maitre, et 29 compagnons, mariniers et gens dedéfense : service du 4 avril au 10 juin 1425. La Gonje de Wisesfoy, nef d'Angleterre, montée par Ricard Seneylam, maitre avec 19 compagnons : service du 1 1 avril au 10 juin 142.5 ; Le Thomas, de Pontsamour (Portsmouth), baleinier, maitre Vautier Benesl avec 4 hommes ; service du 17 avril au 16 juin. Le Christofle, de Mileblou, baleinier d'Angleterre, de 30 tonneaux, maître .lacques .Vpaurisson avec 20 compagnons ; service du 12 avril au 19 mai. La Trinité, baleinier de Dieppe de 4.) tonneaux, maitre Jean Double, avec 4 contre-maitres et 3:1 compagnons. II fut conduit d'Oystn'ham devant le Mont, par deux lamans, vers la mi avril et servit un mois. \'aisset, de Granville, de i"> tonneaux, monté par Damours le Boully et 17 hoinmes, mariniers et gens de trait ; il fut i)assé en revue à Kegneville par l'abbé Jolivet et fit un mois de service à partir du

5 mai 1 I2,ï. Barge de 60 tonneaux et baleinier de 31 tonneaux, maitre Roger Kyde, bourgeois de Hautonnc (Southampton) avec 13 hommes d'armes et 06 hommes de défense ; deux mois de service, commençant le 23 avril. Baleinier ou galiste de Blainville, maitre Thomas i'auvel avec 10 compagnons ; service de deux moisà dater du 7 mai. Trois baleiniers de Quesnerie, la Pitié, la Marie, la Trinité, commençant leur service le 17 mai, capitaines Denis le Marchant, Pierre Nicolas et Hcmon Henry, avec 29 hommes d'armes et 91 hommes de défense, archers et mariniers, faisant leur service à partir du 17 mai. La Marie, de Gaen, galiote de .Michel Guillot, montée par le capitaine Jean Gaumartin, avec 8 hommes d'armes, 12 mariniers et gens de trait et conduile par deux lamans de la baronnic de Saint-Pair, Robin Hoquigny et Jean le Menguen ; le service commença le S mai et les montres eiuent lieu le ,t juin à Regneville, devant Guillaume Biotc.

LE CIIATKI.KT

son concours. 11 vint avec sa compaj^iiio ot arriva « sur les deux heures après midy, pendant que les Anglois couroient sur les grèves d'entre ce Mont et leur bastille, dévalisant et tuant ceux qui apportolent quelques provisions en ce Mont ». Jean les surprit et en tua

jniur le moins deux cents, (■litre autres Nicolas Bourdet, «. vaillant capitaine ii;iniiy cotte nation, le reste s'estant retiré dans la bastille de la rive. » Néanmoins les Anglais conservèrent la bastille, d' « où ils rodèrent encore , mais non pas si fort qu'auparavant » ; ils no la quittèrent (pii' le 21 février 1427, et la brûlèrent avant de s'éloigner (1).

J^es vaillants chevaliers qui avaient défendu le Mont en cette période d'angoisse, avaient leurs noms inscrits au livre d'or de ral)l)aye.

Une " listre » ou labloaii dans l'église représentait Iimii's ainioiries et, de tout temjis, ce fut un grand honneur pour les familles de ces preux. On a reconstitué ce panneau avec soin, et le Mont possède deux tableaux intéressants, conservés l'un à la mairie et l'autre au presbytère. Sur le dernier, on lit que « le (i juin

1823, M. Esmongart, préfet Lu,ccieschcvai„.rs,i„ Mon., av.. leurs .nn.. , n....^;,. ^^ ^^ Manche, 3 fait rélal)lir

ce monument national et en a fait hommage aux descendants de ces

P^Sl[v]^H[ï]S[l SE

H|-]Fia..

! 81 SB ISO

(1) D. Leroy, auquel nous venons d'eniprunler le résumé <\r rcllo série d'escarmouches, écrit à ce sujet : •• On voit encore (1647) quelques vestiges de celle basiille, ;i la rive d'Vrdevon. du costé des mares de Beauvoir, vis-à-vis de la chapelle «le Saiiilc-Magdelaine. Le lieu où esloil celle basiille s'npi)elle la Hcrgerie. et le champ prochain, le champ de la basiille. •>

LE CIIATELKT

braves gentilhommes ». Nous donnons ici la reproduction de ce tableau, nous réservant de transcrire la liste aux documents annexes.

Rien ne décourageait l'entreprenante ténacité des ennemis. Le comte de Sutïolk fut nommé « gouverneur et capitaine général des gens d'armes et de traict, ordonnés tant pour la bastille édifiée à Ardevon que pour destraindre et assiéger par mer la place du Mont. » Le comte eut d'abord sous ses ordres (50 hommes d'armes et 180 archers. Rol)ert Jolivet déciila ensuite (jue le corps de troupes serait augmenté de 40 lances et 120 archers, « attendu la puissance que l'on disoit que les ennemys du roy avoient es parties d'environ le dit Mont. » Les troupes anglaises étaient installées a la bastille d'Ardevon, où il y avait 50 hommes d'armes, 120 archers à cheval et 30 archers à pied, destinés à tenir le siège par terre; àTombelaine, se trouvaient 30 hommes d'armes, 45 archers à cheval et 45 archers à pied : le comte avait avec lui 20 hommes d'armes et GO archers à cheval jiour l'accompagner dans ses courses à travers le pays. A l'automne, le corps de troupes de SufTolk fut duninué. Le capitaine s'engagea à maintenir le siège durant une année, en entretenant 40 hommes d'armes à cheval et 10 hommes d'armes à pied , im nombre pareil à Tombelaine, et les autres archers, à proportion, à Ardevon.

Cependant, le vaillant capitaine du Mont, Jean d'Harcourt, avait trouvé la mort, le 17 août 1424, à la bataille désastreuse de Verneuil.

Son successeur ne se fit pas moins remarquer par son habileté et sa bravoure. Il s'agit de Louis d'Est^uteville, dinie des plus anciennes familles de France , dont le siège principal était le château de Valmont. Nous connaissons son frère, le

cardinal Guillaume, dont le souvenir se rattache au « Grand-Œuvre » de l'abbatiale. En toute circonstance, le gouverneur montra des sentiments à la hauteur de sa tâche, et, selon la remanjue du roi d'armes Rerry, il se comporta « entre tous vaillanmiimt et lionorablement. » « L'an 1 425, vers la Toussaincts, les Anglois qui esloient sur le ]\lont de Tombelaine donnoient grande incommodité » aux Montois, en courant

Louis d'EsTouteville. stalue en bronze tlélruile dans rincendie du musée d'AvrancIies.

LK r.ii\Ti:i.i:T

« tontes les grèves, pour le gi-anii nombre de gens ijiii esloii'ul et venoient des autres garnisonsà Tonil)elaine. » Louis d'Kstonteville et ses gentilslionimes fondirent à rimproviste sur les ennemis répandus dans la baie, et « les traitèrent si mal ((ue ceux du dedans furent contraincts de sortira laidede leurs compagnons ; mais les Michaelistes mirent presque toute la lioupe angloise-tombalanoise à

mort, jonchants toute la grève de leurs cadavres, l't ainsy victorieux, ils s'en revinrent eu li'ur garnison. »

Pareil au vaillant Macchabée, dont la Bible dit qu'il tenait d"unemain l'épée et, de l'autre, l'instrument de travail, le capitaine d' Estouti'ville s'appliqua à accroître les ouvrages de défensi' du Mont. A cette occasion, les religieux jugèrent à propos de ne pas laisser proscrire leurs droits (1).

Au sujet de ces travaux militaires, nous trouvons do i)récieuses indications dans une lettre du capitaine d'Es^outeville, du 3 dé-

Forlifirations du Mont, xv'-xvi' s.

1 Remp-irl N. 2 lÀ-liaiigiiette >'. .STnur Cl.iudinc,

4 Ech.'mgiietle S O ô K.nnis. o Tour (l.ibrielle.

(I) Le 3 juin 142(1. se prûspiitèront devant Ricliard Lanil)ar(, vicomie d'Avranches, les religieux du Mont. Ils rappelèrent « que ancienneiiienl. le duc de Normandie, en Ire autres rhoses, avait donné etaumosnéà eul\ le dit mon lier, la ville, place et loclier du dit lieu du Mont aver (|uez les grèves adce apparlenans. > dont ils auraient jour depuis lors. Or, ce nonobstant, ils dirent « de nouvel avoir esté fait comniencier de maçonnerie certaine œuvre ou œdilicc. au dehors de la dicte ville, devant les maisons qui furent feu Jamct le Gay et ailleurs, en leur dit hérilage, place otrocliier. et par cliascun jour avoir esté pris et faisoit l'en prendre, perroier cl tyrer en leur dit rodicr (luarrel, pierres à maçonner et sablon. el en ce faisant, en aulcuns lieux depecier el ru\ner aucunes édifices laites pareuK et leurs hommes el subgie/. »

I.c capitaine d'Estoulevillc répondit que « par le conseil, dèlibéracion el axis de plusieurs chevaliers, escuyers el autres notables personnes, il avoil l'aicl commencer la dicte OMivre, ou édifice de maçonnerie el pour ce. faicl prendre cairel, pierre et sablon pour rcmparenient et forlilicacion de la d de ville el place, en laquelle œuvre ou édifice esloil avisé ou ordonné avoir une bavsserie pour saillir et yessir hors gens d'armes de la ville, toutes foiz que meslier seroil. dedens le« grèves, ou se retraire des grèves, en la ville. » 11 a agi ainsi pour <• le bien du roi elde la place » sans vouloir, d'ailleurs, préjudicier aux droils des religieux.

Les moines se plaignirent en onln- .ni vicomte de ce qu'il avoit fait • asseior

LE CIIATEI.ET

;5ïO

cembre IVil. Eu la place du Mont, écrit-il, nous avons « fait

faire grandes et somptueuses reparacions. fortifficacions et empare-

mens, et en persévérant et prétendant la perfeccion fortifficatoire

requise et nécessaire en plusours endrois d'icelle ville », il a « par

nous esté advisé et délibéré faire doubler le mur et la tour par

dedans deux pies d'espèce d'entre l'ostel Boucan et la tour Chollet,

icelui mur et tour machicolleys, et

depuis icelle tour ung mur fenissant à

la tour de Reatrix. fait à chaux et à

sablon, de cinq pies d'espèce depuis le

fondement jusqu'au dessus de la mer.

le dehors des maisons; iceluy mur

fourny et rendu par hault de quatre

pies d'espèce et auci hault comme la

tour Denis, alaiît de l'une tour à l'autre,

à machicolleys, et la dicte tourBéatrix

machicollée, et outre d'icelle tour Béa-

trix jusques a la prochaine massonne-

rie machicollée, et d'icelle hauce la

muraille doublée par dehors de resjies-

seur devant dicte et machicollée comme dit est. Et avecques ce, une

massonnerie faicte et commencée ou se deffault le machicolleys en

droitMauçon jusques à laTour-noufve. icelle massonnerie machicollée

de l'espesseur et haulce devant dicte, et icelle Toiu'-neufve doublée

par dedens de trois pies d'espoisse et machicollée, connue est devisé

et aussi machicoUer tout le devant de la porte d'endroit le boul-

levart. ■)

Ancienne porte du Mont, à Test.

fourches ou g:ibel en lours grèves, » Le vicomte les assura qu"il n'eiilendait pas empiélcr sur leurs droits, mais que|)our le gibet il l'avait fait élever sur les grèves, par l'autorité de son oITue cl « que bonnemcnl ne povoit ailleurs cslre faicle la dicte justice, pour occasion de la dicte guerre. » Le vicomte rendit une lettre en ce sens, le 3 juin 1420.

