I. Récit d'après les commentaires de César
Tentes les montagnes du Jura étaient jadis comprises dans la Gaule ceHique, partagée elle-même en plusieurs provinces
1 Strabon, lib. IV. — On croit reconnaître ce champ de bataille prés de Pontaillier, sur la Saône. — Clerc, p. 70, et autres auteurs.
habitées par des peuples de même origine , Biais vivant plus ou moins indépendants les uns des autres. Un des plus puis* sants de ces peuples étaient les Séquanes ou Séquaniens, dont le territoire était limité au nord par les Vosges , à l'ouest par la Saône , au sud par le Rhône , et à Test par le Rhin et par la chaîne la plus septentrionale du Jura. Les Helvètes , touchant à cette province vers le nord, occupaient la Suisse actuelle et les Rauraques étaient enfermés dans le petit terri- . toire entre l'Aar, le Rhin, quelques chaînes orientales du Jura et la Séquanie rhénane. Ils habitaient ainsi les cantons actuels d'Argovie, de Bàle-Ville, de Bâle-Campagne et la partie du Jura bernois, au sud de la chaîne du Blauenberg, jusqu'au Doubs. Le pays de Porrentruy, qui prit plus tard le nom d'Elsgau ou d'Ajoie, était en dehors des limites de la Rauracie et se trouvait compris dans la Séquanie.
Des rivalités entre les Séquanes et les Eduens, autre peuple habitant sur la rive droite de la Saône, avaient amené des dissensions et des guerres entre les Gaulois. Les premiers, se trouvant trop faibles pour résister à leurs voisins , avaient eu l'imprudence d'appeler à leur aide des tribus germaniques habitant la rive droite du Rhin, et selon toute apparence dans la contrée appelée actuellement Duché de Bade. Soixantedouze ans avant notre ère, Arioviste, chef ou roi de quelquesunes de ces tribus, amena dans les Gaules quinze mille guerriers germains. Avec ce secours , les Séquanes défirent les Eduens et reprirent leur prépondérance dans la confédération gauloise. Mais leurs auxiliaires se firent payer chèrement leur service : au lieu de repasser le Rhin , ils trouvèrent le territoire séquanien plus fertile et plus agréable que leur froide contrée transrhénane. Les soldats d'Arioviste firent venir ' leurs familles et ils exigèrent pour récompense de leur service le tiers de la Séquanie. Naturellement ce devait être la partie de cette province touchant au Rhin, depuis le pays des Rauraques jusque plus ou moins avant vers le nord dans l'Alsace actuelle, et vers le sud , selon notre opinion , jusqu'à la chaîne de collines qui relie le Jura aux Vosges et dont la. -
base orientale est arrosée par la rivière de la Largue. Ces collines sont encore actuellement la séparation des deux langues en Alsace. 1
Si Ton parcourt le bassin alsatique , on remarque que la plaine entre 1*111 et le Rhin n'est formée que d'un dépôt de galets que recouvre à peine un peu de terre et que ce terrain n'a jamais pu être fertile. En effet, une grande partie de cette plaine est encore occupée par l'immense forêt de la Hardt qui avait jadis une beaucoup plus grande étendue. Cependant , les bords des rivières et des ruisseaux qui descendent du Jura et des Vosges , les coteaux fertiles qui bordent ces montagnes , offraient de nombreuses facilités d'établissement, et c'est là sans nul doute que les Séquanes rhénans avaient établi leurs demeures avant l'arrivée d'Arioviste.
Celui-ci et ses hordes, selon l'usage des Germains, n'avaient pas l'habitude de loger dans des habitations fixes, mais ils vivaient en rase campagne, s'abritant dans les nombreux chars qu'ils traînaient à leur suite et tout au plus en hiver sous quelques baraques en bois, errant d'une localité à l'autre , pour la commodité des fourrages et des subsistances. Ce de- . vaient être des voisins très redoutables , et ils le furent tellement que, lorsque leur nombre se fut presque décuplé par l'arrivée de nouvelles tribus, ils accrurent leurs exigences, demandant un second tiers de la Séquanie et molestant toute la province et les contrées voisines.
i Le tien de la Séquanie cédé à ÀrioTiste ne pouvait être la partie de cette province touchant à la Saône, ni celle vers Genève, puisque les Helvètes, quelques années après, traitèrent avec les Séquanes, et non avec les Germains , pour traverser celte partie de la Séquanie. Ce ne pouvait être que la Séquanie rhénane, qui permettait aux Germains de conserver # leurs relations avec leurs familles ou leurs amis transrhénaos. Plusieurs passages de César viennent à l'appui de cette opinion ; non-seulement il dit deux fois, liv. I, ch. 1, et liv. IV, ch. 10, que la Séquanie touchait au Rhio, mais encore c'est près du Rhin qu'il acheva la défaite des Germains avant l'arrivée des nouvelles tribus de Suèves qui étaient prêtes de passer le fleuve.— -Voir Grandtdier, Histoire d'Alsace, p. 58, et les nombreux auteurs . qu'il cite. — Schœpflin, Alsatia iUustrata 9 1. 1, 409.
Tel était l'état des choses depuis douze ans , lorsque les Helvètes se voyant aussi trop à l'étroit entre le Rhin et les Alpes, le Jura et le Rhône et poussés par cet esprit inquiet qui alors entraînait des nations entières à émigrer et à chercher des contrées plus fertiles , résolurent d'abandonner leur pays pour aller conquérir d'autres terres vers le centre des Gaules. Ils firent entrer dans leur projet une tribu de Boïens, les Rauraques, les Latobriges et les Tulinges. Nous croyons que ces deux derniers peuples habitaient la Haute-Alsace* que la cause de leur émigration fut précisément l'occupation de leur pays par les Germains d'Arioviste , et que cette même cause influença les Rauraques et les Helvètes mêmes fatigués tous ensemble de lutter contre les Germains.'
Après deux années de préparatifs, les Helvètes et leurs compagnons brûlèrent leurs villes et leurs habitations pour ne laisser aucun espoir de retour, et s'acheminèrent lentement avec de nombreux chars , traînant leurs familles , leurs richesses et des vivres, espérant pouvoir entrer dans les Gaules en traversant le Rhône, près de Genève. On était au mois de mars, 58 ans avant J. G. A cette époque une partie de la Gaule méridionale était déjà occupée par les Romains, qui étaient maîtres du passage des Alpes. Les contrées placées sur les deux côtés de ces montagnes, avaient été érigées en une seule province. On venait d'en confier l'administration pour cinq ans au proconsul Jules César, dont le nom allait bientôt devenir célèbre comme celui d'un des grands Capitaine de l'antiquité et en même temps comme historien.
Les Helvètes lui ayant demandé le passage à travers la province romaine, il différa d'abord de répondre parce qu'il
i César, liv. I, ch. 30. «Omnibus Gallis idem esse faciendum quodHelvetii fecerunt ut domo emigrent.» — C'est également l'opinion de Schœpflin Alsatia illustrala, t. I, 102; de Grandidier et Perreciot, Histoire d'Alsace 58; de Golbéry, Camp du Mont-Terriblt. Ces mêmes auteurs et d'autres encore estiment que ce furent les restes des Germains d'Arioviste qui in*
roduisirent la langue germanique dans celle partie de l'Alsace, et que César
e chassa que la population militaire.
n'avait qu'une seule légion au nord des Alpes et qu'il voulait avoir le temps de fermer le passage avec le peu de troupes dont il pouvait disposer. 1 Les Helvètes, repoussés par les Romains, cherchèrent un autre chemin et César, ne voulant pas les laisser s'établir dans les Gaules, se hâta de repasser en Italie d'où il ramena cinq légions, dont trois furent tirées de leurs quartiers d'hiver, près d'Aquilée, et deux levées à la hâte. C'est avec ces six légions et quatre mille cavaliers gaulois qu'il se mit à la poursuite des Helvètes. Le passage de ceux-ci â travers le pays des Eduens et de quelques autres peuples alliés ou amis des Romains, ayant été accompagné de désordres, les peuples foulés par les émigrants appelèrent l'assistance de César, qui atteignit les Helvètes au moment où ils achevaient de passer la Saône, ce qui leur avait pris vingt jours, tandis que les Romains la franchirent dans une journée.
Après avoir défait l'arrière-garde des Helvètes, qui n'avaient pas encore eu le temps de traverser la rivière, César suivit pas â pas, et pendant 15 jours, cette masse d'émigrants, attendant le moment de les attaquer avec succès 1 . C'est ce qui eut lieu â l'orient de Bibracte, actuellement Autun, au pays des Eduens, et selon M. de Saulcy, dans le voisinage d'Ivry. César n'avait avec lui que peu ou -point de cavalerie romaine
• On n'est pas encore bien certain de l'emplacement et de la direction d'une muraille de dix-neuf mille pas de long sur seize pieds de hauteur, avec fossé , que César fit construire entre le lac de Genève et le Jura pour fermer le passage aux Helvètes, ni de la route que ceux-ci suivirent pour traverser te Jura. On ne doit donc pas être surpris des difficultés que présente la recherche d'un champ de bataille, désigné plus vaguement par César et qui a dû laisser moins de traces qu'un vallum de cioq lieues de longueur. — Voir les Campagnes de César, par M. de Saulcy, Guerre des Helvètes.
t M. de Saulcy, Guerre des Helvètes, p. 354, fait passer la Saône aux Helvètes un peu au-dessus de fiflacon, puis remonter le cours de cette rivière jusque vers Chàlons, et de là , prenant sur la gauche, ils arrivèrent dans le voisinage d'Ivry, où se donna la bataille , de 80 à 90 kilomètres du passage de la Saône. 11 leur fallut treize jours pour faire celte route, soit une marche moyenne de 7 kilomètres par jour.
et seulement quatre mille cavaliers gaulois, portés de mauvaise volonté et auxquels les Romains ne pouvaient se fier. La bataille avait duré jusqu'à la nuit ; la résistance désespérée des Helvètes avait causé des pertes si considérables aux Romains, que ceux-ci furent trais jours à se mettre à la poursuite des vaincus qu'ils rejoignirent dans le pays de Langres. Les Helvètes, fort réduits en nombre et cernés de tous côtés, furent obligés de capituler ; mais durant la nuit, une de leurs tribus, celle des Urbigènes, forte de 6000 hommes, essaya de s'échapper, en prenant la route du Rhin et du pays germain. 1 Cette expression de César semble indiquer que les fugitifs, a» Heu de retourner par la route d'où ils étaient sortis de l'Helvétie, avaient l'intention de traverser la Séquanie pour rejoindre Arioviste sur la rive du Rhin. Ils ne pouvaient pas arriver au fleuve plus directement depuis le pays de Langres. César fit poursuivre cette tribu qui fut passée par les armes. Il força ensuite les Helvètes, les Tulinges et les Latobriges à retourner dans leur pays pour qu'il ne devînt pas la proie des Germains, et il les dirigea par la province romaine à laquelle il ordonna de leur fournir des vivres.
Sur la demande des Eduens , il laissa chez eux les Boïens, pour leur servir d'auxiliaires, mais César ne fait nuHe mention du sort qu'éprouvèrent les Rauraques. D'après les écrits en lettres grecques qu'il trouva dans le camp des vaincus, le proconsul rapporte que les Helvètes étaient au nombre de 263,000 individus , qu'il y avait 36,000 Tulinges , 14,000 Latobriges, 23,000 Rauraques et 32,000 Boïens, faisant ensemble 368,000, dont le quart ou 92,000 hommes était en état de porter les armes. Mais après leur défaite elle fut réduite à 110,000 individus.
La poursuite des Helvètes avait conduit César dans le pays de Langres ét sa présence au cœur des Gaules, à la tête d'une armée victorieuse, était peu rassurante pour les Gaulois, Ce-
i Caesar, lib. 1 , cap. 27. < A4 Rbeoum finesque Gerraanorum contegderunt. »
pendant celle d' Arioviste et de ses 120,000 Germains, dans la Séquanie rhénane , était pour eux un danger plus pressant encore. De deux ennemis, le plus redoutable leur paraissait le peuple barbare, tandis que l'alliance des Romains, très périlleuse pour l'indépendance des Gaules, semblait moins à craindre. Les députés des provinces gauloises s'étant réunis, convinrent de demander à César de les affranchir du joug toujours plus pesant des Germains. Leur position devenait d'autant plus difficile qu'outre les tribus qu'Ârioviste avait déjà réunies, il venait d'être rejoint par 24,000 Harudes, pour lesquels il exigeait un second tiers de la Séquanie.
César ne pouvait manquer d'accueillir avec une joie secrète une demande tendante à accroître l'influence romaine dans les Gaules et à éloigner de cette province les tribus germaniques qui menaçaient de l'envahir, Mais Arioviste ayant été précédemment reconnu comme roi ami des Romains, César crut devoir lui envoyer des députés pour lui demander une entrevue à l'effet de traiter des affaires de la République. Arioviste répondit que s'il avait à parler, à César, il irait le trouver et que par conséquent si César avait à faire avec lui, il devait en agir de même. Car pour lui il ne voulait pas aller sans une armée dans la partie des Gaules où étaient les Romains, mais qu'il ne pouvait réunir la sienne sans de grands embarras et dépenses ; 1 que du reste il ne savait pas ce que les Romains avaient à démêler avec lui.
Le proconsul lui envoya une nouvelle députation pour lui enjoindre de ne plus introduire dans les Gaules de nouvelles tribus germaines, de rendre aux Eduens et aux Séquanes les otages qu'il avait exigés d'eux et lui défendre de faire la guerre à ces peuples. A ces conditions il voulait bien maintenir la paix avec lui, sinon il ne le regarderait plus commp ami des Romains, *
Arioviste répondit fièrement qu'il se croyait aussi maître
1 Caesar , lib. I, cap. 34. « Neque sine exercitu in cas partes Galliae venire audere, quas Caesar possideret, neque exercitum sine magno commeatu afcjue emolumento in unum locum contrahere posse, »
dans la partie des Gaules qu'il avait conquise que les Romains dans la leur; que si Ton essayait de lui disputer le fruit de ses victoires, on apprendrait à connaître ce qu'étaient des Germains qui depuis quatorze ans n'avaient pas dormi sous un toit. César fut en même temps informé par des messages des Eduens, que les Harudes, nouvellement transplantés dans les Gaules, ravageaient leur territoire, et, par ceux des Trévires, que cent tribus de Suèves s'apprêtaient à passer le Rhin vers le pays des Ubiens. 1 A cette nouvelle le proconsul comprit qu'il fallait attaquer Arioviste avant la jonction des Suèves ; il rassembla aussitôt des vivres et mit son armée en marche.
En ce moment César devait être dans le pays de Langres, aux limites méridionales du département de la Marne, ayant dû poursuivre les Helvètes jusque vers Pauthoy, mais pouvant être de sa personne, et avec une partie de son armée, à Langres même, pour assister à la réunion des délégués des provinces gauloises. Son projet de marcher contre les Germains étant arrêté, et Arioviste habitant la Séquanie rhénane, la route à suivre était d'aller passer la Saône à Port-sur- Saône, ancienne localité gauloise, de se diriger sur Yesoul et Belfort pour appuyer la gauche de l'armée romaine à la base des Vosges. Mais après trois jours de marche, César apprit qu'Arioviste, à la tête de toute son armée, s'avançait pour s'emparer de Besançon, et que depuis trois jours il était parti de son pays pour exécuter cette entreprise.
Les termes employés par César exigent une attention toute particulière. Chapitre 38, c Cum tridui viam procesmset, nuntiatum est ei Ariomstum cum suis omnibus copiis ad occupandum Vesuntionem, quod est oppidum maximum Sequanorwn, contendere> triduique à suis finibus processisse. »
Celte dernière phrase semble dire que les Germains étaient déjà à trois jours de marche en avant de leurs frontières, et cette circonstance paraît si grave à César, qu'il ajoute que dans la crainte que les Germains n'arrivassent à Besançon
* Yen Bonn, au-dessus du confluent de la Moselle et du Rhin*
avant lui, il fit faire à son armée des marches forcées pour les devancer. Cependant, si Ton étudie les circonstances précédentes et la suite du récit, on remarquera qu'Arioviste n'avait pas encore réuni son armée à l'ouverture des négociations, lorsqu'après l'assemblée des députés gaulois César lui enjoignit de respecter les alliés des Romains. Ce roi avoue lui-même que la réunion de son arméé était chose difficile, et César ne tarda pas à se mettre en marche. Il n'y avait même que trois jours qu'il était parti du pays de Langres lorsqu'il apprit que depuis un même laps de temps les Germains étaient aussi en marche. On ne peut donc prendre à la lettre les expressions de César et admettre que les Germains avaient pu, dans si peu de temps, concentrer leur armée et s'être portés â trois journées de marehe en avant de leurs frontières, car s'il en eût été ainsi, ils auraient devancé César à Besançon, quelle diligence qu'il eût pu faire. On doit donc interpréter ce passage en sorte de comprendre qu'Arioviste, ayant réuni son armée, était parti de son pays ou en marche depuis trois jours. Si le mot de fines peut être traduit par confins, limites, frontières, on le voit employé plusieurs fois par César pour désignor un territoire, un pays. 1
On doit de plus remarquer que la lenteur de la marche des Helvètes et ensuite celle des Germains, dans la suite de ce récit, prouvent que ces peuples ne faisaient que de courtes étapes, et cela se comprend quand on sait qu'ils marchaient avec toutes leurs familles et leurs richesses, traînées dans une multitude de chars à deux ou à quatre roues.*
A l'annonce du projet d'Arioviste, César dut modifier sa direction afin de s'emparer le premier de Besançon, et c'est ce qu'il fit en prenant sur sa droite et en s'avançant à marches forcées sur cette ville. Si, à son départ du pays de Langres, il
\ Caesar, De Bello gallico, lib. I, cap. 11. « Helvetu jam per angustias et fines Sequanorum suas copias traosduxerani et m &duorum fines perveaerant. » On peut citer de même les chapitres 28 et 37 du même livre, et bien d'autres passages.
