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Le -Mon! vu lies haiileurs d'Avranihes.
ni. — LE MONT-SAINT-MICHIELS
Seinl Aiilbert fist premièrement La cliapole dcsus le mont.
(Boman da Moiit-Sainl-Mictwl, v. à'iTO).
tte terre privilégiée, en laquelle l'àme respire la mélancolie des horizons infinis et s'entretient de la sève des fortes croyances, a été comme la mère nourricière des profondes intuitions, des gigantesques entreprises et des couvres maîtresses qui ont exercé une influence considérable sur la marche de la civilisation. Des druides, des bardes et des voyants de l'Arinorique, aux aventureux pionniers de la Normandie, à Rollon, Tancrède et leurs continuateurs, on suit comme une voie lumineuse à travers le sol de la vieille France. D'autre part, si
22 LE MONT-SAINT MICIllEI.S
nous ouvrons les pages enluminées do la Théologie catholique, elle nous montre autour du trône de l'Eternel les blanches théories des neufs chœurs des anges, Esprits bienheureux dont la mission est d'adorer Dieu, de redire ses grandeurs et d'exécuter ses ordres. Au milieu de ces phalanges bénies, comme des compagnies d'élite, étincèlent les Chérubins, les Séraphins et les Archanges. Au jiremier rang des Archanges, brille Michaël, qui fut dans les profondeurs de l'éternité le chef des légions fidèles, contre lesquelles se brisèrentles audacieuses rébellions de Satan et de ses compagnons de révolte. — En pendant aux évocations mystérieuses du monde paradisiaque, si nous etTeuillons les annales du royaume de France divisé en Austrasie et Neustrie, nous voyons une longue série d'événements tragiques qui nous font assistera l'élaboration douloureuse de la Patrie. Sous l'égide impuissante des princes décadents de la dynastie mérovingienne, dits « Rois fainéants », les Maires du palais donnent libre carrière à leurs passions grossières et à leurs instincts sanguinaires. Mais, sur les pas de Pépin d'Héristal, de Charles Martel et de Pépin le 15ref, se devine le grand mouvement i)(iliti({ue et social dont l'honneur revient aux fécondes initiatives de la dynastie carolingienne.
Aussi bien la Providence, qui dessine la marche des peuples et les frontières des royaumes, se préparait à susciter dans le monde religieux une puissante émotion et une invincible attraction, dont le foyer serait le Mont solitaire (jui se dresse aux confins de la Neutrie et de l'Armorique. En cette contrée attirante, qui s'éveille et s'endort au souffle de la brise mélancolique, venant du large et portant sur ses grandes ailes déployées les légendes et les visions pour la veille, — veillées religieuses ou militaires, saintes ou chevaleresques — là, vint au monde celui qui jouera un rôle considérai île en cette histoire sous l'inspiration de l'Archange S. Michel. S. Aubert, c'est son nom, naquit dans la seconde moitié du vn« siècle sous un modeste toit du Cotentin, suivant l'opinion couramment admise. Sa pieuse mère initia l'esprit de l'enfant aux radieuses croyances chrétiennes et forma son cœur aux tendres sentiments de la charité évangélique, en sorte qu'Aubert devint « le mirouer et l'exemple des jeunes gens de ce temps-là ». Uevêtu de la dignité sacerdotale, il fut un « chérubin » de dévotion dans la célébration des cérémonies sacrées, et un ange de charité et de dévouement dans la vie commune. De son patrimoine il lit trois parts, destinées l'une au trésor de l'Eglise, l'autre aux pauvres, et la dernière à son entretien.
Vers l'an 704, le siège épiscopal d'Avranches (({ui par suite de la Révolution a été rattaché à celui de Coutances) vint à vaquer, et
tous les regards se tournèrent vers le prêtre Auljert, dont la modestie ne put se soustraire à cette éminente dignité. L'élévation ne lit que redouliler sa charité envei'S les personnes de tout âge et de toute condition, et, disent les historiens, pour manifester la sainteté du prélat. Dieu lui donna le iiouvoir d'opérer des miracles, « garissant de plusieurs maladies et libérant tous les peuples des afflictions qui les environnaient. » La puissance d'Aubert s'étendait, paraît-il, jusque sur les animaux malfaisants, et, comme la contrée était terrorisée par (I un épouvantable dragon », le saint évêque, « prenant son estolle », lui commanda de se retirer dans la mer, et » depuis ne fust apperceude personne ».
De la tour de son église épiscopale, lorsqu'il tournait ses regards vers le soleil couchant, S. Aubert pouvait apercevoir le Mont-Tombe, « couvert sur sa teste d'espines et halliers, au bas entouré de tous costez d'une espaisse forest », au sein de laquelle vivaient les ermites. Dans la suite, il estvi-ai, d'après d'anciens manuscripts du Mont, la mer, (pii d'abord « s'advançoil seulement dans les rivières », pénétra plus avant et obligea les anachorètes « de chercher logis autre part et de prendre quartier ». S. Aubert, dont la vigilance pastorale s'étendait à tous ses diocésains, en particulier sur ceux qui pratiquaient plus parfaitement les conseils évangéliques, avait une pensée spéciale pour les solitaires du Mont-Tombe, quand son regard se portail vers ce coin de son diocèse qu'il avait sans doute visité au cours de ses tournées j)astorales. Et puis, la Providence le destinait, sans qu'il le soupçonnât, à transformer cette solitude sauvage en une merveilleuse Théba'ide. Le midi île l'Europe sur les l'ives de l'Adriatique aux tlols d'azur, offrait à la dévotion des peuples un sanctuaire consacré à saint Michel ; bientôt l'Europe du Nord, sur les bords de la Manche aux ondes d'émeraude, n'allait rien avoir'à envier au i>ays oi'i fleurit l'oranger. A l'omlire des chênaies, jadis fré([uentées par les druides et les bardes, une église dédiée à saint Michel ne tardera pas à élever vers le ciel ses murailles de granit rose, au sommet desquelles l'Eglise et la France plus jamais ne cesseront de voir flotter leur bannière. Un messager céleste, S. Michel, pour lequel S. Aubert avait sans doute une dévotion particulière depuis son enfance, fut l'organe de cette œuvre merveilleuse dontl'évêque d'Avranches sera l'instrument. Nous laisserons le pieux prélat raconter lui inême l'événement mystérieux, en empruntant aux historiens anciens le récit qu'il lit aux chanoines de sa cathédrale, et auquel nous conserverons son délicieux parfum de naïveté et de poésie mystique.
« Mes très chers frères, leur dit S. Aubert, le sujet |ioui' quoy je vous ay aujourd'huy faict assemVtler ic}' est pour ce pays tout plein de resjouissance mais pour moy tout plein de frayeur et de crainte. 11 y a (juel([ue temps que m'estant mis le soir sur le lict pour prendre quelque repos je vis en songe devant nioy l'archange saint Michel lequel me dist que je luy éditiasse un temple sur le Mont de Tombe et qu'il voulait là estre honoré et reclamé ainsy qu'il l'estoit au Mont-Gargan. M'ayant dit cela il disparut. Je mesveillay soudain et demeuray tout pensif touchant cette vision et, après plusieurs agitations d'esprit, je conclus que je ne devoys croire à cette révélation d'autant, disais-je, ({ue ce pourroit estre quelque illusion. Après cela, quelques jours sestant escoulez, le mesme archange m'apparut comme auparavant, mais d'un maintien plus sévère, me disant que sa volonté estoit que je luy fis bastir un temple au lieu où 11 m'avoit dit la iiremière fois et que je luy devois obeyr sans tant de deiay.
« Ces paroles m'émeurent grandement et ne pus reposer le reste de la nuit, .le me mis donc à prier Dieu et à le supplier qu'il ne permit que je fus trompé et que si c'estoit sa volonté que je lis ce qui nr avait esté révélé, iliTiefit connaître son désir }ilus clairement, puisqu'il nous enseignoit, par son apostre et évangéliste Saint-Jean, d'esprouver les esprits savoir s'ils sont de Dieu. Et en me contentant de prier plus fervemment sa divine Majesté sur ce sujet, je comlaencay à jeûner et veiller plus ([ue de coutinne et à sustenter les {lauvres avec un soin très particulier, ainsy qu'avez peu voir ces jours [lassez, espérant que par le moyen (le leurs prières j'obtiendrois ce dont mes péchez me reiidoient indigne.
« Enfin hyer, m'estant couché j'eu beaucoup de peine à m'endormir, la pensée de ces visions précédentes me venant tousjours en l'esprit; néantmoins, à la parfin, la lassitude du corps assoupit tous mes sens. Estant ainsy endormy, voicy que je vois cet archange (jui me reprenoit très aigrement de mon incrétlulité et me blâmant d'estre trop tardif à croire, me donna un cdup de doigt sur la teste dont vous en voyez la marque, .\lors tout tremblant de peur je luy demanday à quel endroict du Mont de Tombe il désiroil qu'où
Ci .1110 lie
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luy érigea cet oratoire. Il me dit qu'il vouloit que ce fut au lieu où je trouverais un taureau lié, qu'un larron a dérobé depuis naguères et caché en ce Mont, espiant l'occasion de le pouvoir mener au loin pour le vendre, et m'a engagé de le rendre à celuy auquel il appartient. Quant à ce qui touche la grandeur de l'oratoire, il m'a dit cjue ce serait tout l'espace (pic je trouverais foullé des pieds du taureau. »
« Ces paroles si naisves du saint evesque, continue le Chroniqueur, ne causèrent aucun doute à l'esprit des assistants, et de plus ilsvoyoientde leurs yeux en sa teste le trou que l'archange luy avoit faict, qui estoit une preuve très certaine de la vérité de son dire. Car au chacun scavoit qu'il n'avoit auparavant ce trou et qu'himiainement il ne pouvoit estre en santé couune il estoit et le fut l'espace de quinze ans, qu'il survescut ayant une telle blessure. Tous, pensoyent seulement, saisis de joye et d'allégresse, à suivre leurpasteur jusques au lieu choisi par l'ange et y eussent desjà voulu estre pour voir et contempler cette place tant aymée des esprits bienheureux, mais ne pouvant sur le chamj) ils le regardent de loin et louant et bénissant Dieu de la faveur qu'il leur faisait et à toute la France. Ils se préparent donc pour s'y acheminer, el le pasteur se resjouissoit voyant la dévotion de son t'her troupeau.
« Estant tous préparez le clergé commença à marcher, chantant le long du chemin des hymnes et cantiques, lepeujile le suivoit avec une singulière dévotion, et le saint Evesque au milieu de tous estoit ravy en Dieu et le bénissoit incessamment d'avoir donné un tel défenseur à toute la France et particulièrement à son pays de Neustrie. Ayant ainsi cheminé allègrement troys lieues par des chemins aspres et ralioteux (car il faut icy remarquer en passant ipie la mer n'approchoit encore près le liocher de Tombe, et n'avoit encore réduit en grèves tout ce grand espace qu'on voit entre le Rocher de Tortibelaine et Avranches, mais seulement avoit renversé tout ce cjui est entre Tombelaine et la mer qui estoit déjà l'espace de deux lieues pour le moins) ils arrivèrent au pied de la montagne, où le clergé s'arrestant, le peuple regardoit et personne n'avoit la hardiesse de monter le premier au sommet d'icelle : tous firent voyeà S. Aubert, lequel monta le premier et trouva tout disposé selon cjue le glorieux arcange lui avoit spécifié.
« S. Aubert bien joyeux d'estre parvenu sur le haut de cette montagne, fit incontinent deslier le taureau et commanda qu'on s'enquist à qui il appartenoit pour le rendre. Puis il résolut de ne s'en retourner en son église et de ne se départir de ce lieu que le tout n'eut esté mis à chef, conformément à la volonté de l'arcange. Tous
montagne baigne son flanc oriental dans l'Adriatique, et, vue du côté de la plaine, « elle ressemble à un navire colossal échoué, ou à un monstre qui cherche à se dérober dans les flots ». Au pied du Gargan, vers le sud, s'élevait jadis la ville de Siponto, siège d'un évêché (jui ne fut pas sans gloire, et où le jiape Léon IX tint un concile en 1050, à l'occasion d'un pèlerinage au Mont-Saint-Ange. Siponte garde, au milieu de sa désolation, un précieux souvenir religieux et artistique dans son église aux riches sculptures, pour laquelle le peuple conserve une vive dévotion, bien qu'elle ait été dépouillée de ses œuvres d'art au profit de Manfredonia. De Manfredonia assise au bord du joli golfe qui lui a emprunté son nom, on gravit le Mont-Saint-Ange, dont la population compte 20.000 habitants, et par un chemin pittores(iuo on ari-ive au sommet qui se
dresse à huit cent mètres audessus de l'Océan. De là, l'œil i-avi embrasse la mer Âdrialique et toute la campagne de la Fouille.