Les religieux observèrent que d'Estouteville avait « fait faire aulcunes œuvres et de présent entreprins à faire édifier une manière de tour ronde avecques une liuisseric en icelle pour yssir hors, quant meslier seroit, en l'endroit et yssue des maisons qui feurent Jamet le Gay, la ou encores est unepace ou pavage faicte par icelui Jamet. » Ils lui déclarèrent que « toutes les grèves et paces hors la ligne des maisons et généralement tout le rocher sunt l'éritage du monslier ... et en espécial. on regard des dictes paces ou pavemens qui sunt ou ont esté faiz aux yssues des maisons devers la grève, les religieux les ont baillées o rente a qui il leur a pieu, o condicion telle qu'il/ les pevcnt faire dépecer etoster quand il leur plaist. sans ce que les preneurs puissent aller à rencontre ». Pour cette <i pace », le dit Jamet la prit d'eux « à certaine rente annuelle, à la condiciou dessus dicte. » Le capitaine déclare par lettre que dans ce qu'il avait fait ou ferait à l'avenir « pour la

LE CIIATKLKT

Tout fut ainsi » advisé » pour « la l'onservacion de la dite ville, ensemble du pays d'environ. » Trois boui'geois du Mont. Guillaume Bailleul, Yvnn Prieur et Pierre le Forestier, olTrirent de faire le travail « en toute dijigence » et à «leurs despens, » à la condition qu'on leur cède « l'aide et revenue des vins qui vendront et arrivei-ont en la dite ville soit par mer ou par terre, pour estre venduz en gros ou en détail, sur chascune pippe de vin, dix sols », durant dix ans, à percevoir à « l'entrée de la porte. » Ils demandèrent, en outre,

à avoir « une aide » à percevoir sur les paroisses du bailliage du Cotentin, (I dont il pourra sortir argent », selcm qu'il sera ré^dé par ordonnance du capitaine du Mont. De plus, a]irèsconsentemenlobtenu des religieux , ils prendront « salilon et pierre nécessaire » dans le « rochier à l'endroit moins dommageable ».

Us seront exempts pendant dix ans de « toutes autres repparacions et aides quelconques ». On leur portera " faveur » pour les « approuchemens de pieires et de matières venant en la dicl(! ville », ainsi que pour les u claez etboysdes villages pourfaire leurs establies », à « prix raisonnable ». On ne j)reridra pas leurs ouvriers ni matériaux pour « mettre en autre œuvre ». Comme il sera nécessaire d'avoir « grand nombre et force de gens » pour « quérir les fondemens » et « descendre If sablon et chaux venant par la mer », afin d'éviter « dangereuses survenues », ils seront aidés par « les dixiniers et gens de leur dizaine en cas de nécessité ». De leur côté, ils s'engageaient à accomplir le travail « dedens deux ans ou plus tost, se faire le povoient, réservés les emijeschemens de fortune » ou de guerre.

Le capitaine souscrivit à ces conditions et les entrepreneurs se mirent à l'œuvre. Ils firent tant et si bien de « leur personnel labour » qu'après un certain temps « la fortifficacion estoil presque

Le M»>nt,,2* porte d'entiée tivec luiir de défense.

nécessité de la guerre ». il ciiloiidait bien ne pas « acquérir aulcun droit, clialenge ou possession, .. à l'enconlre des religieux. Sa lellio est du mois de juillet 1420; le quaiitioine du mois a disparu. (Archives do la Manclic, II, n" I53(>7l53ti8j

LE CHATELET 331

parfaite ». Alors ils manifestèrent le désir de voir « le conseil de la ville, de la bourgeoisie et du commun 'i donner son consentement aux lettres baillées par le gouverneur, et cela « pour leur seurté et pour la perfection delà dicte entreprinse (1) ". Mais le désir de grouper les documents relatifs aux remparts du Mont, nous a fait devancer les événements.

Le ciel de la France, chargé de sombres nuages, s'illumina soudain de la douce clarté d'une étoile, messagère des divines espérances. Au souvenir glorieux de DuGuesclin et de Tiphaine, le Mont doit associer celui de la Pucelle d'Orléans. C'est sous les auspices et grâce à la vaillance de Du Guesclin et de ses émules, que se forma le parti national dont les actes préparèrent les voies à la Libératrice de la France. Entre Bertrand Du Guesclin et Jeanne d'Arc, il existe comme une sorte d'harmonie préétablie. Suivant le langage imagé du temps, celui-là était « le dixième preux », et celle-ci fut «la dixième preuse », éclipsant ses aînées par l'éclat de sa gloire surhumaine. De fait, l'héroïne de Domrémy, comme par un sentiment intime de parenté morale, gardait pieusement la mémoire du héros de Broons, et, en témoignage de cette admiration, elle envoya un jour l'une de ses bagues à la veuve du connétable, à Jeanne, comtesse de Laval. « La Pucelle, écrivait Gui de Laval à sa grand'mère, en 1429, m'a dit en son logis, comme je la suis allée y voir, que, trois jours avant mon arrivée, elle avait envoyé à vous, mon aïeule, un bien petit anneau d'or, mais que c'était bien petite chose, et qu'elle vous eut volontiers envoyé mieux, considéré votre recommandation ».

En effet, bien que Du Guesclin fut descendu dans la tombe, son cœur veillait et son souvenir accompagnait La Pucelle en la personne de ses proches, eux aussi nobles et vaillants chevaliers. On n'a

(\) La réunion de l'assemblée de ville eut lieu " en l'ostel de Jehan Vallée, dit Janiquet '>. Y assistaient « Guillaume Ailur, le dit Vallée, (iuillaume de Bourguenolles, Guillaume Baslait, Janvier, dit (Juinze Jours, Jehan le Coitite, Vinrent Marquier. Jehan James, Colin Béatrix, Haoul Gorbie, Guillaume Perças, Jehan le Bote, Jehan Morel, Symon Carrey. Jehan le Gaudois, Alain l'Advoué, et Guillaume Cosset ». L'assemblée décida que <■ jusques à la Suint-Jean prouchain l'aide dix sols pour pippe de vin, seroit paie à l'entrée de la ville pour continuer l'œuvre, et après la St-Jean, seroit paie après la vente, et pour pippe de vin breton seroit paie cinq soulz seullement, tous menus berageset despence d'ostel rabattus ». D'ailleurs, le conseil approuva complètement les conditions et le travail comme <i prouffitable au roy, à la place, au pais, à la ville et à la chose publique ». Ceci se passait au Mont le « dymenche tiers jour de décembre > 1441. — [Archives de la Manche, H, 153T2].

XM LK CllATELET

pas nul>li<'' i[ue " T^anie .Teaiint^. comtesse de I.aval, Taînée » — ainsi nonirnée pour la distinguer de sa tille, la dame de Vitré — étant veuve de Du Guesclin se remaria, en 1884, à Gui XII, sire de Laval. Elle eut une fille, Anne ou Jeanne la jeune, (jui épousa le sire de Montfort, et trois petits-fils : Gui, .\ndré et Louis de Laval. André, dit le sire de Lohéae. reçut le baptême du feu à la Rrossinière. Gui et André de Laval furent les compagnons fidèles de Jeanne d'.Vi'c, (jui leur montra beaucoup d'amilié. ainsi qu'à leur aïeule, à laquelle elle donna le « petit anneau d'or ». Le 8 juin I'i2'.i, à Selles-sur-Cher, ils furent les hôtes de Jeanne ; et Gui, sous le charme dr la Pucelle, écrivait à sa grand'mère et à sa mère : c El semble chose toute divine de son fait, de la voir et de l'ouir » ; en versant le vin (flionneur, ajouta-t-il, Jeanne dit « qu'elle m'en ferait bientôt boire à Paris ».

C'est par' plus d'un coté que la mémoire de la Pucelle se rattache aux fastes glorieux du Mont. Durant sa carrière surhumaine et vraiment héroïque, la vierge de Domrémy a été connm' l'incarnation visible de l'.\rchange, qu'elle proclama avoir été son « conseil », son inspirateur et son soutien dans la mission divine qu'elle accomplit. A plusieurs reprises, la Libératrice attesta que le messager céleste était venu lui faire savoir la conduite qu'elle devait tenir. Au cours du procès, l'un des juges demanda à Jeanne, qu'elle était la première voix qui se fit entendre à elle et à quel moment. Elle répondit qu'elle avait environ treize ans et que c'était Saint Michel. « Je l'ai vu, dit-elle, devant mes yeux, et il n'était pas seul, mais bien accompagné des anges du ciel. — Avez-vous vu Saint Michel et les anges réellement et corporellement ? —Je les ai vus des yeux de mon corps, aussi bien que je vous vois, et quand ils s'éloignaient di- moi. je pleurais et j'aurais bien voulu qu'ils m'emportassent avec eux. » On lui demanda si elle faisait révérence à l'ange et aux deux saintes Catherine et Marguerite. « Oui, dit-elle, et je ne leur sais faire de si griui'lê révérence coiniiii' il leur api>arlieiit. car je crois fermement ([lie ce sont sainte Catherine, sainte Marguerite et Saint Michel (1).

Fidèles au devoir, les défenseurs rlu MonI, dont le patriotisme égalait la religion, suivaient avec anxiété le drame qui devait se dérouler de Chinon à Reims. Tout en tenant courageusement tète à l'ennemi, ils recueillaient avec joie lesbonnes nouvelles qui venaient

(I) On sait que les acciisileurs lie .leaiine. réihiKs aux ,t buis par sa siiuéiih'. prétendaienl voir là des influences salaniques. Il s'flfrissail, disaieii(-il«, ilo Hélial, Salan et Heheiniiiotli, dont les visites sont proclamées " mensongères el sédiirtrircs, » et les paroles, « téméraires et injurieuses dans la roinparaison aux vérili's de la foi.» (Procès de Jeanne d'Arc. j

LE CHATELET

des rives de la Loire. La Chronique du Mont nous a conservé l'écho de leurs impressions dans un récit d'une éloquente simplicité, depuis le jour où " !a Pucelle vint au Roy s jusqu'à l'heure où <( les Anglois ardirent la Pucelle ".