9 Même livre, Hv. î, ch. 51. « Hhedis et carris. »
avait eu l'intention de passer par la capitale des Séquanes , il aurait de suite pris la route qui y conduit, traversé la Saône à Gray, et à son troisième jour de marche , il aurait été si près de Besançon qu'il n'aurait plus été nécessaire de faire des marches forcées pour y arriver le premier. Il y a donc lieu de "croire qu'il avait d'abord eu l'intention de suivre la ro*te qui le conduisait au pied des Vosges, présumant rencontrer Arioviste sur tsette ligne, tandis que celui-ci remontait au contraire l'Alsace pour s'appuyer au Jura et se porter sur Besançon par la base de «es montagnes. Remarquons ensuite q*e, qttede route qu'ait prise César pour arriver à cette ville, il se mouvait dans un cercle si petit que ses étapes ont dû être fort courtes ou d'environ quatre lieues par jour de marche ordi* naire.
Le proconsul ne resta pas longtemps à Besançon pour y ramasser des vivres, car on était au commencement de la moisson. 1 Mais durant ce peu de temps, les Gaulois et les marchands qui avaient eu des relations avec les Germains firent aux Romains des récits exagérés et effrayants sur la taille énorme de ces Barbares, sur leur férocité dans les combats, sur la difficulté des chemins et des forêts profondes qu'il fallait traverser pour aller au-devant de ces nouveaux ennemis des Romains. Ces récits se propagèrent dans toute l'armée et effrayèrent jusqu'aux principaux officiers romains. Cependant César parvint à rassurer ses troupes, et, sans perdre de temps, il ordonna le départ pour le lendemain.
Afin de ne point entrer dans des pays couverts et dans la profondeur des forêts, dont son armée avait plus peur que de la valeur des Germains, il se renseigna des chefs gaulois sur la route à prendre , et il fit un détour de plus de quarante
* Même livre, liv. I, cap. 40. « Jamqoe esse in agris frumenta matura. » — M. de Saulcy, Campagnes de César, guerre des Helvètes, estime que la défaite des Helvètes eut lieu -vers le 7 juillet. César a dû rester 5 jours sur le champ de bataille , 5 jours à la poursuite des fuyards , quelques jours à attendre les députés des Goules , et l'on devait être dans la première ^uiui nàtte 3*aoot.
mille pas. Le septième jour de marche, on lui annonça que l'armée d'Aripviste n'était plus qu'à vingt-quatre mille pas (environ 35 1/2 kilomètres). Le roi germain, de son côté, en apprenant l'approche des Romains, envoya demander à César l'entrevue qu'il avait refusée précédemment. Le proconsul crut qu'il ne fallait pas repousser tout arrangement, et la journée fut fixée au cinquième jour suivant. Pendant ce temps, les généraux échangèrent divers messages, et Arioviste fit dire à César qu'il entendait que l'entrevue eût lieu avec des escortes de cavalerie, crainte de toute surprise. Cette condition, ne contrariant point les projets de César, fut acceptée ; mais comme le proconsul ne se fiait pas à la cavalerie gauloise , il prit ses chevaux pour les faire monter par les soldats de la dixième légion, à laquelle il avait le plus de confiance. Cette circonstance fait voir qu'il n'y avait pas ou très peu de cavalerie romaine. L'entrevue eut lieu près d'un tumulus de terre assez grand, dans une vaste plaine, à une distance égale des deux camps. 1 Chaque escorte s'arrêta à un éloignement d'environ deux cents pas. Pendant que les deux généraux s'entretenaient assez longuement, les cavaliers d' Arioviste attaquèrent l'escorte de César, qui se retira sans permettre aux siens de repousser l'agression des Germains. Mais quand il informa son armée de la perfidie de ces Barbares et de l'orgueil de leur roi, ses troupes ne demandèrent plus qu'à les combattre. 1
Deux jours après, Arioviste fit demander une nouvelle entrevue, que César ne trouva pas à propos d'accepter. Il se contenta d'envoyer deux délégués au camp des Germains; mais le roi barbare les fit charger de chaînes, et le même jour, il porta son camp à six mille pas de celui de César et s'établit au pied d'une montagne, selon la coutume des Germains, pour être à proximité de l'eau. 5 Le lendemain, il alla
* Gap. 43. « Planifies erat magna et in ea tumulus terreus satis grandis. Hic locus aequo ferè spatio ab castris utrisque aberat. » > Gap. 46.
sCaesar, lib. I, cap. 48, et lib. VIII, cap. 36. 11 y a tout lieu de présumer que ces peuples n'avaient pas de vases assez grands pour faire des provisions
se porter à environ deux mille pas au delà du camp de César, pour lui couper les vivres qu'il attendait du pays des Séquanes et des Eduens. Pendant cinq jours de suite , César sortit de son camp avec ses troupes pour offrir la bataille aux Germains, mais ceux-ci n'engagèrent que des escarmouches de cavalerie. Ils avaient 6,000 cavaliers, et chacun d'eux choisissait librement un compagnon courageux et agile pour combattre ensemble et se secourir mutuellement. 4
Cependant en présence de la position hardie que venaient de prendre les Germains, coupant les vivres aux Romains et les tenant en quelque sorte enfermés dans leur camp, César résolut de sortir de cette difficulté en rétablissant ses communications. A cet effet il partit avec toute son armée et alla choisir un camp à environ six cents pas de la position des Germains. Un tiers de ses troupes fut occupé à établir les fortifications, tandis que les deux autres tiers demeurèrent en bataille pour couvrir les travailleurs. Arioviste envoya contre lui sa cavalerie, qu'on vient de voir forte de 6,000 chevaux et d'autant de fantassins combattant avec elle, et un corps de 16,000 hommes de pied. Ce détail fait comprendre que les Germains étaient plu 3 nombreux que les deux tiers de l'armée romaine qu'ils devaient attaquer. Cette force imposante n'empêcha point les Romains de continuer et d'achever la fortification du camp; et lorsque le travail fut terminé, César y laissa deux légions, avec une partie des troupes auxiliaires , et ramena les autres , avec ses quatre légions, à l'ancien camp. Le lendemain, il fit sortir l'armée de ses deux positions , et , s'étant un peu avancé loin de la première, il présenta le combat aux Germains. Comme ceux-ci ne se montraient point, il fit rentrer ses troupes dans les camps vers midi. Alors Arioviste, voyant l'armée romaine séparée, crut qu'il pourrait emporter le petit camp et il le fit
d'eau, et que chaque individu devait aller boire ou puiser aux ruisseaux ou sources les plus voisines du poste qu'il occupait. Les Helvètes, dans leur émigration, avaient constamment campé de la sorte. 4 Même livre, liv. I, ch. 48. — Tacite, Germante* cb. 6\
aussitôt attaquer. Le combat 9e poursuivit avec opiniâtreté jusqu'à la nuit avec beaucoup de blessés de part et d'autre.
César s'étant enquis de quelques prisonniers pourquoi Arioviste refusait une action générale, apprit que c'était l'usage chez les Germains de ne livrer bataille qu'après avoir consulté les femmes ou propbétesses et que celles-ci avaient trouvé, en interrogeant des sorts et des présages, que les Germains ne pourraient obtenir la victoire avant la nouvelle lune. Plutarque ajoute que les matrones romaines consultaient dans ce cas les tourbillons des eaux et des rivières. 1
Le proconsul pensa qu'il fallait profiter de cette circonstance pour les forcer à se battre. Dès le lendemain, après avoir laissé quelques troupes pour garder les camps et en particulier des auxiliaires qu'il plaça en avant du second pour servir de montre, parce qu'il n'avait pas trop de toutes ses légions pour opposer à l'armée formidable des Germains, il forma son armée en trois lignes ou en trois corps et s'avança vers le camp ennemi.
A son approche, les Germains comprirent qu'ils ne pouvaient plus éviter le combat, et ils sortirent de leur camp pour «e ranger par nations, à des intervalles égaux. Les tribus germaines dont César indique les noms, étaient les Harudes, arrivés depuis peu de temps, au nombre de 24,000 individus et qui semblent avoir accru d'autant les gens à la suite d'Arioviste, les Marcomans, les Triboques, les Vangions, les Nemètes, les Sédusiens et les Suèves, dont les compagnons s'apprêtaient à passer le Rhin, au-dessous de Mayênce. Afin d'ôter à son armée tout espoir de retraite, Arioviste la fit entourer avec ses chars, sur lesquels se trouvaient les femmes qui, les cheveux épars et toutes en larmes, conjuraient les guerriers germains de combattre pour ne pas les laisser devenir la proie des Romains. César, ayant distribué le commandement de chaque légion à «es principaux officiers, com-
* Plutarque, Vie de César, ch. 19. L'usage de consulter les femme jurant le combat existait encore *u temps de Tacite. Germante, cap. 8.
roença le combat par son aile droite, en lace de laquelle l'armée d'Àrioviste paraissait la plus faible. Mais Tenterai, s'avança avec tant d'impétuosité qu'on n'eut pas le temps de faire usage des traits et qu'il fallut de suite combattre avec l'épée. 1 Rangés en phalange serrée, selon leur usage, les Germains étaient tellement couverts de leurs boucliers, qu'ils présentaient une masse en apparence impénétrable. Mais des soldats romains, lestes et courageux, s'élancèrent sur cette espèce de tortue et percèrent l'ennemi de haut en bas. L'aile gauche d'Arioviste ne put résister à la tactique des légions romaines et prit la fuite, mais l'aile droite, à raison de la multitude des combattants, résistait et pressait même les Romains. Alors le jeune Crassus, commandant de la cavalerie romaine ou gauloise, amena la troisième division qui n'était pas encore engagée, rétablit le combat et décida la victoire.
Tous les Germains tournèrent le dos et s'enfuirent vers le Rhin, éloigné d'environ cinquante mille pas. Un petit nombre se sauva à la nage ou sur des nacelles et parmi les fuyards se trouva Arioviste, qui alla mourir de chagrin dans son pays natal. 1 Le restant de l'armée germaine fut taillé en pièces par la cavalerie. Au rapport de PI ut arque, les Germains furent poursuivis jusqu'au Rhin, distant de quatre cents stades et laissèrent la campagne couverte de cadavres et de dépouilles de toute espèce. 80,000 périrent dans cette défaite. Paul Orose ajoute que les Germains furent poursuivis avec acharnement jusqu'au Rhin , distant de cinquante mille pas, sans qu'on puisse estimer le nombre des morts, tant il fut grand. Ailleurs on trouve que les cavaliers romains sabraient encore les fuyards dans les ondes du fleuve. Dion rapporte que l'infanterie germaine fut tuée près des chars et que les hommes s'y trouvaient tellement pressés que les morts
< Casai*, lib. I, 52. < lta nostri acriter in hostes, signo dato, impetum fecerunt; itaque hostes repente celeriterque procurrerunt, ut spacium pila in hostes conjiciendi non daretur. Rejeclis pilis, continus gladiis pugnatum est. »
•Cjesar, De Bello QëlL, lib. V, cap. 99.
restaient debout. La cavalerie seule des Germains put tenter de prendre la fuite.
Les deux femmes d'Àrioviste périrent dans ce désastre, une de ses filles perdit également la vie et une autre tomba au pouvoir des Romains. Gomme César poursuivait en personne la cavalerie germaine, il eut le bonheur de retrouver ses députés qu'Àrioviste, au mépris du droit des gens, avait fait charger de chaînes et qu'il destinait à la mort. A l'annonce de cette défaite, les Suèves qui entraient sur la rive droite du Rhin, se hâtèrent de reprendre la route de leur pays et ils furent poursuivis par les Ubiens qui en tuèrent un grand nombre.
César, ayant terminé deux guerres dans un seul été, distribua ses troupes en quartiers d'hiver dans la Séquanie, lors même que ce ne fut pas encore le temps, et en confia le commandement à Labiénus, pendant que lui-même retournait dans l'Italie septentrionale pour veiller à d'autres affaires.
IX. lMatertatlôn au Mjet du champ 4e bataUlt. voree éet armées.
Dans le récit précédent nous avons suivi le texte de César pour raconter brièvement les faits principaux, mais il reste actuellement à faire l'application des circonstances et des distances à une contrée que César ne nomme point et ne désigne point d'une manière suffisante. Il faut également savoir quelle était la force des armées belligérantes, afin de pouvoir apprécier leur marche et l'espace qu'il leur fallait pour pouvoir camper et combattre. L'estimation des distances fournies par César et par d'autres auteurs n'est pas moins importante et enfin il faut étudier la contrée et les vestiges de camp qu'elle offre encore et visiter jusqu'au champ de bataille même.
L'armée romaine, à l'ouverture de la campagne, en mars et avril, se composait d'une légion qui se trouvait déjà dans la province transalpine, près de Genève , de quelques auxiliaires qu'il fit rassembler dans la même province, de deux légions que le proconsul leva en toute hâte en Italie et de trois autres
qu'il tira de leurs quartiers d'hiver, près d'Àquilée. Il y avait un corps de 4,000 cavaliers fournis par la province romaine et par le pays des Eduens et ceux voisins, et ces cavaliers sont peut-être ces auxiliaires qu'on vient d'indiquer. On a dit précédemment que la force normale d'une légion, au temps de César, était évaluée à 3,600 hommes d'infanterie et à quelques cents cavaliers. 1 Mais il semble par divers passages de César qu'il n'y avait pas de cavaliers romains attachés à ces légions ou qu'ils étaient beaucoup moins nombreux que le chiffre réglementaire. Il est évident que les deux nouvelles légions n'en pouvaient pas avoir, car on ne forme pas la cavalerie si promptement et il faut bien que César ait été dépourvu de toute cavalerie romaine pour qu'à l'occasion de l'entrevue qu'il eut avec Arioviste, il se trouvât obligé de prendre les chevaux des cavaliers gaulois pour les faire monter par les soldats d'infanterie de la dixième légion.
Ainsi en admettant qu'à l'ouverture de la campagne les six légions étaient au complet, l'armée de César se trouvait forte de 31,600 piétons et de 4000 cavaliers, en tout 25,600 hommes. C'est avec la première légion et quelques auxiliaires qu'il repoussa d'abord les Helvètes, près de Genève ; puis avec l'armée entière il suivit les émigrants, défit leur arrière-garde au passage de la Saône, avec trois de ses légions, et il vit ensuite ses 4,000 cavaliers gaulois mis en déroute par 500 Helvètes. Enfin, un peu au levant d'Autun , il leur livra une bataille sanglante, qui dura depuis une heure après-midi jusqu'aitsoir, sans qu'on vît un seul ennemi tourner le dos. Aussi cette victoire coûta cher à l'armée romaine. Les Helvètes, qui à leur départ comptaient 92,000 guerriers sur 368,000 individus, ne s'étaient pas laissé battre sans résistance, et s'ils avaient perdu les deux tiers de leurs gens , ils firent éprouver aux Romains une telle perte en morts et en blessés, que César ne
i Ce nombre se rapproche d'ailleurs du texte de Sextus Rufus , qui rapporte que César a conquis les Gaules avec dix légions de chacune 4,000 hommes. — M. de Saule j, Les Campagnes de Mes César f p. 97, admet aussi 4,000 hommes.
put les poursuivre le jour même et fut obligé de rester trois jours sur le ebamp de bataille pour réunir ses blessés et ensevelir ses morts. 1
Après ces. rudes combats, l'armée romaine devait être singulièrement diminuée. César n'était pas à portée de recruter ses légions, qui avaient presque à elles seules supporté toutes les fatigues de la campagne et toutes les pertes dans les combais. Il ne pouvait guère que renouveler sa cavalerie et lever des troupes auxiliaires chez les peuples parmi lesquels il se trouvait, comme déjà dans les campagnes contre les Helvètes on voit qu'il avait quelques troupes alliées. 9 En effet les Eduens, ayant été foulés par le passage des Helvètes, avaient demandé l'assistance des Romains ; il était tout naturel qu'ils lui fournissent des troupes auxiliaires, et quand ensuite les députés des Gaules vinrent prier César de les aider à rejeter les Germains au-delà du Rhin, il était encore dans l'ordre qu'ils lui donnassent des troupes. César parle plusieurs fois de ses auxiliaires, mais lors même qu'il n'en indique pas le nombre, il devait être moindre que celui des troupes légionnaires, puisqu'il en faisait peu de cas et les employait plutôt pour faire montre de ses forces que pour les opposer aux Germains. 5
A en juger d'après divers passages des Commentaires de César, les légions, après une campagne et des combats meurtriers, se réduisaient à la moitié ou au tiers de leur nombre réglementaire. C'est ainsi qu'au moment de la bataille de Pbarsale, son armée, après de longues fatigues, n'était plus que de 22,000 hommes, partagés en 80 cohortes, de chacune 375 hofiunes au lieu de 360. 4
Après la même bataille, lorsqu'il poursuivit Pompée en Ëgypte, il n'avait plus que 800 cavaliers et deux légions ré-
« Cassar, De Betio gall., lib. I, cap. M.
'Même livre, chap. 8 et 24.
* Cawar, De Bello gall., lib. 1, cap. 51.
* Csstar, De BeUo civili, lib. 111, cap. 89. — A celte même occasion, th. 88, on voit que l'armée romaine de Pompée était de 59,000 hommes, divisés en HO cohortes de chacune 500 hommes.
duites ensemble à 3,200 hommes, par suite des fatigues, des maladies et des blessures. 1 Dans la guerre d'Alexandrie la sixième légion que César avait amenée contre Pharnace, ne comptait plus que mille hommes.