En cet endroit charmant, (pii fut témoin de l'apparition de l'Archange vers l'an 520, l'on éleva le sanctuaire devenu célèbre dans le monde entier et qui s'annonce de loin avec son clocher hexagonal et son portique à double arcade.
L'oratoire présentait un aspect l)lus simple avec la roche et sa rotomle, à l'époiiue on les pèlerins Moulois en franchirent le seuil. Après ([u'ils ont mis leurs otl'randes sur l'autel et i,B .M...I. le ,u, M„nt („„>■.,., lai.i.^onc du xv," siècle. « ouiit diiié >>, ils s'en( pi ièrout
« où ert dans abés ». En (jualité de c< prodom riches e sages », on les introduit devant l'abbé du monastère, qui les reçoit avec « grant dolçor «. Il jirend connaissance de leur missive et leur répond : « Nos n'avuns rien qu'aveir poissiez que n'eiés bien »; puis, il manifeste sa joie, « Dam-le-Deu ad lors gracié », qu'en occident aussi « Roout seiiit Michiel herbergement », et il leur fait raconter le prodige « do chicf en chief », car « en mémoire aveienl bien tote l'estoire ». Le lendemain, on se
Grolle ilu Mont-ljargan.
rendit à Siponte auprès del'évéque pour lui soumettra la supplique. A son tour, il apprit avec satisfaction ce que Dieu a fait en France ; ensuite le prélat commanda d" « enorer les messagiers » et de leur donner « de seint Michiel de cen qu'il l'unt », c'est-à-dire « del roge paille » et « del marbre ». A leiu' retour au Mont-Gargan, selon la recommandation, l'abbé leur remit des fragments des reliques : — « De cel seint drap un poi i a — Oue sor l'autel l'angles leissa — Quant il mostiers fut dédiez — Et de cel marbre ou tint ses piez — Encore il sunt aparaissant — Li leu des piez, cum d'un enfant ».
An départ, l'abbé « debonaire »
demanda bien aux chanoines de demeurer unis dans l'amour et le commun service du Seigneur — « Si serons-nos mais, se Dex plaist ».
répondirent-ils. Et ils reprirent le chemin de la France, et leur voyage, des « porteor del seintuaire », fut marqué par « maint beal miracle ». Suivant le document ancien que le poëte a sous les yeux — « Cen dit l'escrist que ai veu. — Dam-le-Deu list moites vertuz — Por seint Michiel (pii est sis druz ». Et l'auteur mentionne douze prodiges u qui escriz sunt ». Enfin les voyageurs reviennent <■ en lor contreies — La merci Deu e seint Martin — El pais sunt d'Avrenchein ».
Arrivés sur un tertre, d'où ils aperçoivent le Mont, les chanoines contemplent tout joyeux « Les eves dolces e les preies, les bois, les viles, les chasteals — Et le pais qui molt est beals ». Surtout, ils saluent le rocher béni, dont l'église « tote blanchie — vers le soleil molt retlambie, » au milieu des maisons « faites novelles— qui de loing perent estre bêles ». Mais quel n'est pas leur étonnement quand ils voient le changement extraordinaire survenu à l'entour du Mont depuis leur départ ! Plus de forêt sauvage dans la vallée et au pied du Mont. « — Hosteiz en eirt le bruihairez, — Les espines, le buissonneiz, — Le bois esteit trestoz hosteiz, — Et el planistre roeleiz —A val el bas, el pié del Mont, — Qui loing lor semblout roont ». A l'annonce de l'approche des voyageurs, les clercs et les pèlerins 0 e de Normans et de P.retons » de toute part » moU veneient espeissement ».
Un spectacle grandiose se préparait. En ce jour mémorable, « — Si jorz iert clers e sanz grant vent » ; on n'entendait partout que
LE MONT SAIM MICIllELS
joyeux chants et douces harmonies. — Les meschines et les valiez, — Chescuns d'els dist verz ou sonnez. — Xeis li vlcillart revunt chantant — De leece funl tuit semblant — Qui plus ne seit si chante entrée — E d'els aïe na susée — Cil jugleor là où il vunt — Tuit lors vieles traites unt — Laiz e sonnez vunt vielant — Li lens est beals, la joie est grant ». La nature entière s'associe à cette pieuse allégresse. « Xeis par les bois chantouent tuit — Li oiselet grant e petit ». De tous côtés on n'entend qu'airs joyeux. — " Cors e boisines e frestoals — E fleules e chalemeals — Sonnent si tiuc les montaignes — En retintoent e les pleignes. "
En communion avec les divines clartés du ciel et avec les suaves mélodies de la terre. S. Aubert se mit en mesure de faire la consécration de l'église selon les rites accoutumés II ne négligea ni « les oreisons, la letanie ", la procession « entor », et " lève et li vins niellez », et « li seil, la cendre », sur laquelle il écrit i> en dons langages » avec « la pointe de son baston en crosse ». Avec le " cresmes » à l'autel « sur cliescun corn une croiz list », et il fit l'aspersion des murs et « treis feiz l'igliese et arousée », et « les croiz ennoist », accompagnées de « chandelles » que « desus le clous il fiehierent », en y ajoutant l'encens. Ensuite, le prélat revêtit l'autel de « touailles » ou ornements, et fit parer les murs de n cortines ».
Cependant, on se met en procession pour » aler contre les reliques ». Le clergé porte « chapes et tuniques»; les bannières ou
u gomfanon sunt nis avant » : derrière, bi'illent les « croiz », les « encensier » avec les « textes » ou Evangéliaires. Les " barons » , ou seigneurs , avec leurs !■ riches dames » en « manteals » se mêlaient au cortège de la foule. Les reliques rapportées du (iargan étaient déposées à Astériac, et les infirmes et les malades se pressaient en demaudant leur guérison.
Parmi les privilégiés se trouvait « uns avegles qui ainz ne vit », et recouvra la vue (' par le mérite de seint Michiel ». si bien que « La vile eut non, au mien espeir — Por cest miracle Beat- Veier » (il s'agit du bmng de Beauvoir dont les étymologistos modernes observeraient sans doute la situation élevée). Ari'ivé auprès du iirécieux dêpiM. S. .\ubert prit « les encensiers » et " le guipiMlnn .> : puis, les a ^ arousées et en (^mprès bien encensées ». La procession repreml le chemin du Mont au milieu des chants d'allégresse. « Prises les unt nuAl liemenl. —
Kglise dr Beauvoir.
Chantant s'en vient molt haltement — Droit al moslier; molt se pensent — De bien chanleir cels qui chantoent — De joie vunt alquant plorant ».
Parvenus à l'église, jonchée d' « herbes qui bien oleient », les pèlerins déposent leur précieux fardeau sur l'autel « honestement », Et le trouvère-chruniiiueur d'ajouter dans la naïveté de sa joie : « Gel jor est molt l'olfrende grande. — Si cum tens e leu le commande, — Unques nul an puis ne falli — Ainz dure encore, la Deu merci ». L'évêque célébra solennellement la messe, qui fut chantée par les « bones voiz », On chanta « la Kiriele, li gloire et le répons,
— et l'auleluie es grésillons », la « séquence, l'épistre » avec « tunique », et 1' « euvangele out dalmatique ». Après « l'offrende », un orateur monta sur ■< l'eschalfaut » ou chaire pour faire le sermon, et quand il eut u bien sermonné », S. Aubert prit la parole et fil part de la fondation pieuse ({u'il créait en ce jour au Mont-Tombe « por seint-Michiel » et comme « doaire de l'igliese » : « — Rentes i voil mètre del mien, — Doze chanoines i métrai, — E tant de rentes lor dorrei — Que il auront soufeisaument ». La fondation, ajoute le chroniciueur. était revêtue de l'agrément « de l'apostoile », ou du pape, du « rei », de« li archivesque » et des « canoines ». En retour, poursuit-il, S. Michel « Nos merra en paradis — Dom il est bien poesteiz ». Les douze cliannjnes devaient « servir l'igliese saintement ». L'assistance ratiiia la fondation en disant ; Amen! à « haute voiz », et la messe s'acheva « acordantment ». Elle fut suivie d'agapes fraternelles, « communealment » présidées par l'évêque d'Avranches. Et la foule s'écoula en u molt grant joie ». Et les douze clercs ou chanoines, « Qui mis esteient el mostier — Des ore ferunt meis lor meslier (1). Celte solennité demeura glorieuse entre toutes dans les Annales Montoises, et, de cette journée mémorable, l'on ne manqua pas de célébrer l'anniversaire: « A icel jor chescun an funt
— Encore grant teste cil del Mont — Icele feste est apelée — La petite par la contrée — Quer devant celé une autre en funt — Del troveinent de l'autre Mont — Qui fut trové dedenz Campagne (au Mont- Gargan).
A la distance de douze siècles, le suave parfum des antiques légendes conserve pour nous un charme d'autant plus intense qu'il est plus menacé par les entraînements d'aspirations par trop utili-
(t^ S. Aubeil leur donna notaninienl des terres dans les bourgs de Genêts et d'Is ou Hu\ncs, à l'est de la baie, suivant les chroniques. — Of. D. Huynes, I, p. 39 ; D. Leroy, p. 270.
A iiiaiée basse.
laires. Après avoir o;oiité ];i rraicheiir ingénue de ces lointains souvenirs, si nous passons «les régions sujiérieures de l'enthousiasme et des sphères harmonieuses de la poésie, aux légitimes exigences de la critique, également exempte des partis-pris de la superstition et de rirreligion, nous nous trouvons ici en présence de plusieui's questions à élucider ; ce sont, en particulier, celles qui touchent le caractère des reliiiues, la date de l'événement et la l'orme de l'oratoire primitif. Xous allons reprendre chacune de cesquestions avec l'attention qu'elles méritent.
Les reliques étant des restes des saints ou des olijets qui leur ont appartenu, il s'en suit assurément que l'on ne saurait posséder des reliques proprement dites de S. Michel, qui est un esprit angélique. Mais l'Eglise reconnaît des reliques que l'on nomme extrinsèques, ou oljjets extérieurs à la personne qui les a sanctifiés par son contact, et c'est de cette sorte que sont les restes précieux que S. Michel aurait sanctifiés par suite de son apparition sous la forme humaine, phénomène dont les derniers travaux de la science contemporaine sur les énergies psychiques ou spirituelles vont à démontrer et la possibilité et la réalité. De fait, dès les premiers siècles du Christianisme, avant qu'il fut d'usage de lever, de transférer et de distribuer les ossements des saints, on se servait, pour la dédicace des églises, de tissus ayant touché le corps — palln, paliiola, patrocinia — ou bien on emportait des cierges, Ac l'iniiie. de la terre et autres objets qui avaient été en contact avec leurs restes. Ces reliques, désignées sous le titre générique de piynora ou de Itencfîcin, étaient réclamées pour la consécration. Les papes prescrivirent, àcet effet, de donner des reliciues de S. Michel, bénéficia, pour les oratoires et basiliques que l'on désirait élever. Vne curieuse inscription dans l'église Sa»/' Angclo in pescJieria, à Kome. entre les reliques mentionne les bénéficia S. Michel.
De son coté, la tradition considéra comme objets sancliliés par l'apparition de 8. Michel un voile rouge, demeuré sur l'antrl de la grotte mystérieuse, et un fragment de pierre (pii paraissait conserver des vestiges humains. Tout naturellement les fidèles entourèrent de leur vénération la terre et le rocher, surtout avoisinanl
l'autel. Le cinquième concile de Carlhage, en ordonnant de renverser les autels qui ne renfermaient pas de relit jues des martyrs, fait observer que pour les autels érigés en l'honneur de S. Michel, on apportait des fragments provenant de la grotte du Gargan, voire même des parcelles do la grotte, ({ue Ton considérait cnume des reliques.