Si les Anglais associaient dans une liahie commune S. Michel avec son Mont inexpugnable, et Jeanne la VictDrieuse, c'était pour reporter leur dévotion du côté de leur patron préféré. Il est à remarquer que cette lutte à outrance entre les deux peuples se symbolisait, au point de vue religieux , sous deux emblèmes, oflirant plus dune ana logie. Les Anglais avaient un culte particulier pour S. Georges, leur patron , et aimaient à le faire figurerdans leurs représentations. Dans un missel de .Jean

Talbot. on voit aux pieds de la Vierge le chevalier à genoux et, derrière lui, S. Geoi-ges, tout armé et transperçant de sa lance la tète du dragon. Continuer la lutte jusqu'au succès, n'était-ce pas, suion détrôner 8. Michel au profit de S. Georges, du moins assurer la prépondérance du patron de l'Angleterre, en mèuie temps que celle de ses armes '? Ce rêve a bien pu hanter l'âme de plus d'un chevalier, épris de sentiments religieux.

Quoi (ju'il en soit, au cours de l'année 142!), les Anglais craignirent fort que les Français, après la tentative vaine contre Paris, ne dirigeassent, avec le concours de Jeanne d'Arc, une expédition en Normandie pour dégager le Mont. De fait, Jean II, ducd'.Alençon, que la Pucelle appelait « le beau duc « et qui fit Charles VII chevalier à la solennité du sacre, brilla au premier rang des défenseurs du Mont de 1417 à 1424, ainsi que de 1427 à 14'i() : et peut-être est-ce une des l'aisons de la faveur que Jeanne lui montrait. Ce que l'on sait, c'est que le duc conçut le projet hardi de faire une diversion vers le Mont. Dans cette crainte, et aussi par suite des « chevauchées faites par les P'rançais»dans la région, vers le nrilieu de l'année 1429,

S'Mlallierine lie Fierlïois, statue et hôtellerie. xiVs., visUées'par Jeanne d Arc. église rebâtie vers 1470 (Tourainc).

LE <:||ATEI.F.T

les Anglais renforcèrent toutes les garnisons de Basse-Xornriandie, ainsi qu'on le voit par les pièces rapportant « les creues » des mois df juillet, août et septembre : ils augmentèrent notamment la garnison deSainl-Lo, dAvranches et de Tnmbelaine. Mais le plan d'une exi)édilion au Mont ne put être mis à exécution, par suite de la jalousie occasionnée près de certains chefs par la bonne entente

(Mil if Jeanne et le « beau » duc (1).

Les défenseurs du Mont avaient éprouvé une particulière allégresse en ai)prenant la marche triomphale de l'Héroïne à ti'avers la France. La « voix de Saint Michel ». à laquelle obéissait la Libératrice, était comme la répercussion tidèle, de province en province, de la voix divine partie du sanctuaire Michelin et du cri d'encouragement poussé par la légion de braves, qui veillaient sur les remparts Montois. Parmi les soldats de l'Avrancbin, ([ui combattirent sous les ordres de Jeanne, à Orléans, on cite Tliomas de la Paluelle et Jean Guiton. Mais aussi quel tressaillement douloureux ils ressentirent, à l'aimonce de l'exécution de leur vaillante sœur, la Pucelle, demeurée invincible en la foi du Christ et l'amour de la France, lorsqu'elle fut brûlée à Rouen le 30 mai li'M. Les religieux et les chevaliers du Mont avaient d'ailleurs une raison spéciale de gémir de cette calamité nationale. (2) L'abbé Jolivet, devenu chancelier

Ouvrages militaires (lapiss. Bayeux).

(1) On lit dons la chronique de Pcrceval de Cagny : « Poy do temps après, le dit d'.VIciiroii assembla gens pour entrer on pays de .Normandie, vers les marches de liretai^rne et du Maine, et pour ce faire reciuist et fit requerre le ro\ que il lui pleust lui bailler la l'ucelle, et que par le moien d'elle plusieurs se nielliaient en sa conipai^'nie, (|ui ne se bourgeroienl, se elle ne faisoit le chemin. Messire Uegnault de (;iiarlres, le seigneur de la Trémoille, le sire de (iaueourt, (|ui alors ■.'ouvemoient le corps du roy et le fait de sa guerre, ne voldrent oncqucs consentir ne faire ne souffrir que la l'ucelle et le duc d'Alençon fussent ensemble : ne depuis ne la poeult recouvrer ». J. Quiclierat. Procès de Jeanne d'Arc, IV, ao v.

(2) Hobert avait pour parent, peut-être frère, Raoul Jolivet, également né à Montpincbon, près de (Joutances. Ce dernier, docteur en droit civil et canonique, chanoine d'Avranches, de (^outançcs et du Mans, jouissait de la cure de Uarenton. en diocèse Avranchin. 11 commit, lui aussi, la faute de se ranger du côté des Anglais o pour avoir sa vie et son estât », de leur donner <• conseil, confort et ayde et toute autre obéissance, sans soy niesler toutes voies du fait guerre. » A la requèle de l'intéressé, Charles VII lui accorda la grâce, le 27 septembre I4i'.i.

LE CIIATELET

de Normandie, souscrivit la sauvegarde des juges avec les évèques de Beauvais et de Noyon, fut présent à la prétendue abjuration de Jeanne et assista à son supplice. C'était comme une ombre douloureuse projetée sur le front radieux et sans tachf de l'abbaye ÎMicheline.

L'Avranchin lavait heureusement cette tache par la noble conduite de l'évèque Jean de Saint-Avit. qui refusa de se joindre aux accusateurs de Jeanne. Les Anglais ne lui pardonnèrent pas cet acte d'indépendance. Perfidement accusé d'avoir voulu livrer Piouen aux Français, il fut jeté dans un cachot de celte ville et iTiourut après une dizaine d'années de captivité. Xousajouterons, dès maintenant, qu'un autre évêque d'Avranches, JeanBochartou Bocart, dit de Vaucelles. confesseur de Charles Vil et de Louis XL se montra chaud partisan de la réhabilitation de .Jeanne, au cours du procès. D'ailleurs, le cardinal d'Estouteville, abbé du Mont et archevêque de Rouen, dirigea le procès qui devait aboutir à la réhaliilitation de la « divine Française », et c'est là lui honneur jiour le célèbre couvent.

Au surplus, la situation de Robert .Jolivet ne pouvait manquer d'attirer l'attention du roi. De fait, ainsi que Charles Vlll'écrit dans une lettre datée d'Amboise, le "J.") juillet li3:2, « frère Robert, à i:)résent al)bé du Mont-Saint-Michiel, est tout noti>irement demourant en l'obéissance de noz anciens ennemis les Anglois et de leur conseil, en les soutenant, confortant et favorisant de tout son pouvoir à rencontre de nous, jjar quoy il a commis crime de lèse majesté ». En outre, il continuait à« cueillir " les cens, rentes et revenus de l'abbaye « a son plaisir et voulenté, sans ce qu'il en ait mis ne emploie aucune chose en la dicte abbaie », en sorte que les moines ont été obligés par suite des guerres et des nécessités de « rendre et engaiger plusieurs des joyaulx et reliques de leur église et eulx endebter en plusieurs

lieux. » Comme les c choses acquises par le dit père abbé ont esté et sont faictes en partie de la revenue des héritaiges, cens et rentes qu'ils avoient, » le roi transporta au couvent Montois « tous les héritaiges, cens, rentes et revenues quelzconcfues que le dit père Robert, leur abbé, puet avoir acquises eu la duchié de Norman-

Église paroissiale du Mont et statue fie Jeanne d'Arc.

LE CllATELET

die et ailleurs on nostre royaunif en l'obéissance des diz ennemis I) (1).

L'âme de Jeanne d'Arc s'en (Mail alli'i' à travers les tlanunes du bûcher, mais son souvenirdemeinvnt vivant -au cieur des Fran(,'ais, en particLilierparmi les vaillants di't'ensfurs de Saint Michel. Le Mont conliiuiailà être le rempart inexpugnal)le de la France, quand, soudain, un incendie considérable se déclara dans la ville dont une bonne partie fut« arse ». Les Anglais voulurent profiler du désastre, et, le 17 juin l'i3'i, veille de S. Aubert, vinrent « environ 20.LK)0 » et « assaillirent si furieusement les murailles que bresche y fut faicte. « Mais ils furent repoussés et taillés en pièces par Louis d'l-",slonte\ille et ses gentilshommes. Les Anglais s'enfuirent laissant « environ deux mille tnésdans les murailleset sur les grèves », avec » quantité de pièces d'artillerie et antres machines de guerre. » « Pour les pièces d'artillerie, iioursuit le clironiqueui', celle qui est entre les portes de la ville nous reste seullement avec celle qui est sur la terrasse appelée le jardin de la Pilaitle (ou Pilette), qui soient de conséquence. Il y en a encore quelipies autres dans les canonnières des murailles de cette ville, qiii sont à piésent mangées de rouille: toutes ces pièces sont de fer. 11 y en avoit plusieurs autres venues de cette dépouille, ipii ont esté vendues du temps de la guerre des Huguenots par les cai)itaines de ce Mont. « Ijn autre annaliste

signale une grosse pièce « dans les boullevarts », et une autre « sur la terrasse audessus de la porte. »

A cette hoiu'e, on vnit dans la première enceinte ou avancée, deux remarquables survivants de cette lutte mémorable. On n'est pas d'accord sur l'année où se lit cette altaiiue. Les bénédictins Huynes et Le Roy ont accejité la date de 1484. Quoi qu'il en soit, cette victoire causa une joie profonde à Charles VH, qui envoya le brave Dunois porter ses félicitations aux intréfùdes défenseurs de la place.

Néanmoins, les .\nglais no se découragèrent pas ; ils (piittèrent, il est vrai, les bastilles de Tanis, de Servon et des Pas, mais ils rétablirent celle d'Ardevon, en élevèrent une à Saint-.Iean-le -Thomas, et

■ ljil> par k's Frari'.ni^ ilai'i>>. de U.i\cu.\j.

(!) Archives du départ, de la MancUe. Srric 11, ii l.'iOlfi.

LE CHATELET

maintinrent la garnison de Tomljeiaine. De son côté, le roi sut reconnaître la fidélité éprouvée des Montois. Par acte, daté de Tours, le 23 janvier l'i'ÎS (n. s.), Charles VIT conlirina inie donation de 1.500 livres faite par son père aux. religieux pour les aider à garder et entretenir la forteresse ; 320 livres devaient être prises sur les héritiers de Jean Lechien, naguère vicomte d'Avranches. Par lettres de Poitiers le 2'i janvier 148il ( n. s.), le roi donna aux moines pour trois ans les « appatis « du contributions do guerre à lever par les garnisons fi-ançaises.sur les habitants des seigneuries appartenant à Tabb a y (j ; il entendait ainsi co m peu s e r lesdommages causés par les guerres, ex- \< r i m e r sa « singuUière d é V o c i o n à Dieu et au

benoist archange, « favoriser « le divin service » et l'écompenser k la bonne loyaulté, diligence et ferme persévérance qu'ilz ont toujours eues envers la France.» Enfin, par lettres de Tours, le 8 août 1439, en présence du duc d'Alençon, du comte d'Eu, de l'archevêque de Toulouse et d'autres, Charles VII. après avoir rappelé les « beaux privilèges « accordés aux religieux, « les dures fortunes » qu'ils ont subies duriUit les guerres, « leurgrant loyauté » à l'égard de la couronne, aussi l)ien ([ue son désir d' « honnourer » ce saint lieu du Mont-rfaint-Michel. renouvela et confirma les « franchises et immunités » des religieux « au regart des vivres et advitaillement », de façon à être exempts de tous « jjéages, eoustumes, aides, acquis et autre tribuz, » sous ce rapport (1).