Le peu de jours que César resta chez les Lingons, après la défaite des Helvètes, ne laissa pas à son armée assez de temps pour se refaire et surtout pour recruter les légions. Les marches forcées qu'elle opéra aussitôt pour s'emparer de Besançon et enfin l'occupation de cette ville, où César dut laisser une garnison romaine, ne pouvaient que diminuer encore le nombre des légionnaires en état de suivre le proconsul dans la campagne contre les Germains. Nous croyons donc qu'en évaluaut la légion à 2,700 hommes, comme à Pharsale, soit pour les six, à 16,200 hommes, nous atténuons encore les pertes que ces légions ont dû éprouver, mais en y ajoutant le même nombre de cavaliers gaulois que dans la campagne contre les Helvètes et quelques mille auxiliaires, on ne pourra guère évaluer l'armée romaine que de ving-deux à vingtquatre mille hommes, selon qu'il avait plus ou moins d'auxiliaires. D'après l'usage de César ou des Romains, cette armée était accompagnée de bagages, portés par des bétes de somme et non pas traînés sur des chars, et chaque soldat portait une partie de ses provisions de bouche. 9 Il n'y avait donc point une longue suite de chars, comme on en voyait avec les armées organisées différemment et, dans cette circonstance, il avait dû laisser à Besançon tout ce qui pouvait embarrasser sa marche.
César ne dit point quelle était la force de l'armée des <Jer mains. On voit seulement qu'arrivés dans les Gaules au nombre de quinze mille guerriers, ils s'étaient accrus au point de se
< Même livre, chap. 106,
* Ces bâtes de somme portant les bagages des armées romaines sont souvent mentionnées par César, De Bello civili, lib. I, cap. 81 et autres chapitres, et par plusieurs auteurs romains. Mais le proconsul, auliv. I, ch. 24, nous apprend hn-même que c'était de la sorte qu'il faisait transporter ses bagages pendant celle campagne.
trouver cent vingt mille et qu'enfin une tribu de 24,000 Harudes était survenue depuis peu de temps, ce qui semble avoir augmenté d'autant, le nombre des Germains. Mais dans cette multitude il y avait beaucoup de femmes et d'enfants, puisqu'Àrioviste, à la suite de sa défaite, perdit à lui seul deux de ses femmes et deux de ses filles ; il devient donc évident que les chiffres que donne César, sur l'indication des Gaulois, qui avaient intérêt à les exagérer, désignent ie nombre des individus des tribus germaines et non pas celui des seuls hommes de guerre.
De plus, on ne peut appliquer aux tribus d'Arioviste la règle employée par César pour évaluer le nombre des guerriers helvètes. Ceux-ci et leurs compagnons constituaient des nations entières, se mettant en marche pour aller chercher un autre pays. Les Germains au contraire n'étaient venus dans les Gaules que comme des troupes auxiliaires, et si plus tard leur nombre s'était accru, il est probable que cet accroisssement s'était fait surtout par des hommes de guerre, amenant avec eux les membres de leurs familles parfaitement en état de les suivre et laissant en Germanie le restant de leurs tribus.
On a vu que César évaluait les Helvètes en état de porter les armes au quart de la nation émigrante. Plutarque l'estime beaucoup trop haut en disant qu'il y avait cent quatre-vingtdix mille combattants sur trois cent mille émigrants. Les guerriers germains devaient être dans une plus grande proportion que ceux des Helvètes, puisqu'ils faisaient trembler toutes les Gaules, si populeuses et si guerrières ; puisque César, qui venait de vaincre les Helvètes, ne laissait pas que de redouter la multitude des Germains, n'osant lui opposer ni la cavalerie, ni les auxiliaires gaulois, et se trouvant réduit à ses légions dont le nombre n'arrivait guère qu'à seize mille hommes.
On a déjà remarqué qu'à l'attaque du petit camp de César, défendu par les deux tiers de l'armée romaine, Arioviste envoya seize mille hommes de pied et sa cavalerie, composée de six mille cavaliers et d'autant de piétons combattant ensemble,
ce qui semblait indiquer qu'à cette occasion il y avait vingthuit mille Germains opposés aux deux tiers de l'armée de César, tandis que l'autre tiers travaillait aux retranchements. 1 Or toute l'armée germaine n'était pas engagée, puisqu'Arioviste ne voulait pas risquer une bataille avant la nouvelle lune, et qu'il ne s'agissait que d'entraver l'établissement du camp romain. Nous croyons donc que si les Germains n'étaient que les cent vingt mille désignés par César, et en présumant que dans ce nombre il ait compris les Harudes, ce qui n'est pas certain, il devait y avoir le tiers au moins en état de porter les armes, soit quarante mille combattants. César ne pouvait leur ^opposer que vingt-deux à vingt-quatre mille hommes ou plutôt ses seize mille légionnaires. Mais s'il n'y avait que quarante mille soldats germains, il restait encore quatre-vingt mille individus, femmes et enfants, ou autres gens, et ce nombre paraît bien considérable et pourrait faire présumer que les combattants étaient plus nombreux.
Quoiqu'il en soit , Arioviste et ses tribus avaient une multitude de chars, à deux et à quatre roues, traînés soit par des chevaux, sdit par des bœufs, et qui devaient, dans tous les cas, ralentir et embarrasser la marche de l'armée* On en voit la preuve dans lu campagne contre les Helvètes, lorsque ce peuple employa quinze jours pour passer la Saône et treize jours pour faire quatre-vingts à quatre-vingt-dix kilomètres depuis cette rivière jusque vers Ivry, près d'Autun. Il résulte de ces faits que l'armée romaine, beaucoup plus faible en nombre que celle des Germains, était par contre plus mobile et moins embarrassée de bagages, tandis que celle des Germains représentait une multitude de gens de pied, des femmes* des enfants, toute une nation traînant à sa suite ses bagages et sa fortune sur des chars, peu mobiles sans doute, et devant rendre la marche de l'armée d'une extrême lenteur, l'arrêter au passage des cours d'eau, et lui faire éprouver des retards à chaque obstacle que pouvaient et devaient offrir ces contrées à
1 Caesar, De Bello gaUico, lib. I, 48, 49.
parcourir. 1 Depuis plus de quatorze ans que les Germains occupaient-la Séquanie rhénane, les peuples indigènes, qui avaient pu s'y maintenir, n'avaient pas songé à entretenir leurs chemins et l'on sait dans quel état de détérioration arrivent les routes les mieux construites après quelques années de guerre.
Nous avons actuellement une autre question très grave à examiner: c'est celle des distances. La distance du champ de bataille jusqu'au Rhin paraît être le point de départ Je plus certain, pour savoir où était situé le lieu du combat, et cependant les divers manuscrits et éditions de César, de même que ceux de Plutarque, donnent chacun des chiffres fort différents. César se sert de la mesure du pas romain et Plutarque fait usage de stades. Remarquons d'abord que le pas romain, passus, indiquait l'espace entre le point où le même pied se lève et celui où il pose, c'est-à-dire la double distance du pas ordinaire. Il était de cinq pieds romains, de chacun m. 0,296. Mille pas romains faisaient le mille auquel les auteurs ne donnent pas tous exactement la même longueur. Selon Adam, il correspondait à 1,483 mètres.* Dureau de la Malle, dans un rapport sur l'Algérie, l'évalue à 760 toises ou 4,481 mètres 48 cent. Reynaud l'estime à 1,481 m. 148. 3 M. de la Croix, architecte de la ville de Besançon, dans son excellent mémoire sur Alesia, a pris pour base de son estimation du pied et du pas romain la mesure du roeher de la citadelle de Besançon que César, dans ses Commentaires, ne donne qu'approximativement, en sorte qu'il attribue au mille romain une
« M. de Saulcy, Guerre des Helvètes, p. 301, estime qu'il y avait un chariot pour deux guerriers helvètes avec leurs familles, et qu'après le passage de la Saône, lorsqu'il ne restait plus que 69,000 combattants , ceux-ci devaient encore avoir 34,500 chariots. En appliquant cette estimation aux Germains, ils devaient avoir près de 20,000 chariots.
* Antiquités romaines, t. II, 382.
3 Traité d'Arithmétique, p. 375.
m. Evaluation 4es distances*
mesure inexacte, soit m. 0,769, au gressus ou pas militaire et 1,538 mètres aux mille pas romains. 1
César, dans une multitude de passages de ses Commentaires, donne des indications de distances approximativement ou en comptes ronds, comme il est facile de comprendre qu'il devait les apprécier, soit par lui-même , soit par ses officiers, mais non pas en les mesurant exactement , ce qui, le plus souvent, eût été impraticable avec les moyens dont il disposait. La plupart des manuscrits et des éditions imprimées des Commentaires de César, ainsi que l'ancienne version grecque, portent le nombre de circiter quinque millia pour indiquer la distance qu'il y avait entre le champ de bataille et le Rhin, lorsque le proconsul poursuivit les Germains. À ce sujet, Oudendorf, un des principaux éditeurs de César, dit (p. 82, note À) : « Cœterum mannscripti mei et aliorum omnes constater servant quinque. »
Dom Bouquet fait usage de l'édition d'Ingerm^n, imprimée à Francfort en 1606 , qui porte quinquaginta , mais il ajoute autre part la leçon quinque avec la note : Codices manuscripti » et veteres editiones ante Ciaconium et Hotomannum habent quinque milUa.*
Schœpflin 5 admet la version de cinquante mille en s'appuyant sur Plutarque, qui écrivait la Vie de César un siècle après, copiait son récit et devait mieux le lire que les copistes postérieurs. Plutarque dit que la fuite des Germains fut de 400 stades, ce qui, à 125 pas par stade, donne les 50,000 pas. Mais il y a des versions de Plutarque qui portent
« Delacroix, Alesia, p. 10.— On peut consulter Baiissier, Histoire de l'art monumental, p. 251. — SchœpHin, Alsatia illustrata, t. !, p. 575.— D'Anville, Notice sur l'ancienne Gaule. Iotroduciion.— Exchaquet, Dictionnaire des ponts et chaussées, et plusieurs autres. — Dans nos calculs, nous avons quelquefois admis le chiffre rond de 1 482 mètres, pour éviter les fractions insignifiantes au cas particulier.
* RecueU des historiens des Gaules, t. I, p. 219, 405, 596.
5 Alsatia illustrata, t. 1, 107. — Plutarque, in Julio Catsare, cap. 28 , et
édition de Frédéric Dûbner. Paris, chez Hachette, 1841, ch. 19, p. 29
Paul Orose, Hist., lib. VI, cap. 7.
300 stades équivalant à 37,500 pas, ce qui est encore bien au delà de 5,000. 1 Paul Orose qui, dans son Histoire, a suivi le plus souvent le texte de César, donne également 50,000 pas. Schœpflin cite encore les corrections faites par Ciaconius, Hotomann et Cellerarius, qui ont rétabli quinquaginta au lieu de quinque.
De vieilles éditions de Lyon, 1 d'après Scaliger, cèlles de Barbou, en 4755, de Lemaire, chez Firmin Didot, 1819; la collection de Panckoucbe, 1839, et autres, admettent toutes quinquaginta.
Il nous a paru ensuite plus certain et plus concluant de chercher le véritable chiffre d'après le sens des divers passages de César relatant la marche des deux armées, plutôt que de citer tous les auteurs et les controverses relatives à cette distance. Les mouvements opérés par les Germains devaient nécessairement les éloigner du Rhin de plus de 5,000 pas, car s'il n'y avait eu que cette distance, il /résulterait qu'ils n'auraient point marché à la rencontre des Romains et qu'ils n'auraient fait que longer la rive gauche du fleuve.
César ne dit pas que la poursuite des Germains jusqu'au Rhin eût lieu dans la journée même. On a vu qu'après la défaite des Helvètes, les Romains avaient dû rester trois jours sur le champ de bataille pour recueillir leurs blessés et ensevelir les morts , et cependant alors ils étaient encore plus nombreux qu'après la défaite d'Arioviste. Or, après la lutte acharnée qu'ils eurent à soutenir et dans laquelle ils avaient failli succomber sous la multitude de leurs ennemis, il est évident que les légions et la cavalerie, la même qui était à Bibracte, ne pouvaient guère opérer de suite et tout d'un trait, dans le restant de la journée, une poursuite aussi longue, et que cette poursuite a pu se continuer le lendemain
1 Plutarchi Cheronei , etc. /ac. Angelo de Scarparia interprète, Basile» 4555. « Stadiis trecentis adusque Rhenum. > — .Edition grecque de Fréd. Dûbner. Paris, chez Hachette, 1941, p. 29 et cote 5.
* Lugduni apud Carteron, 1646.
sans rien diminuer de leur importance et du résultat de la victoire. La poursuite aurait été bien peu remarquable s'il n'y avait eu que 5,000 pas ou 7 1/2 kilomètres jusqu'au Rhin, tandis qu'au contraire César avait intérêt à faire ressortir la grande distance qu'il avait fallu parcourir et qu'il avait franchie en personne, à la poursuite de la cavalerie germaine, 1 pour achever la défaite des ennemis et les rejeter au delà du fleuve.
Arioviste n'avait pas seulement des gens de guerre, mais des tribus entières avec femmes, enfants et bagages chargés sur des chars. La retraite de cette multitude ne pouvait se faire dans aucun cas que vers le Rhin, dont la rive droite était leur pays natal. S'il n'y avait eu que 5,000 pas, l'infanterie aurait eu de nombreuses chances de gagner les bords du fleuve, et elle ne se serait pas fait hacher près {les chariots; tandis qu'avec une distance dix fois plus grande, 74 kilomètres, il ne pouvait lui rester d'espoir de franchir un tel espace, sans être atteinte par la cavalerie romaine. Cette circonstance nous paraît expliquer la prévision d'Arioviste , qui , comprenant qu'en cas de défaite son armée ne pourrait plus opérer sa retraite vers le Rhin, lui qui savait que le but des Romains était de le rejeter au delà du fleuve, voulut enlever encore à ses soldats tout espoir de retraite pour les forcer à vaincre ou à combattre jusqu'à la mort. De là la disposition qu'il donna à ses chars, de là la résistance désespérée de l'infanterie près de ceux-ci où se trouvaient leurs familles et leurs richesses, tandis que la cavalerie pouvait tenter une fuite ou une retraite de 50,000 pas, comme elle le fit en effet. C'est sans doute cette cavalerie et les hommes les plus valides qui laissèrent cette longue traînée de cadavres et de bagages jusqu'au Rhin, comme le dit Plutarque, tandis que l'infanterie, au rapport de Dion, se groupa autour des chars qui renfermaient ce qu'elle avait de plus précieux et lui fermaient la retraite , et
« Cssar, lib. 1, cap. 53. « Valerius in ipsum Osarem boslium e<jui-
taium persequenlem incidit. »
elle s'; trouva tellement serrée que les morts n'avaient plus de place pour tomber entre les vivants'. 1
Il importait d'ailleurs aux Romain* de ne point laisser de Germains armés dans les Gaules , et le but de la campagne eût été manqué s'ils ne les avaient pas rejetés sur la rive droite du fleuve. Pour arriver à cette fin et profiter de la victoire, une poursuite de 50,000 pas n'était pas une opération impraticable. Ces* faits et les circonstances qu'on relatera encore nous ont fait admettre la version de circiler quinquaginta tnillia, mais avec des restrictions très importantes qu'on a trop peu étudiées.
Ainsi qu'on l'a déjà observé, César ne donne guère que des chiffres approximatifs pour apprécier les distances. Il n'avait pas de cartes pour se renseigner, les Gaulois ne pouvaient pas plus lui fournir des indications certaines que si actuellement on demandait à la plupart des hommes instruits du pays quelle est la distance du Rhin. On ne sait où les députés de César ont pu rencontrer les Germains dans leurs divers messages, et ils ne pouvaient pas plus renseigner le proconsul avec certitude que les Gaulois; mais la bataille n'ayant pu se livrer qu'entre le Jura et les Vosges, soit vers Porrentruy, soit vers Montbéliard , dès lors aussi la fuite n'a guère pu s'opérer vers le Rhin qu'en sorte d'atteindre le fleuve entre Râle et Hombourg, à la hauteur de Mulhouse, comme étant les • points les plus rapprochés.
U faut ensuite se méfier des distances prises rigoureusement, car si l'on applique au cas particulier la formule proposée par M. Morel-Sfacler, 1 et que sur une carte, à partir du Rhin vers les points qu'on vient d'indiquer, on décrive au compas un rayon de 50,000 pas ou de 74 kilomètres, le rayon
• La retraite de l'infanterie germaine prés des chars qui lai fermaient la rentrée dans le camp, était d'ailleurs dans les habitudes des peuples germains et gaulois. C'est ce qu'on voit dans César et Tacite, et c'est ce que venaient de faire les Helvètes.
* Mémoires de la Société d'émulation de Montbéliard. Mai 1859 à 1860, page 83.
ne parcourra du Jura ou du Doubs aux Vosges que des contrées où il n'est pas possible de conduire et de faire combattre les armées romaines et germaines, à l'exception du plateau vers Arcey, à l'ouest de Montbéliard ; mais cette localité et ses environs n'offrent ni les conditions, ni les circonstances indiquées par César, et qu'il importe de rencontrer aussi bien que les distances. D'ailleurs cette formule, très-ingénieuse en apparence, ne peut donner que des distances prises en ligne droite, et il n'est pas croyable que César ait mesuré de la sorte.
Par contre, si l'on fait usage des cartes de l'état-major et de celle du colonel Buchwalder, qui nous ont servi dans * toutes nos recherches, et que, le compas en main, on mesure les distances en suivant les lignes ou les routes que la nature a tracées aux hommes, celles qu'ont dû suivre les Germains, celles qui, en réalité, donnent l'espace qui existe pour arriver .au Rhin, on remarque que le plateau d'Arcey est bien à envi* ron 70 kilomètres du fleuve, pris vers Bàle ou vers Homhourg, mais que, s'il est favorable à l'application d'une des distances, il se trouve en désaccord pour d'autres, comme on le verra bientôt.
