‹ Le Mont-TerribleChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

autres roches de la contrée. Les cavernes qui, de ce lieu, descendent dans la montagne avec une issue au bas des rochers, ont pu servir aux cérémonies ou aux pratiques mystérieuses des prêtres ou des druides. Cette destination de la roche et de la caverne semblent avoir laissé des souvenirs vagues, qui s'effacent de plus en plus, mais qui étaient encore bien vivants au XVI e siècle, puisque les procès de sorcellerie placent en ce lieu la tenue du sabbat ou des assemblées des sorciers, et que les actes de ces procès et les traditions populaires font presque toujours tenir ces sortes d'assemblées dans les lieux jadis vénérés par les peuples celtiques, probablement parce que ceux-ci ont continué d'aller y offrir des sacrifices secrètement, durant la nuit, pour éviter les persécutions des Romains qui les avaient défendus, puis du christianisme qui eut tant de peine à les détruire. On sait qu'il fut souvent obligé d'élever une église chrétienne sur la place ou dans le voisinage de ces lieux vénérés, afin de substituer le culte du vrai Dieu aux anciennes croyances du pays.

On a coutume de croire que les Celtes ou ces anciens peuples n'entouraient pas de murailles leufs habitations ni leurs forêts sacrées. Cependant on reconnaît en plusieurs lieux des levées de terre, qui semblent avoir servi de fortifications à de ces sortes d'enceintes civiles ou sacrées. On croit aussi que les Gaulois n'apprirent à fortifier leurs camps qu'après les premières années de leurs guerres contre César, mais le passage des Commentaires de ce proconsul qui rapporte ce fait, indique simplement que ce fut seulement alors que les Gaulois apprirent à imiter le mode de fortification employé par les Romains, pour en faire usage contre eux, caf déjà, dans les guerres précédentes, César entre dans de fréquents détails sur les fortifications de leurs villes, de leurs camps et de leurs places de refuge.

La position du plateau du Mont-Terrible, dont le nom pourrait venir de celui de la montagne du druide ou des druides, était si favorable à rétablissement d'une place de refuge et même d'une habitation permanente pour une peuplade, que

nous croyons qu'en effet il a dû y exister un oppidum pendant un très long espace de temps. Il suffisait de l'entourer de palissades pour rendre sa défense facile. Nous croyons en reconnaître la preuve dans toute la surface du plateau où, même sous les retranchements du castelium romain, on trouve des débris celtiques. On a vu ensuite que les antiquités qu'on y recueille ne consistent pas seulement en armes de guerre, mais en toutes sortes d'instruments dont faisaient usage les peuples primitifs. On en a même trouvé quelquesuns épars dans les terrains de l'est au nord-ouest du plateau, espace assez considérable où l'on a vu que les Romains avaient ensuite établi un vaste camp.

On a également remarqué que parmi ces antiquités dites celtiqnes, il y avait une transitiou de l'âge de la pierre à celui du bronze, et de celuirci à l'époque du fer et enfin des monnaies gauloises ou celtiques, assez nombreuses, indiquant positivement le maintien de ces habitations jusqu'à des temps voisins de l'arrivée des Romains dans la contrée. Cette montagne était -elle encore occupée au moment de la venue de César ; c'est ce que nous croyons probable.

L'oppidum celtique u'était nullement une ville construite dans le genre de nos cités actuelles ou des temps romains ; aussi il ne faut pas s'attendre à rencontrer sur l'emplacement d'un oppide aucun des caractères de nos villes. Sans nous écarter des renseignements que fournit César, on trouve dans ses Commentaires suffisamment de détails sur les oppides celtiques , pour permettre d'en faire l'application la plus complète au Mont-Terrible. 1 Aussi croyons-nous que ce lieu était bien une de ces places de refuge fortifiées en grande partie par la nature et dans laquelle , s'il n'y avait pas toujours d'habitants, les peuplades de la contrée se retiraient en cas de danger. Plusieurs fois les Romains ont choisi l'emplacement de ces oppides pour y asseoir leurs camps et si le plateau du Mont-Terrible offrait assez de place pour loger trois mille

• Caesar, De Bello gall, lib. II, cap. 29 ; lib. V, cap. 9 et SI, et lib. VU,

soldais romains avec leurs bagages, on doit comprendre qu'il pouvait atissi momentanément renfermer tout autant de Celtes ou de Gaulois. Du reste , l'oppidum du Mont-Terrible , dont jusqu'ici on n'avait pas soupçonné l'existence , n'est pas unique dans le Jura, et nous en indiquerons quelques autres à la suite de cette notice. 1

Le grand nom de Jules César, attaché depuis des siècles au Mont-Terrible , n'est pas précisément une preuve qu'il y ait établi lui-môme un camp. Ce nom a été donné à bien d'autres lieux que ce conquérant n'avait jamais vus.Cependant, au «as particulier, on peut le considérer comme une indication qu'on ne doit pas mépriser et l'on verra dans un chapitre suivant combien il peut se rapprocher de la vérité. Il faut ensuite rechercher si l'établissement d'un camp stationnaire n'aurait pu avoir lieu, dès le temps de César, soit à la suite d'une première occupation comme camp passager. Il nous dit lui-même, à la fin du livre premier de ses Commentaires, qu'après avoir vaincu les Helvètes et les Germains , il distribua sotf armée en quartier d'hiver chez les Séquanes et qu'il en confia le soin à Labiénus , son lieutenant , pendant que lui-même se rendait dans la Gaule cisalpine faisant partie de son gouvernement. (L'an de Rome 690 ou 58 ans avant notre ère.)