Au milieu de l'inquiétude générale, le Mont lirillait comme un astre lumineux dont le doux rayonnement attirait et reposait les regards de tous les Français. Aussi, dans ses lettres du mois de

1 " (i"l le dV-rilu-

iM.ilii- haute.

ik' 1,1 ;;m

(I) Àrcli. dudépart. de la Manche. — Série H, n" 15022

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février 14'i6, après avoir loué la courafrouse résistance dos habitants, le roi les exempta de toute espèce de subsides, à l'exception de l'aide de 10 sols par pipe de vin. Plus tard, le prince donna à l'abbaye la possession des évèchés d'Avranches et de Coutances, des alibayes de la Luzerne, Savigny et Monlniorel, qui se trouvaient entre le Couesnon et la Sélune, de manière à en jouir tant que les titulaires n'auraient i)as fait leur soumission au roi de France. De son côté, la reine Marie d'Anjou, désireuse de rendre ses devoirs à l'Archange, protecteur de la patrie, arriva au Mont, le 2'i juin 1447. entourée d'une brillante escorte de dames et de gentilshommes ; on y remarquait notamment Aliénor d'Ecosse, sœur delà duchesse de Bretagne, le comte de Nevers, MM. de Derval, de Malestroit, de Laval et le maréchal de Lohéac.

Cependant l'on redoublait d'activité dans la conduite de la campagne. A l'été de 14'i9, l'armée royale, divisée en trois corps qui devaient opérer séparément, marcha résolument contre l'ennemi. Le corps qui avait la Basse-Normandie pour champ d'opérations était sous les ordres de François, duc de Bretagne, et la colonne, forte d'environ .5000 hommes, partit de Dol, le 1.5 août. Un peu plus tard, le 6 septembre, le Mont vit arriver devant ses murs un camp formé d'environ fi. 0( 10 combattants et 1.2(lOlances, qui se préparaient

à conquérir la Basse- Normandie. La cloche tintait l'heure des vêpres quand an milieu des vivats enthousiastes, le duc de Bretagne franchit la porte de la ville , accom})agné du connétable de Bichemont , de l'amiral de tloélivy, de .Tacipies de Luxembourg, du sire de Lohéac et d'une foule de gentilshommes. Le capitaine les accueillit avec joie et les hébergea , tandis ((ue les soldats furent logés dans les paroisses « des Pas, Ardevon, Haut et Bas Courtils, Saint-(ieorges-en-(jaine, Pontblanc et là es environs ». Le séjour fut de courte durée, et Jacques de Luxembourg, toujours à l'avantgarde, partit le dimanche avec quatre ou cinq cent lances, pour mettre le siège devant Coutances. En même temps, « fut chargée et envoyée par la mer la bombarde et plusieurs aultres canons et

Enibarquemt'iil de Irmipes (l.ipiss. de Uayouxi

LE CHATKLET 339

arlillerie du Mont, pour être conduite à Granville, et, de là, sous les murs de Coutanees ».

Le lundi malin, après avoir chargé son frère, Pierre de Bretagne, de surveiller, avec 800 lances, les marches d'Avranches et de Fougères, le duc de Bretagne ([iiitta le Mont avec le gros île l'armée, Il était suivi de Louis d'Estouteville et du sire de Bricuuehec. fils cadet de ce dernier; la garde du Mont demeurait aux mains de M. de Moyon,fils aîné et lieutenant du sire d'Estouteville. La colonne passa par Genêts et Champeaux, en suivant la voie dite encore « le grandchemin », et atteignit Coutanees, défendu par Etienne de Montfort, qui se rendit après un siège de deux jours. Le même jour, les Anglais étaient expulsés du château de Cliantelou par Ir- sire d'Estouteville. Saint-Lo, ïorigny, Hambie, Régneville, C.arentan, Pontd'Ouve, Gavray et Fougères tombèrent successivement aux mains du duc de Bretagne et de ses lieutenants. Fougères, dont le siège fut commencé par Pierre de Bretagne auquel vinrent se joindre le sire d'Estouteville et l'ost du duc François, résista durant neuf semaines. Le capitaine François de Surienne se rendit le 5 novembre et suivit le parti du roi de France, peut-être à l'instigation de sa lille Jeanne, mariée au fils d'un défenseur du Mont, Puchard-aux- Epaules, sire de Sainte-Marie, dévoué à la cause nationale.

Les succès des armes françaises n'étaient pas moins brillants dans la Haute-Normandie. Les Anglais se virent chassés successivement de Rouen, où Charles Vil entra le 10 novembre, de Château- Gaillard, de Hartleur et Honfleur, les deux sentinelles préposées à l'embouchure de la Saine. I^es Anglais jouaient lein- dernière carte. Ils résolurent de tenter un suprême effort pour conserver la Normandie. Au printemps de 145U, une flotte portant environ 5000 hommes sous les ordres de Thomas Kiriel, débarqua à Cherbaurg. Valognes fut emporté par les Anglais. Mais l'ardeur du connétable de Richemont et le courage du comte de Clermont firent un heureux contrepoids en décidant de la victoire de Formigny et de la prise de Vire ; cette dernière seigneurie fut octroyée i)ar Charles Vil au connétable.

De son côté, le duc de Bretagne conduisait le siège d'Avranches avec la résolution d'en finir, et ne put que se réjouir de voir arriver le connétable avec ses troupes. La place, depuis le mois de juillet 1436, avait pour capitaine l'anglais .Tohn Lampet, ijui commandait une garnison d'environ 500 hommes. Le 12 mai, la ville se rendit au duc, agissant pour le compte du roi, et les assiégés eurent la vie sauve et purent se retirer où il leur plaisait, « a tout chascun un bas-

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ton au poing ". On racont3 que la femme du gouverneur fit jjreuve d'une ardeur au-dessus de son sexe, et mit tout en œuvre pour stimuler le zèle des assiégés, sans réussir à arrêter les progrès des assaillants. .. 1 /intrépide amazone change alors d'attitude et d'allures. Elle reprend les habits de son sexe, et, se parant de tout ce que l'art le plus habile et le jilus exquis peut ajouter aux charmes de la

beauté, elle se rend auprès du vainqueur, résolue à essayer sur lui 1 ' e tïe t de ce nouveau genre d'attaque.

Le prince était e n c o r e à 1 a llêur de l'agi' liliivaiCJOansj il peu aguei'ri contre ces armes. () douleur ! le bruit se répand ipie le jeune duc, JH isà riniproviste, en face de ces atours et de Ces charmes, cède à la passion et que la perlide. armée di' drogues malfaisantes, lui verse un poison inmli'l. Le vaillani |ninci' qui avait l'ait face aux armes des euncuiis, lui vaincu, ilit-on. par le ]ihillre d'une niaiu perfide. »

C'est pendant ce siège (jue le duc reçut la nouvelle (pie son frère Gilles était mort, le 2.ï avril, dans les caveaux ilu château de laHardouinaii', oi'i il a\ait été étouffé. Au rapport d'un chroniqueur, leducet-le connétalde eurent alors «grandes paroles ensembl«' :

Grand Degré , P4111I lortilié ;iltaiil à ]:i rryple tics (jros-l'ilicrs. Ponl couvert .'illanl à l'i-gli^so sni»'*rieuro.

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3il

toutes fois la chose se dissimula poui- Ihoure, de [leur de plus grands scandales. » Du moins, Avranches ne fit que gagner à rentrer sous l'autorité du roi de France ; non seulement Charles VII confirma les anciens privilèges et droits des habitants, mais il fit d'autres grâces spéciales, dont li- clergé eut sa part. En récompense de « ses grans sens, prudence, loyauté, et bonne dilligence, » Louis d'Estouteville, capitaine du Mont, reçut du duc de Bretagne la charge de gouverneur dWvranches, que Charles VIT lui confirma sans tarder.

On connaît le séjour du duc François au Mont, avec l'évocation mystérieuse dont le récit populaire l'a accompagné. Ce qui est certain, c'est que « le duc fut empeschié de maladie qui lui survint, estant devant la place de Tombelaine, se conclud de retourner en son pays de Bretaingne : mais, avant son parlement, ordonna au connestable de France, le seigneur de Laval, le seigneur de Bousac,le marcsclial de Bretaingne et le seigneur de Malestret, Jusiiues au nomlire de trois cents lances, paiez à ses despens pour certaine espace de temps, pour, en son absence, servir le roy Cliarles au parfait de la conqueste de sa duchié de Normandie ; et ce fait, se parti et retourna en son dit pays, aucjuel, environ deux mois apprez, alla de vie à trespas », et l'imagination du peuple y vit la réalisation d'une prophétie faite sous les voûtes de ral)batiale Micheline. En vue du siège de Cherbourg, le dernier boulevard de la domination anglaise , le connétable de Richemont fit amener du Mont, ainsi que d'Avranches et de (Iranville, « deux engins volans avec certaine quauliti'' de poudre à canon ». Cherbourg capitula le 12 août et consomma la soumission de la Normandie, entreprise ([ui avait duré une année et coûté 320.000 écus, dont 200.000

avaient été prêtés par Jacques Cœur ; on sait fjue avec ses « gallées et facteurs », le puissant financier réalisait de « grans proufis et honneurs, et mesme en pays des infidèles », ce qui lui permit de venir en aide au roi et à sa patrie.

Le trionij^he de la France suscita partout des manifestations d'allégresse, auxquelles le clergé s'associa par des processions solennelles, d'autant plus que l'événement coïncidait avec le Jubilé. Au Mont, les démonstrations gardèrent un caractère tout particulier

Kinpliuemi^nl du poiil fortifié entre l'abbati.ile et l'église, xv' s.