Depuis ces mêmes points pris du Rhin, on rencontre la plaine d'Elsgau, de 40 à 45 kilomètres ; mais si ce sont bien là les chiffres que donne le compas, il n'en est plus de même quand on parcourt le pays , car il faut un tout autre temps que 9 ou 10 heures pour franchir cette distance depuis cette plaine, comme aussi il faut plus de 15 à 16 heures pour aller du plateau d'Arcey jusqu'au fleuve. On doit aussi remarquer que les tribus d'Arioviste venaient pour la plupart des parties de l'Alsace, situées plus au nord ou plus loin le long du Rhin que le petit espace entre Bâle et Hombourg, et que c'est encore de plus bas qu'elles attendaient le secours des cent tri-
f bus de Suèves. Il a donc pu arriver qu'une partie de la cava-
lerie germaine se fût retirée dans cette direction et que César n'eût achevé la poursuite que plus bas que les deux points
| indiqués, et dès lors la plaine de l'Elsgau se trouvera bientôt
à la distance des 50,000 pas. Il est infiniment plus probable que César a estimé la distance du champ de bataille au Rhin, au moment où il terminait la poursuite des fuyards, d'après le temps qu'il avait mis à la parcourir, plutôt qu'au moment où il allait commencer cette poursuite.
Le but de la guerre était, de la part des Romains, l'expulsion des Germains hors des Gaules et leur rejet sur la rive droite du Rhin. Les Germains le connaissaient, et pour résister avec plus de facilité, ils se proposaient de s'emparer de Besançon avant que cette capitale des Séquanes fût occupée par 4es Romains. Les tribus composant l'armée d'Arioviste, devaient être dispersées depuis le pays des Rauraques ou depuis le Jura, près de Bâle, jusque fort bas dans la province séquano-rhénane, puisque César lui-même place les Triboques, une des tribus d'Arioviste , sur la rive gauche» du Rhin , au-dessous des Séquanes et des Médiomatriciens , ou entre ceux-ci et les Trévires. Strabon les fait habiter plus tard parmi les deux premiers peuples, mais Grandidier et.Schœpflin estiment qu'Arioviste n'occupait pas la Basse- Alsace. 1 On voit cependant par César que le roi germain attendait un renfort de cent tribus de Suèves qui s'apprêtaient à passer le Rhin près des Trévires , et diverses circonstances font présumer que si ses tribus n'étaient pas précisément établies dans la Basse-Alsace, elles y avaient des relations qui s'étendaient plus bas encore ; en effet, Arioviste avait déjà dans son armée une tribu de Suèves et une autre de Triboques.
H s'agissait donc pour lui de réunir, non pas seulement ses gens de guerre , mais la totalité de ses tribus dispersées dans le bassin alsatique, où elles erraient sans demeures fixes ; ses guerriers ne marchaient pas sans être accompagnés de leurs
* Caesar, De Bello gallico, lib. IV, cap. 40. — Tacite, Ger mania, cap. 28. — Graodidier, Histoire d'Alsace, p. 56. —"Schœpflio, Alsatia illustrala, t. 1, p. 109.
if, varehe ées étnx armées.
familles et de leurs bagages. C'était donc une opération difficile et embarrassante, comme il l'avoue dans son premier message à César.
Deux directions principales conduisaient naturellement de la plaine alsatique vers Besançon : l'une, à la base des Vosges, et l'autre, le long du versant septentrional du Jura. Pour suivre la première, il aurait fallu concentrer les tribus germaniques entre Cernay et Mulhouse , en faisant remonter vers le sud celles placées au-dessous de cette première localité , et descendre vers le nord celles au-dessus de la seconde, ce qui eût été pour ces dernières un détour assez considérable ou un accroissement de chemin fort inutile.
De ce point de concentration, les Germains pouvaient marcher par deux routes parallèles, Tune dans la direction de Belfort, Héricourt, Àrcey, et l'autre par Illfurt, Dannemarie, Valdieu, Montbéliard, Arcey, et de ce dernier point de jonction en descendant le Doubs jusqu'à Besançon. À cette époque, il devait déjà y avoir des voies de communication par ces patsages , tracées par la nature , pour établir les relations entre les diverses parties de la Séquanie.
L'autre direction, couduisant à la base septentrionale du Jura, demandait la réunion successive des tribus germaines dans la plaine où coule l'Ill, en sorte d'y arriver des bords du Rhin et du pied des Vosges, et de remonter le cours de cette rivière, en plaine, dans un pays offrant de l'eau et des vivres, et surtout des facilités pour le passage de leur multitude de chariots. Cette artère centrale du bassin alsatique facilitait singulièrement la réunion et la concentration des tribus et les amenait vers le Jura dans la riche contrée, un peu onduleuse, entre Altkirch et Ferrette, toujours sur les rives de l'Ill. De ce point et en longeant la base du Burgerwald, dernier revers du Jura, les tribus germaines pouvaient marcher directement vers Besançon, en débouchant d'abord dans la plaine d'Elsgau, au pays de Porrentruy, pour aller passer le Doubs au Pontde-Roide et continuer leur route sur la capitale des Séquanes. Cette direction offrait le grand avantage de faciliter la réunion
et la concentration des tribus en remontant l'Alsace sans déplacements inutiles, de rester en plaine, de suivre des cours d'eau ou de passer d'un à l'autre dans une seule journée de marche, et de s'avancer vers Besançon par la route la plus courte. Il est vrai que depuis le Pont-de-Roide, cette route entrait dans un pays couvert et dans les encaissements du Doubs , mais les Germains comptaient arriver à la capitale des Séquanes avant l'approche des Romains; ils ne craignaient donc pas leur rencontre, et la profondeur des forêts à traverser n'était pas pour eux un obstacle. D'ailleurs, Arioviste devait connaître parfaitement le pays qu'il avait déjà parcouru avec ses hordes et sur lequel il exerçait encore sa pression.
Après la prise de Besançon par les Romains , les Germains n'avaient plus de motif pour s'avancer plus loin. Prévoyant qu'ils seraient bientôt attaqués , ils devaient s'occuper de choisir une position favorable pour recevoir l'ennemi et, èn attendant, se procurer des subsistances. Mais où étaient-ils quand ils apprirent la prise de Besançon ? C'est ce qu'il faut chercher.
On a vu que César était parti des environs de Langres depuis trois jours, lorsqu'il apprit qu'Arioviste était en marche depuis un même laps de temps dans le but de s'emparer de Besançon. On a pu remarquer qu'à cette nouvelle César fut obligé de changer de direction et de faire des marches forcées pour arriver le premier à la capitale des Séquanes. Il nous paraît évident que le proconsul n'avait pas d'abord eu l'intention de passer par eette ville et qu'il suivait une route plus au nord et plus en ligne droite, pour marcher directement vers le bassin alsatique en touchant à la base des Vosges , car sans cela, après trois jours de marche depuis vers Langres , il aurait dû se trouver si près de Besançon qu'il n'aurait pas eu besoin de marcher jour et nuit pour y arriver. Il n'en était plus de même s'il avait passé la Saône vers Port-sur-Saône et qu'il se fût trouvé vers Vesoul, parce qu'alors il fallait faire presqu'autant de chemin qu'il venait d'en parcourir, pour se porter sur Besançon. Ce Mouvement sur sa droite et les craintes
que témoigne César sur la prochaine arrivée des Gtrm&ws, font comprendre que ceux-ci ne s'avançaient pas, depuis la base des Vosges , sur la ligne que lui-même avait d'abord prise pour aller à leur rencontre, mais qu'ils se portaient sur Besançon , par une route plus au sud ou plus rapprochée du Jura.
On a déjà remarqué que les termes dont se sert César pour indiquer le mouvement des Germains ne veulent pas dire qu'ils étaient déjà à trois journées en avant de leurs frontières, mais seulement en marche depuis trois jours pour sortir de leur pays. La contrée qu'occupait Arioviste en personne était connue de César, puisqu'il y avait envoyé des messages , mais lors même que le roi germain aurait été de sa personne vers le centre de la Séquanie rhénane , la concentration de ses tribus exigeait du temps et bien des jours de marche. 1 Les hordes, habitant vers le nord, avaient dû marcher pendant -plusieurs jours pour rejoindre celles du sud, et leur concentration pouvait être terminée à peine lorsque la nouvelle de l'occupation de Besançon déjoua leurs projets et les força de changer leur plan de campagne. Si l'on jette un coup-d'œil sur l'Alsace, on remarquera que la réunion des tribus d' Arioviste avait dû commencer en remontant l'Alsace le long de 1*111 et se terminer dans la haute Alsace , sur les bords de cette rivière, ou entre celle-ci et celle de la Largue, s'ils avaient pris la route vers le Jura, ou bien plus au nord-ouest de ces deux rivières , s'ils avaient suivi la première direction <jue nous avons indiquée, en s'appuyant aux Vosges.
Dans tous les cas, la marche de ces tribus avait dû se faire avec une grande lenteur, car s'il en avait été autrement, Arioviste aurait dû devancer César ou tout au moins le rencontrer vers Besançon , mais on a vu par la lenteur des mouvements des tribus helvétiques quelle devait être celle de hordes germaniques peu différemment organisées. C'est la grande mobilité de l'armée romaine et l'activité de César qui firent
* Cœsar, De Bello gallico, lib. 1, 34. « Neque exercitum sioe magno corn-* mealu atque emolumento in unum locum contrahere posse. »
ainsi manquer l'entreprise des Germains sur Besançon. Du reste on voit par la suite de son récit que ses craintes sur la prochaine arrivée d'Arioviste n'étaient pas fondées sur des renseignements bien certains , puisqu'après avoir séjourné quelques jours dans la capitale des Séquanes, il dut faire encore plusieurs jours de marche avant de le rencontrer.
Au départ de cette ville, le proconsul ne voulut point engager ses soldats dans un pays d'un accès difficile et dans la profondeur des forêts, dont on leur avait fait un tableau effrayant. Il fit donc un détour d'environ 40,000 pas (59 kil.) pour marcher en pays découvert. Il suffit de connaître la conformation de la contrée environnant Besançon, pour comprendre que ce détour n'a pu s'opérer sur la droite, parce que l'armée serait entrée dans les hautes chaînes du Jura et dans les encaissements profonds où coule le Doubs. César a donc dû obliquer sur la gauche et remonter quelque temps la vallée de l'Oignon , pour reprendre ensuite sur la droite. 1 Il devait savoir approximativement dans quelle partie de la Séquanie rhénane les Germains opéraient ou avaient opéré leurs mouvements ; si leur concentration avait eu lieu au pied des Vosges , entre Cernay et Mulhouse , la marche de César, par la vallée de l'Oignon , n'était plus un détour de 59 kilomètres, car c'est pour ainsi dire une des routes les plus courtes et les plus droites ; dans aucun cas elle ne constitue le détour fait par César. Il n'en était pas de même si les Germains étaient réunis ou se trouvaient en marche le long du Jura, vers le sud de la Séquanie rhénane , car alors le détour est en effet considérable. Il fallait remonter la vallée de POignon jusque vers
i César n'a pu faire son détour depuis Besançon en se portant jusqu'à Vesoul pour revenir sor Belfort, parce que ce détour aoiait été de plus de 40,000 pas, et que de Belfort il n'est plus possible de l'amener à Arcey ou dans la plaine de Porrentruy, sans loi faire opérer un nouveau détour bien autrement considérable. On comprend que les auteurs qui ont placé le champ de bataille prés de Cernay ont pu admettre le passage par Vesoul et Belfort, mais alors César aurait employé plus de sept jours de marche pour parcourir cette distance.
la hauteur de Villersexel , tourner ensuite vers la droite par Àrcey et Montbéliard , passer TAllaine , franchir les hauteurs d'Audincourt à Fahy pour déboucher dans le bassin de l'Elsgau, à l'ouest de Porrentruy. Pour arriver au même point par la ligne la plus courte, mais la plus couverte de forêts et la plus encaissée, il aurait fallu suivre le Doubs, de Besançon à Clerval , puis entrer dans un pays montueux jusqu'au Pontde-Roide , repasser encore le Doubs et arriver enfin dans le bassin de Porrentruy.
Nous admettons que César a dû passer par les hauteurs de Fahy, parce qu'après le détour qu'il venait de faire c'était reprendre la ligne la plus courte, et qu'ensuite entre Mandeure, ville gauloise bâtie un peu au-dessous du confluent de l'Allaine et du Doubs , et la plaine de l'Elsgau , où l'on trouve tant de traces celtiques ou gauloises, il devait y avoir des communications par les hauteurs de Fahy, conduisant plus loin, à la cité des Rauraques près du Rhin. Il pouvait et il devait y avoir un autre chemin vers Délie, sur la ligne où passa ensuite la voie romaine de Besançon à Augusta Rauracorum, par Mandeure, Délie et Larga, mais en la suivant César aurait fait un nouveau détour , car de Délie au Mont-Terrible il y a cinq lieues à faire en partie dans une vallée étroite et César aurait eu sur sa gauche et tout près de lui, l'aile droite des Germains. 1
i Aussi nous ne pouvons comprendre cet auteur moderne qui conduit César de Besançon à Belfort en ligne droite, puis en Alsace près de Dannemarie, pour lui faire opérer ensuite de ce point, en un seul jour de marche, une retraite de 40 kilomètres, afin de pouvoir l'amener au Mont-Terrible. ' Dans une telle marche, ou plutôt dans une telle retraite, il aurait laissé les Germains à quelques pas de lui et en paraissant les fuir, uniquement pour occuper une position qu'il pouvait trouver ailleurs.
On sait que César apprit, à son septième jour de marche depuis Besançon* que les Germains n'étaient plus qu'à une distance de vingt-quatre mille pas (35 4/2 kilom.). Or, si de Dannemarie oo cherche le camp des Germains à cette distance, lejcompas les rejette au delà du Rhin ou dans l'intérieur des montagnes^du Jura.— César et Arioviste dans le Jura bernois, par M. l'abbé Vautrey. p. 14 et 15. Notice publiée dans le journal le Jura, janvier 188i. — ;il y a près de 100 kilomètres de Besançon à, Belfort, et 40 de Danoemarie au Mont-Terrible par Délie et Porrentruy.
Cette marche par Fahy n'est pour nous qu'une indication. César avait dû laisser à Besançon ses bagages les moins nécessaires et il faisait porter le restant par des bétes de somme ; il n'avait donc pas besoin de routes parfaitement tracées pour marcher avec une armée aussi mobile que la sienne ; il pouvait tout aussi bien trouver plusieurs passages entre Montbéliard et Fesche, pour aller sur Fahy ou sur Bure, par des routes presque parallèles, et déboucher également sur Porrentruy, sans allonger sensiblement sa marche, et sans s'exposer i la rencontre inopinée des Germains. Tous les hauts plateaux, enfermés à l'ouest par le Doubs et du nord à l'est par PAllaine , sont accessibles à des armées constituées comme l'était celle de César. On y trouve des traces celtiques , il y reste des débris de ces vieilles voies de communication du pays, dont plusieurs remontent aux temps les plus reculés.
Les auteurs anciens estiment que les Romains faisaient vingt-trois à vingt-quatre mille pas par jour de marche de cinq heures. 4 Mais si Ton considère qu'en cette occasion les Romains venaient de faire un long voyage, de livrer des combats meurtriers, qu'ils devaient porter leurs vivres, qu'ils parcouraient un pays inconnu , habité par des peuples d'une alliance douteuse, où les chemins ne devaient pas être d'un parcours facile, on doit encore réduire les distances franchies en une journée. On a vu que durant la campagnes contre les
* Vegelius, lib. V, cap. 9. — M. de Saulcy, Les Campagnes de César ', p. 79 a 80, indique que dans la guerre des Belges, Labiéous, avec l'armée romaine, faisait des étapes d'un peu plus de six lieues et demie kilométriques ou de quatre kilomètres l'une. Du reste, dans l'évaluation des marches des armées, tout est relatif aux circonstances. On sait que dans les parties de l'Algérie dépourvues de routes, les troupes françaises, obligées de marcher par moots et par vaux, avec des vivres et des bagages portés par des mulets, avec des troupeaux de bœufs et de moutons, c'est-à-dire dans des conditions analogues à celles où se trouvait l'armée de Gésar, ne fout que des étapes de 4 lieues par jour. Et encore quand ces traites se renouvellent sans discontinuité pendant plusieurs jours, les troupes et les bestiaux tombent de fatigue. Sans doute elles peuvent faire plus et beaucoup plus de chemin daos un jour, mais alors on laisse beaucoup de monde en arrière et, au cas particulier, César n'avait pas de soldats à perdre.
Helvètes, ils ne faisaient que de très-petites étapes, ayant employé au moins cinq jours pour venir du pays des Lingons jusqu'à Besançon. On sait également combien le mauvais état des chemins peut retarder la marche des armées et des simples voyageurs. Au commencement du siècle dernier, il fallait encore trois jours pour aller de Besançon à Montbéliard par la route la plus courte et une grande journée pour faire les cinq lieues qui séparent Porrentruy de Delémont.
Le septième jour de marche non interrompue depuis Besançon, César apprend que les Germains ne sont plus qu'à 24 mille pas (35 1/2 kil.) de dislance. Or si le proconsul a remonté la vallée de l'Oignon jusque vers Villersexel, en passant ensuite par St-Ferjeux, Corcelle et Arcey ; s'il a traversé la rivière d'Allaine vers Montbéliard , laissant le Douds à sa droite, pour franchir la chaîne de collines à l'ouest de Porrentruy, il avait à parcourir une route de 26 à 28 lieues, ce qui aurait fourni, à 4 lieues par jour, les sept journées de marche continue. On voit de suite par ce calcul que le plateau d* Arcey est trop rapproché de Besançon , pour que les Romains aient employé sept jours pour y parvenir, par la route même que nous indiquons et qu'admet M. de Golbéry.
On doit actuellement remarquer un fait important : c'est le septième jour de marche que César apprit que les Germains n'étaient plus qu'à vingt-quatre mille pas (ou 35 d/2 kil.). Ce chiffre indique deux choses : s'il n'y avait eu que 5,000 pas du champ de bataille jusqu'au Rhin , il faudrait admettre que les Germains étaient encore fort bas en Alsace, ou bien qu'ils remontaient le bassin alsatique le long du Rhin pour s'approcher du Jura, tandis que les Romains marchaient eux-mêmes vers ces montagnes. Car si les Germains avaient tourné le dos au Rhin pour s'avancer vers Besançon, comme ils devaient le faire, alors il est de toute évidence qu'ils devaient être à plus de cinq mille pas du fleuve.
v. Position des deux armées.