Saint Benoit, le patriarche des moines d'Occident, professait une grande dévotion pour S. Michel, pour la grotte du Gargan et pour les reliques qui en provenaient. Par le moyen du moine Honorât, il envoya à son disciple S. Maur, parti pour la France, des fragments du voile rouge (1). Le couvent Saint-Michel, au diocèse d'Elne, dont l'histoire fut écrite vers lO'.Opar le moine Garsias, possédait im fragment ex pallio ejus sancltr mcmorbr. Au commencement du vnr siècle, au diocèse de Verdun, un riche seigneur nommé Wolfand, se proposant d'édifier une église en l'honneur de Saint Michel, fit le pèlerinage du Mont-Gargan et en rapporta des reliques. De concert avec sa femme Adelsinde, vers 709, il fonda l'église avec le monastère qui porte le nom de Saint-Michel. Au xi« siècle, Gervinus, abbé de ce couvent de Saint-Michel, construisit une grotte à l'instar de celle du Gargan et dans l'autel majeur plaça, entre antres reliques, un morceau de paUin S. Micliaclis. Ce voile, ou pallium, était sans doute un parement d'autel d'étoffe rouge, peut-être de soie, du genre des /«o/05er?'ca, suivant l'usage que l'on constate de bonne heure ; les termes de e.r /(rt/Z/o sancl(K menioriiM donneraient raison à cette interprétation. A son tour, la tradition populaire, qui se comptait dans les origines mystérieuses, a imaginé le manteau de [lourpre de S. Michel, à la façon d'une chlamyde qui convenait à merseille au prince de la milice céleste. On sait d'ailleurs que les voiles en soie qui recouvraient les tombeaux des saints et qui remontent d'ordinaire au Moyen âge, ont été de même transformés souvent en \T3tements, en chappes, en étoles ayant servi, croyait-on, aux bienheureux eux-mêmes. Aussi bien, plus que tout autre, le voile vénérable du Gargan, dont l'origine se perd dans la nuit des âges, mérite à tous égards de fixer l'attention des archéologues, non moins que la vénération des lidèles ; et, à cet égard, nous espérons bien, quelque jour, pouvoir satisfaire notre curiosité d'antiquaire et notre piété de dévot envers le grand Archange.
(1) Sanctique Michaelis archangeli, ex palliolo rubeo sanclx scilicelejus mémoriœ (cf. Vie de S. Benoit, par l'ausle son compagnon. ?S. Bcncdicl. t. I. c. 20). Memoria, qui signifie tantôt autel, église, tombeau, a ici le sens d'autel de S. Michel (Mgr Cliaillot. Analecla juris pontijîc... t. II, col. 1144-46).
Nous abordons muintenant la question de l'époifue à lai[uelle arrivèrent les événements du Mont. Les historiens s'accordent à placer l'épiscopat de S. Aubert entre les années '/OU.et 723. Or, entre les deux extrêmes, à quelle date convient-il de rapporter la pieuse révélation et la construction de la chapelle avec la dédicace solennelle? Commençons par la lin de la question comme étant d'une solution plus facile. Les fêtes liturgiques de l'abbatiale, en même temps que les notes précises laissées par les chroniqueurs les plus autorisés, nous apprennent (jue la solennité de la dédicace de l'église primitive, élevée par s. Aubert, eut lieu lexvn'' des ' ;ilendes de novembre, c'està-dire le l(j octobre. Chaque année, cet anniversaire était céléljré dans le cycle religieux, suivant (ju'il était inscrit dans le calendrier monastique du couvent. Le poète-chroniqueur de l'abbaye Micheline fixait il écrivait, à propos de la dédi-
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Ms. carolingien du Mont à Avranches.
cette date pour la postérité, quand cace :
Oitlouvrcs (octobre) erl jà bion niiez Dci/ e scit jors entiers aveil.
Et maintenant, si nous scrutons avec une scrupuleuse attention les plis et replis des antiques chartes, alin de connaître l'année même qui nous intéresse plus spécialement, nous voyons qu'il s'agit de 708 et 700, et que les événeinents se déroulent autour de cette date. Acet égard, évidemment, il convient de consulter, en première ligne, les indications des moines du Mont, bien placés pour être renseignés exactement et bien en mesure, dans leur savoir avisé, de nous transmettre la vérité dégagée de toute incertitude. Or, deux anciens manuscrits d'une indiscutable authenticité ne laissent pas de doute sous ce rapport. Kn particulier, la chronique de l'abbé Robert du Mont, célèbre dans le monde entier, porte ; Anno 7os, Jolumnrs papa. Hoc Icmpore recclaUo hujus loci fncla est sub Alberto Ahi'incis
LE MONT-SAI>T MIClUELbi 3o
episcopo. — Anno DCCVIII facta est r-eveladobeati Michaclis in Monte Tumba, sub Childeberto rege Franrorum et Autbeiio episcopo Abrincensi (1). Aussi bien le religieux du xiii^siècle, résiimant toute la tradition, place révénement en seit cen: et oit de l'incariiaciuni. A leur tour, les deux historiens j'allais dire officiels du Mont, les bénédictins Huynes et Le Roy, qui ont eu en main les actes les plus authentiques, ont accepté cette date dans leui's travaux et lui ont donné la consécration de leur savoir. Pour ce qui est de la dédicace de la chapelle, bâtie par S. Aubert à la demande de l'Archange, les auteurs les plus sérieux lu placent l'année suivante, c'est-à-dire en 7U9. Ce point historique, aussi l)ieii que l'ensemble des annales Montoises, est élucidé avec une parfaite compétence par D. Huynes notamment Le savant bénédictin écrit : « La première apparition de Saint-Michel à S. Aubert se fit en 708, le 16 octobre, Jean VII étant pape et Ghildebert III roi de P'rance. Un an après, l'an 709, le 1(5 octobre, eut lieu la dédicace, de sorte qu'à pareil jour on célèbre deux fêtes : celle de l'apparition de Saint-Michel et celle de la dédicace de l'église » (2).
Le docte religieux ajoute : « En ses chroniques, Sigebert a eu tort de placer l'apparition en 709, contrairement à plusieurs bons et anciens manuscripts que nous voyons en cette abbaye. » De fait, l'autorité de Sigebert, qui vivait éloigné du Mont, est loin de valoir celle des religieux indigènes. En outre, par une tUii^rante contradiction, ce dernier écrivain la rattache à la V2'' année du règne de Ghildebert, ce ([ui nous reporte à l'année 70*1. C'est cette indication équivoque qui a été cause que certains auteurs ont hésité entre les années qui vont de 70(J à 709. Mais, à considérer l'autorité décisive des documents locaux, conservés avec un respect religieux, et de la tradition attestée parles Annalistes même du Mont, les historiens les plus dignes de foi ont accepté et soutenu les deux dates de 708 et de 709, auxquelles les pièces Montoises font un devoir de s'arrêter {'■->).
Pour cecjui est de l'oratoire lui-même, au milieu des métamorphoses traversées par l'abbaye, il est difficile d'indiquer le caractère et de fixer l'emplacement de la chapelle bâtie par S. Aubert. Au rapport des historiens du xvu'^ siècle, qui se font l'écho des antiques traditions, S. Aubert « la llst bastir non point superbement ou avec
(1) Chronique, t. If, p. V, 215, 2:i0.
(2) D. Hlïnes. Histoire, etc., t. I, p. 40.
(3) Pour résumer nettement la question, le Galh'a Christiana apporte ici le poids considérable de son autorité en disant : » Omnibus ritè dispositis. facta est novœ basilicx dedicalio Al 7/ cal. \ouembris 'lOO «d Autberlo episcopo. »
LE MONT S.VIMMICIIIELS
Le MoqI, vcbtij^es primitifs.
beaucoup d'artifice, ains simplement en forme de yrolte. capable de contenir cent personnes, désirant qu'elle fut semblable à celle que S. Michel avoit lui-mesme creusée dans le roc du Mont Gargan «. Cet oratoire s'élevait sur un terre-plein à mi-cùte, dans la partie occidentale du Mont, à l'endroit des soubassements actuels de l'église,
ainsi qu'il ressort des données traditionnelles et des indications diverses des chroniqueurs.
Grâce aux investigations que nous avons poursuivies dans le dédale des constructions, nous avons retrouvé des vestiges fort anciens et d'un réel intérêt. Sous des constructions moyennageuses. nous avons découvei't les restes d'un édicule en petit appareil, d'un caractère plus reculé et dont la disi)osition obli([ue ditïère totalement de celle des ouvrages subséquents, qui sont tous orientés de l'est à l'ouest et du nord au midi. On y devine la forme octogonale par les amorces des fondations, et cette disposition s'harmonise bien avec les principes architectoniques de l'époque. Elle s'accorde non moins parfaitement avec l'esprit du texte d'un chroniqueur d'après lequel la chapelle était i-otunda, expression qui n'est pas en opposition avec la forme octogonale. De son cùté, l'autel de l'église survécut à la destruction de l'éditice primitif et se voyait encore, paraît-il, au milieu du xvu« siècle. Un moine Montois écrit à ce sujet : « On veoit encore aujourd'luiy dans la chapelle Notre-Dame-Soubs- Terre, qui est au dessoubs de la nef de l'église de ce Mont, l'autel (quoy que à moitié dénioly), et cela seul reste dans le monastère de présent de tout ce qui fust basty pour lors et de l'église >; construite par S. Aubert. 11 est à remanfuer d'ailleurs que la chapelle de Notre- Dame, dont il est ici question, se trouvait dans le voisinage des vestiges que nous signalons ici et se poursuivait sous la nef à l'endroit que des fuiiillos récentes ont mis à jnur. Quant à l'édicule jiolygonal (pie nous avons mentionné, c'était sans doute une annexe de l'église de S. Aubert et peut-être un campanile, suivant l'usage de placer une tour connne en vedette sur le devant des temi)les, tour qui pouvait ici servir tout à la fois de clocher et de vigie.
Kglise soulerraine (dose. Fontiacl
L'évèque d'Avranches avait assuré, à tous égards, l'avenir de la précieuse fondation, et pourtant il avait encore un point important à résoudre. « Ayant pourveu au vivre des chanoynes par ce moyen, il restoit en peine pour leur boire, car durant sa demeure sur cotte montagne, il avait reconnu que la disette d'eau douce, qui est la chose plus nécessaire pour la conservation de lestre humain, y estoit continuellement et que ce seroit chose foit difiicile, voire presque impossible à ceux qui y demeure roient, d'en aller quérir une lieue loin. C'est pourquoy il se mit en prière, et ceux qui estoient avec luy firent le mesme , [)Our supplier Notre Seigneur, par l'intercession de l'Archange S. Michel, de leur vouloir descouvrir une source d'eau vive pour ceux qui le serviroient doresnavant en ce lieu , et continuèrent leurs oraisons avec tant de ferveur et véhéments désirs qu'ils obtindrent non seulement ce qu'ils demandoient mais bien plus, car l'Arcange s'apparut à l'évesque et luy montra au lias du rocher dans le roc une fontayne à laquelle non seulement les sitibons se sont
rafraîchis par plusieurs années, mais encore plusieurs infirmes et particulièrement les fébricitants, beuvans de cet eau, ont recouvré leur pristine santé. Un la nomme depuis la fontaine Saint-Aubert, à cause qu'elle fut obtenue par ses prières ».
Durant toute son existence, le dévot i^rélat s'appliijua à « Saint- Michiel molt ennoreir », et son sanctuaire « bien atorneir ». L'Archange, rapporte la tradition, apparut une dernière fois au pieux évèque d'Avranches, connue pour le féliciter de l'œuvre accomplie^ en lui déclarant qu'il était « résolu d'habiter en ce lieu, de le prendre en tutelle, d'y avoir soin et d'y avoir égard ». De la sorte, le Mont-Tombe changea son nom en celui de Mont-Saint-Michel. Enfin,
Fontaine de Saint-Aub'-rl.
LE MONT-SAINT MICIllELS
lorsque l'évêque sentit venir la niorl. il appela les clercs de son église et — « Si lor preia moll dolcement — Que ses cors fust au Mont portez — E sepeliz e enterrez — En un moslier de Saint- Perron ». Il termina par une mort édifiante une vie remplie par la pratique du zèle apostolique et par l'exemple des vertus chrétiennes aussi bien que par la dévotion ;i l'Archange. Son déc/'s eut lieu le 10 septembre 72o (1).
Le corps, revêtu des ornements sacerdotaux, fui placé dansla bière, et, à ses côtés, on mit « la crosse d'ivoire à crocerons taillé
trifière ». Après
tfot'Mnuffcan /■Vofl/trll
Antlientiqiip île relitiues de S. Aubert tie lï'poque carolingienne.
le service religieux, le coriis fut comluil processionnel lement jus([u'au Mont parles rues et les plaines, où « crient et plorentpovregent », dont S. Aubert futle consolateur. Les chanoines reçurent avec tous les honneurs le corps de « lor segnor », et l'enterrèrent « dedanz. l'église Seint-Perron ». On l'inhuma religieusement dans le chœur. « Il ne fut pas mis emmie l'aire, — Enciez fut mis enz el chancel ». Dans la suite, les gardiens du Mont placèrent les restes dans une châsse précieuse, (ju'ils transportèrent dans l'église bâtie par le saint évêque. Ils mirent à part « le chief » et le « braz destre », afin de l'exposer à la vénération, « Pour porter as processions — Et por mostreir les as barons — Qui vendreient à haute feste — Et le pertus qu'est en la teste (2) ».