3i2 LE CHATELET

d'enthousiasme par suite des dangers courus et de l'héroïque résistance opposée ; les bannières se déroulaient sur les remparts au milieu des chants liturgiques et les vieux logis étaient pavoises d'oriflammes et de guirlandes ; à la cérémonie, chaque maison était représentée au moins par un de ses membres. D'ailleurs, les diocèses d'Âvranches et de Coutances consacrèrent religieusement la mémoii-e de la libération de la Normandie. La France libérée, le premier devoir était de rendre justice àla Libératrice. Dès sonentrée à Rouen, Charles VII ordonna une enquête au sujet du procès de Jeanne, par lequel les Anglais « l'avoient faite mourir iniquement et contre raison cruellement ». Circonstance remarquable, les préliminaires du procès de réhabilitation ont un lien intime avec le Mont. Un ablié Montois, .Tolivet, retiré à Rouen, avait embrassé le parti des Anglais; un autre abbé Montois, le cardinal d'Estouteville, archevêque de Rouen, allait recueillir les premiers témoignages en faveur de Jeanne. A Rouen, avec la complicité du clergé, s'était consommée l'une des plus grandes iniquités de l'histoire de l'humanité. De Rouen, de son archevêque, devait partir le mouvement de réhabilitation officielle de Jeanne. Sur l'avis de Charles 'VII, le cardinal archevêque de Rouen commença l'enquête, et, assisté de l'inquisiteur Jean Bréhal, ouvrit d'office l'instruction et procéda avec soin aux informations juridiques; bientôt il accorda des indulgences pour la solennité célébrée à Orléans. Mais le cardinal, ayant été obligé de repartir pour l'Italie, remit ses pouvoirs à Philippe de la Rose, trésorier de la cathédrale (1^.

On sait le résultat. En accueillant, le 11 juin 1455, la requête de la mère et des frères de la Pucelle, le pape Calixte III ordonna la révision solennelle du procès ; l'évêque de Coutances fut désigné, à cet effet, avec l'évêque de Paris et l'archevêque de Reims. La noble et sainte figure de Jeanne apparaissait dans sa virginale pureté, à mesure que se succédaient les dépositions impartiales de ceux (jui avaient approché de plus près la Pucelle ; les ombres dont on avait tenté de la voiler, s'évanouissaient devant la lumière apportée par les témoignages sincères de ses compagnons, le duc d'Alençon, Dunois, le vieux Raoul de Goncourt, le page Louis de Contes, l'écuyer dAulon, l'aumônier Pasquerel et les autres. Enfin, le

(t) Une miniature de la rjironiquc de Cliarles VII par Jean Charlier, manuscrit (lu XV' siècle, représente le cardinal, accompagné de deux serviteurs dont l'un s\ii)i)orle la cappe. présentant ses liommaj,'es à Charles VII debout, la couronne en tète avecle sceptre ; le roi, assisté de deux officiers, donne la main au cardinal.

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7 juillet 145G, le tribunal ecclésiastique, réuni dans la grande salle du palais archiépiscopal de Rouen, cassa et annula la sentence de condamnation de Jeanne et la proclama tout à fait innocente des fautes dont on l'avait accusée. A la suite d'une procession solennelle, la sentence fut publiée au Vieux-Marché, au lieu inême où le bûcher avait consumé l'héroïne. Tout près de cet endroit, au xvi" siècle, on éleva une fontaine surmontée de la statue de .Jeanne, ainsi qu'on le voit dans une gravure d'Israël Silvestre. En 17.">6, cette fontaine fut remplacée par un monument dû aux soins de l'architecte Alexandre Dubois et couronné par une statue du ciseau de Paul-Ambroise Slodtz, ainsi qu'on la remarque présentement. Dans le voisinage, par cette heureuse harmonie providentielle qui brille dans la vie tout entière de Jeanne, on voyait s'élever une église sous le vocable de Saint-Michel.

On sait que c'est dans cette église, que reçut la sépulture l'al)- )-ié Jolivet, dont l'àmi' endolorie et désillusionnée, au soir de la vie et sous l'inspiration de l'Archange, dû t

aspirer à voir plus de justice rendue à la vaillante Pucelle de Domrémy. Sa tombe a disparu, mais on en connaît la disposition.

Le tombeau de Jolivet s'élevait en l'église paroissiale de St- Michel de Rouen, « dans le collatéral de gauche le long du chœur », sous un édicule de style gothique avec arcade à talon, rehaussée de choux et terminée par une statuette de St-Benoit. L'Ensevelissement du Christ était figuré par sept personnages, savoir : la Vierge, S. Jean et trois saintes femmes à gauche du Sauveur, avec Joseph

Tombeau île U. Jolivet ù .S'-Jlichel de Itoueu Dessin de Gaignières (B. Oxford et Nat).

3U LE CHATELET

d'Arimathie et Xicodème tenant les extrémités du suaire. Sur le rebord du soubassement faisant saillie, on lisait ces deux lignes en gothique : « Hic est sepulluia Roberti quoiidani al)batis Montis Sci Michaelis régis consiiiarius qui ol^iit aniiô domiiii M" CCC.C" XLHH'j décima die mensis julii. Anima ejus recjuiescat in pace Amen. » Par bonheur, une aurore brillante et connue une résurrection se levait derrière les ombres de ce mausolée. En retour de ra])l>é transfuge que le Mont avait donné à Rouen, la capitale de la Normandie allait donner au Mont un abbé magnifique dont on sait les œuvres grandioses, fidèle à S. Michel et à Jeanne d'.\rc, de laquelle il devait poursuivre la réhabilitation ; jai nommé Guillaume d'Estoulevilie, archevêque de Rouen.

En dépit de l'expulsion des Anglais, le Mont était une place trop importante .pour que l'on n'y maintint pas un détachement. En 14.5.">, l'on voit « 25 hommes d"arm>es et 50 archers de la petite ordonnance estant en garnison es places d'Avranches, le Mont St-Michel et Tombelaine sous la charge de M. d'Estouteville. » Cette même année, à Bas-Courtils, André de Laval, maréchal de France, passa une revue de 30 hommes d'armes et de 60 archers sous la conduite d'Olivier deBrom, écuyer. Cependant le ^lont allait perdre son gouverneur. Le roi, qui tenait le seigneur d'Estouteville en haute estime, l'avait chargé de prendre possession en son nom des « bonnes villes et places fortes » de Normandie ; au mois de septembre 1461, il l'avait nommé gouverneur général du duché et le confirma dans son poste de capitaine de la forteresse de Tomljelaine, « en tant qu'il pourroit, à cause du trespas de son très cher seigneur et père, estre vacant. »

Les guerres avaient ébranlé la fortune des d'Estouteville et démantelé le château de Yalmont ; aussi, Louis fut heureux de trouver dans son mariage avec .Jeanne Paynel de quoi relever ses affaires, par la possession de plusieurs beaux domaines, en particulier les terres de Hambye et de Bricquebec ; on sait ([ue de ce mariage naquit, entre autres, un fils nommé Michel. Louis s'éteignit en 146i, dans le rayonnement d'une carrière toute de loyauté, de vaillance et d'honneur parfait ; ses restes furent inhumés auprès de sa femme, sous un tombeau de cuivre, dans l'église abbatiale de Hambye, restaurée par ses soins. .Jean d'Estouteville, chevalier et' baron de Bricquebec, fut pourvu de» l'office de capitaine garde et gouverneur de ladite place et forteresse. » Les religieux éprouvèrent quelque susceptibilité au sujet de leurs droits ; mais, on accepta que Il leroy nnst dans ce lieu pour sa seureté un cajjitaine de sa main, qui, conjointement avec eux, garderoil ce Mont soubs l'obéissance

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de Sa Majesté » ; on convint île partager les clefs du château, de façon que « les moynes en anroiont la moitié, et le capitaine rnutre. et que les gouverneurs et soldats seroient payés des deniers du roy, sans parler de l'assistance de quelques inortes-payes. «

Ici, entre en ligne de bataille un auxiliaire d'une espèce particulière. La nature a doué le chien d'un flair physique et d'une fidélité morale, qui en ont fait de tout temps le compagnon le plus intime et le plus dévoué de l'homme. Aussi, l'on ne manipia pasd'utiliserles précieuses qualitésdu chien en vue des exercices militaires. Le Capitole était gardé par des chiens de race qui, nous raconte Tite- Live, savaient reconnaître Rcipion l'Africain, lorsque, à l'aube du jour, il se rendait pour prier au temple de .lupiter. Végèce, dans son Traité de l'art militaire, écrit que « il est d'usage de faire coucher dans les tours, des chiens d'un odorat fin et subtil qui, sentant l'ennemi de loin, aboient à propos. >> Les Cimbres, les Lydiens et les Macédoniens dressaient des chiens militaires. Les Celtes et les Gaulois, au rapport de Strabon, se servaient à la guerre de chiens qu'ils avaient élevés ou qu'ils faisaient venir de l'île de Bretagne. Le moj'en âge continua cet usage. Les registres municipaux de Saint-Malo mentionnent les dépenses faites pour l'achat et la nourriture des dogues employés à garder les remparts durant la nuit. Une rue de la cité conserve ce souvenir dans son appellation de « venelle aux chiens. «

De son côté, le Mont-Saint-Michel eut de très bonne heure une excellente garde canine, et il est possil>le que la cité Malouine l'ait empruntée à l'île, qui fut si longtemps le boulevard de la France et joua, sous tant de rapports, le rôle d'initiatrice. Dès le xv siècle, il est constant que, au Mont, « on a de tout temps accoutumé avoir et nourrir au dit lieu certain nombre grands chiens, lesquels sont par jour attachés et liés, etpar nuit sont menés tous détachés hors la dite place et à l'entour d'icelle pour, au long de la nuit, servir au guet et garde d'icelle place. » Les services rendus parles guetteurs au cours du siège, engagèrent à conserver ces auxiliaires précieux; mais leur entretien occasionnait à la garnison des frais assez considérables. Aussi, le capitaine du Mont, Imbert de Batarnay, profita d'un pèlerinage de Louis XI, au mois d'août 1473, pour faire appel au libéralités royales. Le 28 janvier l'iTô, le roi constitua une rente annuelle de 20 livres, destinée à nourrir les chiens de guet et qui devait être prise sur les revenus de la vicomte d'Avranches. A cette occasion, Louis XI ne négligea pas de rendre bon témoignage des services qu'il a pu constater lui-même; « mèmement, dit-il dans l'acte, nous avons vu à l'œil etcormu que la nourriture et entretiennement des

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dits chiors est très fort utile et profitable à la garde de la place dudit Mout-St-Michel. »

D'ailleurs, Louis XI monlia en toutes eirconstances les meilleures dispositions vis-à-vis du Mont. 11 hlàma les capitaines qui, pour munir leurs places, avaient enlevé des «graines, l)estes, aumailles, boys à mesrain, utencilles d"ostel, vivres, provisions et autres biens. » se trouvant dans « les maisons, manoirs, baronnies et métairies » du Mont. Dans une lettre de 1465, le roi s'exprime ainsi : « Combien que ce soit chose bien requise et nécessaire que au dit lieudu Mont-St-Michel, qui est place et forteresse merveilleuse entre les autres de nostre royaume, aussi est clef et entrée du pais et en frontière de mer de noz anciens adversaires les Anglois, qui chascun j^ur y peuvent aler et venir jusques au pié d'icelle, soit pourveu suf le fait de guet assis pour la garde et scurté d'icelle et du pays d'environ, néanmoins depuis longtemps en ça ny a eu ne na aucune provision ni ordonnance du dit guet, fors seuUement les

deux paroisses , l'une nommée ,\rdevon et l'autre Huine, qui d'ancienneté y sontsubjetes, avecques les gens de la dicte ville ou place du Mont, qui est bien peu de chose en regart ans grands dangers ». Dans la suite, le roi exempta les religieux. i(ui oITrilent de fournir quatre liomnies d'armes pour leurs fiefs. .Vttentif à veiller aux intérêts du royaume et à stimuler le zèle des seigneurs, Louis XI parcourait ses Etats, en usant des compliments ou des rejiroches suivant les circonstances. A .\vranches, il passa la revue des gentilshommes de sa maison et, voyant ré(|uipage de guerre mal soigné, il leur oITrit un écritoire en disant : « Vous me servirez de la plume, puisque vous ne me servez jias avec vos armes ».

