XV. — LA BAILLIVERIE
(Hi rdiliiiniislniliiiii IciiijKUi'llc
llopitalitalciii scctantcs.
\I\liilrc dr S. Paul au.v Itomains, \ii, 13].
ans les chapitres précédents, jilus d'une fois il a l'Ié traité de la question de la gestion temporelle du couvent Montois. Mais, c'était à propos d'autres considérations, et il importe de grouper les indications qui regardent les « appartenances « et coutumes seigneuriales. L'abbaye détenait un bon nombre de liefs dont l'administration temporelle était aux mains du père procureur, choisi par la cimmiunauté. Le chartrier, réorganisé par Lierre le Roy, renfermait les titres, contrats et paj^iers qui concernaient la gestion du monaslère et de ses domaines.
Les moines possédaient lesbaronnies de Saint-Pair, de Genêts et d'Ardevon. Au cours du moyen âge, pour services militaires ou redevances diverses, ils aliénèrent certaines terres, qui furent pour plus d'un tenancier le i)oint de départ de l'origine noliiliairc Parfois ces domaines étaient convoités par des voisins amljitieux. qui s'arrangeaient de quchpie coin : tels, au xi'' siècle, Thomas de Saint-Jean, Piobert, " ({ni ]irit de quoi faire un pré >i, et Vaui[iiiii (jui s'empara de « quatre salines " à Polerel. Dans le tief d'.\rdevon, Hilger etGibei't d'Avranches se rendirent coupables de violences et d'injustices.
L'abbaye, en 1(188, fut l'objet de la munificence de Robert, duc
LA liAlLLlVKHIlî 371
de NornianiUe, « tils du très glorieux Guillaume, roi d'Angleterre » qui, pour sou salut et celui de ses parents, donna aux religieux une foire annuelle à Ardevon. et, à Rouen, un terrain pour bâtir. A la fin du XI" siècle, deux seigneurs d'Avranches, (luitniont et son fils Guillaume, fixent notre attention; celui-ci octroya aux moines la dime des vavassoreries qu'il possédait à Luot, à la condition de recevoir la sépulture au Mont. Au commencement du xu" siècle, Robert le Routeiller donna « toute sa coutume » dans le chastel de l!)inan ; en retour, il sera enterré au Mont et on lui fera un service religieux ; la donation fiit « déposée sur l'autel abbatial avant la fête de S. Michel ».
La main de ral)bé s'étendait paternellement pour défendre ceux (jui lui étaient confiés. Au temps de l'évèque Jean, les ministres du prélat ne se faisaient pas faute de vexer le clergé et les habitants du Mont à l'occasion de citations devant le for judiciaire, sans tenir compte des difficultés provenant de la mer ou des incursions bretonnes. L'altbé Ranulphe s'en plaignit, on 10(11, auprès de l'évèque cjui fit droit à la requête. On arrêta que l'abbé remplirait au Mont les fonctions d'archidia(;re et, à ce titre, jugerait les causes UKjindres, tandis que l'évèque se réservait les causes majeures, telles que mariages, épreuves par le fer, etc. En retour, l'abbé devait offrir chaque année au prélat un vêtement convenable, trois livres d'encens et autant de poivre, avec six tablettes de cire et six cierges, à la fête de la Purification. En outre, les moines devaient se rendre annuellement en procession avec le chef de S. Aubert, à la cathédrale Saint- André, où ils recevaient le chrême pour le baptême des enfants.
Parmi les gentilshommes de cette époque qui se montrèrent généreux, on remarque Robert de Ducey, avec sa femme Cécile et leur fils Guillaume, qui fit don de la dime de Fougère, diocèse de Coutancôs. Un peu plus tard la donation futconfirmée par Guillaume, seigneur de Ducey, deconcm't avec son frère Robert, venus au Mont ; Guillaume, s'approchant de l'autel, mil la main sur une relique et jura de respecter la volonté du donatein-. ICn mémoire, l'ahibé accorda à Guillaume « un palefroi digne d'un aussi grand personnage et deux sols à Robert » (1).
Au temps de Philippe-Auguste, l'abbaye détenait sept fiefs, desquels « le seigneur roi avait un demi-fief au bourg de St-Jean le Tho-
(1) Dans les rôles de rEchi(iuier de Normandie pour l'année llflS. l'abbé rend compte de 277 1. 5 s. 2 d. pour la fin de sa dette au receveur de la baillie d'Avranches. .\ la même époque, pour la solde des « servants •< ou soldats qui gardaient les marches, les hommes de Pontorson devaient 200 1., ceux des Genêts 150 1. et ceux de St-Léonard 100 1.
l.\ l)Ml.Ll\i;iUli
mas ». Les seigneurs d'Avranchesligiirentau premier rang desbienfaiteurs. A l'occasion, les moines ne manquaient pas de protester contre la violation de leurs droits. En \'^'2'J, comme on avait eminisonné à Avranches un lairoii. ipil dul payer 5 sols >■ au ^feolier cl au sergent de la ville », les religieux réclamèrent le déliniiuant connue de leur ressort et le lieutenant le rendit « nud en la cliemise ».
L'abbaye eut à soutenir (juelques contestations avec l'évèiiue d'Avranches et le seigneur de la Hoche-Tesson, au sujet de u la prise
des oyseaulx gentils dans la terre et gresves de Carolles ». lies i)rétendants lui-eiil cnntraints de rcconnailre (ju'ils n'avaient « pnint de droict en la tente des d. oyseaulx gentils » en Carolles, qu'autant que les moines « leur en auroient donné permission » (132i)-:{r).
orfojcro^nTiirrrn^r La pèche était également matière à j'S'^fit^'p^in'^" "''-e, et le seigneur de Carolles ayant aShcmî»jit)'ct^fS;' pris un esturgeon sur la grève, linit . ^ n ix jiar avouer qu'il n'avait (■ aucun dr(jict
ivicrm» du Muni, ms. am. i:!s. dansla peschc des esturgeons. » En
1334, un « poulain espave trouvé sur la terre de Genest », revenait aux religieux comme seigneurs. Néanmoins le vicomte d'Avranches le fit arrêter au profit du roi, mais, sur la protestation des moines, le vicomte le rendit. 11 fut de même pour " un vaisseau (jui aborda sans maitre à Genest ».