Le pieux auteur des origines chrétiennes du « Mont Saint Michiels » ne repose plus dans sa tombe. On sait, du moins, ijuludépendannnent de son crâne conservé à Avranrhes. une rellipie du saint est possédée par l'église N.-lJ. de Nogent-le-Ilotrou, suivant une attestation de l'époque la plus reculée. En ce qui nous concerne,
(I) « Néanliiioins. selon la remarque d'un chioiiiiiueur, ce jour-là, en l'éveschéd'.\vranclies, ou autre pari quenous sachions, on n'en faict aucune comniémoratiori. mais seulement le 18"^ jour de juin auquel son sainct corps lut trouvé en ce Mont où il avait esté .ipporlé après sa mort et enterré dans réj;lise Sainl-l'ierre (c'esloit la cliapcl'c baslii' auprès de l'église Saincl-Miiliel . où il demeura jusques en l'an DliO, auquel temps il lui délerré par un clianoyne el musse sur un lambris. Les brésiaires d'.Xvranchcs, tant anciens que modernes, cl le Marlvrologe gallican font mention de luy le IS' jour de juin et le lli'- d'octobre. .Nous avons recueilli cette vie des manuscripts de ce monastère >• (l). IIuynes, t. I, p. 12).
(2; Le Iloinnn du Monl-Saint-Michcl, MU. de Henurepaire, v. i:)53, etc.
avec la religieuse émotion qui fait incliner le front sur un berceau, aussi bien que sur un tombeau, nous avons exposé le récit des événements exti-aordinaires, qui forment comme l'aube pleine de promesses de cette histoire grandiose. Comme ce fut avant tout un monastère, avant de continuer à envisager le Mont sous ses aspects particuliers par la méthode analytique, et afin de mettre aux mains du lecteur un fil conducteur, nous présenterons ici une synthèse ininterrompue de ses annales, que nous résumerons sous le titre de « Moustier ».
Enseigne de plomb, xiii* siècle, trouvée dans la Seine.
Kj:li50 abbatiale du Mont. trifv>rium nord de la grande nef.
/)// ilrhiil à IIiiIiitI iIc Tiiriijui 1154)
Entre cis est bien cen confcrinê, (^)iicr co ostoil rral<'rnil('', Alliance seinbUmt d'amor.
(nnmnn du MnnI Sninl-Micliet. v. 51181.)
^^e sanctuaire Michelin était comme le pôle nord du monde relijfieux, vers lequel se touniail la dévotion des princes et des seijrneurs. aussi bien (jiie de <( la povre gent » . Il continua de prospérer au soirde la dynastie mérovingienne sous les derniers rois de Neustrie, de Childebert à Thierry, qui semblaient plutôt des fantômes en possession d"un sceptre, en attendant ies destinées de la monarchie carolingienne. Cette période des annales Montoises est recouverle d'une certaine ob.scurité, ipii s"éclairt' à la lueur des torches et du glaive des pirates saxons et Scandinaves.
Le plus fameux de leurs chefs est Rou ou lioUon, qui «desgata » le pays par sa « deablie », jusqu'au jour où le roi de France, Charlesle-Siraple, eu 911, lui remit la Neustrie avec sa fille Gisèle et où le nouveau duc de Normandie « ses hommes toz batizier fist >>. La religion eut sa part dans cette réparation et, au dire du poète-chroniqueur du Mont, le duc Hou « Seint-Michiel a très bien fiufé — les iglieses a estorées ». De fait, après sa conversion et son baptême, le rude aventurier dota diverses églises, et, parmi celles-ci, le Mont-Saint- Michel (1). Vers l'an 912, il donna une terre dont « on ne trouve le nom dans aulcun manuscript », mais que l'on « présume être Ardevon », localité au sud de la l^aie. Son fils Guillaume, dit Loiigue-Epée, que ses vertus firent placer au catalogue des Saints, octroya à l'Archange des terres dans les « villages de Moidrey, Curey, Macey, Gromeret, Saint-Jean » et autres. .A cet égard, un chroniqueur écrit : « Nous n'avons ces dons en chartes exprès, mais nous en avons par ses successeurs, qui confirmèrent ces beaux legs ».
Après (Tuillaume. son fils Richard, dit Longues-Jambes ou Sans-Peur, continua ces traditions de libéralité. Or, par suite des temps troublés, le relâchement pénétra parmi les chanoines Montoisqui se montrèrent « paresseux à célébrer l'office divin. » Le duc leur fit div(!rses remontrances, mais ils se bornèrent, paraît-il, à des promesses sans s'amender ; aussi résolut-il de remplacer les chanoines par des religieux. Richard se concerta avec Huynes,archevêque de Rouen, et le comte de Bayeux, Rodolphe, son frère utérin, « homme singulier en prudence et en valeur », non sans s'assurer de l'agrément du pape Jean Xlll. Ce que voyant, les chanoines s'empressèrent de «retirer ce «{ui restait de plus précieux en l'église », et le transportèrent clandestinement avec leurs meubles, en des maisons amies ; l'un d'eux n'hésita pas à « déterrer le corps de S. Aubert et le cacher au-dessus de sa chambre, entre le toit et le lambris qu'il fit faire exprès ». De son c(Jté, le duc fit demander des religieux « es abbayes de Fontenelles, dite de St-Wandrille, de Saint-Pierre de Jumièges, de Saint-Evrault, de Saint-Mélaine, près le mur de Rennes. » Les bénédictins choisis se réunirent à Avranches au jour fixé, et, afin de prévenir toute difficulté, Richard envoya « l'un des plus apparens de sa cour bien accompagné pour faire commandement aux chanoynes ou de prendre l'habit monacal ou de quitter la place. »
Les anciens occupants s'éloignèrent, à l'exception de deux,
(i) Guillaume de Saint-Pair, Le Roman du ^fonf-Sainl-^{ichel, passim.
43 LE \10lSriKH
Diuaud, dévot à S. Michel, et Bernier. (jui ;ivail caché le corps de S. Aubert afin de l'emporter. Ce dernier feignit d'être malade et demanda à conserver sa chambre, quelques jours encore. On l'installa n dans une maison à costé du rocher, où on luy bailla tout ce dont il avait besoin ». Les religieux, au nombre d'une trentaine, arrivèrent au Mont qu'ils gravirent. « louans Dieu et chantant des hymnes et cantiques en l'iionneur de S. Michel », et choisirent pour abbé un « homme fort grave et de sainte vii-, lequel s'estoit occupé àrestaurer le monastère de Saint-Wandrille, ruiné par les guerres ». Ainsi, suivant les expressions d'un chroniqueur, « ces belles Heurs cueillies es cloîtres bénédictins commencèrent à fleurir en ce palais des anges et à respandre de tous costez un odeur si suave que plusieurs, détestants les délices mondaines, se veinrent renfermer dans ce parterre céleste. » On place communément l'introduction des Bénédictins en9(i5ou 966 (1). Le pape Jean XIII et le roi de France, Lothaire. conOnnèront cette prise de possession.
La colonie monastique appelle un suiiérieur, qui soit à la fois la tête et le cœur de la Communauté, le gardien de la règle et l'exemple de ses frères. S. Benoit en remettant aux moines le soin de choisir celui qu'ils estiment le plus ajite à diriger la maison, a fait preuve tout t'usemble d'une connaissance parfaite des tendances de l'âme humaine et d'un sage esprit de discipline. Le suffrage ainsi pratiqué est comme l'introduction d'un sang nouveau dans l'organisme monastique, qui, tout en conservant l'unité de corps et d'esprit voulu par le fondateur, s'épanouit en une généreuse floraison d'œuvres en rapport avec le temps, le milieu et le caractère propre de chacun des supérieurs. De fait, le nouvel élu, Maynard. qui avait fait ses preuves dans la direction du couvent de Saint-Wandrille, se distinguait par la puielé de ses mœurs, l'aménité de ses manières et la solidité de sa dévotion. Le jireniier à tous les exercices, il était comme la vivante personnification de la règle. Au lieu de conlier à un frère le soin de sonner l'office, le jour et la nuit, il s'imposa cette tâche délicate et, pour la remplir plus fidèlement, il choisit pour chambre une pièce joignant l'église. Sa bonté d'âme lui gagna même
(!) Cependaiil on lil dans la CltroniijUf de Rnberl dr Torigni : •• 9(iil. Aiichv raluin pst hoc sacro scriplo laiii a domno .lolianno papa f|nam a I.olliario Kranconim regc. ni inona<^teriiiin Montis saiicti \licliacli-. pcipoinaliter insipiiiatur ordinc monaclii'.i élut nulliis noinine vcl officio abbalis fiingatur ibi, uWi (|iicni idetn nionacbi de suis elcgcriiil piifcsse sibi. — !Ki."). MBinardiisl prirniis abbas. >. — lit ailloiirs il est dit : « Ùicliardus... posiiil monaclios in ecclesia sancii Micliaclis iupericulo niaiïs. antiodomini IX" LWI, Mainarduni scilicol pritniim abbatom... cl aliiirn Mainardiim. nopolrm siium, ciuii rolpris inonacbis » 1. Il, p. 231 i.
les cœurs disposés à rester fermés. Le chanoine Durand, liomme de bien, fit sa soumission et l"abbé Maynard lui donna le poste de chapelain de l'église. Le neveu du chanoine Dernier, à la différence de son oncle demeuré réfractaire à toute tentative, devint l'ami des moines qui lui laissèrent la possession paisiljle des meubles qu'il recueiUit. Le printemps de la vie religieuse fleurissait ainsi avec éclat quand l'abbé Maynard, sous le poids de la vieillesse et des travaux, rendit son âme à Dieu le 16 avril 09L
Le duc Richard I""'' entoura le couvent d'un amour de in-t-dilection et enrichit le trésor de " vases d'or et d'argent, calices, croix, chappes et parements d'autels entretissus d'or et de pierres précieuses, le tout d'un grand prix et
' ' ' o l- Cloche déiliée à la Vierge.
valeur ». Afin de mettre les logis conventuels
en rapport direct avec l'église, en les protégeant , il construisit " plusieurs beaux bastiments propres pour les moines . fit environner le haut de ce Mont de hautes et esjjaisses murailles, lesquelles, par la succession des temps, ont esté abbatues pour y bastir les œdifices <[u'on y voit maintenant <>. De ces bâtiments, du côté du nord et à l'ouest de la Merviille, il reste, croyons nous, la muraille démantelée, qui va du levant au couchant et dont on n'a pas assez remarqué le caractère, distinct des autres constructions. En outre, non content de ratifier les donations faites par ses ancêtres ou autres personnes, il octroya plusieurs largesses à l'église où il aimait à venir faire ses dévotions, et concéda aux religieux la juridiction temporelle sur les habitants du Mont. A son tour, le comte Conan donna la paroisse de Villamer avec ses dépendances, et Manger, évèque d'Avranches, remit à l'abbaye la juridiction spirituelle qui lui appartenait sur les religieux et sur les insulaires. Ainsi fut instituée la fonction d'archidiacre du Mont, à laquelle les abbés nommaient un religieux chargé en particulier de visiter les paroisses de Saint-Pierre du Mont et de Sainte-Marie d'Ardevon. A ce titre, le couvent avait la collation, institution et destitution du curé, ou vicaire pei'pétuel, préposé à l'église paroissiale de Saint-Pierre. D'ailleurs, ainsi que le fait remarquer le chroniqueur, « l'abbaye continua à eslre sujette de l'évêque et n'a jamais eu le privilège d'estre immédiate du Saint-Siège >'. Nous ajouterons que vers cette é^ioque, Mayeul, qui fut abbé de Cluny et gouverna l'important monastère de Marmoutier, donna au couvent Montois des terres et des vignes au Morier, en Touraine.
4i I.E AtOfSTIEU
L'abbé Maynard, d'abord à Saint- Wandrille, puis au Mont, avait formé aux vertus monastiques, son neveu, qui iiortait le même nom. Les religieux le choisirent d'abord lomme prieur claustral; puis, à la mort de l'oncle, le 16 avril 991, les suffrages l'appelèrent à prendre la charge abbatiale. Maynard II gouverna l'abbaye avec la douceur et la fermeté que Ion pouvait souhaiter, « ayant grandissisme soin du spirituel et du temporel » (1). Gepeudant la Bretagne et ses hauts feudataires rivalisaient avec les « barons Normands » de dévotion envers l'Archange. Conan I", duc de Bretagne, voulut être enterré dans l'abbatiale, et son corps fut inhumé dans la chapelle de Saint-Martin, conservée sous le bras méridional du transept. Le même sentiment de dévotion porta Rolland, évéi[uede Dol, à demander la sépulture au Mont ; et il fut enterré « à l'entrée de la grande porte de l'église ». Rolland vivait au Mont, lorsqu'on le désigna pour l'épiscopat. Ce n'est pas un fait isolé et il est à remarquer que le couvent fut comme une pépinière d'évèipies et d'abliés. Déjà précédemment Herouard avait reçu la direction de Gembloux, et, en 994, D. Garin fut choisi comme abbé de Cerisy. Les religieux avaient supporté de lourdes dépenses pour la reconstruction de l'abbaye et, de divers côtés, on leur vint en aide. En 99t), Geoffroy l", qui succéda à son père Conan l" comme duc de Bretagne, leur donna des terres à Saint-Maloir et à Saint-Benoît des Ondes; au bourg de Cancale, il ajouta le port et le fiatronage des églises, donation qui fut confirmée par son fils Alain III. Geoffroy l" reçut la sépulture au Mont, à l'instar de son père (2).