En second lieu , César ne dit pas que, dans cette septième journée, il se soit arrêté tout court à l'annonce de l'approche des Germains. Il est au contraire très probable qu'il a aussitôt cherché une position pour camper avec avantage et qu'il s'y est porté durant le restant Je la journée.
Si, à l'arrivée de ses explorateurs, il était dans la plaine de Porrentruy, où l'on a vu qu'il avait pu parvenir en six ou sept jours de marche, et en faisant des étapes d'environ quatre lieues, il pouvait encore aller camper au Mont-Terrible distant de deux lieues. Mais alors cette distance est à déduire de celle où se trouvaient les Germains, ou du moins les observations précédentes doivent faire comprendre combien il est difficile d'accepter à la lettre les chiffres de César, puisqu'on ne sait pas exactement où il pouvait se trouver au moment où il appréciait les distances sur le rapport d'explorateurs sujets à se tromper grossièrement , comme ils le firent auparavant dans la guerre contre les Helvètes. 1
La position du Mont-Terrible, probablement encore occupée alors par les peuples indigènes, était trop avantageuse pour que César n'en prît pas possession dans la journée même. En ce lieu , il ne s'agissait plus que de faire la distribution des troupes et, si l'on en doit juger par ce que venait de faire le proconsul au moment de combattre les Helvètes ,* il dut établir ses bêtes de somme ou ses bagages sur le plateau même, où il pouvait également loger encore quelques troupes, placer sa cavalerie dans le pli de terrain que nous avons indiqué en parlant de ce camp, et distribuer ses légions sur les flancs les moins inclinés de la montagne , sur les terrasses naturelles , sur les petites esplanades qui couronnent la colline de Cœudret et autres emplacements qu'offre cette localité , et dont l'ensemble,
. t Casai», De Beilo gall., lib. I, cap. 22.
î Gaesar, De Bello gall., lib. I, cap. 24. « Ipse intérim in colle medio Iriplicem aciem inslruxit legionum quatuor veteranarum , ila uti supra se in summo jugo duas legiones , quas in Gallia citeriore proxime cooscripserat, et omnia auxilia collocaret.... Inlereà sarcinas in unum locum cooferri, et eum ab iis, qui in superiore acie consliterant, muniri jussit. »
que nous avons mesuré, fournit une étendue suffisante pour une armée même plus forte que celle que commandait César. Nous n'avons donc pas besoin de réfuter l'opinion de M. Trouillat , en partie copiée par M. Vautrey, qui donne une plus grande extension au camp et loge la cavalerie sur un terrain absolument impropre à une telle destination. Nous nous en tenons à des plans et non à des appréciations faites en chambre.
En établissant César dans le camp qui porte encore son nom , il faut aussitôt chercher de ce point quelle devait être la position des Germains à 24 mille pas ou à 35 1/2 kilomètres. La présence de l'armée romaine au Mont-Terrible indique suffisamment que les Germains avaient suivi les routes amenant et ensuite longeant le Jura , et qu'ils ne pouvaient être sur celles vers les Vosges. Dès lors le camp des Germains ne peut se trouver que sur les rives de 1*111 ou, au plus près, entre cette rivière et celle de la Largue. Mais la distance donnée par César ne peut être prise que relativement, car une armée de cent vingt mille hommes n'est pas groupée sur un seul point quand elle n'est point en présence de l'ennemi.
Dès qu'Arioviste apprit l'approche de César, il lui envoya un message pour lui demander l'entrevue précédemment refusée. Elle eut lieu cinq jours après et dans l'intervalle les deux généraux s'envoyèrent plusieurs messages. Cette dernière circonstance semble indiquer que les deux armées n'étaient pas aussi éloignées l'une de l'autre que l'estimait César, car on n'aurait pu communiquer aussi fréquemment à une distance de 35 kilomètres. Les Germains avaient-ils fait un mouvement en avant pour se rencontrer, ou bien César étaitil mal informé des distances? Ces questions peuvent être toutes deux résolues affirmativement : d'un côté, César n'est point sorti de sa position, et de l'autre, depuis l'approche des Romains, ce sont les Germains qui marchent constamment en avant.
L'entrevue eut lieu à une distance égale des deux camps , près d'un tumulus , dans une grande plaine. Les escortes de cavalerie, qui accompagnaient les deux généraux, restèrent
chacune à deux oents pas du tertre. César entre dans de • grands détails sur le sujet de l'entrevue. On voit que chez lui la politique exigeait qu'il fît valoir toutes ses démarches avant que d'entreprendre une guerre contre un roi reconnu ami des Romains et qui avait des correspondances secrètes à Rome avec les ennemis de César. Celui-ci était non-seulement général et historien, mais surtout un homme politique, visant à de grands projets et qui avait besoin de colorer tous ses actes d'une manière favorable dans l'opinion publique. De là, dans ses écrits, ces détails qu'il donne sur des objets en apparence de peu d'importance et une plus grande sobriété sur d'autres plus intéressants pour l'histoire, mais qui l'étaient moins pour lui.
Après l'insuccès de l'entrevue, l'armée romaine, en apprenant quels avaient été l'orgueil d'Arioviste et la perfidie des Germains , en fut vivement irritée et cette circonstance fait présumer que le lumulus n'était pas en vue du camp romain et qu'il se trouvait assez éloigné pour que l'on s'y rendît à cheval. On a essayé de chercher ce tumulus près de la Pierre- Percée et ensuite sur l'emplacement de l'église de Courgenay, mais ces deux localités , complètement en vue du camp de César, n'en sont distantes que d'environ trois kilomètres, tandis que le tumulus était à moitié distance des deux camps alors éloignés d'environ 35 kilomètres. Pour tourner cette difficulté , un auteur moderne a placé le premier camp des Germains derrière Miécourt, à 5 kilomètres du Mont-Terrible, mais dans ce cas encore le tumulus aurait été à côté des deux camps et non pas entre eux. Remarquons ensuite qu'il ne s'agit que d'un tertre funéraire , tumulus terreus salis grandis, et non d'une colline naturelle et que ces sortes de tombelles, communes au temps de César, ont presque disparu partout ' depuis lors par la culture des terres. 1
1 CoDlinuateur de César, DeBeUo Alexaçdrino lib. cap. 72. édit. de Lyon, 1644, p. 595. « Ziela est oppidum in Ponto, positu ipso, ut in piano Ioco, satis muniCum : tumulus enim naturalis, velut manu faclus, eicelsiore undlque fastigio suslieet murum... »
Deux jours après , et toujours sans que César indique un changement de position de Tune ou l'autre des armées, Àrioviste demanda une nouvelle entrevue à laquelle César ne voulut pas assister en personne. Il se contenta d'envoyer au camp d'Arioviste deux députés que le roi germain fit charger de chaînes, et le même jour il vint camper au pied d'une montai gne, à 6000 pas (8 kil. 89) des Romains.
En admettant que les Germains se fussent d'abord trouvés soit sur les bords de 1*111 , soit entre cette rivière et celle de la Largue , leur seconde position peut s'indiquer au pied du Burgerwald, près de Courtavon. Pour arriver en ce lieu deux routes naturelles longent le Jura : Tune, par la vallée onduleuse où les rivières préindiquées prennent leurs sources, entre le Blauenberg et le Burgerwald ; l'autre, au pied des derniers contreforts du Jura sur lesquels sont bâtis le3 châteaux de Ferrette et de Liebstein. Ces deux routes aboutissent à Levoncourt et à Courtavon, deux localités qui se touchent presque , au pied de la montagne sur les bords de la Largue, et qu'on découvre en partie depuis le Mont-Terrible. 1 Toule-
1 M. Trouillat a placé la première position des Germains à une lieue plus près du Mont-Terrible , sur les coteaux derrière Miécourt. Il les fait ensuite rétrograder pour prendre leur seconde position à Courtavon et revenir le lendemain par le même chemin occuper la colline d'Hermont. Ce mouvement en retraite des Germains n'est pas indiqué par César, il n'est pas dans les choses présumables, et la première position qu'il assigne est presque deux fois trop rapprochée. M. l'abbé Vaulrey, d'après D. Moreau, prieur de St-Apollinaire , place la seconde position des Germains à Charmoille, sans faire attention que pour y arriver, il faut tourner par Miécourt et aller en quelque sorte se cacher, sans motif, au fond de la vallée. Le chemin de Levoncourt ou de Courtavon à Charmoille, par la Dot, n'a jamais pu être praticable aux voitures. H suffit d'avoir traversé une seule fois la montagne pour être assuré de ce fait. Le lendemain, il fait défiler les Germains en vue et à moins d'une lieue des Romains, pendant un espace de deux lieues, pour les mener sur la colline d'Hermont, sans remarquer qu'il est impossible d'admettre que César, qui cherchait l'occasion de combattre les Germains, n'ait pas profilé d'une telle marcTie de flanc qui a dû prendre toute la journée aux Germains. — Trouillat, Monuments de l'histoire de l'ancien Evecké de Baie. Introduction, avec une carte du champ de bataille. — M. Vautrey, César et Arioviste, déjà cité, p. 22. — Si la localité de Charmoille a
fois celle en arrière de Burgerwald ne pouvait servir qu'à une partie de l'armée, et la plus favorable au passage des chariots longeait le versant septentrional de cette même montagne.
La position des Germains au pied du Burgerwald, à 6,000 pas, soit à 8 ou 9 kilomètres du Mont-Terrible, était spacieuse et fort avantageuse pour l'eau et les arrivages des vivres ; elle maintenait de plus les communications avec l'Alsace. Mais Arioviste remarqua que les Romains, en s'appuyant au Jura, n'avaient pas assuré leurs communications avec la Séquanie ou qu'on pouvait les leur couper en s'emparant d'une position intermédiaire. Ea conséquence, profitant d'un pli de terrain et du couvert des forêts qui occupent encore une partie des coteaux, il leva son camp dès le lendemain et fila avec ses troupes derrière les hauteurs entre Courtavon et Aile. Arrivé près de ce dernier lieu, il n'avait plus qu'un pas pour occuper la colline d'Hermont, d'où il fermait l'arrivage des vivres que les Romains attendaient ou tiraient du pays des Séquanes et des Eduens par les routes venant le long du Doubs, par celle suivant les hauteurs de Fahy et enfin par le cours de l'Allaine. Cette position le plaçait à 2,000 pas ou 3 kilomètres au-delà du camp de César. Pour opérer ce changement il n'avait eu à faire qu'une marche de 9 kilomètres, en restant appuyé à des hauteurs et sans prêter le flanc aux Romains , ou du moins étant placé de manière à pouvoir les repousser avec succès.
En prenant les distances fournies par César comme approximatives, et non pas en ligne droite et d'une exactitude absolue, on peut les appliquer à toutes les positions que nous donnons aux deux armées, mais il reste la distance entre le champ de bataille et le Rhin. Comme on l'a déjà dit, la version de cinq mille pas n'est pas admissible, puisque les divers mouvements en avant et opérés par les Germains, en présence des Romains, les éloignaient déjà bien davantage du fleuve. Il faut donc faire usage du chiffre de cinquante mille pas ou 74
offert un lieu propre à faire camper l'armée de l'empereur Rodolphe de Habsbourg' au XIII e siècle, c'est qu'il arrivait par une tout autre route et une route que ne pouvaient suivre les Germains.
kilomètres, comme mesure approximative. On a vu qu'en essayant de prendre cette distance en ligne droite depuis le Rhin, au-dessous de Bàle, elle ne pouvait correspondre entre le Jura et les Vosges, avec aucune partie du pays où il y avait" place pour faire combattre d'aussi grandes armées, si ce n'est vers Arcey distant du fleuve de 70 kilomètres , mais certes César n'estimait pas la distance en ligne droite, et alors le point que devait indiquer sa mesure n'arrive plus dans aucune partie de la Franche-Comté où l'on puisse rencontrer l'application des autres distances mentionnées par César.
En effet, en suivant l'opinion de M. de Golbéry que nous avons d'abord partagée avant de faire de nouvelles découvertes et de recommencer une étude complète de la contrée intéressée à ce débat, on peut bien admettre à la rigueur que les Romains, en faisant le détour de quarante mille pas, en marchant à très-petites journées et avec beaucoup de lenteur, ne soient arrivés que le septième jour sur les hauteurs de Courchaton et d'Onans près d'Arcey. Mais alors il faut chercher la position des Germains à 35 1/2 kilomètres de là, ce qui les placerait à l'angle formé par la jonction de la rivière de St- Nicolas avec celle d'Allaine, et ferait arriver l'armée germaine par une des routes longeant les Vosges et traversant à Valdieu la chaîne de collines qui relient ces montagnes au Jura. M. de Golbéry ne les loge point là , mais il les place le long des collines de Chatenois, à une vingtaine de kilomètres seulement du camp romain. Selon lui, la seconde position des Germains peut se trouver sur la montagne de St-Julien, distante de 9 à 10 kilomètres d'Onans, et la troisième le long du Montenais, à 5 kilomètres en avant et non pas au delà du camp de César.
De cette position les Germains pouvaient bien fermer l'arrivage des grains par les rives du Doubs , soit par la ligne de Besançon à Mandeure , que César n'avait pas voulu suivre à raison de la contrée boisée qu'elle parcourait, mais elle n'enlevait aucune des autres communications des Romains avec le pays des Eduens et des Séquanes , puisqu'ils avaient der-
rière eux la vallée de l'Oignon qu'ils venaient de traverser, et sur leur gauche, le pays des Leuciens ou de Toul, d'où ils attendaient aussi des vivres. 1 Elle ne trouve nullement l'application du texte de César, qui avoue que les Germains l'avaient en quelque sorte enfermé , * et dans ce cas il ne pouvait l'être.
L'examen de la position des Germains en ce lieu ne peut supporter aucune comparaison avec celle que présentait le camp germain sur la colline d'Herroont ; l'application du texte de César ne peut se faire aux environs d'Arcey, et bien moins encore aux Monlenais. On ne trouve dans la contrée ni les emplacements des camps fortifiés des Romains , ni ceux où pouvaient s'établir les Germains , selon que César l'indique, ni aucun souvenir ou tradition , et même le plateau d'Arcey ne peut guère recevoir l'épithète que donne César à la plaine qu'il avait sous les yeux , tandis que du plateau du Mont- Terrible, de ce camp qui porte encore le nom de Jules César, à la vue de l'immense plaine qu'on découvre , on ne peut que s'écrier avec lui : Planities est magna.
La plateau d'Arcey n'a en sa faveur que sa distance du Rhin, de 70 kilomètres pris en ligne droite, mais non pas en suivant les chemins plus ou moins sinueux qui conduisent au fleuve. Nous devons cependant avouer que c'est cette distance absolue et la possibilité d'amener les Germains par les routes longeant les Vosges , qui nous avaient d'abord entraîné à accepter l'opinion de M. de Golbéry et à la préférer à toutes les autres, lorsqu'enfin, celte année seulement, sans nous préoccuper de tout ce qu'on avait déjà écrit sur ce sujet , nous avons compris qu'avant de publier une notice sur le Mont- Terrible, il fallait avoir la certitude de n'avoir négligé aucune
i Caesar, De Bello gall , lib. I, cap. 40. « Hase sibi esse curœ : frumentum Sequanos , Leucos , Lingooes submiuistrare; » et cap. 48: « Postridie ejus diei, prœter castra Cœsaris suas copias transduxil, el millibus passuum II ultra eum castra fecit, eo consilio, uti frumento, commeatuque, qui ex Sequaois et iËduis supportaretur Cxsarem intercluderet. >
*JMème livre, ch. 49. « Ubi eum castris sese tenere Caesar inleltexit. »
recherche et de ne donner que des faits certains. C'est pour ce motif que nous avons fait de nouvelles investigations, longues, pénibles, dispendieuses, mais qui nous ont conduit à la découverte des deux camps des Romains, concordant par leur position et leur étendue avec les chiffres que nous donne César, avec l'emplacement des camps des Germains, avec les souvenirs et les traditions du pays, et n'ayant contre eux qu'une différence sur la seule distance jusqu'au Rhin que César ne donne qu'approximativement. Nous nous garderons bien de' dire, comme l'a fait avec tant d'assurance un auteur moderne , que cette plaine est précisément à la distance des cinquante mille pas indiqués par César. 1 L'espace qui se trouve entre les camps que nous venons de découvrir, est éloigné du Rhin d'environ 40 à 45 kilomètres, selon le point de départ, mais mesuré en ligne droite. Par contre , si l'on suit les- sinuosités des chemins naturels qui conduisent au fleuve, on peut encore ajouter quelques kilomètres , et enfin si l'on estime le temps qu*il faut réellement pour parcourir l'un ou l'autre de ces chemins , on approchera encore davantage du chiffre approximatif donné par. César, mais on n'arrivera pas plus aux 50,000 pas, pris rigoureusement depuis la plaine de l'Elsgau, que depuis celle d'Arcey, de Granges et de Dampierre. Pour trouver cette distance exacte depuis la plaine de Por-* rentruy, il faut admettre que César a poursuivi les Germains encore le long du Rhin , ce qui est possible, comme on l'a déjà observé.
va. Camp des Germains sur la colline d'Hermont et petit camp de César sur celle de la PercHe.
On a vu que le camp du Mont-Terrible ne consistait pas seulement dans l'enceinte fortifiée qui occupe le plateau de la montagne, enceinte que les historiens précédents n'avaient qu'entrevue isolément , en sorte qu'ils pouvaient dire qu'elle n'avait pas assez d'étendue pour renfermer les troupes de
i M. l'abbé Vautrey, dans plusieurs passages de sa brochure César et Ariovisie.
César. 1 Mais nous avons apporté la preuve matérielle, et chacun peut la vérifier, que les travaux de fortification s'étendent fort loin du plateau et offrent des espaces suffisants pour loger toute l'armée de César, sa cavalerie et ses bagages. Les abords de ce grand camp permettent de faire l'application de tous les détails que donne le général romain, c'est-à-dire, qu'il pouvait chaque jour sortir de ses retranchements, avec toute son armée , pour offrir la bataille aux Germains placés sur la colline d'Hermont , et rentrer dans son camp sans fatiguer ses troupes, fait important que nie M. de Golbéry, parce qu'il n'avait rien vu que la petite enceinte sur le plateau.