La Féodalité avec ses inslitulinus complexes était cnnnne le cadre puissant, dans lequel se dévelop])ait la vie nationale. Du modeste lopin de terre occupé par le manant aux ojiulents domaines du haut suzerain, la hiérarchie agraire et personnelle réglait les rapports, les juridictions, la réciprocité des droits et des devoirs, en un mot tiiul le fonctionnement de l'organisation p ililique et sociale. Cet ensemble d'institutions était l'égi iiardes règles, dont plusieurs avaient un caractère général, mais dont la plupart variaient suivant les provinces en possession d'usages particuliers. Afin de faire mieux comprendre la situation temporelle de l'abbaye, nous résumerons à grands traits la coutume de la Normandie dont le Mont dépendait.
Tout domaine y est noble, roturier ou en franc-alleu : ce dernier « ne connoit supérieur en féodalité et n'est pas sujet à droitsseigneuriaux ». On peut détenir une terre de quatre façons ou « ([ualre sortes de tenures » : jiar hommage, parage, aumône et bourgage. —
LA BAILLIVERIE 373
L'Iiommaije est lige ou simple, selon qn"il est dû au roi ou à autre seigneur, à la mort ou mutation du vassal, en la maison seigneuriale du tief. « A faute dliomme, aveu non liaillé, droits et devoirs seigneuriaux non faits, le seigneur peut user de prise de fief, (juarante jours après le décès ou mutation du dernier possesseur ». — « Latenure par ;>«?'rt.9e est quand unfiefnoiile est divisé entre filles ou leurs descendants par représentation ; les ainez font les hommages aux chefs-seigneurs pour eux et leurs puinez, et les puinez tiennent des ainez par parage sans hommage ». — Le tief en boyrgage est exempt des divers droits coutumiers et n'est tenu qu'à la simple déclaration en laquelle il exprime les rentes et redevances ijui sont dues. — Dans le tief baillé par (7w/«drte à l'Eglise, «les droits du seigneur ne sont en rien diminuez », et ils seront remplis par le bénéticiaire ([ui devra « Itailler homme vivant, mourant et confisquant » jjour les acquitter. Pourtant, si l'b^glise a possédé un liefpar quarante ans sans bailler cet honnne de for ni indemnité, elle le tiendra en pure aumi'me, sous l'obligation de la simple déclation.
Le condamné à mort, au Jjannissement et aux galères à per^jétuité perd le domaine au profit du seigneur, qui devra les charges de droit. Le seigneur recueille les biens des vassaux « en déshérence et ligue éteinte ou héritiers jus((u'aii septième degré inclusivement, aux charges de droit ; de mémo les héritages îles liàtards « non légitimés par action fie prince 'i, ou « n'ayant enfans procréés en loial mariage » ; de même pour les meubles des suicidés, si ce n'est « par force de maladie, de frénésie ou autre accident » : et « les parents doivent être .soigneux de faire mettre en sûre garde ceux ([ui sont lrou])lez d'entendement, imuréviti'r qu'ils ne fassent donnnage à aucun ».
Les héritiers de celui ({ui a fait [iroffssion religieuse doivent relief et iKjmmage au seigneur, et de leurs vassaux, ils reçoivent demi-relief. Le seigneur féodal peut retirer le tief mouvant de lui et vendu par le vassal, « en paiant le prix et loiaux coûts » ; de même pour le domaine roturier en son fief, à la charge d'y faire le service de prévôté jusqu'à ce <[u'il soit réuni au fief.
Outre les plaids, ou assises ordinaires, le seigneur peut tenir chaque année, avant le cpiinze juillet, un gage-piège où devront comparaître, sous peine d'amende de .") sjls, tous les tenans en personne ou par procureur, pour élire le prévost et reconnaître les droits et devoirs. Le seigneur a droit de varech à cause de son fief, « tant qu'il s'étend sur la rive de la mer, et des choses gaives », ou
374 LA HAII.I.IVKUIE
épaves. Les terres d'alluvions viennent aux liéritages contiens, à charge des droits seigneuriaux. Le trésor appartient au domaine où il est trouvé, soit du roi, soit du seigneur; mais, si c'est dans la nef de l'église ou le cimetière, il revient à la fabrique, et si c'est dans le chœur, il est à celui « qui doit entretenir le chœur ou chancel ».
Pour ce qui est des successions, « le mort saisit le vif », et le jilus prochain héritier majeur doit déclarer en justice dans les ({uarante jours s"il entend renoncer à la successiDU, sinon il devra paj'er les dettes. Le fils aîné, noble ou rottn-ier, est saisi de la succession, pour en faire part aux puinés, et « fait les fruits siens jusqu'à ce «fue le partage soit demandé par ses frères ». « Par profession de religion, l'héritage des religieux profès vient au plus prochain parent. » Les enfants des condamnés succèdent, « jiourvu (ju'ils soient coneus lors de la succession échue ».
Les fiefs nobles sont impartageables; mais, quand il n'y a que des filles, le fief de haubert peut être divisé jusqu'à huit parties. L'aîné peut prendre par préciput tel fief que bon lui semble en chaque succession paternelle et maternelle, et laisse le reste à ses puinés ; et s'il est mineur, le choix est fait par le tuteur. Tout testament doit être passé devant le curé ou vicaire, notaire ou tabellion, devant deux témoins idoines, âgés de 20 ans accomplis et non légataires.