Au nombre des conseillers de Louis XI, Imbert de Balarnay se distinguait par ses « sens, loiauté, preudommieet bonne diligence». Le roi lui donna la capitainerie du Mont(]ui demeura plus d'un siècle

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Tombeau d'imbert de Balarnav, sa femme et le fils. Marbre blanc xvi' s., église de Monirésnr (I et-L ).

LE CHATELET

dans sa famille. En 1470, le gouverneur reçut une lettie du prince pour contraindre au guet les Montois, « tant nobles que roturiers » ; en particulier, il s'occupa de la réparation de la « clouaison ■> ou enceinte du Mont. Au printemps de l.Wo, le capilaine fut pris par un « assault de catharre qui l'emporta le 13 mai, à l'âge de H-") ans ; il se trouvait dans sa délicieuse résidence de Montrésor, et reçut la sépulture dans la collégiale qu'il était en voie de construire et où l'on remarque son superbe tombeau en marbre blanc, sur lequel sa statue repose à côté de celles de sa femme Georgette de Montchenu et de son fils François. Leur fils Jean épousa Françoise de Maillé, dont il eut René.

La capitainerie fut donnée par le souverain à René de Batarnay, « le petit seigneur » comme on disait, enfant d'honneur du roi, baron du Bouchage et d'Authon, et seigneur de Montrésor, qui avait environ dix ans. René épousa, vers ir)30, Isabeau, fille du bâtard René de Savoie, comte de Villars et de Tende, et amiral de France. Parmi leurs enfants, on compte : Claude , comte de Bouchage , chevalier de l'ordre du roi, et Jeanne, qui épousa l'amiral Nogaret de la Valette. Le prince de Tende, comme on l'appelait, apparaît en 1535 en qualité de capitaine, dans une plaque de cuivre apposée sur la muraille « de la chapelle de Sainte- Anne du circuit », et, dans les annales du Mont en 1548. Il est vrai qu'entre temijs, telle pièce relative au chapitre de Bayeux parle d'un d'Estouteville « seigneur de Auzebosts » comme capitaine,

mais l'ensemble des renseignements indique qu'il s'agit plutôt du lieutenant qui remplaçait le capitaine. Du vivant de son père, Claude de Batarnay porta le titre de gouverneur du Mont, ainsi que nous l'avons appris par un document conservé au château patrimonial de Montrésor. Un vase funéraire en marbre, jadis placé dans la chapelle et contenant le cœur de Claude, garde une inscription fort élogieuse en l'honneur du « chevalier, baron d'Authon et

l rne fuiicraiie de CUiudo de lijlarnay. Marb. bl., chat- de Montrésor (I,-et-L.|.

LE CHATELET

gentilhomme ordinaire de la chambre de sa Majesté », décédé à Paris le 18 novembre 1567, à vingt-detix ans, par suite d'une blessure reçue à la bataille de Saint-Denis. Or, rinscri|)tion qualifie Claude de « capitaine et gouverneur du Mont-Saiut-Michel ». Après le décès de Claude, le prince de Tende conserva le litre de capitaine du Mont: mais à sa mort, en 1587, il ne paraît plus en possession de cette dignité. Henri III avait donné celte charge au seigneur de Yiccjues pdiir le récompenser d'un « généreux exploit (1) ».

(I) En 1535, le Mont avait pour lieutenant-frém'ral de Mollans, fil, pour second lieutenant riuillaume du Sollier, qui fil une fondation le 10 décembre de cette année, où il mourut. A mesure f|ue l'inijuiétude décroissait, la garnison diminuait. Elle comprenait, en 1455, 25 hommes d'armes et .TO archers ; en 1475, le même nombre; en 1483, 23 hommes d'armes et 40 archers ; une série de f monstres >• ou revues, passées au Mont de 1475 à 1488, mentiotmenl les noms des « hommes d'armes » et " des archers. » En l'année 1503, on rencontre 27 hommes d'armes, y compris le capitaine René de Balarnay et le lieutenant (îuy de la Vairie.

■rdmbnl.iine. d'après un dessin fanl.tisistc attribui- aux \ii;îlais.

Ile de ïciMibelaine cnlt* suil. avec les vestiges des forlifications, xv siècle.

LE CHATELET (fin)

A parlir (1rs (/aerrrs jtrolc.slaiilc.s

Le Monl-Saint-Miehel csl place et forteresse merveilleuse, aussi est la clef et entrée du païs.

[Lettre de Louis \l en 1-'iO:'>\ .

urant la période cjue nous venons de traverser, l'unité religieuse et politique de la France avait été gravement menacée par Timportation des idées protestantes, venues de Suisse 't d'Allemagne. Sur le sol français, comme au-delà du Rhin, les croyances huguenotes trouvèrent parmi la noblesse de cour des protecteurs d'autant plus ardents qu'ils étaient catholiques plus tièdes et politiciens plus ambitieux. Les conspirations ourdies contre le pouvoir public, la constitution d'un état dans l'Etat avec l'appoint de l'étranger avide de dépecer la Patrie, le besoin de défendre les intérêts catholiques sur lesquels se greffaient les droits et les prétentions politiques, groupèrent les amis de l'Eglise et les partisans du

3oO LE CHATELET

trône dans une fédération, qui avait tout au moins l'avantage de défendre le sol de la Patrie et les nobles traditions du Catholicisme, dont la main bénie tressa le beixeau de la nation Française. A l'entrée du parti des « Malcontents » ou « Politiques » dans les rangs des Huguenots, à l'arrivée bruyante du prince Henri de Condé, débouchant d'Allemagne à la tète de vingt mille mercenaires, d'ailleurs bientôt défaits à îa journée de Dormans, à la Paix de Monsieur, négociée par le duc d'Alençon et qui concédait aux Huguenots six nouvelles places de sûreté et reconnaissait officiellement leur organisation militaire, les Catholiques répondirent par la Ligue, afin de défendre leurs droits en organisant l'armée, les finances et l'administration.

Il n'entre pas dans notre pensée de retracer même les principales lignes de ces luttes douloureuses, sur lesijuelles nous voudrions pouvoir étendre un voile à tout jamais; mais, nous avons à exposer le rôle du Mont durant cette péi-iode. Les gardiens du Mont, préférant « la cause de l'Église aux intérests de Sa Majesté », suivant les expressions d'un chroniqueur, se rangèrent sans hésiter du côté de la Ligue. Aussi, ce point stratégique ne cessa pas d'être l'objectif des Huguenots, qui prétendaient en faire une base d'opération. L'un des chefs les plus hardis, Touchet, imagina un stratagème pour s'en emparer, le dimanche '21 juillet 1577. « Estant environ à deux lieues de ce Mont, il choisit dix-sept, ou, selon les autres, vingt-cinq de ses soldats, lesquels il fit habiller en marchands, et sur leurs chevaux, au lieu d'y mettre des scelles, il fit mettre des panneaux et fourrer dextrement au dedans d'iceux des poignards. Ces marchands ainsy accomodez veinrent en pèlerinage en ce Mont, et quittèrent leurs armes à la porte, non pas celles qu'ils avoyent dans leurs panneaux. Arrivez à l'hostellerie, comme gens fort curieux et soigneux du bon traictement de leurs chevaux, ils ne s'en voulurent fier aux serviteurs de l'hostellerie, ains eux mêmes retirèrent leurs panneaux de dessus le dos, les agencèrent tous proprement en un coin, frôlèrent leurs chevaux et leur donnèrent de l'avoine. Cela l'ait (c'estoit le dinuinrhe veille de Magdeleine après mi<ly), ils burent ciiacun un cou]) et montèrent en cette église, faisant semblant d'y honorer l'archange St-Michel ; par après, ils s'introduisirent en la bienveillance des soldats, envoyant quérir du vin et burent ensemble avec toute sorte de resjouissance comme grands camarades. Et de là s'en retournèrent coucher en leur hoslellerie.

«Le lendemain, sur les sept ou huict henies du maliu. ils tirèrent de leurs panneaux les armes qui y l'sloieuf cachées, les

LE CIIATELET

mirent dextrement sous leurs habits et montèrent en cette église pour entendre la saincte messe (selon qu'ils disoient.) Leur arrivée fit resjouir les soldats, lesquels se souvenant du bon traictement qu'avoyent receut leurs compagnons qui estoient le jour |irécédent de garde, n'en espéroient point ini moindre. Montez à l'église ils entendirent une haute messe, qu'on chantoit alors ; tirent dire plusieurs basses messes, visitèrent Nostre-Dame-sous-Terre et les autres lieux de dévotion. Ce faict, ils s'assemblèrent sur le Saut- Gaultier où quelques-uns demeurèrent. Les autres s'en allèrent au corps de garde rire et boire avec les soldats, et trois descendirent en ville pour recevoir Le Touchet quand il viendroit.

« Âinsy disposez, ils s'apperceurent sur les huict heures et demye qu'un novice nommé Loucelles (ainsy qu'ils confessèrent depuis i avoit descouvert leur entreprise. C'est pourquoy ils n'eurent ijatience d'attendre jusques à neuf heures, auquel temps Le Touchet devoit arriver, mais mirent soudainement les armes au poinct, désarmèrent les soldats, en tuèrent un nommé Le Fort, qui ne vouloit quitter

son espée, et se saisirent de la porte; fraperent et vulnérèrent les religieux et prestres etmesme les pèlerins qui y estoient pour lors, tellement que les uns se jettèrent par les fenest res, qui tous presque furent fort otïensez, les autres se cachèrent ès-lieuxplus secrets, et maistre Jean Le Mansel, secrétaire de cette abbaye pour lors et maistre des novices, qui nous a laissé jiar escript ce qui s'y passa, escrit qu'il eut le col presque à demy coupé par dessus la nucque. Cela faict, quelques-uns d'iceux estant au Sault-Gaultier, virent une procession arriver et Le Touchet qui venoit à grand galop avec onze autres cavaliers, et n'ayant la patience de les voir entrer dans la ville, cryèrent à qui mieux mieux : Ville gcUgnée, ville guignée!