• Comme on était en plein été, vraisemblablement à la fin du mois d'août ou au commencement de septembre , il n'est point probable qu'on ait mis de suite les troupes romaines dans les villes et les habitations gauloises, ce qui aurait été contre l'usage et les règles de la discipline ; mais elles ont été plutôt placées dans des camps pour veiller sur le6 peu-

< M. Ernest Desjardins, dans une brochure sur Alesia, donne des renseignements très importants sur les oppides, p. 99 et 71 «

t Quand César arriva à Besançon, la moisson était prête a mûrir, eequi a lien, selon les années, à la fin juillet ou au commencement d'août. Il resta 1 jours en roule, 17 dans son camp, avant la bataille qu'il livra à Arioviste, et probablement quelques jours à la poursuite des Germains. C'est donc près ou plus d'un mois- après son départ de la ville séquanaise qu'il mit ses troupes en quartier d'aiver.

pies germains qui depuis la grande migration des Gimbres et . l'établissement d'Arioviste dans la Gaule orientale, cherchaient déjà à s'emparer de cette belle contrée ou tout au moins à la piller. D'autres motifs, non moins pressants, de* vaient engager Labiénus à laisser des troupe3 dans le voisinage de l'Helvétie et dans le Jura même où le proconsul venait de renvoyer les Helvètes et les Rauraques, pour ne point laisser ces contrées désertes et exposées à devenir la proie des Germains. Enfin , il n'était pas moins important de contenir les Séquanes que l'occupation romaine devait peu satisfaire et qui payaient chèrement les secours demandés à des étrangers. 1 Lorsque César donna ces ordres, il devait être près du Rhin , au-delà duquel son armée venait de rejeter Âriovtste et les débris de ses Germains. 9 Labiénus a donc dû veiller à la défense de la rive gauche du fleuve, à celle de la ligne du Jura et de l'intérieur de la Séquanie et y former des camps pour y établir les quartiers d'hiver de ses troupes. Un de ses officiers a donc pu choisir l'emplacement du Mont-Terrible , éminemment bien situé pour le but que se proposaient les Romains. À plus forte raison César lui-même a dû désigner cet emplacement si c'est là qu'il avait campé quelques jours auparavant, comme on le verra bientôt.

Plus tard encore , 52 ans avant notre ère, César ayant d£» fait l'armée des Gaulois , sous les murs d'Alise , envoya de nouveau Labiénus avec deux légions pour contenir les Séquanes qui y de même que les Rauraques , avaient pris part au

* Caesar, De Bello gall., lib. 1, cap ultimo. « Cœaûr una asiate* duobus maximis bellis confectis, maturiùs paulo quàm tempus anni postulabat, in hiberna in Sequanos exercitum deduxit : hibernis Labienum prœpomit, ipse in citeriorem Gailiam ad conventm agendos profectus est. » Encore au siècle de Tache,' les Romains n'avaient pas leur armée du Rbio pour la seule défense de celte frontière, mais bien aussi pour contenir les Gaulois. — Tacite* Annal. IV, 5. « Octo legiones juxta Khenum commune in Germanos, Gailos que prœsidium. »

* Plusieurs auteurs croient que César n'expulsa point de la Séquanie rhénane les familles germaines échappées à la défaite d'Arioviste, et qu'il ne chassa que la population militaire,

soulèvement général des Gaules. 1 Alors encore ce lieutenant ou l'un de ses officiers a pu camper sur le Mont-Terrible , et dans l'un ou l'autre cas , ce seraient bien les soldats du Jules César qui auraient occupé cette position et contribué à lui faire donner le nom de leur général. — L'existence , restée jusqu'ici inconnue, d'un établissement celtique sur ce plateau avant l'arrivée des Romains, lait présumer que ceux-ci ne négligèrent point de s'en emparer. De plus, dans d'autres passages de César, on voit qu'une des légions confiées au commandement de Labiénus était la XIV e et qu'elle se trouva plus d'une fois sous ses ordres.

Si l'on pouvait ajouter foi à une inscription produite en 1852, comme trouvée au Mont-Terrible, selon le rapport des ouvriers , non loin du point où la voie prétorienne arrive sur le plateau qui borde intérieurement le côté occidental du camp, et d'après celui de M. de Maupassant, entre le puits et le castelj il ressortirait que Labiénus , lieutenant de Jules César, revêtu pour la quatrième fois de la puissance tribunitienne , aurait élevé ce monument à Jupiter par les mains de la seconde cohorte de la XIV e légion. Nous allons copier cette inscription dont les lettres sont en relief, telle qu'elle a été publiée en 1862 , dans les mémoires de la Société jurassienne d'émulation, en reproduisant également diverses opinions émises à son sujet. Nous devons également ajouter que les circonstances et le lieu de la découverte de cette pierre nous la rendent également suspecte. Là il n'y a pas vestige d'édifice muré ët l'on ne plaçait pas un tel monument contre une construction en bois ou contre un tronc d'arbre.*

4 Cœsar, De Bello gall, VU, 90. « Legiones in hiberna mittil ; caplivortitn circiter vigimi milita iEduis, Arvernisque retldit, T. Labienum, cum duobus legionibui et equitaiu in Sequanos proGcisci jubet. »

» Si nous sommes bien informé, celte inscription aurait déjà été présentée antérieurement comme trouvée à Sens, ei le professeur de rhétorique au colléee de cette viHe en aurait rendu compte dans le Journal des villes et des campagnes.

LAB. L. IVL. CAES, TRIB. POTEST. IV.

Page 1