Relativement aux camps des Germains on doit d'abord observer qu'on ne peut leur assigner de dimensions exactes , parce que ces peuples ne faisaient pas de fortifications à la manière des Romains et qu'ils se contentaient d'environner leurs campements avec les nombreux chars qu'ils traînaient à leur suite , ou avec des abattis d'arbre^. C'est donc, dans cette circonstance, par les distances de leurs camps , par leur situation et par l'étendue de la surface du terrain propre à un tel usage , qu'on doit chercher à reconnaître les lieux où ils ont pu camper à l'approche de l'armée romaine.
La rive gauche de 1*111 , entre Àltkirch et Ferrette , et les riches coteaux entre cette rivière et celle de la Largue, offrent ainsi plusieurs emplacements où pouvait être la première position des Germains lorsqu'ils apprirent que les Romains les avaient dévancés à Besançon. On a dit qu'Arioviste avait dû réunir ;ses tribus en remontant l'Asace et que cette opération n'avait pu se faire qu'avec lenteur, en sorte qu'il n'avait pu s'avancer fort loin pendant le peu de jours que César employa à se rendre à marches forcées sur Besançon et à se porter vers les Germains à sept jours de marches non interrompues. Or, lors même que les tribus d'Arioviste n'auraient occupé que les limites du département du Haut-Rhin , il y a plus de 80 kilomètres depuis vers Guémar jusque vers Ferrette, mais
• Grand idier, de Golbéry et autres.
en ligne droite , tandis que les tribus germaines devaient être dispersées et ne pouvaient opérer leur concentration le long de l'Ill et ensuite entre cette rivière et la Largue, où nous les plaçons, qu'après plus de dix jours de marche , en estimant leurs étapes d'après celles des Helvètes et d'après les leurs mêmes, en présence de l'armée romaine.!
La seconde position des Germains doit trouver sa place à . 6000 pas ou 9 kilomètres de celle des Romains. Nous l'avons indiquée près de Courtavon, au pied de la montagne du Burgerwald, sur les rives de la Largue, à 10 ou 12 kilomètres de la première sur l'Ill. Dans les deux cas ils étaient sut les routes naturelles qui longent le Jura, à proximité de l'eau et dans des contrées fertiles.*
La troisième position sur la colline d'Hermont , encore à environ 9 kilomètres de la précédente, mais dépassant celle des Romains de la distance indiquée par César, était d'une grande hardiesse. Il fallait défiler en partie sous les yeux des Romains et se placer entre eux et les routes par lesquelles ils étaient arrivés et d'où leur venaient leurs approvisionnements tirés de la Séquanie et du pays des Edueus. Mais l'examen de la contrée fait voir que les Germains ont pu profiter d'un pli du terrain et du manteau des forêts qui couvrent les collines, pour quitter leur position de Courtavon , en partie sans être aperçus des Romains , déboucher dans la plaine en arrière d'Aile, d'où il n'y a plus qu'un pas jusqu'à la colline d'Hermont. I/armée pouvait se ranger en bataille sur les hauteurs pour couvrir le défilé des bagages et repousser les Romains, s'ils avaient tenté d 5 interrompre la marche. D'ailleurs il faut
* Les Helvètes restèrent 13 jours pour parcourir la distance de 80 à 90 kilomètres entre Màcon et les environs d'ivry, soit environ 7 kilomètres par jour. — M. de Saulcy, Guerre des Helvètes, p. 354.
sCsesar, lib. I, 48. « Eodem die castra promovit, et millibui passuum VI à Caesaris cas tris sub monte concedit. » — On aurait pu étendre le camp des Germains dans la vallée entre Levoncourt et Oberlarg , sur l'autre côté du Burgerwald, le long duquel on trouve de grandes quantités d'ossements humains, appartenant à des temps très reculés.
bien que le mouvement opéré par les Germains ait eu lieu plus ou moins à l'insu des Romains ou dans des circonstances favorables, puisque César, étant si près d'eux , ne les a pas fait attaquer durant une opération toujours longue et périlleuse pour une armée suivie d'un immense bagage. 4
La colline d'Hermont, 9 à deux kilomètres au sud-est de Porrentruy, présente la forme d'un fer à cheval un peu allongé et dont la partie arrondie tournée vers le nord est bordée de rochers ou de pentes rapides, se prolongeant de l'est à l'ouest jusqu'à l'ouverture ou à la gorge de cette espèce de bastion.
L'espace compris entre ces fortifications naturelles s'abaisse du nord au sud-ouest par une pente douce qui se relie à la plaine. Les côtés, à pentes rapides ou rocailleuses, sont encore en grande partie couverts de forêts, parce qu'ils sont impropres à la culture. La base septentrionale de la colline est baignée par la rivière de l'Allaine, celle de l'ouest par une source abondante qui coule entre cette montagne et celle'de la Perche. Sur le front du camp, mais déjà dans la plaine, il y a encore un ruisseau dont on pouvait faire usage. Ce lieu était donc sous ce rapport parfaitement choisi d'après l'usage des Germains et des peuples barbares. 5
Tout en occupant une colline dominant au loin la plaine, le camp germain touchait cependant à celle-ci eh sorte de pouvoir aller commodément à l'eau et aux fourrages, n'étant nullement gêné ou limité du côté où étaient arrivés les Germains, et les traînards pouvaient rejoindre sans aucune difficulté. On pouvait, surtout au besoin, rester ou s'étendre sur la
i C«esar, lib. I, cap. 48. Texte déjà cilé.
* Nous sommes assez porté à admettre l'opinion de M. Trouillat sur l'origine du nom de celte colline , qu'il fait dériver de Heermont , Germunt , au lieu de Heermann, Germann, homme de guerre, dont les Romains ont fait Germanus, Arminius. — Monuments, etc., t. 1, p. 28. — Voir aussi dans Y Annuaire du département du Jura, par M. D. Monnier, son opinion sur les Hériens, § 1 1 .
s Caesar, De Bello gall. , lib. >V1U, cap. 36. « Cognoscit, castra eorum, (Germanorum) ut barbarorum fert consueludo , relictis locis superioribus, ad ripas tJuminis esse demissa. »
gauche jusqu'au pied ou jusque sur les collines d'Aile, sans changer en rien les conditions avantageuses de la position principale. Toutefois la colline d'Hermont devait constituer le camp proprement dit des Germains. Son front, réduit à la ligne entre les carrières vers Aile et le dolmen de la Pierre- Percée, a une longueur de quinze cents mètres et, en le prolongeant jusqu'aux collines d'Aile, plus de deux mille sept cents. Ce front peut s'indiquer à peu près par le ruisseau qui coule^de Courgenay à Aile. Mais en appliquant seulement à la colline d'Hermont les formules admises pour calculer l'espace nécessaire aux troupes romaines dans leurs campements, on trouve qu'on pouvait déjà y loger toute l'armée germaine.
Dans cette position les Germains n'étaient attaquables que sur leur front, mais leur camp était très compromettant pour les Romains campés au Mont-Terrible f II coupait toutes leurs communications vers la, Séquanie et vers toutes les parties des Gaules d'où ils tiraient ou comptaient tirer leurs approvisionnements. Il ne laissait qu'une étroite issue sans routes praticables le long du versant septentrional du Lomont, et encore cet espace pouvait être coupé par les courses de la cavalerie germaine. Mais pour que ce terrain fût occupé par les Germains , il fallait qu'à cette époque il ne se trouvât point couvert d'une forêt trop épaisse. Or toute la contrée environnante offrant des débris celtiques, àPorrentruy, à Aile, à Courgenay , à la Pierre-Percée , au pied même de la colline, il devient de la plus grande probabilité que le coteau fertile de l'Hermont était cultivé ou du moins en grande partie converti en pâturages et que par conséquent il offrait un lieu de campement d'une occupation facile. — L'armée germaine conduisait probablement à sa suite le bétail qui lui fournissait de la viande, et elle devait être bien pourvue de vivres , puisqu'elle s'était placée en sorte d'affamer les Romains , saûs souffrir elle-même du manque de provisions que sa cavalerie pouvait aller chercher plus ou moins loin. Elle n'avait donc pas besoin de disperser ses tribus dans des cantonnements pour la facilité des subsistances. César lui-même laisse enten-
dre que toutes les hordes germaniques étaient groupées dans un seul camp, et ce camp ne devait pas avoir une aussi grande étendue qu'on pourrait le croire , puisque le proconsul osa l'attaquer de front avec sa petite armée. La colline d'Hermont offre donc toutes les conditions stratégiques , les distances et les contenances nécessaires et on verra bientôt son front se couvrir de chars pour en fermer l'accès.
En face et dépassant la position des Germains de quelques cents pas, selon de quel point on veut mesurer la distance, la colline de la Perche 1 offrait à son tour un emplacement d'une grande importance pour rétablir les communications des Romains. Séparée de celle d'Hermont par un espace d'environ 400 mètres et par des bancs de rochers à peu près inaccessibles, 9 elle est couronnée par un petit plateau qui s'abaisse en pente douce vers le nord et en pente plus rapide vers le sud, tandis qu'à l'est et à l'ouest elle est défendue par des rochers ou des abruptes. Le versant méridional, étant rocailleux, est resté inculte et plus ou moins couvert de broussailles ou en pâturages jusqu'à ces temps derniers, qu'on y a établi quelques maigres cultures. Le côté opposé est un peu moins aride, mais il est probable qu'autrefois la forêt, qui croît encore sur son flanc occidental, s'avançait aussi plus ou moins vers le plateau, et que c'est le motif pour lequel les retranchements qui couvrent celui-ci ne s'étendent pas jusque sur les bords des abruptes de l'ouest. C'est à la base de ceux-ci que coule le ruisseau de Fontenais.
Au pied du versant méridional de la colline , on remarque une levée de terre, quelquefois encore précédée d'un restant
i M. Trouillat , t. I, 29, croit que le nom de Perche peul venir de Pcrtica, qui, selon Ducange, se donnait à un terrain affecté à une culture que devait faire une ou plusieurs familles. Mais il pourrait tout aussi bien tirer son origine de la forêt de hêtres, perches dans la langue du pays, qui couvre encore une partie de celte colline, nom qu'on retrouve ailleurs pour le même motif.
* La colline de la Perche est cotée à 550 mèlres, et celle d'Hermont à
de fossé, qui s'étend depuis le bord des escarpements orientaux jusque fort avant vers le village de Fontenais, en suivant une ligne brisée et non pas onduleuse ou à angles arrondis. Cette circonstance nous fait présumer que ce pourrait être les restes d'un ancien retranchement, qui a ensuite été employé comme clôture rurale, car la conformation du terrain n'exigeait pas cette ligne brisée ou anguleuse pour séparer les pâturages des champs ou des prés d'une même commune.
A environ 200 mètres plus haut , non pas exactement sur la sommité de la colline, mais en sorte de laisser une petite esplanade vers le sud, on remarque un retranchement consistant en un fossé extérieur et levée de terre allant presque en ligne droite d'un abrupte à l'autre. Ensuite, à 24 mètres en arrière de celui-ci et en ligne parfaitement droite, se trouve encore un autre retranchement semblable sur une longueur de 320 mètres. De ces deux remparts parallèles, qui forment évidemment le front du camp vers le sud, descendaient aussi presque parallèlement vers le nord trois autres retranchements semblables, dont le premier est distant de 100 mètres des rochers du levant, le second à 112 mètres du précédent et le troisième à 320 mètres de ce dernier. Le premier se perd dans des terrains cultivés ; le second, d'une longueur de 230 mètres, se rejoint au troisième, qui n'a que 180 mètres, par une ligne formant un coude et qui est bordée de terrasses ou d'un vallum avec fossé, comme les précédents.
En appliquant à la surface de cette enceinte si régulière les formules qu'on a déjà indiquées pour apprécier la contenance des camps romains, on trouve qu'on pouvait y loger deux des légions de César et un certain nombre d'auxiliaires. 1
i En comprenant dans la contenance du camp la partie orientale renfermée entre les rochers qui forment un rempart naturel et le premier tallum, et dont la surface est aussi propre au campement que les autres divisions, on trouve une étendue de 105,300 mètres carrés. En y appliquant la formule de 7 hommes par are, on obtient la place de 7,37! hommes. Si l'on emploie la formule indiquée par Napoléon , on arrive à peu prés au même
Tous ces travaux d'une grande régularilité ont été faits dans un sol rocailleux, mais dont la couche supérieure pouvait être entamée par le pic sans trop de difficultés et en peu de temps. Les fossés ont en général 1 mètre 1/2 à 2 mètres de large, sur 80 à 90 centimètres de profondeur., On ne pouvait aller plus bas sans rencontrer des bancs de rochers très difficiles à entailler. Le vallum a encore en moyenne 2 à 2 i/2 mètres de large sur 60 à 90 centimètres de haut. En quelques lieux les fossés sont plus grands et la masse du vallum plus considérable, surtout vers l'ouest où il n'y a qu'un seul retranchement.
Il est évident qu'il n'y a pas eu de murailles en pierres sèches et moins encore avec mojrtier. La difficulté d'entamer le rocher redressé en bancs peu inclinés, n'a pu permettre de creuser des fossés plus profonds ou d'élever un vallum plus considérable et l'on ne pouvait fortifier un tel lieu qu'au moyen de palissades ou d'ouvrages fixés dans les levées de terre.
Ces travaux de fortifications occupent tous d'anciens pâturages communaux, seulement livrés en partie à la culture depuis peu d'années. Ils n'ont pu servir de clôturé , car on ne partage pas de la sorte des pâturages ; les fossés sont trop profonds, les levées de terre trop considérables en certains lieux pour une telle destination et le retranchement qui conronne la crête de la colline, a.seulement été usagé plus tard pour servir de délimitaition entre les territoires de Porrentruy et de Fontenais, non pas qu'un tel mode de démarcation fût nécessaire, car on n'en voit plus de semblables au-delà du camp sur la prolongation occidentale de la même colline , ni
résultat. Or, comme dans les calculs pour la formation des armées on a tu que la légion devait être réduite à environ 2,700 hommes, il y avait donc place pour deux légions et un certain nombre d'auxiliaires. Dans cette circonstance, il est évident qu'on avait laissé les bagages au grand camp, et seulement transféré au nouveau ce qui était nécessaire, en même temps qu'on n'y avait placé que les hommes les plus valides des deux légions et des auxiliaires.
sur celle du Banné qui fait suite, ni sur celle d'Hermont, dont le faîte sépare également le ban de Porrentruy de ceux de Courgenay et d'Aile.
Ce ne sont pas les restes du camp des soldats de l'empereur Rodolphe de Habsbourg, lorsque, du 2 mars au 16 avril 1283 , il vint assiéger Porrentruy. 1 A cette époque les armes de jet avaient si peu de portée qu'on se logeait pour ainsi dire au pied des murs des places assiégées. Ce n'est point un camp établi durant la guerre dite de trente ans, lorsque Porrentruy fut assiégé deux fois en 1635. Les documents de cette époque indiquent où étaient les quartiers des assiégeants et jusqu'à l'emplacement de leurs batteries de brèche. Quoique l'artillerie d'alors ait eu peu de portée, il aurait été absurde de placer un camp sur le flanc septentrional de la Perche, qui attrait reçu tous les boulets tirés de la ville, tandis qu'en le portant sur l'autre versant, aucun projectile n'aurait pu y arriver.* Durant ces divers sièges on n'avait à craindre aucune armée de secours , comme l'histoire le prouve, et l'on n'avait pas besoin de fortifier une colline qu'on pouvait tourner, qui était commandée par celle d'Hermont à petite portée de canon, et qui ne présente que des fortifications absolument étrangères à celles usagées depuis l'emploi des armes à feu. Il est inutile d'ajouter que les Autrichiens, qui campèrent au bas de cette colline en 184 4, n'y firent point de fortifications. Enfin, comme dernière preuve que ce camp n'a aucun rapport avec un siège quelconque de Porrentruy, c'est que son front, ses fortifications principales sont tournées en sens opposé à cette ville,
* Parti de Bàle le 1 er mars 4283, Rodolphe remonta le cours de la Byrse et de la Locelle, et depuis prés de l'abbaye qui porte le nom de cette dernière rivière, il descendit vers Charmoilte par l'ancienne roule déjà désignée comme telle au commencement du XII e siècle. Son premier campement eut lieu près de Charmoille, d'où il data un acte: « Datum in castris noBlris juxta villam de Cal mil lis, mense martio. (Annales de Luceîh.)
» 11 y avait alors du canon dans la tour dite du Séminaire, près du collège, et près de l'église, 4 à 800 mètres du camp de la Perche. Le château, d'où Ton lirait sur l'ennemi, est distant de ce camp de 1,350 Mètres.
et l'on voit évidemment que ces travaux ont été établis en vue de repousser un ennemi arrivant par le côté sud-est et non
Les plans du territoire de Porrentruy, levés il y a plus d'un siècle, ceux du cadastre faits récemment, et d'autres documents ne donnent aucune indication de ces retranchements. Le terrain est simplement représenté comme un pâturage communal , sans aucune division , sans aucun nom pouvant indiquer l'origine de ces fortifications. Nous devons avouer que la première fois que nous avons visité cette localité, en mars 1862, pour y chercher le camp de César, nous n'avions osé reconnaître à ces fossés et levées de terre une autre destination que celle de simples clôtures, mais leur forme, leur rap prochement et d'autres circonstances nous ayant frappé, nous nous sommes méfié du premier examen ; nous avons fait douze lieues de chemin pour vérifier les faits , nous y sommes retourné plusieurs fois encore en mars et avril, et ce n'est qu'après la levée du plan du terrain et les fouilles que nous y avons opérées, que nous avons enfin acquis la conviction que c'était bien là les restes d'un camp romain, offrant toutes les conditions de distances et de contenance indiquées par César, en même temps qu'il y avait, en avant de ce camp, un espace suffisant pour ranger en bataille les deux tiers de l'armée romaine, et pour repousser avec facilité les attaques des Germains au moment de l'établissement du camp.