Le Chàtelet et la barbacano

3o2 LE CHATELET

« A ces crys, toute la ville se mit en ularmes et empescha que la procession ni Le Touchât entrassent. Ce que voyant, les cavaliers, ils retournèrent bride et s'en fuirent sans faire autres efTorts. De quoy les marchands contrefaiz qui estoient en cette abbaye, furent grandement inarrys et, dès l'après-niidy (lu mesme jour, Louys de La Moricière, chevalier de l'ordre du roy, gentilhomme ordinaire de la chambre, sieur de Vicques, enseigne du mareschal de Matignon, estant avolé autour de ce rocher avec sa compagnie, pour leurfaiie commandement de se rendre s'ils n'y vouloient y perdre la vie, ils mirent les armes bas et sortirent le lendemain, à huict heures, sans faire aucun tort, n'emportant aucune chose que du dommage et de la honte, et quelque argent monnayé qu'on leur donna par composition. »

En récompense de ce fait d'armos, Henri 111 donna la capitainerie au sieur de Vicques cpii fut le premier à prendre le titre de gouverneur. Le capitaine du Mont ne restait pas inactif et faisait front aux entreprises des protestants. Le 2') août 108-2, il lutta courageusement pour reprendre les Ponts d'Ouve et perdit « le s^ de So rte ville, » lieutenant de l'amiral, venu à son secours avec a XV cents arquebusiers. 2 cents mousquetaires et cinif pièces de gros canon. » Si Louis de la Moricière dut se retirer à Avranches devant des forces considérables, ce n'est qu'après avoir « esté XXXVI heui'es à cheval. » Le 12 mars, les Huguenots s'emparèrent du Parc, château de l'évêque ; et, la nuit suivante, a cuidans prendre le Mont, les chevaux s'y perdirent, les estecelons demeurèrent dans les sablons, et, après avoir coupé avec leurs coutelats les estecelons quittèrent leur entreprise. » Le liO mars, le capitaine reprit les châteaux du Parc et de Grippon, non sans être blessé à la cuisse dans la première affaire, et défendit Avranches contre les tentatives des Huguenots. Le 22 mai, il surjirit et battit une compagnie du sieur du Mont- Canisy; le 28, avec toutes ses troupes, il « sortit d'Avranches et s'achemina vers Bretaigne. »

A certaines heures, les rives de la baie Montoise présentaient un tableau aux sombres couleurs, dans le([uel les incendies, les flots de sang, les cris des victimes mêlés au cliquetis des armes faisaient monter vers le ciel le plus douloureux des holocaustes, hmanl un tiers de siècle, la haine politique et religieuse avait armé les concitoyens les uns contre les autres. Suivant le cahier des doléances de l'Avranchin, présenté aux Etats de Hlois en 1588, pour une période de 31 ans Unissant le dernier décembre lôSl), on comptait, pour ce diocèse, trois cent mille livres de raneon. iioin- les étapes et logi-ment

LE CHATELET 3o3

des gens de guerre à cause des troubles sept cent soixante mille livres, pour le passage des armées deux millions. Si nous ouvrons le Rapport officiel, nous y lisons la plus effroyable des statistiques, dont la poignante éloquence dépasse les récits les plus circonstanciés (1).

La mort violente de Henri III, eu Idissant Henri de Navarre pour légitime héritier du trône, grossit les rangs du prétendant de bon nombre de monarchistes, pour lesquels le iirincipe d'hérédité coupait court à toutes divergences de vues. Mais les villes, avant tout attachées à la cause catholique, restèrent fidèles à la Ligue et de ce nombre était le Mont-Saint-Michel. Aussi bien, à l'instar des Anglais deux siècles auparavant, les Huguenots, dont Pontorson était le quartier-général, continuèrent à faire du Mont l'objectif de leurs attaques et de leurs ruses de guerre. Le 5 décembre 1589, à l'heure de Vêpres, de Lorges Montgomery, secondé des calvinistes de la Coudraye etCorbosont, vint à la tète d'une bande de soldats qui tentèrent de s'emparer de la ville en l'absence du gouverneur et ravagèrent tout ce qui leur tomba sous la main. A la nouvelle de ce coup de force, le sieur de Vicques se hâta de revenir, et, le 10 décembre, délogea les Réformés qui furent maîtres de la ville durant quatre jours.

Entre temps, le capitaine défit le sieur de Canisy à Saint-Jean de la Haize et fit plus de cent prisonniers. Au mois d"avj-il lôtlû, contre la foi promise, Pontorson reçut le sieur Quetin avec 200 Huguenots. Le duc de Mercœur, chef de la Ligue en Bretagne, résolut de reprendre la ville. « Le lieutenant général pour la Sainte-Union en la Basse-Normandie, » fit vaillamment son devoir aux premiers rangs des assiégeants, et y trouva la mort (:?). « Le bon et pieux capitaine, selon les chroni(iueui-s, fut fort regretté de tous les gens de bien. » Son corps « fut rapporté en ce Mont et fut enterré solennellement

(1) Les diocésains d'V\r;i riches sont la pluspiut dcstinils à cause du iencnient des champs de la gendarninie, plusieurs bons laboureurs ont quille leurs charrues, chanoides, curez et preslrcs occis, les uns occis, les autres noyez et estranglez, XXVIII ; moines occis Vil ; jacobins, carmes, augusiins. occis II ; gentilshouinies catholiques occis CLXI ; gentilshommes de la religion CHU" ; soldats catholiques VII mil C : soldats de la religion Vj mil VII c ; hommes et femmes massacrez et exécutez par justice, on n'a pu recouvrer Testât : villes, l)ourgades et maisons bruslées, Testât n'est dressé ; femmes et filles violées tant catholiques que de la religion, Testât n'est encore dresse : nombre des personnes occis exécutez et massacrez au diocèse d'Vvranches, XIllI mil LXXVI ; somme totale des deniers levez en ce diocèse, L IlII millions C\X mil. livres.

(2) D. Leroy écrit le 14 décembre, D. Huynes le 13 septembre, et D. du Camp, le 14 octobre.

3ol LE Cll.VTELET

par les moynes dans la chapelle de Sainte-Anne, où l'on voit encore sa lance et son guidon ; son casque et sa rondache sont aussy conservés en cette abbaye » (1). « (Juel([ues années après, sa femme fut enterrée dans la mesme chapelle, laquelle veufve se nommoitHester de Tessier. Leur fils, Jacques de la Moricière, fut grand doyen de l'église cathédrale do Bayeux » (2).

Au moment de s'éloigner du Mont, la Moricière avait désigné pour le remi)lacer, le capitaine La Carryère ; mais « il est sorti de

commandement le vintiesme jour de novembre quatre-vingtdix. « En effet, ce dernier fut soupçonné de vouloir livrer la place i:or t! To-isEiAinE (:rt,(,j<,i£.ui™cK..,j aux jiartisans du roi

ir r^' !/<'••-'<"-'■"'•' •^''^MiiJi £■ r^, j. ,„,,:, ^t,.,,^ . de Navarrc. L'évèque

c;.i^ .^ «/,„• ™,j \ i s.i.~.ir ^^^r.,^.j-''-f-t^.^- d Avranches, informe

par les religieux, « fut davys qu'il fut mins en prison et hors du commandement ». Par l'ordre de Mgr d' Avranches, le sieur de la Rochelle vint au Mont, le 2:i novembre 1590, et trouva Florimont, capitaine de Pontorson, prisonnier dans la place ; en dépit des observations des religieux, il mit le captif en liberté. Lui aussi, d'ailleurs, fut accusé de pactiser avec le parti du roi de Navarre en faisant connaître au dur de Montpensier, qui assiégeait Avranches, les lettres que lui écrivait le duc de Mercœur. Quelque temps après, La Rochelle, « allant voyr le sieur de Matan à ïombellaine, y fut retenu prisonnier. » A partir du 24 février 1591 « le sieur de Menilterre commensa à commander au Mont-Saint-Michel. » On trouva une lettre écrite par le sieur de Matan, « commandant des Tomliellaniots pour le roy de Navarre, » et adressée au capitaine de Menilterre : à son tour, il fut sDUprunné de trahison et arrêté le 11 juillet I5!il. Trois jours après, arriva le

(1) \ propos de la rondache, un chroniqueur écrit : « elle est en une hauUc chambre du logis cl m.Tison que les moynes ont eu du sieur de Villiers. depuis peu appelée le jardin d'Huynes ; je l'ai soubspcsée. elle est excessivement pesante et grande ; il fault bien croyre que ce cavalier estoit grandement fort et puissant. »

(2) Ce dernier, en 1623, bailla « à ce monastère 45 1. de rente pour y estre à perpétuité célébré une grande messe Of .Uijf/is au 23' de juillet de chacuti an, avec la procession avant icoUc. chacun des religieux portant un cierL'C blanc en action de grâce à Dieu cl à la Vierge et à Saint Mirlicl de ce que le dit gouverneur avoit repris ce cliasteau sur le< Huguenots le 22 juillet de l'an 1577 ; il runil.i de |)lus deux messes hautes des défunts pour ses père et mère. »

LE CHATliLËl'

nouveau gouverneur, le sieur de Boissuzé, qui mit de Menilterre hors de prison.

Les Huguenots (jui tenaient une grande partie de la Normandie, notamment les villes et châteaux des environs du Mont, « dressoient tous les jours des embusches pour envahir ce sainct lieu. Et dès aussy tost qu'ils pouvoienl attraper ({uelqu"un de cette place le tuoient sur le cliamp ou le réservoient i)our le mener au gibet. 11 arriva un jour entre autres qu'ils [irirent un des soldats, et luy ayant desja mis la corde au col luy dirent que s'il vouloit .sauver sa vie([u'il leur promit de leur livrer cette abbaye, et que de plus ils luy donneroient une bonne somme de deniers. Cet homme, bien content de ne finir si tost ses jom's, et alléché de l'argent (ju'ils lui promettoient, dit qu'il le feroit et convint avec eux des moyens de mettre cette promesse à exécution, (jui furent que le soldat reviendroit en ce Mont, espieroit, sans faire seml)lant de rien, la commodité de les introduii-e secrettement en cette abbaye, et leur assigneroit le jour qu'il jugeroit plus commode pour cet ell'ect. Le soldat leur ayant promis de n'y manquei-, ils luy donnèrent cent escus et, bien résolu de jouer son coup, revint oii il fut receu du capitaine de ce Mont et des soldats, sans aucim soupi;on, puis se mit en devoir d'exécuter sa promesse. Pour donc la mettre à chef, il advertit quelques jours après les Huguenots de venir le vingt neufiesme de septembre . à huici heures du soir, jour de dimanche et de la Dédicace des esglises Sainct-Michel, qu'ils montassent le long des degrez de la Fontayne Saint-Aubert ; qu'estant là au pied de l'édifice, il se trouveroit en la plus liasse sale de dessous le cloistre, où se mettant dans la roue il en estireroit quelques-uns des leurs qui, par après, luy aideroient en grand silence à monter les autres. Ainsy par cet artifice le Mont était vendu.

« Mais ce soldat, considérant le mal dont il alloit estre cause, fut

Le Moût, vue S. et N.. au iviii' grave par P. Giffart.