Prescription paisible de quarante ans vaut titre, excepté le droit de patronage des églises, et les actions personnelles et mobilières sont prescrites par trente ans. Marchands et gens de mestier ne peuvent faire action après les six mois passés du jour de la première délivrance de leurs marchandises, sauf s'il y a acte ou obligation ; mais, pour certains états comme drapiers, merciers, orfèvres et « autres marchands grossiers », maçons, charpentiers, couvreurs, laboureurs et autres mercenaires, la durée de la prescription est d'une année ; les taverniers et cabaretiers n'ont aucune action pour vin ou autre chose i)ar eux vendue en détail, par assiette en leur maison ; ni pareillement les maîtres des jeux de paulme pour éteuf, ou balle, par eux fournis.
Parmi les divers droits, figurent ceux « de varech et de choses gaives », ou « toutes choses que l'eau jette à terre par tourmente et fureur de mer, ou qui arrivent si près de terre qu'un homme à cheval ypuisse toucher avec sa lance ». « La garde en appartient au seigneur du fief sur letiuel il est ti'ouvé », mais il ne le peut enlever avant qu'il ail été vu par la justice du roi. Quant au souverain, il a la part du lion, quicomprend « l'oret l'argent en quelque espèce qu'il soit, en vaisseaux, monnayé ou en masse, pourvu qu'il vaille plus
LA BAIIXIVEUIE
de 20 livres ; chevaux de service, francs-chiens, oiseaux, yvoire, corail, pierreries, écarlate, le vair, le gris et les peaux zibelines, qui ne sont encore appropriées à aucun usage d'homme, les trousseaux des draps entiers liez, et tous les draps de soye entiers, et tout le poisson royal, qui de luy vient en terre sans aide d'homme, sauf la baleine » ^1).
A la lumière de ces observations, l'histoire féodale du Mont nous apparaît sous son jour véritable. Au reste, nous n'avons pas à entrer ici
dans des détails pour lesquels l'espace nousferaitdéfaut, et nous devons nous en tenir à quelques indications. Nous trouvons des renseignements utiles dans un long rapport que l'abbé Nicolas Le Verrier fit,
en 1337, au commissaire du pays. Le couvent possédait alors cinq prieurés dans le diocèse d'Avranches : Brion, Genêts, Pontorson, Balan et Tombelaine ; en outre, l'île de Chausey était la résidence de deux moines (2). Les ofl'randes des pèlerins produisent annuellement onze cents livres.
D'lui autre coté, les charges du Mont sont relevées avec soin ;
Église de Genèls, côtô sud, iii'-xv" s.
(1) Le texte des Coutumes du pays et duché de Normandie , doni nous extrayons ces renseignements, avait été arrêté, en 1383. « en la grande salle du manoir arcliiépiscopat de Rouen par les gens des trois états «, en la présence des commissaires royaux.
(2) Le quartier de froment valait 12 sols, mesure de l'ontorson, et 10 s. mesure de Genêts ; le tcrrage des vignes de Dragey rapportait 300 setiors, le selier valant alors 2 sols ; à 15rion. elles produisirent 1.5 tonneaux ido/ic; grosso). le tonneau estimé d'ordinaire 60 sols. L'absence du cidre dans cette pièce détaillée a pu faire croire qu'il ne faisait pas partie de la boisson de la contrée. Quoiqu'il en soit, en Anjou, les vignes donnent en moyenne dix muids, le niuid estimé 70 sols.
378 LA UAlLLIVElUt:
sans parler de la situation au milieu dosirrèves, du llux et rellux de la mer, « des deux fleuves qui gênent l'accès», de l'élévation qui expose l'abbaye à tous les vents et les orages, les réparations des édifices entraînent chaque année une très forte dépense. Au surplus, le couvent doit au roi pour ses armées cin({ chevaliers, et l'on déclare que le nombre des religieux est onliiiaii-iMnent de quarante.
Vn acte officiel de 13i0 porte que tous ceux qui doivent « servir à l'armée » du roi, aient à se trouver « en armes en chevaus, chescun soulon ceu que il doit » ; l'on y voit que « les religions, abbé et couvent du Mont doivent au d. seigneur cinq serviges de chevaliers en temps de guerre, quarante jours pour ceu que eus tiennent de lui » (1). Le chantre a dans ses altrilmtions la charge de réparer et tenir en bon état les livres, d'acheter le parchemin nécessaire et d'avoir un scribe sous sa direction.
D'après une charte de Philippe de Valois, au xrv siècle, les religieux ont toujours été en possession» de certaines tentes à faucon et spécialement de deux tentes l'une jouxte Biauvaier, et l'autre à Karoles », et elle ordonne de les laisser « prendre en ycelles faucon, torcelles et autres oyseaux ». En 1860, le roi confirma les moines dans « leurs droitz de varecq, choses gaines et esturgeons, et autres poissons à lard dans l'estendue de labaronie de Saint-Paii». D'autre part, un acte constate que les religieux n'étaient pas tenus de garder les chiens du comte de la Marche, en dépit de ses prétentions. Pour la tenue des assises, on voit d'ordinaire l'époque de Pàipies et de la Saint-Michel.
Charles V ratifia les droits du couvent sur le transit des marchandises par eau. A rencontre du seigneur de Briquevillo, qui amenait « marchandises venant en nefs et autres vesseaulx de mer », il maintint l'abbaye dans « les coutumes et autres devoirs » lui appartenant.