La mort du duc Richard I^'', arrivée le 21 novembre 99(). fut un deuil très douloureux pour l'abbaye, et à ce sujet un chroniqueur s'exclame : « Rienlieureuse est la nation qui a pour conducteur un prince non moins pieux que courageux ! ». .Au jour anniversaire de son décès, on célébrait dans l'alibatiale une messe solennelle pour le repos de son âme et pour les défunts de sa famille ; l'office était
(I) D'.ipiTS rorl.nins .Tiiloiirs, Maynard II l'ut abbi'' do jii'doii. I). I.i:rii)ï « double qu'il soit iijsrn'' au catalog^uc « de crlto al)ba vo, et !• IIiyms dc'ilare <i qu'il s'en démit avant sa mort », arrivée en l'an lOOi).
(2| lin manuscrit du Mont nous a laissé du duc Kirhard I" ce porirait : Il Eral slatura proccrus, vullu decorus. intogor corpore. barba prolixa cl aU)a dccorus, lano capitc ciispissimns et tolo corpore valde bciic fnrmatus. Kral paupcruni susteulalor. monaclioruui tulor, viduaiuin dclfensur et captivoruni icdcmplor ". I5itili(illii'<iiic d'Avraiiches.
— CinUin Clirisliniia. tome M, p. .51 'i : " Dolciisis vero aiilisles Rollandus inibi sepeliri voliiit. ubi et (jinaruis. Brilannia' dux, pro volo sepultus est in capella sancli Martini veleris ccclesia', ncc non Gaufredus tilius cjus et successor».
suivi de la distribution il'une offrande de seize deniers à clmcun des indigents qui se présentaient, et les chroniques parlent de trois ou quatre mille pauvres. C'est qu'en effet, grâce aux donations des suzerains, les collectuaires, les obituaires et le martyrologe de l'abbaye nous ont conservé la date du décès des bienfaiteurs et c'est un avantage précieux pour l'orientation de la chronologie. A la suite de la mort de l^ichard, la duchesse Gonnor, d'abord sa maîtresse, puis son épouse, dans une large pensée d'expiation pour le passé, d'édification pour le présent et de préparation pour l'avenir, lit don au couvent du domaine de Bretheville et de la seigneurie de Domjan avec les terres, bois, prés, moulins et autres dépendances. La même année 936. le duc I^«ichurd II, après avoir confu-mé les donations antérieures, octroya " quantité de belles terres et seigneuries. » Ces domaines comprenaient : « la seigneurie de Versum, la Jjaronnie de Sait-Pair, l'île de Calsey (Chausey), le village de Chanteloup, la terre de Grombald, la moitié de F^rengarville avec plusieurs autres villages et dépendances, enfin la baronnie de Genêts. » Pour cette dernière localité, il est à remarquer que « S. Aubert n'avait fait don que du village qui n'était pas encore chef de liaronnie. » (1) Un chroniqueur ajoute : « Il donna aussy la baroimye d'Ardevon avec toutes ses dépendances temporelles et spirituelles: mais je croy, pour moy, qu'il donna seulement le droit de justice en baronnye et confirma le tout de la dite terre d'Ardevon, la({uelle il y a bien de l'apparence avoir été donnée aux chanoines par liollon, l'an 9.12. » (2)
L'abbé Maynard II sentant approcher sa fin, résolut d'assurer la tranquillité du couvent, en indiquant le religieux auquel il souhaitait transmettre sa crosse, comme « le plus vertueux et le plus capable du monastère ». Selon le vceu du vénérable vieillard, qui décéda le 14 juillet 1009, les moines se réunirent pour procéder à l'élection et choisirent Hildebert. Le duc Richard II approuva le choix par une lettre dans laijuelle il fait l'éloge de l'abbaye, des moines et, en particulier, de Maynard et du nouvel élu, et dont l'original était conservé dans les archives Montoises.
Au témoignage de ses contemporains, malgré sa jeunesse Hildebert fit paraître « l'éclat et la vivacité d'un esprit supérieur, la gravité et la beauté des mœurs d'un liomme mur, en un mot tous caractères d'une préparation divine. » Il dirigea le monastère « avec tout le soing et la diligence à luy possible, » et les chmnicfueurs se
(1) D. HUY.NES, l. 2, p. "<. — D. Leuoy, p. 28(1.
(2) Le texte de ceUe tljarteest textuellement dans le Xeustrin pia, p. 377.
plaisent à redire les qualités éminentes qu'il déploya dans le gouvernement de l'abbaye, aussi bien que dans les développements qu'il y a apportés. Dans son zèle pour la régularité de l'office divin, il logea dans une chambre « proche de l'église », et réserva la chambre du chanoine Bernier » pour estre la thrésorerie ». C'est dans cette dernière pièce, qu'à la suite de phénomènes merveilleux, on fit des
recherches pour la découverte des ^Ift^ft ^^^^ Éi^~^^ restes de S. Âubert. Comme la ^^.^^ ^ap^g? rumeur populaire continuait de pré-
tendre i{ue Bernier avait déterré et caché le corps, on s'enquit du fait a ui)rès de Fulcold ou Foucaud, neveu de Bernier. Celui-ci dit qu'il " gravait certainement, comme ayant esté témoin oculaire, que son oncle . , ,, . »,„„„„„H avait déterré et transporté les osse-
Monnaies tics ducs de Norm.indK-. i
ments de S. Aubert autre part et (ju'il les avoit caché en quelque lieu de ce Mont, mais qu'il ne sçavoit l'endroit. » Comme l'on supposait que la cachette se trouvait dans la propre chambre de Bernier, on résolut de l'explorer de fond en comble, après s'y être préparé par le jeûne et la prière. Sous les planches clouées sur les poutres, on trouva plusieurs coffrets, parmi lesquels, un de plus grande dimension. Ayant soulevé le couvercle de celui-ci, les religieux « aperceurent enfin tost le corps du sainctet s'écrièrent soudain de joye, appelans Foucaud, lequel, estant monté, dit que ce vaisseau estoit celui dont il leur avoit parlé et ({ii'il le reconnaissoit à certaines marques. »
On descendit le trésor et les religieux « l'enveloppèrent dans un beau et riche drap ", puis le portèrent en procession dans l'église. Les moines placèrent le corps sur le grand autel. « L'ayant mis là, ils estcndirent un rideau à travers de l'église, puis tirèrent hors du vaisseau un petit coffre et mirent les saincts ossements sur une belle nappe, et le considérant diligemment et d'une pieuse curiosité, ils apperçeurent en son chef le trou qu'on y voit encore aujourd'huy et chacun connut apertement par ce signe le coup que l'arcange lui donna, s'apparaissant à luy hi troisième fois. Ils trouvèrent aussy un autel portatif du y)ienh('ureux S. .\ubert avec un petit parchemin où à grand'ijeine on put lire ces mots: Jlic rcqidcscil corpus sancli Auberti Abrincalensis episcopi, à cause que ce parchemin estoit jiresque tout pourry. Après avoir ainsy regardé à leur ayse ces saincts ossements et tout ce qu'on y avoit trouvé avec, ils
les mirent le plus décemment et honorablement dans une châsse qu'ils colloquèrent au-dessus d'un autel dédié à la sainte Trinité. Maintenant, continue la chronique, on les voit dans la thrésorerie avec plusieurs autres. » Suivant lannaliste, « cette translation se fit le 18 juin, et d'autant qu'elle fut fort célèbi-e, on commença de célébrer la feste de ce sainct le 18 du dit mois. Martin V, créé pape l'an 1417, donna, la cinquiesme année de son pontificat, sept ans et sept quarantaines d'indulgences à ceux qui visiteroient cette église ce join--là et qui se repentiroient de leur péchez: les indulgences sont finies. En cette abbaye, cette feste s'est célébrée toujours fort solennellement et avec octave. Et anciennement, lorsque les abbéz estoient réguliers, les religieux des prieurez forins dépendants de cette abbaye, venoient en ce Mont le jour de cette feste pour commencer le lendemain leur chapitre général. Depuis que les abbéz ont estez commendataires, on a poursuivi cette coutume, mais la plupart ne s'y trouvoient. »
Quoi qu'il en soit, lorsque l'on parcourt les récits anciens, on observe que, à la suite de la translation de ses reliques, S. Aubert sembla partager avec l'Archange le don d'opérer des prodiges. Parmi ceux-ci, il en est un qui présente un intérêt particulier an iioint de vue de la topographie. « Une femme, ayant esté prési'rvée de la mer miraculeusement, enfanta sur la grève l'an 1011. Tout aussvtost que ce miracle fut arrivé, l'abbé Hildebert I" lit mettre en la place où la femme avait accouché, une croix de cent pieds de hauteur et la fit ajjpuyer de grosses poutres de bois et barres de fer, afin que la mer ne la peust abattre. » (1)
Hildebert !«'■ mourut le 7 janvier 1017. suivant la version que D. Leroy proclame « probable « d'après « les meilleurs manuscripts. » Il fut enterré « dans le j^etit jardin auiirès du i)resbvterium de l'église . „
** Ai.. ^-^ Le Mont, eghse souterraine, re;>litutioQ.
de Saint Michel ». Peut-être s'agit-il du
petit jardin, jadis disposé en terrasse, au chevet de l'église actuelle
et au sud de la Merveille; il y a peu de temps encore, avant le réta-
(1) A prc'scnt, dit l'hUloricn du xvii' siècle, les saluions de la grève sont au-dessus de la dite croix, fort haut, ce qui est cause qu'on la volt rarement à présent. On trouve, en un manuscrit, qu'un relif,'ieux de ce Mont appelé Fr. >icolas Germain, la fitréparer l'an i:^89. 11 fallait que ce bon religieux fust baillif ou ccllerier du monastère, et de ceux qui ont soin de gérer les afTaires. On a vu celte croix l'an 10:!2. qu'elle fut découverte l'espace de s jours, tous ceux du pays la
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i8 LE MOUSTIEU;
blissement de la citerne, le jasmin, les œillets, les roses et le buis en faisaient un asile plein de fraîcheur et d'agrément, à l'ombre des austères murailles granitiques de l'abbaye.
Hildebertl"avaitun neveu, qu'il avait formé à la discipline et aux vertus monasticiues ; les l'eligieux rélevèrent à la dignité abbatiale. Le nouvel abl)é Hildebert II « gouverna fort sagement ses moines au spirituel et au temporel. » En l'année lOlT, le Mont vit défiler ce que la Normandie et la Bretagne comptaient de gentilshommes et de dames du plus haut parage. L'église resplendit d'une pompe inaccoutumée, dans laquelle les courtines et les ornements liturgiques répondaient à la somptuosité des costumes richement brodés des seigneurs et des châtelaines. Au milieu des deux cours réunies, apparaissaient dans tout l'éclat de la jeunesse et de la grâce Richard H, duc de Normandie, et Judith, fille dedeofTroy P'', duc de Bretagne, aussi présent à la solennité. Le duc Richard avait choisi de célébrer son mariage en ce saint lieu, qui se dresse sur les marches des deux provinces, pour fournir à Saint Michel un témoignage de sa vénération, et à l'abbé Hildebert une preuve d'amitié. A cette occasion, comme les ruines et les restaurations successives des bâtiments conventuels, et en particulier de l'église, avaient fait de ces édifices un ensemble peu en harmonie avec l'excellence des souvenirs, le « bon duc « Richard II convint avec l'abbé de lui venir en aide pour de nouvelles constructions, non sans lui donner Tabbaie de Saint-Pair et aussi « le Moustier de Sl-Pierre du Mont ». Grâce à ce concours, Hildebert II « amplifia les bastiments nécessaires à la régularité » et put « commencer l'église que nous y voyons encore ce jourdhuy, depuis les chaires du cœur vers la nef. »
veinrent voir venir par bandes et processions. Elle a encore esté veue l'an I6ir> et fui dérouverle es cstrémitez l'espace d'un mois entier, sçavoir depuis la my avril, jusqu'à la my niay. Nos confrères de ce Monl l'allércnt veoir et eiilr'aulros les R. P. doni Julien du Clieiniu, ([ui m'a dict cecy. y alla le jour de l'appaiilion de S. Michel. Oormne déposilairo du nioiiastcre el l'un des officiers d'icceluy. il y mena des cliarpi-nliers et des m'inuisicrs pour voir ce qu'ils en diroienl. O qui en paraissoit est une charpente en quarré (à la fasson des justices palihulairesi, d'environ dix neufs pieds, de coing en coin>,' de médiocres poutres d'un pied et demy d'escarrissage et au milieu : à costé de deux poulres qui vont de coliif; en coing paroist un tronc de bnis surpassant le reste d'environ un pied. On ne voit où il est entr- ce qui fait croire que cette charpente va bien bas. Oe bon peie dit s'csire assis dessus. I.'endroil où est la dite croix, est cuire le dortoir des religieux et le rocher de Tombelaine. environ à la ([ualrlème parlye du cbenùn i)lus près du (lil dortoir q'ie du dit rochoi- de rninhelaine, dans un endroit (jui fait un coude de sable à la rivière qui l'enviionne ». D. I1uy>i;s ajoute: « Il est à reniaripier qu'en cet endroit II y avoil une fort profonde vallée qui est mainteuaul comblée de grèves. »
LE MOUSTIEK
Les travaux furent inaugurés en l'an U}'2'2. Mais l'abbé n'eut pas la joie de les poursuivre ; il mourut peu de temps après et fut enterré Il dans le petit jardin du presbyterium w.auprèsde son oncle. D'après un manuscrit, sa mort arriva en 1024 : mais tous les chroni(iueurs la placent en 1033, ceux-ci, le 8 septembre, et ceux-là, le 18 septembre, avec D. Huynes, lequel déclare avoir suivi les manuscrits qui lui « ont semblé les plus certains » (1).