LE ClIATKLEr

marry de sa lascheté et advertit le capilaine de toutce qui sepassoit. Iceluy luy pardonna et se résolut avec tous ses soldats et autres aydes de passer tous ces ennemys par le fil do l'espée. Quant à eux, ne sçachant le changement de volonté de cet homme et se resjouissant de ce que le temps semhloit favoriser leur dessein, tout Tair estoit ce jour-là remply d'espaisses vapeurs (comme nous voyons arriver souvent) (jui empeschait qu'on les put veoir venants de Gourteil jusquessur ce rocher, ne manquèrent de se trouver au lieu

assigné à l'heure prescrite. Alors le soldat faisant semblant qu'il était encore pour eux, se mit d;ins la roue et commença de les enlever l'un après l'autre, puis deux soldats de cette place les recevoient à liras ouverts, les conduisant jusques en la sale qui est dessous le réfectoire, où ils leur faisoient boire plain un verre de vin pour leur donner bon courage, mais les menant par après dans le corps de garde, ils les transperçoient à jour, se comportans ainsy consécutivement envers tous.

« Sourtlival, Montgomery et Chaseguey, conducteurs de cette canaille, s'esmerveillansdecequ'ilsn'entendoientaucun tumulte, y en ayant desjà tant de montez, demandoient impatiemment qu'on leur jettast un religieux par les fenestres afin de connaître jiarce signe si tout allait Ijieni^our eux, ce qui poussa les soldats de céans desja tout acharnez, de tuer un prisonnier de guerre qu'ils avoient depuisquelquesjours, lequel ils revestirent d'un habit de religieux, puis luy firent une couronne et le jettèrent à ces ennemys. Mais entrant en soubçon si c'estoit un religieux, Montgomery voulut scavoir la vérité, donna le mot du guet à un de ses plus fidèles soldats, et le fit monter devant luy; estant monté en haut et ne voyant personne des siens il ne manqua pas de s'escrier : trahison ! trahison ! el de ce cry les ennemys prenants l'espou vante, descendirent au plus fort du rocher, se sauvoirent le mieux qu'ils purent, laissant quatre-vingt-dix huit soldats de leur compagnie, lesquels on enterra dans les grèves à ([uinze pas des poulins. » On sait que c'est cette escapade qui a donné son nom à la salle inférieure de la Merveille, dite des Montgomrries (1). De leur coté, les défenseurs du Mont

Chàleau des Montgomery, à Duccy,

XVl'-XVM' s.

(1) Le cliroiiii|iicui' ajoute ; « Quelques-uns qui \ iront celte tia^'édie. \ivent

LE CHATELET 357

rendirent grâces à l'Archange de ce (jue sa solennité, qui dans la pensée des ennemis devait être le jour de la prise de labbaj'e et de la place, était mar([uée par un nouveau triomphe à inscrire au livre d'or des Annales Michelines.

Quant à Boissuzé, il commandait au Mont depuis le l'ijuillet, « ne soy voullant pourvoyr de commission de Mgr Mercceur, et durant iceluy temps a mis les religieux hors de l'abbaye, vendu grand nombre du canon de la ville et chasteau, disant ne en falloir iju'un capitaine ». Mais, à son tour, il fut « mis hors du chasteau ; les religieux envoyèrent un message vers le S' de Merci eur, lequel incontinent envoya pour gouverner la place le sieur cappitaine La Chesnaye Vaulouvel ». Ce dernier arriva le 'JH novembre WM, et « y mins les cappitaines et soldats qui voulut pour la conservacion, tuicion et deffense d'icelle ». De leur côté, les protestants de Pontorson ne pouvaient prendre leur parti de voir le Mont braver leurs insolentes menaces. Le 19 juin 1.j9L vers minuit, une trouyie armée vint sous les murailles pour essayer de les escalader à la faveur de robscurité. Ils avaient compté sans la vigilance des sentinelles, w Ayant esté descouverts, ils s'enfuirent plus viste que le pas et ne firent aucun mal en ce lieu ». Ce n'était que partie remise. Le 3 mai lôUo, dans la nuit, « les soldats du Mont prindent un batteau chargé de vin pour Avranches et surprindrentle sergent la Butte avec 15 soldats dedans, qu'ils menèrent au Mont, et ayant laissé dix de leurs gens dans le batteau qui estoit conduit à Ilot au gué de rEsi>ine, le dit batteau et les lioumies furent repris par force par le sieur de La Fresnaye et amenez prisonniers à Avranches ».

Cependant la conversion de Henri IV rayonna comme un arc-enciel d'espérance au front de la France et de l'Eglise. « Le IX aoust l'an 1.59:>, Te Deuni fut chanté à Avranches pour la réunion du roy à la religion catholique, apostolicjue et romaine ». Les Montois s'associèrent à la joie commune, mais non sans éprouver encore d'assez vives inquiétudes. Le 27 janvier I.j!)'!, les calvinistes de Pontorson profitèrent à nouveau des ténèbres pour venir au Mont. Plus audacieux que dans la circonstance ]>récédente, « ils attachèrent un pétard à la fenestre de l'escurie de l'hostellerie des 'l'rois-Roys, et par ce moyen ayant faict une bresche, ils entrèrent environ quinze ».

encore et d'autres qui sont morts nous l'ont laissé par escript ". Dans une note, on lit : « Nonaginta oclo ha'retici cupienles dolo abbatiam Monlis capeie.... dolo occisi sunt in infcriori sala sub claustio; cœleris, qui culii ipsis erant, fugnni ariipientibus (f. 134 v.). Ailleurs, on lit : « qu'il n'y en eut de tuez que 78. mais de ceux qui vivoient lors, nous est dit qu'il y en eut 98 ".

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La garnison les repoussa sur le chaiu]) et l'un des assaillants, le capitaine de Courlils, « demeura sur la place dun coup d'arquebuse à croc, qui lui couppa les deux genoux. » L'ex-capitaine de Boissuzé, pour se venger de la mesure prise par le duc de Mercœur, s'unit aux Huguenots et se rendit au Mont en compagnie du capitaine Gouiiigny et d'une forte troupe. C'.omnie il avait gardé des intelligences dans la placo, il prit la \illc jjar trahison et la ravagea entièrement, i> mettant tout à i'eu et à sang, n'y demeura que les mazures et en eust autant laict de l'abbaye s'il y eust pu entrer. » De fait, « il monta juscju'à la porte ou plus tôt herse de fer du corps de garde et y appliciua un pétard qui n'eut point ou peu d'effet, l'arlillerie d'en haut jouant sur luy et sur les siens, en fit demeurer quelques-uns et constraignit les autres de quitter la place. » D'aileurs, tant que de Boissuzé vécut il ne cessa d'entreprendre contre le Mont, si bien qu'à la fin, il y fut tué.

Le capitaine delà t^hesnaye-Vaulouveldécé Jaen l."j'JU.Parlettres expédiées de Nantes, le 18 mars, le duc de Mercœur nomma l'écuyer Julien de la Tousche, sieur de Quérolent ou Quérolland, gentilhomme breton. Plus d'un prétendant éprouva de l'amertume de se voir préférer cet heureux privilégié, et, entre tous, le marquis de Belle-Isle. La situation du chef de la Ligue en Basse-Xormandie et de gouverneur de Fougères, jtoste dans le(juel il remplai;a le sieur de La (Jhesnaye-Vaulouvel, lui inspiia la résoluiion de devenir à tout prix gouverneur du Mont. La vi'ille île r.Vscension I.")!)(i, de Belle- Isle vint au Mont avec 200 cavaliers-maistres. Le sieur de Quérolent alla sans défiance au-devant des arrivants dont le chef était son ami, le reçut avec tous les honneurs convenables et fit loger ses gens en ville. Le lendemain, entre neuf et dix heures, le marquis se présenta à la poi-tedu château avec ses hommes, afin, disait-il, d'accomplir ses dévotions et de " leur faire faire monstre. » Le lieutenant de la place, Henri de la Tousche, frère du gouverneur, ([ui se trouvait au corps de garde, s'opposa à l'entrée de tant de gens armés et ne laissa passer que le marquis avec cinq des siens. Celui-ci fut salué « de rai-(|uebuse à croc », et le gouverneur lui rendit toute sorte d'honneurs dans le château. Soudain le nianiuis et ses compagnons tirèrent leur armes et se jettèrent lài-henient sur le gouverneur et sur les soldats, qui ne s'attendaient guèri- à cette {lerfidie. Quelques-uns l'ui-eiil liii''s. eiili-r cintres le lieutenant. Enhardi jiar ce succès le manpiis avec les siens courut au corps de garde, pour ouvrir la porte au reste de ses compagnons en criant : » Ville gaignée. » Mais il avait compté sans le courage du gouverneur. Le

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sieur de (^uérolent rallia en hâte ses hommes, ainsi que les serviteurs des religieux, et débouchant par une aultre porte, fondit à rimproviste sur le marquis. Celui-ci fut tué d'un coup de pistolet par le valet de chambre du gouverneur. Plusieurs soldats furent retenus prisonniers et les autres se sauvèrent dans « le taillis « du côté du nord.

L'échautïourée ne laissa pas d'être meurtrière pour la troupe du Mont. Outre son frère et son cousin, le capitaine perdit plusieurs hommes, et lui-même reçut dix-huit blessures. Le duc de Mercœur s'empressa de le congratuler, en lui disant de ne rien diminuer de son dévouement à la Ligue; il le priait, en outre, de rendre à la veuve le corps du marquis avec les é(juipages et les prisonniers. Le sieur de Quérolent suivit la recommandation et garda la place pour la Ligue, jusqu'au moment où le duc de Mercœur traita avec Henri IV ; le roi. touché de ce dévouement, confirma le gouverneur dans sa charge par lettres du 'i mai 1598. Entre temps, après une décharge donnée le 2 novemjire ir)96 par Mgr Péricard, évêque d'Avranches, les ornements, joyaux, argenteries, reliques et titres qui avaient été mis en garde par l'église d'Avranches à cause des guerres, furent retirés du Mont.

Henri IV, en parfaite possession de sa couronne et mû par le besoin de réparer les désastres causés par les guerres civiles, se préparait à pulilier l'Rdit de Nantes, quand les Huguenots de Pontorson tentèrent de surprendre le Mont. Cette fi:>is encore, ils choisirent une nuit sombre, celle du 2 février 1598. Ils escaladèrent le rocher du coté du « taillis », où l'accès est plus commode et la surveillance moins facile. Mais, après qu'ils eurent gravi « du costé des Poulains jusques au pied des bastiments », malgré les précautions prises, ils furent aperçus des soldats de la garnison. Ces derniers se mirent en état de défense si bien que les calvinistes « en descendirent plus viste qu'ils n'y avoient monté, et un d'eux se rompit le col tombant du liault en bas »,

Le gouverneur du Mont jouissait des bienfaits de la pacification politique et religieuse, quand un crime jeta le deuil au Mont et dans toute la région. Les parents et la veuve du marquis de Belle-Isle tenaient rancune à. Julien de la Tousche de sa courageuse résistance. Afin de satisfaire leur vengeance, ils placèrent près du gouverneur comme valet de cham])re, un « cocquin » nommé Nicolas le Mocqueur, sieur des Vallées, dit le Houx. Le « marault » était depuis deux ans au service du gouverneur sans avoir trouvé l'occasion d'exécuter le coup prémédité. Un jour que la Tousche sortit sur les

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