L'abbé Geolïroy, désireux de « rendre splendide le service » de l'église, en particulier à la solennité de l'Archange, le '.29 septembre, résolut d'avoir « un homme d'armespour garder au coing de l'autel du Sainct, ou bien à la porte du corps de garde de Belle-Chaire ». Il s'entendit avec Pitelou, seigneur du fief d'Aucey, auquel il laissa le dit lief, à la charge de payer 10 sols de rente et de fournir un homme d'arme à la solennité. Au surplus dans le livre rentier, ou « Guandier de l'abbé Pierre », on lit la série des fiefs concédés avec
(1) Les quatre clievalicrs étainnl les seigneurs de Briqueville, de Moniidrey, de Moidrey, de Noyant, el les religieux devaient « le liersà cause du fieu de Beauvoir ».
LA BAILLIVERIE 377
la charge de fournir un homme ayant « gantelets, bouclier et lance », en temps de guerre, durant le flux et reflux de la mer, et à la fête de S. Michel. « Tous les hommes d'armes, après la grand'messe de ce jour, vont disner au réfectoire ».
Ici, se place un incidentqui éclaire l'état des mct'urs et des institutions. Au cours de la guerre de Cent ans en Normandie, vers 1419, Henri V d'Angleterre se i>laisait à spolier les seigneurs demeurés fidèles au roi de Fi-ance, pour récompenser ses créatures. Une femme se présenta devant le bailli du Cotentin et lui remit un placet attestant Cfue Gilles de Guitton, chevalier de Rhodes, " navré et bourde » contre ses chefs, avait eu des relations intimes avec une Hongroise, apiselée Marie Ysera, et qu'il eu était né un fils. A cet enfant on avait donné le nom de .lehande Carnet, et un acte authentique lui octroyait « le fieu et hébergement de la Pomenlière, séant en cette seigneurie de Carnet, en telle manière que, lui venu en âge, il puisse entrer en l'hommage du seigneur de Carnet, nostre chier neveu ». La suppliante, qui était Marie Ysera elle-même, vit sa requête accueillie favorablement par la juridiction compétente.
Parmi les abbés qui contribuèrent avec le plus de diligence à la bonne tenue du temporel de l'abbaye, nous avons salué Pierre Le Roy, qui fit cojiier et classer les actes en des registres spéciaux. Dans la suite, au xvu'' siècle, l'abbé trouva en la personne de l'avocat Pierre Béraud, sieur de Rrouhè, un représentant d'une admirable fidélité. Celui-ci passa dans le chartrier trois années à compulser tous les documents, et, en l()2(i, il acheva l'Inventaire qu'il fit relier en veau rouge, travail fort utile pour l'ordre et la conservation des titres. Suivant la réflexion d'un historien, cet « intendant des réparationsdeslogis et édificesde l'abbaye » prouva ainsi qu'il était « homme de bien très atïectionné à son maistre ».
Ainsi que nous l'avons vu i)récédemment, le castel de Brion était la maison de campagne favorite des religieux. Les abbés du xvi« siècle, notamment, embellirent cette résidence, qui conserve d'agréables souvenirs du passé dans son parc, sa double façade, sa pittoresque porte latérale, et telle gracieuse plaque de cheminée. Ce séjour formait avec l'austérité de la vie coutumière une aimable diversion, cjuine faisait pas perdre de vue l'abbaye se silhouettant à l'horizon .
Parfois la justice était exercée pour des motifs d'ordre disciplinaire. En 1.j48, Renaut Quintel. « écuyer de morte-i^aye de la place du Mont «, que tel chroniqueur qualifie même de lieutenant, entendait 'I tenir sa femme et servantes dans le dit chasteau et abbaye ».
LA IÎA11.1.I\KUIE
tkSSBÊÊ^'
Les religieux, forts des « privilèges» qui leur avnient été octroyés
par les rois de France, en appellèreut au juge d'Avranthes. La sentence n'ayant pas réussi à vaincre l'obs- I i nation de l'éciiyer, les bénédictins saisirent de l'atraire le caj)itaine René
Seigucurio de Brion. façade principale. \v' et su" s. ,
de Hatarnay.
Ge.'dernier, par ordonnance du 10 mars, lit signifier à H. (Juintel qu'il eut à « mettre sa femme dehors ».
Un usage d'un caractère particulier demande à èlre signalé. L'année 1576 vit l'établissement au Mont du « premier frère lay », et Henri IlLpar lettre du 14juin, institua ft un frère laj% soldat estropié, pour recevoir pension sur l'aljbaye ». Son nom était André de Lozières. Reçu dabord par labbé, il se présenta ensuite aux moines, car il s'agissait de savoir qui solderait la pension. Les religieux s'assemblèrent au chapitre.
« Après avoir Ijeaucoup verba lise au préjudice de M. l'ai il lé, sur la manse durpiel ils protestèrent de renvoyer le payemeni de la pension » , les moines « le receurent». Le nouvel hotc se montra i-econnaissantet, « en
Brion, vue lalérale, x\' et xvi" s.
témoignage d affection et de
remerciement», il« fournit pitance de vin à toute lacomnumauté ». Parfois, tel . seigneur quittait son castel pour le couvent et
LA BAILLIVERIE 379
échangeait le pourpoint contre la bure monastique. En particulier, au xii« siècle, Raoul de Pincey se fit religieux au Mont avec son fils Jean, et donna à l'abbaye toute sa dime et la moitié de sa terre de Mondaignié. On voit un novice, lors de sa réception u à l'habit monachal », offrir un objet, par exemple « un vase à boire en argent ». Le 8 juin 1580, le sieur de la Poulinière, à l'occasion de la récente entrée de son fils Jacques Lancesseur, donna une coupe d'argent doré du poids d'un marc. A ce propos, un chroniqueur du xvn« siècle fait observer cfue « en cette abbaye du Mont, et ijrescjue toutes les aullres de Saint-Benoit, lesmoynes se servaient de tasses d'argent pour boire, et aussy d'aultres vassailles d'argent, mesnie au couvent. »
Parmi les droits de l'abliaye, on comptait celui de « coutumes et trépas des marchandises, » et celui de « coutume des salines. » Ainsi, le 11 juin 1631 , onatïermait pour six ans, à Guillaume Gilbert les Forges, bourgeois du Mont, le « trépas » moyennant une redevance annuelle de 7 livres, en réservant le droit de coutume des salines de Montitier et d'Ardevon, et la confiscation des marchandises au-dessus de 18 livres. Pour ce (pii est do la dime ordinaire, contrairement à la sentence du bailli du Cotentin, le parlement de Rouen, par arrêt du 18 août de la même année, maintint aux moines (et non pas à Jacques Durand, docteur en la faculté de Paris, chanoine théologal d'Avranches et curé de Servon) les deux tiers des dîmes de cette paroisse, consistant « en blés noir, poires, pommes et fillaces, » ainsi cjue des grosses dîmes.