Le petit camp de César n'a été occupé que pendant trois jours , et ce n'est que durant une partie du premier que les troupes ont pu travailler aux fortifications. 1 César n'indique pas le* genre de retranchements qu'il y fit faire. Le terrain du lieu que nous décrivons, se refusait au creusage de fossés profonds, et par conséquent le vallum ne pouvait être que de peu de hauteur. A ce sujet, nous rappellerons qu'aucun des camps romains , dont on retrouve des traces dans le Jura , n'a conservé et n'a pu avoir des levées de terre même aussi fortes ,
Osar, De Bello gall.> lib. I, cap. 49, 50, 51.
pas au nord ou nord-ouest.
excepté un seul côté du camp de Chevenez, parce qu'il faisait face à un coteau plus élevé dont il fallait se couvrir. La position de la Perche fait comprendre pourquoi César
* fut obligé d'y conduire toute son armée pour s'en emparer, sous les yeux mêmes des Germains qn'une crainte superstitieuse retenait dans leur camp ou empêchait d'engager une action générale. Il ne fallait pas moins que l'armée romaine tout entière pour passer ainsi à quelques cents pas des Germains , en vue de leur position , et se fortifier en ce lieu. Aussi nonobstant le peu de dispositions de ceux-ci à engager un combat, ils furent obligés de tenter au moins d'éloigner les Romains et ils les attaquèrent avec plus de vingt mille hommes. Mais en étudiant la position, on voit aussitôt que les Romains, postés sur les coteaux en face du flanc droit du camp germain et sur le versant méridional de la Perche , pouvaient facilement repousser les assaillants et que, ceux-ci eussent-ils essayé une attaque par le côté opposé, la défense n'en eût pas été moins facile. Une fois maîtres de cette position,
* les Romains assuraient leurs communications coupées complètement vers le nord-est et qui devaient être très-difficiles au sud-ouest, parce que depuis PHermont la cavalerie germaine pouvait fermer l'espace entre cette colline et la chaîne du Jura. L'occupation de la Perche rendait aussitôt les courses de cette cavalerie très précaires, et de ce point élevé on dominait tous les chemins par lesquels devaient arriver les convois de la Séquanie et des autres parties des Gaules. Cette position était si importante que, pour la garder, César laissa le tiers de ses troupes, deux légions et une partie des auxiliaires. Nous présumons ensuite qu'afin d'assurer les communications entre les deux camps, le long du Jura, il fit occuper la colline de Châtillon, en avant de Sous-Plainmont, et peutêtre une partie de Moron, car on voit par le récit de César que les communications demeurèrent libres jusqu'après l'ac-
W tion décisive. Les camps de Chété et de Chevenez, plus à
l'ouest, nous paraissent étrangers à l'expédition de César. Dès le lendemain de l'établissement du nouveau camp» le
proconsul réunit les troupes de ses deux camps et, s'étant un peu avancé loin du premier, il présenta la bataille aux Germains. Ceux-ci n'ayant pas voulu l'accepter, il lit rentrer ses troupes vers midi dans leurs camps respectifs. Dès qu'Arioviste eut remarqué que les deux légions étaient isolées, il fit attaquer le petit camp et Ton combattit avec acharnement jusqu'à ce que la nuit sépara les combattants qui eurent de part et d'autre beaucoup de blessés. 1
Ce texte de César est parfaitement applicable aux deux camps que nous assignons aux Romains. Le nouveau était plus près que l'ancien de la position des Germains; Arioviste pouvait donc l'attaquer avec ses troupes fraîches, pendant que César rentrait au Mont-Terrible avec ses quatre légions, mais de ce point élevé le proconsul pouvait aussi observer sans peine ce qui se passait entre les deux corps de troupes engagés, et sans doute il eut assez de confiance dans la valeur de ses deux légions et dans la situation de leur camp pour penser qu'il n'était pas nécessaire d'aller les secourir.
Vil. champ de bataille.
Le moment de l'action décisive était arrivé. Les prisonniers faits dans cette journée avaient révélé aux Romains le motif qui retenait les Germains dans leur camp, et César crut l'instant propice pour aller chercher Arioviste dans sa position même puisqu'il ne pouvait l'en faire sortir autrement.
On a vu que la principale sortie du camp du Mont-Terrible donnait précisément derrière la chaîne de petites collines qui servent de contrefort au Lomont, et les troupes des deux camps pouvaient filer le long de ces collines pour opérer leur jonction sans danger et déboucher dans la plaine de Courgenay par le Pré-Genez. 9 Cette prairie est bordée au
' Caesar, De Bello gall. y lib. I, cap. 50.
t On a voulu tirer l'étymologie du nom de Pré-Géné, Pré-Genez, de la gfene, de la pression que les armées romaines et germaines éprouvèrent en ce lien ; mais nous croyons plutôt qu'elle provient de la même sonrce qore le nom de plusieurs localités du pays appelées prés, chêtoips, comte*, bois bux
nord par le ruisseau de Courgenay à Aile, qui devait couler en avant du front du camp germain. A raison de la position
^ des deux camps romains, dont l'un débordait celui des Ger-
mains, les troupes du petit camp devaient faire plus de chemin, que celles du grand, afin d'opérer leur jonction entre le, village de Courgenay et les moulins de Paplemont et de La- Terre. Il ne faut que 15 à 20 minutes pour descendre depuis la porte prétorienne du grand camp jusqu'au point que nous indiquons, et le double de ce temps depuis le petit camp. De ce point, et aussi en très peu de temps, l'armée devait se former en bataille sur la droite, dans une plaine un peu onduleuse, soit en avant, soit en arrière du ruisseau, selon la position plus ou moins avancée des Germains. Ce ruisseau ne pouvait former un obstacle et, dans tous les cas , on voit par les termes de César que les Romains s'étaient fort rapprochés des Germains. Le proconsul devait parfaitement connaître tous les détails du terrain, puisqu'à plusieurs reprises il y avait
^ déjà conduit son armée pour offrir la bataille aux Germains,
mais, comme il était faible en cavalerie, il est probable que les premières fois il s'était moins approché de la position des ennemis, tandis que, dans cette circonstance, voulant les forcer au combat, il ne devait plus compter que sur le courage de ses légions et marcher résolument à l'attaque même du camp ennemi, en laissant sa cavalerie avec le corps de réserve, en troisième ligne. Tous les détails fournis par César trouvent leur application au terrain. Il suffit d'étudier celuici pour s'assurer qu'il offrait un espace suffisant pour ranger les deux armées d'après les usages d'alors : les Germains, par tribus formées en phalanges serrées et profondes, exigeant par là même peu de place ; les Romains sur trois lignes, ayant forcément admis l'ordre profond pour pouvoir attaquer les
gene%, aux genêts, aux genaches, mot qui en patois signifie aux sorciers ou 9 aux sorcières, et qui presque toujours se rapporte à des lieux jadis beltiques.
Cependant on verra bientôt que l'autre étymologie, en apparence absurde, a une singulière concordance avec l'événement qui eut lieu et même avec le récit d'un auteur ancien.
masses puissantes de l'ennemi, et tous combattant principalement avec l'épée, ne pouvant faire usage du javelot que de très près et au moment d'en venir aux mains. 1
Ce front de l'armée germaine pouvait s'étendre sur une longueur de 1 1/2 à 2 kilomètres et la profondeur de leurs phalanges pouvait trouver en arrière toute la place nécessaire. L'armée romaine était placée sur un terrain n'offrant aucun obstacle à sa formation en bataille, dans quel ordre que ce fût. Mais sa marche pour opérer sa jonction s'étant faite sur , le flanc droit des Germains et César ayant laissé un corps d'auxiliaires en avant du petit camp, Arroviste put craindre que l'effort de l'ennemi ne se portât plutôt à l'aile droite de sa ligne de défense qu'à sa gauche. Quoique la position de son camp fût telle qu'on ne pouvait l'attaquer que de front, il y avait pourtant sur le côté droit quelques rm ou passages étroits, impropres à une attaque, mais par lesquels les Germains auraient pu descendre assaillir le petit camp romain durant l'actioii. De là, paraît-il, la précaution prise par César au moment de la bataille, lorsqu'il plaça des auxiliaires sur la petite esplanade en avant des retranchements, pour servir de montre et contenir les Germains. 1
Ceux-ci, à l'approche des Romains, durent nécessairement se ranger en bataille en avant de leur camp, en laissant plus
i Caesar, De Bello gall., lib. 1, cap. 52. « At Germani celeriler, es contuetudine sua, phalange facta, irapetus gladiorum exceperunt; » el lib. 1, cap 51 : « Ipte triplici instructa acie, usque ad castra hoslium accessit.» — Tacite, Germania, cap. 6. — Précis des guerres de César par l'empereur Napoléon / <er , p. 81 et 82. « De ce que l'arme principale des anciens était l'épée ou la pique, leur formation habituelle a été Tordre profond. La légion et la phalange, dans quelle situation qu'elles fussent attaquées, soit de front, soit de flanc, faisaient face partout sans désavantage. Elles ont pu camper sur des surfaces de peu d'étendue , afin d'avoir moins de peine à en fortifier les pourtours el de pouvoir se garder avec de plus petits détachements. »
s Caesar, De Bello gall., lib. I, cap. 51. « Postridie ejus diei Caesar praesidio utrisque castris, quod ëalis esse tisum est, relicto, omnes alarios in conspectu hostium pro castris minoribus constiluit, quod minus multitudine nûlitum legionariorum pro hostium numéro valebat, ut ad speciem alariis oteretur. » •
de troupes à leur aile droite comme la plus menacée, en l'appuyant au ravin vers la Pierre-Percée, ou un peu plus près de Courgenay, et étendant leur gauche jusqu'aux mouvements de terrain, actuellement des carrières, ayant leur front à peu près sur la ligne que parcourt le chemin de Courgenay à Aile, ou un peu plus près du ruisseau qui, dans aucun cas, ne pouvait former d'obstacle. D'après la conformation de la colline d'Hermont, leur retraite ne pouvait s'opérer avec leurs chars que vers Aile, dans la direction du Rhin. Selon toute apparence ce fut principalement sur ce point même, ainsi que sur tout le front de son camp, qu'Arioviste fit placer ses chars, pour fermer la retraite vers le camp et ôter tout espoir de fuhe aux combattants.
César rapporte que les Germains entourèrent toute leur armée de leurs chariots pour se fermer la retraite, mais il ajoute aussitôt qu'ils avaient placé leurs femmes sur ces chars et que, lorsque les Germains défilèrent devant elles pour marcher au combat, ces femmes les implorèrent à grands cris pour qu'ils ne les laissassent point tomber au pouvoir des Romains. 1 Ce passage qui paraît d'abord obscur, en ce sens qu'on ne comprend pas comment on pouvait trouver assez de chariots pour enfermer toute l'armée, s'explique parfaitement par la conformation du terrain qu'occupait l'armée germaine : il suffisait de fermer l'ouverture méridionale de la position pour clore toute l'armée; mais les Germains ne restèrent point dans cette enceinte, car César ne dit pas qu'on attaqua les barricades de chars, mais au contraire que, s'étant mis de sa personne à la tête de son aile droite et ayant donné le signal du combat, les Germains s'élancèrent avec tant d'impétuosité qu'il fallut aussitôt tirer l'épée. 9
* On voit par la fin du chapitre 7 et le commencement du 8 e de Tacite, Germania , que c'était l'usage des Germains blessés de se réfugier vers les femmes, qui pansaient leurs blessures et qui parfois arrêtaient même l'essor de l'ennemi en prenant elles-mêmes part au combat. Les guerres des Cimbres et des Helvètes en fournissent des exemples.
*Cssar, De Bello gall., lib. I, cap. 51. « Omnem aciem suam rhedis et carris circumdèderunt , ne qua spes in fuga relinqueretur. Eo mulieret im-
La position des Germains au bas de la colline d'Hermont, était également moins forte à leur aile gauche qu'à la droite. Le terrain est plus en plaine et d'un abord plus facile. Mais il pouvait leur paraître moins opposé à une attaque, parce que l'armée romaine, arrivant obliquement, se rapprochait davantage de leur aile droite. De là, cette agglomération de Germains vers ce côté et l'habileté de César de savoir de suite reconnaître la partie faible de l'ennemi, de s'y porter en personne, et les traits de courage de ses légionnaires qui, ne pouvant percer de front la phalange ennemie couverte de ses boucliers, s'élancèrent sur cette toiture vivante pour la percer de haut en bas. Mais l'aile droite des Germains appuyée à un ravin, formée d'un plus grand nombre de tribus , résista avec plus de facilité et avec tant de courage qu'elle faillit faire pencher la victoire de son côté. Ce . fut alors que le jeune Crassus, commandant de la cavalerie, arriva avec le troisième corps de l'armée romaine non encore engagé et décida du succès de la journée.
César étant en même temps victorieux à son aile droite, il ne restait aux Germains aucun moyen de retraite qu'en passant sur le front de leurs chariots, entre ceux-ci et l'armée victorieuse. Il était impossible de se retirer par le ravin qui séparait les deux camps, sans être écrasé par les alliés romains restés au petit camp. Il n'y avait pas de retraite praticable en arrière des chariots par les autres côtés -du camp, tous bordés par des rochers, des abruptes et des pentes rapides. Il ne restait que l'issue qu'on vient d'indiquer, aboutissant à l'angle oriental du camp, par le point où les Germains étaient arrivés en venant des rives du Rhin et par où ils devaient naturellement chercher à s'enfuir pour retourner vers le fleuve. C'est évidemment par ce point que s'échappa la cava-
posuerunt, quae in praelium proficiscenles milites passis crioibus fientes implorahsnt, ne se in servi t ut em Romanorum iradërent. » — Et au chapitre suivant : « Ita nostri acriter in hostes, signo dato, impelum fecerunt ; itaque bottes repente celerilerque procurrerunt , ut spatiura pila in hostes conji- 4en4i non 4«vetur. Bejectii pilis, coœinus çladiis.pugnalum est. »
lerie germaine, tandis que l'infanterie, acculée à la ligne de$ chariots où se trouvaient les femmes et la foule des tribus, dut éprouver un effroyable désastre.
Si César ne le rapporte pas positivement, Dion complète son récit lorsqu'il dit que les hommes étaient si pressés près des chars que les morts restaient debout. Si Ton étudie le champ de bataille que nous assignons à cet événement, on reconnaîtra facilement que la grande masse des fuyards a dû se porter vers l'angle nord-est de la position des Germains et, chose remarquable, c'est précisément en ce lieu qu'aboutit le Pré- Genez, sur lequel était l'aile droite et victorieuse des Romains, et certes c'est bien là qu'il dut y avoir la presse que rapporte Dion et qui semble avoir laissé dans le pays un souvenir traditionnel de la gêne et de la pression qu'il dut y avoir en ce lieu, et qui a'a pu exister que dans les circonstances que nous venons d'indiquer.
On a déjà dit que la distance où l'on se trouvait du Rhin, rendait la fuite à peu près impossible à l'infanterie et à la masse des tribus germaines. Il n'y eut donc guère que la cavalerie et les gens, hommes ou femmes, pourvus de chevaux, qui purent tenter avec quelque succès une retraite vers le fleuve, laissant sur leur route une longue traînée de cadavres et de bagages. Ces fuyards achevèrent ensuite de se perdre en voulant passer le Rhin à la nage, foute d'un nombre suffisant de barques pour les recevoir. Il faut même que le désastre ait été effroyable pour qu'Arioviste lui-même ait laissé périr ses femmes et ses filles, pour qu'il ait abandonné derrière lui toutes ses tribus et qu'il soit allé mourir de chagrin dans les forêts de la Germanie. Il semble cependant, par le texte même de César, que les femmes et les filles d'Arioviste avaient essayé de le suivre dans sa fuite,' 1 et qu'il se pourrait que les
' Cssar, De Bello gall., lib. I, cap. 53. « fleliquos ompes équité* ççnsecuti nostri interfecerunt. Dus fueraot Ariovisli uiores ; una Sueta natione, quam domo secum adduxerai ; altéra Norica, régis Vocionis soror, quam in Gallia duxerat, à fralre missam. Utraqae in ea fuga pcriit. Dus #i» haruco, altéra occjsa, altéra capta est. »
hommes les plus valides , profitant de la confusion d'un tel moment, se soient échappés du champ de bataille par des issues impraticables à la multitude et qu'ils se soient ensuite dispersés dans les forêts en cherchant également à regagner le Rhin , car il est évident qu'en pareil cas les fuyards ne se sont pas agglomérés sur une même route et que chacun a cherché celle qui pouvait le mieux le soustraire à l'atteinte de la cavalerie romaine. De là peut-être la dispersion des fuyards plus avant vers le nord pour se rapprocher des cantonnements d'où ils étaient partis et des tribus suéviques dont ils attendaient l'arrivée, mais qui s'enfuirent à leur tour en apprenant la défaite d'Ârioviste.
MM. de Golbéry, Monnier et autres auteurs présument que les Romains ne détruisirent pas toutes les tribus germaines et ne tuèrent que les gens de guerre, et que ce furent les débris de ces tribus, restés dans la Haute-Alsace, qui y importèrent l'usage de la langue teutonique , jusqu'aux collines qui relient le Jura aux Vosges , mais il est difficile de prouver ce fait, d'autant plus que César, en plusieurs occasions semblables^ se montra fort cruel , ne serait-ce qu'à l'égard de cette tribu d'Helvètes qu'il fit passer par les armes parce qu'elle avait cherché à s'échapper. 1
La longue traînée de cadavres et de bagages, laissée depuis le champ de bataille jusqu'au Rhin, et le nombre de quatrevingt mille morts, indiqué par Plutarque, sont de nouvelles indications de l'acharnement des Romains , de la dispersion des fuyards et probablement de la longue distance que dut parcourir César pour achever la poursuite des vaincus et les expulser de la Séquanie rhénane. Cette circonstance vient encore à l'appui de ce que nous avons déjà dit sur la distance toute relative qu'il devait y avoir entre le champ de bataille et le point du Rhin que César a voulu indiquer.