A l'époque qui nous occupe , la célèbre abbaye de Fécamp, dotée par les ducs de Normandie, avait pour al)bé Guillaume, religieuxqueseséminentes vertus ont fait placer au rang des saints : il est mentionné dans le Martyrologe gallican au premier janvier. Or, Guillaume nourrissait une amitié profonde pour deux de ses parents — d'aucuns disent frère etneveu — Suppo etThéodoric; le premier était abbé de Sainl- Renin de Fruttuoso (?), au diocèse de
Verceil en Lombardie, et le second, abbé de Jumièges. L'abbej de Fécamp, qui jouissait de la confiance de Richard H, fit entrer ses parents dans les bonnes grâces du puissant suzerain. Le résultat fut qu'à la mort de Hildebert II, le duc manifesta aux religieux Michelins son désir de voir choisir Suppo pour diriger le couvent ; et f élection se fit en ce sens. Mais l'abbé Suppo ne jugea pas à propos de quitter le couvent de Saint-Benin, Le ciel d'azur, les habitudes contractées et la différence de caractère influèrent sans doute sur sa résolution. Faut-il ajouter avec un chroniqueur qu'en son couvent il était « plus absolu qu'il n'eust pas été peut-estre en nostre Mont-Saint-Michel où la règle estoit fort exactement gardée ';' »
Quoiqu'il en soit, Suppo prit tellement son temps pour se décider qu'il fallut procéder à une autre élection, afin de ne pas laisser le couvent sans supérieur. Les moines choisirent, en l()"2o,
(1) D. Huynes écrit qu'Hildebert II commença l'ûglisc « de la grandeur qu'on la voit jusqu'à ce qu'il mourut. » — Chronique de Robert de Torigni. .appendice t. H. p. 219 et 231. '• 1017 Hikiebertus II. quarUis abbas — 1023. Hoc anno inchoatum est novuni monasterium a Richardo secundo comité et Hildelierto abbale, qui abbas ipso anno obiit. cui succossit Mmodus. » — " .\nno MXN.III inchoata est nova eccicsia beati Michaelis a Uicardo secundo comité et Hildeberto secundo abbale. qui abbas codem anno obiit. — D'après le Gallia, son décès eut lieu le 3 septembre 1023.
Almod, originaire du Maine. Des rives de la Sarlhe on vint en ijèlerinage au Mont, et, parmi les pèlerins, nous remanjuons, en ]02i, le comte Hugues qui légua « de belles terres » à l'abbaye, et le vicomte Rodolpbe, qui fit également de « balles donations ». A quelque temps de là, Almod eut la douleur de voir mourir le principal bienfaiteur du couvent, Richard II. qui avait entrepris « de faire bastir l'esglise de la grandeur qu'on la voit et ^^n lit faire les fondements et quelque peu davantage et l'eut fait achever sans sa mort arrivée le 23 aoust 1026. ■> Heureusement, le décès du duc n'interrompit pas les travaux, et « il l'a néantmoins fait faire quoyque mort, puisqu'il a donné aux Moines de ce Mont tant de belles terres et de si grandes possessions durant sa vie, par le moyen desquelles elle a esté achevée : tous les manuscripls de ce Mont s'accordent en cecy. »
Les successeurs de Richard II marchèrent sur ses traces. Richard III s'empressa de confirmer les dons faits à l'abbaye par son père. Il mourut en 1027, et son lils Robert I", non content de ratifier les libéralités de ses ancêtres, y ajouta, en 1029, plusieurs domaines. Robert donna à l'abbaye huit moulins au diocèse d'Avranches, et cinq au diocèse de Rayeux, tout ce qui lui appartenait dans la vallée de Reuvron. ainsi que la moitié de l'île de Guernesey et tout ce qu'il s'était réservé en l'autre moitié, quand il bailla celle-ci en fief à Niel le vicomte, seigneur du Gotentin. Ce dernier était un « très vaillant et renommé guerrier, lei[uel, sur la fin de ses jours, se rendit religieux en cette abbaye et y donna tout ce qui lui appartenait à l'abbé
de Bère et autres voisins. » Le duc Robert manifesta sa générosité par d'autres donations, en sorte <[u'il reçut le nom de « Libéral. « Par contre, il est vrai, << les vieux romans l'ont appelé Robert le Dialile, à cause qu'il estoit grandement fougueux en colère. » De son côté, le duc de Rre- .. „ , . , , tagne, Alain III, vint en pèlerinage au
Lliapclle sous If transept suil. o ' ' ir o
Mont, avec sa mère et son frère, en 1030. On le reçut avec tous les honneurs dus à son rang, et, en retour, il se montra libéral envers le couvent. Après avoir confirmé solennellement les largesses faites par son père GeotTroy 1", il donna les terres de Rodhel sur le Coucsnon avec « les marets, » la terre de Lemas ou Lanas et le moulin qui en dépendait, et Monlrouhals avec ses « appartenances. » Le duc exprimait ainsi son désir d'avoir part aux prières des religieux pour son père et pour lui-même. .\fin de rendre l'acte de donation plus solennel, il déposa la pièce
sur l'autel de Saint-Michel durant la célébration de la messe, « le ilimanehe des Octaves de Pasques. » Les ducs de Bretagne témoignèrent encore leur vénération envers S. Michel en favorisant la reconstruction des édifices conventuels; ils exemptèrent les moines de payer l'impôt et subside pour toutes les pierres tirées de leur duché et transportées au Mont. Cette même année 1030 causa une joie souveraine aux hôtes de l'abbaye, par le rapprochement des ducs de Bretagne et de Normandie, qui se rencontrèrent au Mnnt et firent la paix entre eux.
Il est vrai que parfois la main qui avait été généreuse, devenait rude et faisait payer ses libéralités. L'abbé Almod ayanteu le malheur de déplaire à Robert, le duc l'obligea à se retirer du couvent en l'année 1032. A ce propos, un chroniqueur consciencieux fait la réflexion qu'il n'a « seu trouver ijourquoy. » Quelque temps après, le duc Robert rendit ses bonnes grâces à Almod et le plaça à la tète de l'abbaye de Saint-Vigor de Cerisy, auprès deSaint-Lo. mais celuici ne vécut guère qu'une année. Après le départ d'Almod, par suite de l'ingérence canonique de Robert le Libéral ou mieux le Diable, « courroucé extrêmement, » la direction de l'abbaye, croit-on, fut confiée à Théodoric, abbé de .Jumièges, dont il a été question plus haut. Mais Théodoric doit-il réellement prendre rang dans le catalogue des abbés? Les historiens ne sont pas du même avis; cependant il s'agit plutôt d'une question de mot (1). Aussi bien, les événements qui suivirent, semblent prouver cpie Théodoric eut vraiment le titre d'abbé du Mont. Sa mort arriva le 17 mai 1033, et c'est également le 17 mai que l'on place le décès d'Almod, devenu abbé de Cerisy. Mais il est à remarquer que tous les manuscripts ne sont pas d'accord sur l'année de la mort de ces deux religieux. Quoiqu'il en soit. Théodoric futenterré à Jumièges, et Almod reçut la sépulture à Cerisy (2).
(Il A cet égard, un ctironiqueur écrit : « Nous le niellons au ranii; des abbés du Mont, suivant nos manuscripts. bien qu'il n'en eut la charge que quelques moys et <iu'il se doive plulost nommer cnstos abbalUr Montis que abbax ainsy que le trouvons aussy nommé de l'abbaye de Bcrnay. » De sou colé, 1). Leroy écrit : « Il y en a qui lonl diflicullé de l'appeler abbé du MonI et disent qu'il n'estait qu'administrateur en icellc ou plulost gardien d'icelle pour ce (ju il esloil aussy nommé abbé de Bernay, et que pour lors, quand une alibaye esloit vacante, on y envoyoit le prochain abbé pour en avoir soin jusqucs à nouvelle esleclion, et particulièrement les plus sages aux lieux où l'on voyoit estre grande diflicullé d'en élire un nouveau : toutefois, tout bien considéré, je dis qu'il fut vérilablement abbé de ce monastère, n D. I.eroy, p. 299.
(2) GaUia Christiana t. XI, p. 515. Neustria pia. p. 384, 385 — D. Hliynes, Histoire générale, etc., I, p. 155 — 243 — D. Leroy. Les Curieuses Recherches, p. 290-300. — Chronique de Robert de Torigni. Appendice t. II, p. 193, 219. 231 :
m Lt: MOLSTIKR
Et maintenant, il importait de procéder à l'élection de manière à ramoner complètement la concorde. De nouveau, le choix des religieux se porta sur Suppo que l'on donne comme frère de Théodoric. Les circonstances étant changées, l'élu quitta le couvent italien de Saint-Benin pour aller au Mont. Suppo, qui avait choisi pour venir « le temps opportun », fut « extrêmement absolu sans dejipendre aulcunement de personne «. Du reste, il montra pour les livres, pour les manuscrits et pour les arts, un goût très vif, qu'il s'efforça d'inculquer à ses religieux. De sa belle patrie il avait apporté des reliques, des vases d'or et d'argent et des livres précieux dont il enrichit le trésor. Mais il eut la douleur de perdre son i)rotecteur en la personne du duc Robert, qui mourut à Nicée,le 11 février lOo."), et dont le fils (niillaume, auquel l'avenir réservait le titre de Con(iuérant, était dans sa septième année. Suppo s'aliéna l'esprit dune partie des religieux par la libéralité excessive qu'il montra envers certains seigneurs, ainsi qu'à l'égard de ses parents qu'il ht venir d'Italie. Il « les enrichissait, paraît-il, du bien du Mont, comme si c'eust esté du sien propre », et, notamment, il disposa du moulin Leconte, que Robert I" avait légué au couvent. Mais Guillaume réjjara cette irrégularité en faisant rendre le moulin à l'abbaye. Du même coup, il donna aux religieux les îles de Sère et d'Avrign\-, en échange de ce que son père leur avait octroyé dans l'île de Guernesey. Cet exemple de libéralité fut suivi par plusieurs seigneurs, désireux de manifester leur dévotion envers Saint Michel. En 1036, le chevalier Adelain ou Adelesme fit don du village de la Croix, situé entre le Mont et la vallée deBeuvron, de la terre des Trois-Charrues en l'île de .lersey, et des terres de Yilers et de Baient. Au mois de mars 1043, Renaud et sa mère Hersende donnèrent l'église Sainl- Victeur ou Saint-Victor, « située es faubourgs du Mans, avec le bourg qui est autour de celte église et toutes les choses qui leur apparlenoient en ce lieu et en plusieurs autres ». Niel de Saint-Sauveur, vicomte de Cotentin, abandonna ce qu'il possédait dans l'île de Sère et prit l'habit religieux.
— 1030 Obiit Gnillelmus. abbas Fiscanncnsis. Almodus, quinlus abbas — 1031 Tht'odoiicus, sextus ibbas. — 103i Eodem anno, rognante Hcnrico Iloberti régis lilio, anno 1" Alanus, comcs et dux Brilanniii'. liortaln .\.lmodi. abbatis hujus inonasierii, rcddidil duas ecclesias, sitas in tci'riti>ri<i (jnod vocaUir Poelelh, scilicel Semmeler cl .'^ernmonvon. décimas et ablaliotuun primilins dalasa pâtre suo (laufrido, terrain quoque propre lilus maris silani, quie dicilur Oancaure. et porliim qui nominatnr l'orpicin. Cui reddition! subseripscnint i|)si \lanus conies. .\dhugisis (oinitissa mater roniitis, Eudon conies. (jingoneiis arrliiepiscopiis. \ uarinus episcopus Redoncnsis cl alii nuilli. >> — iiibl. nation. \" 18947 f. I4-.