On sait que les tenanciers de certains iiefs dépendant du couvent étaient obligés défaire le garde en l'abbaye, notamment le jour de Saint-Michel. Quelques-uns tentaient parfois de s'affranchir de ce devoir féodal. Aussi, le lendemain de la solennité Micheline de l'année 1637, les religieux, représentés par leur procureur et cellérierD. Huillard, convoquèrent les hommes « subjects dans le corjjs de garde sous Belle-Chaire ». Les officiers de la l)aronnie d'Ardevon firent l'appel « à haute voix ». Les absents furent condamnés à •S livres d'amende, et le sénéchal d'Ardevon, Jean de la Noë, rendit une sentence par laquelle les susdits étaient contraints à se trouver dans le corps de garde, « armez de toutes pièces, ou gens pour eux capaljles de faire la fonction, desquels ils répondront».
Il a été question ailleurs des fonctions spirituelles du prieur et de l'archidiacre. L'une des attributions était l'inspection des poids et mesures dans la ville. Pendant assez longtemps, les supérieurss'abstinrentde faire ce contrôle, et le prieur D. Jevardac, le 22 mai 1637,
380 LA BAILUVERIE
le premier « fit la visite des mesures, des pots et pintes et aultres mesures dans les cal)arets et hostelleries », oi"i l'on vendait du vin et du cidre. Ayant » trouvé plusieurs vaisseaux trop petits, il les a cassez et contis(pie/., condamnant les delimiuants en l'aïuende. >>
L'abbaye possédait aussi le droit de moulin banal, où Ton devait faire moudre le blé. A cet égard, les habitants d'Huisnes, sujets de la baronnie d'Ardevon, s'obligèrent par devant notaire à aller «moudre leurs grains aux moulins de Saint-Benoit de IJcvron, à faulte de ceux de Montitier, comme à raccoiistumé. »
La juridiction sur une portion de la baie emportait le droit d'ancrage. Comme Tanglais Josué Bartelett avait ancré une barque et un petit bateau sur les grèves et se refusait à acquitter « les droicts seigneuriaux » dus à la baronnie, le 90 février 1643, d'Alibert, conseiller du roi et président de l'élection d'Avranches, condamna l'inculpé à payer 100 sols pour la barque et 7 sols 6 deniers pour le bateau.
Au cours des années suivantes, on relève divers actes d'administration. En 1644, on fit un emprunt de 3.000 livres faisant 150 livres de rente, à Charles Rlanet, demeurant à Meaux, et 2.400 livres en furent remboursées à M"^" Mouchard, prêtre à Paris. Cette même année, Jaccfues de Souvré afferma à Bourdet, sieur de la Fontaine, une partie des dépendances de l'abbaye, à condition de payer ce que l'abbé devait aux moines, moyennant 28.000 livres. Le bail réserve aux religieux « le droit de pêche dans la mare de Bouillon, celui de colombier à Genest, et le traict de dixmes de S. Michel en la paroisse de Ponts (1) ». En lO'i.j, le couvent acheta de Jacques dAlibert, sieur du Dezert et président de l'élection d'Avranches, « le four à ban » d'Espas pour 2.')0 1. ; ce four était auprès du chemin tendant de Pontorson à Avranches, près le cimetière. Un arrêt du parlement défendit de pêcher et chasser sur les dépendances de l'abbaye. Divers baux, ou « fieffés », sont faits à charge, entre autres droits féodaux, de deux ruchers de sel blanc, « comble, mesure de Flagé ».
Le procureur du couvent lit signer à plusieurs bourgeois du Mont une nouvelle reconnaissance des rentes dues tant à l'au-
(1) Cet acte baillait il ferme « les terres cl baroniiies de Saint-l'acr sur-Mer. Genesl, St-Jean-lc-Tlioiiias, le pré de Itcssé, la seigneurie de Bouillon, le prieuré et seigneurie de Cancalle et St-Méloir. près Saint-Malo », ainsi que 182 livres de rente sur le S' d'Espinay cl 1041. 0 s. 8 d. sur le S^ Digueville, pour le prix annuel de 21.750 livres à payer en deux termes. En outre, le fermier paiera sur la baronnie de Si-Pair, à l'aumônier de l'abbayo. 00 quartiers de froment cl ts ([uartiers d'orge.
LA BAILLIVERIE 381
mùnei'ie qu'à la trésorerie. Aussi Lien, les religieux géraient les domaines en bons pères de famille. Le bois de Prael, près de Loyselière, étant de nulle valeur, les moines décidèrent de le défricher « pour estre la terre cultivée et semée de glandies pour faire bois taillis ou nouviaux laves ».
La j)èche jouait un rôle important dans la inanse conventuelle, et parfois elle comprenait de superbes pièces. Ainsi, le 3 juillet 1643, on prit un marsouin long de dix pieds entre le Mont et Tombelaine. » En l'endroit où il s'est échoué, il avait faici une si grande fosse à force de se débattre et estoit presque tout couvert d'eau, ce qui donna beaucoup de peine à plusieurs hommes de le retirer avant le tlux de la mer ». On le hissa au monastère à l'aide de la roue despoulains. Les liJet 30 mai IG'ifi, entre le Monl et Tombelaine, on pécha deux esturgeons, dont un « parfaitement beau ayant neuf pieds et demi de long » ; l'un fut « servi au réfectoire au disner des moynes », et l'autre fut envoyé à Mgr Roger d'Aumont, évèque d'Avranches.
Ces poissons « de conséquence » étaient réservés dans le bail fait aux pêcheurs ; néanmoins, dit une chronique, « on leur donna quelque pièce d'argent pour leur peine de les avoir pris». Le 24 juin, de la même année, on captura dans le Couesmon un poisson appelé Chaudron, long de 10 ou 11 pieds. Celui-ci, assez semblable au marsouin, en diffère en ce qu'il est noir et a le bec rond, tandis que le marsouin est de couleur « ardoisine > et a « le museau j^ointu ». On en fit saler une grande quantité et, un an ajjrès, il y avait encore du salé à Ardevon, où les valets s'en nourrissaient, les jours maigres. Plus tard, les pêcheurs du Mont prirent dans la rivière, près de Tombelaine. un turbot long de 3 pieds et le portèrent aux moines, qui les gratifièrent de 3 1. 10 s. « pour boire •>. Une autre fois, on prit un marsouin de cinq pieds et demi dans la rivière entre le Mont et Tombelaine. On en donna aux hôtes, et le reste fut pour la communauté, composée de vingt-cin({ moines et de cinq ou six serviteurs.
L'exercice du droit de propriété ressemble à un arbre dont les rameaux s'enveloppent d'épines protectrices, tour à tour défensives et offensives. Jean P.londel. curé de Beauvoir, réclamait des droits de dîmes au couvent, et l'alYaire fut portée devantle siège d'Avranches. Par sentence du mois d'avril 1646, le lieutenant-général Richard Le Conte ordonna que les moines et le curé partageraient les dîmes par moitié, à la réserve de la dîme d des pommes, poires, bois taillis, laines, aigneaux, cochons et oysons.qui demeurera au curé» : d'autre part, le manoir de Reauvoir et ses dépendances appartenant aux
LA BAIU.IVKIÎIE
moines, sera exempt de la dîme. Aux religieux, il incombera de fournir de grange pour serrer les dîmes et l'on y fera le partage. Les religieux n'acceptèrent pas cette décision et en appelèrent au Parlement. Une sentence de celui-ci les maintint dans l'exemption de tous droits de dîmes. « en toutes espèces, tant de gros bleds que verdages et fruicts de grâces, pour le manoir de Beauvoir» et ses dépendances.
1-3, Ardevon. t-glise et pri-'uro. 'i, IC^'liso tlo IkMiiMiir. \, Château Je Moiilroy-
Seront cependant sujettes à la dîme, à l'instar des autres de la paroisse, les terres acquises parles moines depuis ipi'ils sont seigneurs d' Ardevon.
D'autre part, le roi ayant mis une taxe extraordinaire sur tous les bénéfices, l'abbaye, pour la manse conventuelle et les offices claustraux, fut imposée à 800 livres. Sous l'abbatiat de .Jacques de Souvré, en l(j'i7, les abbayes du Montet de Saint-Denis empruntèrent
LA HAILLIVERIli 38;;
conjointement, la première û.OOOl., et la seconde, 7.00U 1. ; ce dernier emprunt était en vue de rembourser le sieur de Villiers pour fi. 800 1., et les moines de Saint-Serge pour 800 1., faisant 350 1. de rente au profit de M. Nicolas de la Harpe, doyen de Noyon. La même année, par l'intermédiaire de M. de Souvré, on fit remise au couvent des droits de traites foraines sur les provisions destinées aux religieux, droits se montant annuellement à cent livres.
Les hommages féodaux étaient reçus d'ordinaire par un délégué du prieur. Le (J février 1647, D. Fr. Le Sueur était député pour recevoir « la foy » de liené de Verdun, écuyer, en raison de « ses liefs de Baient, de Ménard, du Bourdonnet et du Moulin, relevant de la baronnie d'Ardevon. » Au rapport du chroni(iueur contemporain, « le dit sieur quitta son espée et, teste nue, a mis ses mains entre celles du père, lui disant: « Mon Révérend Père, au nom de MM. les religieux de l'abbaye du Mont-Saint-Michel, seignem* delà baronnie d'Ardevon, je demeure vostre homme à vous porter foy et hommage contre tous (sauf la feaulté au roy), à cause de mes fiefs de Baient, Mesnard, Le Bourdonnet et le Moulin du dit lieu. » — D. P'rançoys luy repartit ces mots : « Monsieur, je vous y reçois, sauf nos droicts et Faultruy. » A son tour, le 13 juin 1647, Jac([ues de Monigomery, comte de Lorges. fit la foi et hommage pour sa seigneurie de Soligny relevant d'Ardevon, entre les mains de U. Le Sueur, procureur du Mont «quant à ce, «en présence de Jean de La Noë, sénéchal, de Guillaume Gilbert, greffier, et du sieur de la Guitonnière, procureur fiscal de la baronnie d'Ardevon. « Il arriva à l'audition viron 10 heures du matin avec quatre ou cinq cavaliers; de là il fut conduit au manoir d'Ardevon, où estant et montez en la première chambre haulte, il quitta son chapeau, luy ayant permis de retenir son espée au costé et ses éperons par déférence, à cause de sa calité éminente : puis, mit ses mains jointes entre celles du R. Père, » et prononça la formule de l'hommage pour sa seigneurie de Soligny.