LE MOLSTIEH
CeiDendant à l'abbaye, la situation continuait à être tendue et devait se dénouer par la séparation. En 1048, l'abbé Suppo, devenu une " pierre d'achoppement pour les moines » qui supportaient difficilement sa façon de gouverner, se tira « de longues >>, suivant les expressions d'un chroniqueur, et retourna en Lombardie. Il réintégra le monastère de Saint-Benin où il passa le reste de ses jours et fut enterré le 4 novembre 1061 (1).
Les religieux songèrent à se choisir un supérieur, et Guillaume le Conquérant prit soin de faciliter l'élection, en indi(piant lui-même son candidat préféré. (Tétait Raoul de Beaumont, frère de Roger, tous deux d'une illustre famille, que le duc souhaitait sans doute s'attaclier plus intimement, alin
de tenir davantage dans sa main le Mont-Saint Michel, .\vant l'abbé Théodoric, Raoul avait eu quelque temps la garde de l'abbaye de Bernay. Aussitôt élu, il activa la reconstruction de l'église en la dotant d'une tour centrale sur l'inter-transept. Des largesses vinrent aider les travaux de construction et d'embellissement. Méen,évêque de Rennes, par acte de 10.jO, confirma la donation des prieurés et cures de Villamers et de Poilley. Guillaume Pichenot fit don de la Perrette avec ses dépendances, et prit l'habit (10.54); Ascelin et son fils Roger revêtirent également la bure, après avoir octroyé la cure de Calgey ou Caugé au doyenné d'Avranches.
L'abbé Raoul de Beaumont nourrissait une très vive dévotion pour le Sauveur et la Passion. Il prit la route de Jérusalem et fit pieusement son pèlerinage aux Lieux-Saints. On a prétendu (jue.par une faveur céleste, Raoul finit sa carrière sur le sol béni que le Gtirist avait sanctifié par sa vie et son trépas. Toujours est-il qu'il ne survécut guère à sou retour en France. Entre tous, le duc Guillaume
Le Mnnt, d'après une gr.ivure ancienne.
(I) Chronique de Robert de Torigni. — Appendice, t. II, p. 219, 220. — Eodem anno (1023) abbas Suppo suscepit hanc abbatiam. — 1033. Ordinalus est abbas sep^ timus Suppo liujus loci. — 1048. Hoc anno abbas Radulphus octavits suscepit banc abbaliam vivenlc Suppone. — 1061. Obiil domnus abbas Suppo. — i\'eustria pia, p. 384. — Gallia Christiana, t. \l, p. 515. - D. Huynes, Histoire yénéraie, t, I. p. 155. 244. — D. LiouoY. Los Curieuses Reclierches, p. 300-302
.% LE MOLSTIER
fut très sensible à la mort de Raoul qu'il avait « toujours estimé comme un père, respecté comme un prélat et révéré comme un saint ». Les historiens ne sont pas d'accord sur certaines circonstances de ce décès. Les uns l'ont placé le 20 juillet 1058, et les Annales du Mont-Saint-Michel lui assignent l'année 1000 (1). Cette dernière date est d'autant plus vraisemblable que le successeur de Raoul ne fut nommé qu'après cette époque. On se demande également si ses restes furent rapportés au Mont. De ce qu'un contemporain dépeint la tristesse des moines par suite de « la mort et de l'absence », on pourrait conclure que son corps demeura en Terre- Sainte. Mais certains manuscrits soutiennent qu'il reçut la sépulture au Mont. On peut tout concilier en admettant que, au moment où le chroniqueur écrivait, les restes de l'abbé n'avaient pas encore été reconduits au Mont.
Les religieux élurentensuite Ranulphe, bénédictin originaire du diocèse de Bayeux, qui avait été élevé dès sa jeunesse dans l'abbaye Montoise, où il prit l'habit. Il se distinguait par son attachement à la règle, par son goût pour l'embellissement du monastère, qu'il dota d'améliorations importantes « au temporel et bastiments ». On lui attribue notamment « les ijortiques de la forteresse du coté nord et le cimetière des moines sous l'église abbatiale ». Au surplus, son nom fut associé d'une façon particulière à la conquête de l'Angleterre par les Normands. Au-delà du détroit, les Anglo-Saxons, pour secouer le joug des Danois, s'étaient donné pour roi Edouard le Confesseur. C'était préparer la lutte entre le puissant Harold et Guillaume de Normandie, neveu par alliance du souverain. Le premier acte du drame eut pour théâtre le littoral de la Manche, où avait débarqué Harold, avec ses soldats. Guillaume, qui a délivré celui-ci des mains du comte de Ponthieu, s'eflforce de s'attacher d le chef des Anglais », soit en lui promettant la main de sa tille .\dèle, soit en les conduisant contre le duc de Bretagne avec lequel il avait des démêlés. La célèbre tenture de Bayeux, parmi les scènes de cette expétlition, en sa naïveté pleine de vérité du moins au point de vuedesarnuires, nousa conservé, entreautres, l'arrivée defiuillaunieet de son armée,
(1 I Chroitiijue île floherl de Toriijni. Appendice, l. 11. p. 120 : " lOiS. Hoc aiino abbas Radulplius ortavus suscepit hanc abbatiam, vivcnte Siippone. — Eodcm anno UJ48) Suppo diniisit abbatiam Moritis ot succcssit ei Kadiilpliiis inoiiarlius Fiscaniicnsis >■. — Dans les annales, publit-os à la suite de la cliroiiiinie de Ilobert par M. !.. Dclislc.on lit ; <■ 1060, obill R.i(lulpluis abbas, \ivontc Suppone. 1061, obiit doninus abbas Sii])po. — 1063. Itaiinulpbus nonus abbas. ». — :\euslria pia, p. 385. — GalUfi Cliristiana, I. M, col. p. ")15. — 1). IIlynks. Ilisloire générate. t. I. p. 157. — D. I.iiioY. Les Curieuses lleclierclies, p. 302-305.
le passage du Couesnon. où Harold sauve des soldats de la langue, et la marche sur Dol dont le duc Conan leva le siège. On sait ta suite de la campagne, le serment de Harold entre les mains de Guillaume à Avranches, son retour en Angleterre, la mort du roi Edouard et enfin l'expédition de Guillaume pour prendre possession du trône d'Angleterre, nonobstant les prétentions de Harold et de ses partisans.
La veille de la grande solennité de S. Michel de l'année 106."i, la victoire d'Hastings ouvrit à Guillaume le chemin de Londres, et il y entra parles portes de la cathédrale de Westminster, en hicfuelle il fut couronné le jour de Noël. L'abbé Ranulphe pour lequel Guillaume avait une profonde estime, ne s'était pas borné à faire des vœux pour le succès des armes du prétendant à l'étendard auréolé de la croix. 11 avait fait éc[uiper six navires, et ce sont eux qui ramenèrent en France le souverain lorsqu'il y revint avec de riches présents. Guillaume laissait derrière lui un gouvernement solidement organisé à l'instar du régime féodal. La Religion ne fut pas la dernière à recueillir les fruits de l'expédition, dont les semences religieuses avaient été comme puisées dans la réserve monastique du Mont. Les navires, envoyés par Ranulphe, portaient une colonie de bénédictins choisis parmi les i:)lus capables de faire honneur à l'habit conventuel. Quatre des moines les plus distingués furent élevés à la dignité abbatiale : j'ai nommé Ruald, Scholiand, Dagon et Serlio. Ruald, prieur claustral du Mont, fut abbé de Hil<ie près Wincester. Scholiand, jadis trésorier, devint abbé de Saint-Augustin ou Saint-Pierre de Cantorbéry: « il remit en Angleterre la discipline régulière en sa pristine splendeur », et mourut le 9 septembre. Guillaume Dagon fut mis à la tête de l'abbaye de Saint- Pierre de Cernel. Enfin Serlio, par sa piété, sa droiture et sa fermeté, qui le firent appeler « glaive de vertu et trompette de justice », édifia le monastère de qu'il dirigea et où il décéda le 3 mars.
Aussi bien, ces liens qui unissaient l'abbaye Micheline à l'Angleterre, étaient fortifiés par les relations de propriété temporelle, de dépendance spirituelle ou de simple confraternité monastique. Deux
Soubassemenl île la Merveille [E
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Saint-Pierre de Glocester
ans avant sa mort, le roi Edouard avait donné au couvent « l'Eglise de Saint-Michel, près la mer, et quantité de possessions dans son royaume ». A son tour, en l'an lOGG. Robert, comte de Mortain, lit don de « l'église de Saint-Michel de Cornouaille,en Angleterre. Outre «la montaigne sur la(iuelle estoit assise une église dédiée au saint Archange, » il bailla à l'abbaye « lamoytié de la terre nommée Hydia avec permission d'y tenir un marché le jeudy ; deux acres de terre, sçavoir Travelavast et Lismanacht ; une acre de terre, sçavoir Triavers et Larmailoc. » Entre tous, Guillaume le Conquérant témoigna sa bienveillance aux religieux et, notamment en 1066, il obligea Ranulphe le Monnoyer à rendre aux Montois le moulin Le Comte, dont il a été question plus haut. Ces exemples de lil>éralité furent suivis par plus d'un seigneur breton ou normand. Eu l'année lOSl, Tréhan, Guillaume Rivallon et Gaultier donnèrent le prieuré et la cure de Saint-Brolade,sis au diocèse de Dol ; Yves Riche, ouïe Riche, fit don du domaine de Villarenton, « pour fonder le prioré de l'Abbayelte. » La même année, la terre de Furquenville fut offerte par Jean et ses enfants Raynol, Guillaume et Geoffroy, et le village de Heiantot fut concédé par Raoul, sa femme Asa et Unfred.
L'abbé Ranulphe avait gouverné rabl)a> e « en bon pasteur » durant une période d'environ vingt ans. Il mourut le 19 décembre et fut enterré, ainsi que son prédécesseur, « au portique de l'église. » Les chroniques ne s'accordent pas au sujet de l'année de son décès, et le placent de 1083 à 1085. Nous acceptons plus volontiers cette dernière date.
Roger, religieux de Saint-Etienne de Caen, avnit été choisi comme chapelain parle roi Guillaume. Le prince, dont il avait la confiance, résolut d'en faire un abbé du Mont, et les moines s'inclinèrent devant sa volonté. ^lais, aux obsèriues du Conquérant, auxquelles il assista à Rouen en 1087, Roger comprit qu'il perdait son meilleur appui. Cette année-là, Robert II, comte de Normandie, dit Courte-Botte ou Courte-Heuse, donna au couvent le mai'ché d'Ardevon, et une place pour bâtir une maison dans la ville de Rouen. Un ditTérend s'éleva entre les fils du con([uéranl, (îuillaume Le lloux, roi d'Angleterre, Robert, comte de Normandie, et le prince Ilem-i que ses frères poursuivaient de leur haine. Pour écha)ii>er à leur fureur, Henri se retira au Mont près de Roger, qui l'accueillit avec sympathie. Guillaume et Robert entreprirent le siège du Mont pour s'emparer du réfugié, en 1090, selon l'opinion commune.
Vers ce temps-là, décédèrent en pays étranger deux moines célèbres, dont le souvenir se rattache au .Mont: j'ai nonnué .\nastase,
renommé par ses vertus, et Robert de Tombelaine, connu dans les annales littéraires du Moyen âge. Un peu plus tard, le Montois Hugues fut choisi comme abbé de Saint-Sauveur, au diocèse de Coutances.et l'abbatiale s'illumina de fulgurations émouvantes dans lesquelles les religieux saluèrent comme la manifestation visible de l'Archange. En outre, le couvent fut l'objet de pieuses libéralités et de réfections pleines d'à-propos. Robert fit don de la cure de Notre- Dame-d'Escay, diocèse de Bayeux (1086). Les deux capitaines d'arme Théodoric et Gaultier, dit Œil de Chien, donnèrent le prieuré de Gohery ou Gohéré, diocèse de Cliartres (1093), tandis que Hildegarde concédait la cure de Saint-Martin de la Chapelle-Hamelin. diocèse d'Avranches. En outre on o])tint de Foulques IV, comte d'Anjou, l'abandon de certain droit sur des domaines que le couvent possédait en pays tourangeau et angevin. L'abbé Roger se prit à relever « une bonne partie de la nef qui était chute », mais il eut ensuite la douleur de voir la muraille s'effondrer sur le dortoir. Sa tristesse s'accrut de l'opposition qu'il rencontra chez les moines, et il fut, delà partd'un jeune religieux de Saint-Vigor, l'objet d'attaques étranges.