En toute société, le pouvoir coercitif est le corollaire logique du pouvoir législatif. L'exercice de la justice réclame nécessairement la sanction sans laquelle les sentences seraient lettre morte, et la prison en rapport avec l'état des mœurs estl'annexe obligée du tribunal. C'est pourquoi les monastères en possession du droit de rendre la justice avoient un cachot destiné à faire respecter les droits féodaux, quand ce n'était pas à punir les fautes contre la discipline et la règle monastiques. D'ailleurs les prisons du Mont, par suite du caractère péninsulaire, avaient le privilège d'être l'oljjet d'attentions spéciales
LA. BAILLIVERIE
Cb<;uuiiL'f lie l'.ibhaliale. xr\* s.
de la pari des hauts suzerains et des rois de France. A côté des criminels de droit commun, elles donnèrent riiospitalité à des prévenus iwur délits politiques ou religieux. La partie sud-est du « chasteau » renfermait les chambres des prisonniers, que l'on a appelées le Grand-Exil et le Petit-Exil, .\ussi bien, fidèles à consulter l'écho de toutes les voix humaines sans négliger les sanglots qui se prolongent sous les galeries souterraines, nous devons rappeler la mémoire de quelques-uns de ces détenus.
C'est à l'ouest du Mont, dans les sombres profondeurs des sous-bassements que se voient les cachots, étroites cellules ou anfractuosités taillées dans l'épaisseur des murs, closes de lourdes portes de bois ou bien de grilles de fer. Au moyen âge, ces geôles ont peu ou point d'histoire, et avec Louis XI surtout s'ouvre la série des prisonniers politiques, favorisés d'une cage de bois et de fer solidement assemblés. Les siècles suivants y conduisirent des captifs de tout ordre, et l'histoire a retenu, on particulier, les noms de Chavigny. le Masque de Fer, Desroches et Duljourg, le plus célèbre auquel nous devons nous arrêter quelques instants.
Victor de la Castagne, plus cdunu sous le nom de Louis iKiimnig, appartenait à une famille noble et catholique d'Espalion en Uouergue, où il naquit en 1715; il était fds de Digols de la Castagne et d'Anne Dubourg. Pour satisfaire plus sûrement ses goûts littéraires, (jui affectaient de préférence la forme de pamphlet, Dubourg se retira à Francfort en 174'i. Là, sous le titre de Mandarin et d'Espion Chinois, il publia une série périodique de considérations, dans lesquelles il attaquait les différentes cours d'Europe, notamment celle de Versailles, sans « leur faire quartier ». L'écrivain avoue d'ailleurs sans vergogne le rôle prépondérant que la vénalité joue dans son existence. «Il n'y a qu'un moyen, dit-il, de faire tomber laidume dénies mains, c'est d'éldouir mes yeux par l'éclat de l'or ». La cour de France ne recourut j)as à ce procédé, et Louis XV se préoccupa médiocrement des libelles sarcasliques de Dubourg, jusqu'à ce que la dill'amation — on disait alors crime de lèse-majesté — revêtit un caractère exceptionnel en raison de l'alliance avec l'Espagne.
Un beau jour, des agents du roi de France frappèrent à la porte de l'officine du pamphlétaire expatrié, et arrêtèrent le chef responsable.
LA BAILLIVERIE 385
D'après une pièce officielle de M. de la liritï'e, intendant de la généralité de Caen, « le nommé Dubourg a été arrêté par ordre du roy et conduit, au mois d'août 1T45, à l'abbaye du Mont-St-Michel, pour avoir distribué et fait distribuer des feuilles [lériodiques qu'il composait à Francfort avec la licence la plus effrénée. »
Sur les ordres du Ministre, M. d'Argenson, et d'après les instructions de l'intendant, M. de la Mazurie, président de l'élection, vint au Mont, le '21 décembre, alin d'interroger le prisonnier. Dul)Ourg raconta ses faits et gestes non sans avouer qu'il avait agi à l'instigation dedi'ux ministres étrangers, notamment des cours de Wurtemberg, de Cologne et de Mayence. Dans une lettre accompagnant l'envoi de l'interrogatoire, M. de La Mazurie écrivait : « Il paraît que Dubourg a beaucoup d'esprit et de lecture, parle peu et s'exprime fort bien et légèrement ; d'un caractère doux et mélancolique ; le sous-prieur du Mont-St-Michel, qui le visite souvent, m'en a fait le même portrait et m'a ajouté qu'il s'abandonne à la tristesse sans jamais se plaindre et que, dans les entretiens qu'il a eus avec lui, le dit Dubourg ne lui a jamais parlé que de science et dechoses indifférentes, qu'il en est très content et m'en a dit beaucoup de bien. «
Au cours d'un second interi'ogatoire, Dubourg « se leva de dessus un lit où il avait toujours été assis jusqu'alors, levant les bras vers le ciel, allant vers l'autre bout de sa cage d'où il revint ». Il eut alors la sensation qu'il était condamné à ne plus jouir de l'air pur, du doux soleil, des vastes horizons, et (ju'il finirait ses jours dans son cachot souterrain. Ses maximes de philosophie , les visites fréquentes du sous-prieur, les attentions dont les religieux à l'àme compatissante entouraient le prisonnier, allégèrent quelque peu les souffrances morales du captif, mais elles ne l'empêchèrent pas de tomber dans une mélancolie grandissante qui aboutit au désesjioir.
D'ailleurs, l'on redoublait de précautions ijour empêcher toute tentation d'évasion. Les gardiens firent « faire deux jjortes neuves, éj^aisses de plus de deux poulces, larges de trois pieds sur sept à huit de hauteur, dont une sert à l'entrée delavoulteet l'autre à l'appartement où est la cage : toutes les deux bien garnies de bandes de fer avec deux serrures et deux forts veiTouils à chaque porte. Il y avait à la fenêtre de l'appartement qui est une grande voûte, deux fortes grilles, une en dedans, l'autre en dehors ; la première pèse l-ïO livres, la seconde r)00. On a été aussi obligé de faire réparer la cage, qui est de huit à neuf pieds en tout sens, et pour ce il a été besoin de crampons, ceintures et bandes de fer ; on a aussi fait cou-
L\ lUIl.UVElUE
vi'ir la cage avecsei)l ou huit grosses planches de bols, l'eau lilti;nil dans le mauvais temps à travers la voulte, et (jui tombait dans la cage, ce qui incommodait le prisonnier » ; dépenses qui montèrent à 'i'20 livres.