.\fni de triompher des résistances, Roger dut envoyer un certain nombre de moines en différentes abbayes. Cette mesure « causa de grands bruits dans le Mont, j usques là que les moynes s'estant plaint au roi qui estoit à Caen, Roger eut un Veniat pour y rendre compte de ses actions. » Par mesure de pacification, en 1105, l'abbé remit sa démission aux mains du souverain qui, pour le dédommager, le nomma abbé de Cernel, en pays d'Angleterre. C'est là que Roger décéda le 18 octobre et reçut la sépulture : on place sa mort en l'année 1105 ou IIOG.
Cependant le duc Henri qui, sur ces entrefaites, était devenu roi d'.\ngieterre et s'était emparé de la personne de son frère Robert, se chargea de donner un abbé au Mont « sans le consentement des moynes, par sa propre authorité. » Il choisit Roger, prieur claustral de Jumièges. dont la science égalait la piété. Roger, désireux de rétablir la discipline, prit des mesures pour que « les provisions du monastère y fussent apportées en temps et heure, afin que les moynes ne fussent nullement contraint de courir çà et là dehors icelluy. » De son temps, Jean, fils de Rivallon, confirma les dons faits par ses aïeux au- prieuré de Saint-Brolade (1109). l'n peu plus tard, le Mont vit arriver en pèlerinage l'un des prélats les plus lettrés de cette époque; il s'agit de Baudri ou Baldric, jadis moine de l'abbaye de Bourgueil, sur les bords de la Loire, et depuis « arche-
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vêque » de Dol ; le prélat a laissé une intéressante description de sa visite, en particulier du bouclier et du poignard qui avaient été apportés en ex-voto par les Hyberniens.
Les épreuves ne manquèrent pas à Roger II. Le vendredi :25 avril 1112, un incendie consuma le monastère ; mais, par bonheur, les flammes respectèrent la statue en bois de la Vierge en la Chapelle de Notre-Dame des Trente-Cierges; l'abbé s'appliqua à réparer les ruines et à faire des constructions importantes du coté du septentrion. Un seigneur nommé Thomas, de Saint-Jean — d'où le nom de la localité Saint-Jean-le-Thomas — causa des dommages dans les bois des religieux, en vue de bâtir son château: mais il finit par reconnaître ses torts. Un officier du roi Henri d'Angleterre accusa Roger II de détenir une terre lui appartenant. Le prince, devant lequel Taffaire fut plaidée, prit parti pour le plaignant, et l'abbé dut quitter le Mont en 1123. L'abbé posa « son baston pastoral sur l'autel du glorieux archange, le suppliant de prendre le soin de ce sainct lieu à ch.-,peiie sous le transept nord l'accoutumé, et d'en coufier la garde à un autre
avant la restauration. o
qui s'en acquittast dignement. Il embrassa tous les moynes ses chers confrères qui fondaient en larmes; ce faict, il leur donna sa bénédiction et s'en alla, sur l'ordre du roi, au monastère de .Tumièges. » Les religieux ne se consolèrent pas de la perte d'un « si vertueux père et maistre, » et leurs regrets furent partagés par les habitants. Aussi, le roi Henri, pour tempérer la rigueur de cette mesure arbitraire, décida que l'abbaye Montoise fournirait annuellement 9.") marcs d'argent à Roger. « Mais, suivant la remarque d'un chroniqueur, ils ne luy furent longtemps payés » ; l'abbé mourut à Jumièges, le 2 avril de l'année suivante.
Richard I" de Mère, moine de Cluny, qui succéda à Roger II par le choix du roi d'Angleterre, eut le tort de conserver l'habitude des « vanitez et délices mondaines, vivant non en pauvre moyne de Saint-Benoist, mais en grand seigneur, ce ((ui causoit que les revenu/ de cette abbaye ne luy pouvaient suflirepoursa grande dépense inutile. » En 112H, le prieuré de r.\bbayelte rec^'ut une donation importante qui comprenait « l'église de Livaréavec les dîmes, l'église de Saint-Berthevin avec la chapelle du château de Toanaire (la Tannièrei la dîme des halles et foires du dit lieu, la dîme en la forêt de Haye-Ménard et celle des moulins et fours en la seigneurie de Toa-
LE MOLSTIER
naire, Megandez et Livaré. « De l'abbaye, sortaient parfois des hommes très capaliles d'exercer l'autorité spirituelle. Donoald, profès du Mont, fut choisi comme évèque de Saint-Malo, tandis que Guillaume et Gosselin, « deux plantes de la pépinière, restées du temps de l'escoUe du bon abbé Roger », devenaient abbés, le premier de Saint-Florent de Saumur, et le second de Saint-Benoit de Fleury (1123). Il est vrai que la discipline monastique laissait parfois à désirer. Les religieux Montois, qui supportaient avec impatience les prodigalités de leur ablié, portèrent plainte auprès de Mathieu, moine de Cluny et évèque d'Albe, cardinal-légat du pape. Le légat se concerta à ce sujet avec Henri d'Angleterre. On manda Richard à Domfront, et il fut convenu qu'il se retirerait à Saint-Pancrace- Laquis, prieuré dépendant du monastère de Cluny. C'était vers Tannée 1128. Après son départ, les revenus de l'abbaye furent gérés par des officiers royaux qui payèrent les dettes du prieur avec les deniers du couvent. Richard de Mère décéda en son prieuré le 12 janvier 1131.
La Providence, qui place le remède à côté du mal, réservait au Mont un abbé exemplaire entre tous. Bernard — c'est son nom — était moine du Bec et prieur très édifiant de Crémont, quand, le 5 février 1131, le roi Henri le nomma à la tête de l'abbaye Micheline. En religieux « très sage, très docte, très éloquent et très vertueux, » il dirigea la maison dans l'esprit de S. Benoit, et « osta quantité de maulvaises coutumes qui s'estoient glissées dans le monastère, durant la prélature de Richard de Mère. >> Egalement, « il avait grand soin que ses moynes ne manquassent de rien pour la vie humayne, à cette hn qu'ils eussent moins d'excuses de ne se pas acquitter de leurs debvoirs. »
Bernard s'occupa de « l'enrichissement et enchâssures prétieuses des sainctes reliques de la trésorerie, »
fit faire un reliquaire pour le chef de S. Aubert et dota l'église de « plusieurs vases d'or et d'argent. >> Il lit élever sur de robustes piliers une belle tour romane à l'inter-transept et réparer la nef de l'église (^1136).
On doit à Bernard la fondation de prieurés qui jouèrent un rôle important. Dans l'ilôt de Tombelaine, situéà environ trois kilomètres en mer, il édifia, en 1137, une église avec des logis monastiques où
Abbaye du Bec (Monast, g.lllic).
LE MOUSTIF.R
lint-Miiliel ile (lornonaille
quelques religieux devaient vaquer à la vie spirituelle d'une manière plus parfaite. « De temps en temps, les moynes île ce Mont alloiont y faire leurs exercices et se recueillir pour par après venir travailler plusfervemment en la comnmnaulté ». Nous ne nous étendrons pas davantage ici sur le prieuré, au<{uel nous aurons l'occasion de revenir. Un peu auparavant, dans la (Trando-15retagne, au pays de
Cornouaille, au sommet élevé d'une île qui présente plus d'une analogie avec le Mont, Bernard avait fait de grandes améliorations. Au lieu de la vieille église donnée par lioherl, comte de Mortain, frère utérin de Guillaume le Conquérant, qui avait porté à l'armée la bannière de S. Michel, il fit construire un nouvel édifice.
L'abbé fit consacrer l'église par révêquo d'Exon et aménagea les bâtiments nécessaires i»onr recevoir un prieur et douze religieux. Pour leur entretien, il octroya (1 tous les biens, rentes, droits et possessions que ce Mont-Saint- Michel avoit lors en Angleterre », à la condition que le prieuré serait à jamais dépendant de l'abbaye. Déplus, les prieurs devaient venir chaque année au chapitre général du Mont, à la solennité de S. Aubert, ou, si la mer ne le permettait, pour la dédicace de S. Michel. Ils étaient tenus d'apporter « 16 marcs d'argent de redevance pour estre employez aux utilités de ce monastère ». Au cas où le prieur ne pouvait venir, il devait envoyer l'un de ses religieux. Ce monastère subsista et cette pieuse confraternité persista jusqu'à ce que le roi Henri VIII eut laïcisé les couvents ; et, à cet égard, un chroniqueur écrit avec mélancolie: •Maintenant la mémoire nous en demeure seulement. » Aujourd'luii le Mi>nt-8aint-Micln'l de Cornonaille est une propriété jiarticulière cl le touriste aime à en visiter les bâtiments pittoresques, d'où le regard plonge an loin sur la mer.
La vie monastique se développait sous l'égide de Bernard, quand la mort de Henri I'■^ roi d'Angleterre, eu 1 lo5, le priva d'un protecteiu- (jui lui permettait de « faire de bonnes choses et utiles à son monastère et aux pauvres affligez. » L'abbé sentit d'autant plus cette perle qu'il il ne nianquad'estre persécuté dehors et dedans ce monastère.» A la faveur de la guerre civile, au mois d'août li:!8, une bande de
truands et de pillards, venus d'Avranches, se rua sur le Mont et mit le feu dans la ville, qui fut en partie brûlée, « puis après, dans le beau monastère, lequel le bon abbé avoit, avec tant de paines et de fraits, si gentillement raccomodé. » Par bonheur, l'église échappa à l'incendie, ainsi que les « offices des Moines. » Bernard rendit son âme à Dieu, le 8 mai 1149, à onze heures du soir, et recul la sépulture « sous le portique de l'église. »
Aussitôt la mort de Bernard, et avant l'inhumaliou.les religieux portèrent leurs sutfrages sur un des leurs, nommé Geoffroy, qui s'empressa de se faire bénir par Hugues, archevêque de Rouen, alors à Saint-Georges de Beaucerville. Cette « hastiveté » avait pour but « d'oster le coup au roi Henri second df leur en choisir un autre, « ainsi que ses prédécesseurs en avaient usé plus d'une fois. L'élection fut conlirmée par le pape Eugène HI, qui déclara que « personne par ruse, violence ou autrement ne peut imposer un abbé autre que celui qui a été choisi, selon la crainte de Dieu et la règle de S. Benoit, par le consentement unanime des frères ou du moins par la saine majorité du conseil. » Henri 11, duc de Normandie, ne se tint pas pour battu. Sous le prétexte qu'il était frustré d'un droit que ses ancêtres avaient exercé, il exigea du monastère une forte sonnne d'argent, que les religieux durent emprunter afin de ne pas « encourir totalement et à descouvert son indignation. » Cet emprunt endetta le couvent, et l'abbé ne goûta guère de repos pendant le peu de temps qu'il gouverna l'abbaye. A sa mort, le 4 janvier 1150, il fut « inhumé au Ijas de la nef auprès de son prédécesseur. »
Les religieux se laissèrent guider par la prière de Richard, évoque d'Avranches, et choisirent, environ un an après, son cousin Richard de la Mouche. T^e duc Henri II protesta contre cette élection, à laquelle il n'avait pas été apj^elé : il « envoya ses gens enlever les croix, calices, joyaulx et autres richesses de ce monastère.» De plus, il bannit l'abbé de la Normandie et plaça dans lafjbaye deux clercs et trois séculiers, qui y demeurèrent deux ans et demi et (jui dissipèrent les revenus. Les moines, mus par le désir de « trouver quelque relasche dans ces misères, » procédèrent à une nouvelle élection. .\vec l'agrément du duc et de l'avis de Raynald de Saint- Yalery, ils désignèrent Robert Hardy, cellerier au couvent de Fécamp. Néanmoins, Richard ne renonça pas à ses droits, se rendit auprès du pape et lui exposa ses raisons, si bien qu'il en obtint un bref autorisant l'évèque d'.\vranches à bénir l'abbé dans la cathédrale. La cérémonie se fit en présence de plusieurs assistants; mais
Gi
les Montois s'abstinreiil d"y aller. De son côté, Robert Hardy ne demeurait pas inactif, non plus que les moines du Mont qui exposèrent la situation au pape. Or, il advint que « Dieu envoya la bonace après la tempeste » : Tévèque et les deux abbés nommés, <jui étaient alors en Italie, moururent vers la tin de l'année 11.52.
A Tinstar de l'ouragan qui contriliue à développer la racine di'S arbres dans le sol et leur ramure dans laii'. rr-pi-euve traversée par le couvent Michelin servit à fortifier les liens de la fraternité monastique. D'ailleurs, au milieu de ce xu' siècle, qui vit tleurir tant d'institutions importantes, la Providence préparait au Mont un religieux digne de prendre place à coté des gloires les plus sereines de l'Église et de la France.
(lluipileau ilu réfectoire .Tnoien.
Le cloître du .Mont, colunuade lalorale en granit