L'angoisse physique et la ti>rlure morale ne devaient pas tarder à avoir raison du prisonnier, et dans une sorte d'accès de folie, il se laissa mourir, le 26 août l/'i6. M. Radier vint au Mont pour constater le décès et, deux jours après, en rendit compte au président de
l'élection. « Les religieux, écrit-il, me dirent qu'il y avoit deux jours qu'il ne mangeoit plus et qu'il sétoit laissé mourir de faim; qu'ils lui a voient fait prendre du bouillon de force avec un entonnoir et ([ue, quelques instances qu'ils aient pu faire auprès de lui, ils n'ont pu en venir à bout. Il est mort sans repentir et eu désespoir, après avoir déchiré tous ses habits » (1). L'acte de décès, conservé dans les registres d'état-civil du Mont- St-Michel, est conçu en ces termes : « L'an mil sept cent quarante et six, le vingt et septième jour d'aoust, a esté par nous prestre, curé de ce dit lieu, soussigné, ilans le cimetière de nostre paroi.sse inhumé le corps du nommé Dubourg. âgé d'environ trente et six ans, décédé de cette nuit dernière dans une cage située dans le château de celte ville, où il étoit détenu par les ordres de Sa Majesté, en présence de M. .lacques Pichot, sous-lieutenant de cette ville, et de Claude Serraut, aussi bourgeois de cette dite ville. {Signé) Claude Serraut, G. Pichot, J. Cosson c. d. m. » (2).
Ainsi parlent les documents autorisés, et (juant aux racontars touchant le rôle inolfensif de Dubourg, son caractère de protestant, sa correspondance avec sa femme et ses derniers moments, ce sont autant de fictions romanesques. Dubourg gentilhonmie, célibataire catholique, ou plutôt philosophe voltairien. expia durement dans une captivité impitoyable les insolences et les ditfamations, que sa plume facile s'était fait un jeu de répandre à travers l'Europe, en criant sur les toitsqu'il était « payé pour venger les outrages que les
Le Moii{, ii'i^iou de> tacbuU.
(1) Ai'clliNL's tlu Calvados, Dossier Dubounj .
(2) Registres d'Étal-civil, conservés à la mairie du Moiit-Sl-Micliol.
LA iniLLIVtlilE :îS7
graiiLb loiiL à la raison ». Certes, cette détentina douloureuse ne nous laisse pas insensible, et nous plaignons le pauvn' prisonnier dans son angoisse et son désespoir ; mais elle ne donne à personne le 'Iroit de fabriquer des pièces m»^'nsongères, fut-ce pour nous apitoyer sur le sort de l'infortuné pamphlétaire de Francfort, qui rêvait do la liberté absolue de la presse. Entre l'âpre mais logique réj^ression du régime autoritaire d'autrefois et le laisser-passer contemporain, sinon la prime accordée aux attentats les plus monstrueux, quand donc une ère de justice, de raison et de fraternité donnera-t-elle à la i3ensée humaine et à la presse, son organe aux cent boucties, le sentiment profond du respect dans répanouisseinent d'une sage liberté, double principe du véritable progrès >-\ d"nne i-ivilisation vraiment bienfaisante ?
La période révolutionnaire changea la destination de l'abbaye, sans renoncer à l'usage des cachots. Avec l'expulsion des religieux et la spoliation du couvent s'ouvre pour le Mont une ère d'abandon, de mélancolie et de dévastation. On hissa le drapeau rouge sur l'une des tours qui s'a[ipela Tour de la Liberté, et le Monl-Michel, ou M'jnt-Libre, fut transformé en une vaste prison dans la((uelle on jeta environ trois cents prêtres des diocèses d'Avranches. de Coutances, de Rennes, de Dol et Saint- Malo. Plusieurs succombèrent sous le poids des privations, de l'âge et des infirmités. Au mois de novembi-e 1793, lorsque les Vendéens marchèrent sur Granville, un détachement de cavalerie vint au Mont. Les « exécrables chouans » détruisirent l'ai'lire de laliberté,enclouèi-ent les pièces d'artillerie en jetant les boulets à la mer et ne rougirent pas de délivrer les prêtres « des fers, » si:'lon les réflexions d'un patriote Montois. Parmi les détenus que la vieillesse empêcha de suivre les libérateurs, on cite Pierre Cousin, docteur en Sorl)onne, curé de Saint-Gervais d'Avranches et auteur de vingt volumes de notes sur le diocèse, qui mourut au Mont à 90 ans, le 36 septembre 1T9'j, etDenys, grandchantre de la cathédrale, âgé de 8.j ans. A partir du l"'' floréal, an lY, le Mont ne connut plus guère que le détilé des victimes des luttes politiques, dont les récriminations sourdes ou violentes remplaçaient les hxmnes des bénédictins : on évalue à environ quinze mille le nombre des détenus. P^n cette même année 1796, on mesura le Mont et l'on installa sur la tour de la basilic£UO un poste télégraphique de la ligne Paris-Brest.
L'enlèvement de -Jacques des Touches de la prison de Coutances porta l'administration, en février 1799, à redoubler de surveillance autour du Mont, on il \- :pvnit" iilusieurs chefs iJe chouans détenus. »
l,\ IIAIM.IVKUII-:
lisofiniers sur les reriiparls.