A l'étude des écrits de César, de Plutarque, de Dion et au-
1 Osar, De Bello gall., lib. I, cap. 28. < Reductos in hostium oumero babuit. »
très, à celle du terrain où l'on trouve les traces des camps du proconsul et du camp des Germains , nous avons ajouté celle
l du champ de bataille même qu'on vient de décrire. Nous l'a-
vons parcouru plusieurs fois en tous sens , lorsque le labour des terres mettait le sol à nu, fouillant tous les monceaux de pierres ramassées dans les champs, examinant tous les défrichements sur le haut de la colline d'Hermont et au bas de celle-ci, près de la Pierre-Percée et près des carrières vers Aile ; mais sur ces terrains , où la charrue passe depuis des siècles, il n'est guère possible de rencontrer quelques vestiges de ce grand désastre. Les quatre-vingt mille Germains qui périrent dans cette bataille, ne sont pas tous restés sur la même place , comme le dit fort bien un auteur déjà cité. Là, comme il arrive toujours en pareil cas, il a dû se trouver suffisamment de gens pour dépouiller et enterrer les morts et peut-être pour en brûler un grand nombre. Les Séquanes durent se prêter avec empressement à achever la ruine des
p Germains devant lesquels ils tremblaient encore la veille. Ils
ont dû participer au pillage de leur camp commencé par les Romains. Il ne faut donc pas être trop surpris de ne rencontrer que de rares vestiges de cette grande catastrophe. Dans nos dernières recherches nous n'avons pu recueillir sur place que des débris de poterie celtique, épars depuis les défrichements sur le haut de la colline, jusque vers Ja Pierre-Percée et jusque près des carrières vers Aile , non loin desquelles nous avons aussi remarqué, pour la première fois, les débris d'une villa romaine. Serait-ce des sépultures germaines qu'on a découvertes, il y a près d'un siècle, lorsqu'on répara la route qui passe au nord-est de la Pierre-Percée? Nous n'oserions l'affirmer. 1 Nous trouvons bien dans plusieurs manus-
< On a déjà cilé ces amas d'ossements humains qu'on remarque entre Levoncourt et Larg, non loin du château de Morimont, dont le nom rappelle v le Mormont du champ de bataille des Helvètes prés d'Aulun. (Desjardins,
Alesia, p. 39. ) Ces ossements se trouvent sur une des lignes que les Helvètes ont dû parcourir dans les premiers moments de leur fuite. Les traditions locales ont aussi gardé le souvenir vague d'uu événement désastreux arrivé
crits, 1 qu'on découvrit alors près de la Pierre-Percée des casques, dès cuirasses, des piques, des poignées d'épées en bronze, des débris d'autres épées avec leurs fourreaux de fer, et autres armes , et enfin des squelettes humains , encore plus ou moins entiers, rangés près les uns des autres et d'autres ossements épars dans les terrains environnants: Mais nous nous méfions de ces découvertes et surtont de l'appréciation de l'antiquité des objets trouvés , parce que parmi de prétendues antiquités recueillies en ce lieu plus récemment, on n'a pu nous montrer qu'une épée du siècle dernier et quelques ferrailles tout aussi modernes.
Le P. Dunod rapporte que, se trouvant à Porrentruy en 1715, il a fait soulever la Pierre-Percée et qu'elle était scellée avec des harres de bronze dans une autre pierre placée horizontalement à cinq pieds de profondeur , tandis qu'une autre vérification faite en 1804 par l'autorité administrative, n'a pu constater autre chose qu'une pierre dressée ou posée verticalement sur le roc , (qui effleure tout près de là) sans le secours d'aucune pièce de métal.
On a bâti tout récemment plus de douze maisons tout à Tentour de la Pierre-Percée , qui précédemment était environnée de broussailles croissant sur un terrain resté inculte depuis des siècles et sur lequel un grand nombre d'hommes de mon âge ont encore vu végéter de gros chênes,* et cependant dans les fondations de tous ces édifices on n'a trouvé qu'un seul objet antique, une lampe en terre à pâte grossière.
en ce lieu. Au rapport de quelques personnes , il y avait des armes en bronze avec ces débris humains. Mais est-ce bien U un des ossuaires des Germaios?
'Parmi ces manuscrits, nous devons citer une compilation sur l'Histoire de V ancien Evêché de Baie, par un ancien régent du village de Courgenay, p. 15 et 16.
s Nous insistons sur l'existence de ces chênes, parce qu'un auteur moderne s'est moqué récemment et avec légèreté de ce que nous avions avancé ce fait dans une de nos publications; mais s'il avait plus de 30 ans et un peu plus d'esprit d'observation, U aurait pu voir ces chênes de ses propres yeux.
Il faut toutefois remarquer <Jue tous ces édifices sont poW ainsi dire bâtis sur le roc et que dans le voisinage le rocher effleure ou est si peu recouvert de terre , qu'on n'aurait pu creuser des sépultures.
Depuis longtemps nous avions déjà l'habitude d'interroger les cultivateurs âg^s pour savoir s'ils n'auraient pas trouvé quelques armes, quelques ossements humains ou autrefe objets en labourant cette plaine, mais nous n'avo&B obtenu chaque fois que des réponses trop peu certaines , pour oser lès rapporter. Nous n'aurions même qu'une médiocre confiance dans les récits qu'on pourrait nous faire à ce sujet, parce cjufe nous ayons déjà éprouvé trop de déceptions.
Nous avons déjà raconté ailleurs 1 les anciennes traditions qui se rattachent à la Pierre-Percée , traditions qui s'eflacéht et se perdent de plus en plus et qui cependant remontent le plus souvent à une haute antiquité. C'est près de ne monument druidique que se tenaient les plaids de la grande mairie d'Aile , rappelant le malins des temps celtiques et le champ de mai des temps carlovingiens. Pendant des siècles, de grand* tilleuls ombragèrent cette pierre levée dans des temps inconnus et probablement antérieurs aux Romains. Un gros chêne remplaçait les fourches pâtibulaires et des anneaux de fer attachés à son tronc noueux servaient encore à infliger d'autres supplices. Une image de la Vierge Marie fut longtemps attachée à un autre chêne voisin. Dans les souvenirs du pays on rencontre souvent ces sortes de contractes. Seraient-ce les corps de quelques suppliciés dont on a trouvé les ossements dans le pré voisin, où une terre profonde permettait de creuset des sépultures? Il faudrait s'en assurtt pat de neuvette* fouilles. C'est sous le gros tilleul que, le 4 septembre 12$2, Renaud de Bourgogne, comte de MohtbéUard et Hènri d'ïsny, évêque de Bàle, se réunirent pour nomme* des afbittefc &u
t Coup-d'œil sur les travaux de la Société jurassienne d'émulation* 1856. Souvenirs et traditions des temps celtiques dans l'ancien Evêché de Bâle f par A. Q., p, 90 à 157, avec planches.
sujet des difficultés qu'ils avaient entre eux. Nous avons déjà cité un acte du 30 août 1459 rappelant les tilleuls de la Pierre- Percée, sous lesquels on tenait les plaids généraux du pays et, dans le rôle d'Âjoie de 1508, un de ces arbres vénérables est encore rappelé sous le nom de Tillot de Courgenay. Bien plus, nous avons connu des vieillards qui avaient encore vu quelques rejetons sortant des racines ou végétant sur la souche de cet arbre séculaire.
Dans la mairie de Bure , au nord de Porrentruy , les plaids généraux se tenaient également sous de gros tilleuls ombrageant un dolmen ou grosse table de pierre posée sur deux autres roches qui lui servaient de pied. Les bâtisseurs modernes, vandales de tous les temps, ont brisé le dolmen de Bure, comme ils auraient abattu la Pierre-Percée, si M. Choffat, préfet de Porrentruy, n'avait pas fait entourer celle-ci d'une barrière.
On a voulu faire de ce monolithe un monument élevé par César en souvenir de la défaite d'Arioviste. Mais les Romains n'avaient pas la coutume de dresser des pierres informes pour rappeler leurs victoires. Cette opinion fait seulement comprendre combien sont nombreuses et vivaces dans le pays ces traditions du grand événement que nous racontons. Dans ce cas , elles concordent avec l'opiniou qu'on a de la colonne de Cussy, dressée sur le champ de bataille où César vainquit les Helvètes, et dont on attribue la première érection aux Eduens, en mémoire de cette victoire à laquelle ils avaient contribué. 1 La Pierre-Percée aurait-elle été levée pour le rdéme • motif par les Séquanes qu'il y avait dans l'armée de César ou qui habitaient le pays, eux tous qui avaient eu tant à souffrir de l'oppression des Germains ?
Malgré que le voisinage de la Pierre-Percée et la surface des terrains environnants ne nous aient rien fourni d'assez précis pour justifier l'existence du champ de bataille par la découverte de sépultures germaines et romaines, nous estimons
1 M. de Saulcj, Guerre des Helvètes, p. 349.
que les traditions locales et les faits que nous avons indiqués, quelquefois avec méfiance, ne méritent pas un mépris complet et qu'il serait d'un grand intérêt de fouiller les localités suivantes : 1 Tout à côté de la Pierre-Percée un verger, près de la vieille route, où l'on dit avoir trouvé de longues rangées de cadavres avec des armes. Le terrain est profond et a pu servir à des inhumations. Les prés au-dessous de la nouvelle route, soit au sud-ouest du précédent. Les bords du ruisseau de Courgeoay à Aile, à l'extrémité du Pré-Genez, et les champs entre ce ruisseau et les carrières, c'est-à-dire le point par où les Germains ont dû opérer leur fuite, à l'angle de leur camp. Les sépultures trouvées près d'Aile n'appartiennent pas à cette époque, elles sont romano-burgondes, mais les forêts entre Aile, Miécourt et Courtavon pourraient renfermer des tombelles. On pourrait encore explorer le coteau entre Levoncourt et Larg, près de la source qui jadis coulait dans le grand étang de Horimont, où l'on a déjà trouvé tant d'ossements humains. Entre Courgenay et la colline de Chàtillon , près de Sous- I Plainmont, il y a encore des tumuli, mais nous les présumons
gallo-romains ou romano-burgondes, comme ceux déjà explorés près de là.
Du reste, si l'absence d'ossements humains et de tombelles sur ce champ de bataillf n'est pas établie d'une manière certaine, leur rareté n'a rien de surprenant puisque ces vastes terrains sont généralement en culture et surtout labourés depuis des siècles. Tous les tumuli qu'il pouvait y avoir, toutes les traces de sépultures ont dû nécessairement disparaître et s'effacer ; toutes les armes, les ossements et autres objets, se détruire sous le fer de la charrue, et cependant, il reste un vague souvenir dans toute la contrée d'en avoir jadis trouvé sur tout cet espace. Les tombelles nombreuses qu'on découvre sur les lieux qu'on regarde comme ayant été le théâtre de la défaite des Helvètes, à Auvenay, non loin d'Ivry, et des Gau-
^ i Nous avoos indiqué ces localités à M. l'abbé Vautrey, qui a reçu une
allocation de l'empereur Napoléon III pour faire des fouilles au sujet de ce champ de bataille.
lofe, près de l'Alise de Franche-Comté , indiquent en général des inhumations faites , non par les Romains , mais par des peuples celtiques» Elles renferment très peu d'armes, quelque^ objets en pierre, comme des haches, quelques ornements en bronze, bracelets, épingles, bagues et presque toujours des vases en terre, Souvent ces tumuli sont entourés de cercles dè pfeftie ou bien ils offrent d'autres détails de construction qui nous fournissent les observations suivantes. Après la défaite des Helvètes dans le voisinage d'Ivry , ou d'Autun , ils ïi'ùnt pu eux-mêmes inhumer leurs morts , puisque les Roiftafotè sont restés trois jours sur le champ de bataille pour fair6 procéder à cette opération et soigner leurs blessés. Il est évident que ce ne sont pas les Romains qui ont fait les tombëlles, dans une forme et d'après des usages étrangers. Il est également peu probable que les Gaulois, leurs auxiliaires, ou les gens du pays aient pris cette peine et surtout qu'ils n'aiênt pas complètement dépouillé les morts. Il ne resterait donc qfc'à supposer que ce travail a été fait par les prisonniers heltètes, mais alors ont-ils eu le temps et le loisir, dans ces trois jours, de procéder â des inhumations régulières d'après les usages de leur pays ?
Si ï'on examine les tombeaux 4'Amençay, près d'Aiesia, on rencontre les mêmes faits fie sépultures établies selon les coutumes céhiques et même avec une certaine recherche. Ge n'est pas davantage le travail des Romains , et ce ne peut être que celui des vaincus. Mais, dans les deux localités, ces tumuli sontils bien tous de l'époque où se son* livrées ces deux grandes bfttaittes ? ne semblent-ils pas au contraire indiquer des temps antérieurs, ceux où Ton ne connaissait encore que l'usage de la pierre et du bronze, car le fer est très rare dans ces sépultures et pourquoi n'y trouve-t-on pas d'antiquités romaines, des débris des soldats romains qui ont péri en grand nombre dans ces dëux occasion*? Pourquoi y a-t-il toujours des va* ses en terre qui ne devaient pas être à leur place sur un champ de bataille ? Nous aurons occasion de faire les mêmes observations pour de nombreux tumuli que nous avons efcptorés
dans des camps romains et qui nous paraissent également aiitérieurs à ces camps. Nous avons peine à comprendre qu'à la suite des deux grandes batailles livrées par César en plein été, on ait eu le temps de faire des tombelles et il semble qu'on a dû se hâter de recouvrir d'un peu de terre cette multitude de cadavres d'hommes et de chevaux, partout où ils se trouvaient, et que dès lors ces sépultures peu profondes ont généralement dû disparaître dans ces terrains cultivés plus tard. Il doit donc être très difficile de retrouver ces tombes et de les distinguer de celles d'autres époques. Le temps , plus de dixneuf siècles, a dû exercer son action en sorte de ne plus laisser que de rares vestiges de ces ossuaires.
On a déjà remarqué qu'au Mont-Terrible , dans l'oppide celtique qui a pu subsister durant des siècles, dans le camp romain qui a duré près de quatre cents ans , qui a été en dernier lieu saccagé et brûlé , sans nul doute à Ta suite de la défaite des troupes qui l'occupaient , puisqu'elles y ont laissé leur argent, nous n'avons pu trouver un seul tombeau, soit sur le plateau, soit dans le voisinage, car la colline tumulaire du Capiton n'est qu'une exception. C'est à peine s'il s'est rencontré quelques débris de mâchoires humaines, mais pas un seul crâne , un tibia , un fémur , aucun de ces gros os qui semblent devoir résister plus longtemps à la décomposition. Il en a été de même des ossements d'animaux et l'on n'a guère pu remarquer que des dents et des débris de corne, qui offraient des corps plus durs et plus résistants. Si, dans ce lieu détruit quatre cents ans après la défaite des Germains et resté inculte depuis lors , on ne peut retrouver les débris dès hommes qui y ont péri, à plus forte raison doit-il être difficile de les rencontrer sur le champ de bataille où César défit Arioviste.
M. Trouillat, dans son introduction aux Monuments de l'histoire de Vancien Evéehé de Bile , tome premier, a publié une dissertation au sujet du Mont-Terrible et du champ de bataille où César défit Arioviste, laquelle témoigne de tout son désir de faire honneur à son pays de ce lieu célèbre. C'est lui
qui, le premier, a indiqué les positions des collines d'Hermont et de la Perche , sans connaître les travaux de castramétation que nous y avons trouvés , sans avoir étudié suffisamment la contrée environnante, ni même le Mont - Terrible. C'est sans doute ce qui lui a fait désigner , et sur sa carte et dans son texte , la première position des Germains dans un lieu trop rapproché , contrairement au texte de César. Du reste, nous ne relèverons pas d'autres erreurs de détails, parce que nous avons aussi pu nous égarer dans notre système.
Appuyé essentiellement et rigoureusement sur les distances mentionnées par César, et avant nos découvertes récentes, nous avions d'abord rejeté l'opinion de M. Trouillat pour soutenir celle de M. de Golbéry, comme plus vraisemblable, mais nos découvertes , croyons-nous , ont enfin justifié notre changement de conviction. Nous ne faisons point un reproche à M. l'abbé Vautrey d'avoir en partie copié M. Trouillat , en s'en écartant pour certains détails et surtout pour la marche des armées d'une manière insoutenable , et en passant légèrement sur l'étude des localités où les événements se sont passés, s'appuyant plutôt sur ce que les autres auteurs croyaient avoir vu que sur ce qu'il avait vu lui-même. Ce reproche est en général applicable à tous les auteurs qui ont , traité cette question , parce qu'ils n'ont pas eu le temps , les facilités et surtout le courage d'y sacrifier de longues journées de travail , de très fréquents voyages et des frais assez considérables , que les subventions accordées par l'Etat et les bibliothèques de Berne et de Porrentruy, n'étaient pas destinées à payer et qui ont été plus qu'épuisées dans les fouilles du Mont-Terrible, tandis que les autres recherches et voyages se sont opérés à nos dépens.
On peut consulter sur le sujet qu'on vient de traiter les auteurs suivants. D'abord M. de Golbéry, (Antiquités d'Alsace, Camp du Mont-Terrible), qui a réfuté l'opinion émise par Schœpflin, (Alsalia illustrata, t. I, p. 107 et suivantes) et Duvernois ; par Cluvier (Germania antiqua) ; par Chifflet (dans Vesuntio) ; par Dunod (Histoire des Séquanais, t. I,
p. 18), plaçant le champ de bataille vers le confluent du Doubs et de l'AUaine , près de Dampierre et de Bavans , où il n'y a pas assez de place pour faire mouvoir d'aussi grandes armées et près d'une rivière connue de César et dont il ne parle pas en celte occasion. On ne trouve dans le voisinage qu'un de ces petits camps romains si fréquents dans ce pays et insuffisant pour l'armée de César.
L'opinion de M. de Golbéry a été admise par la plupart des auteurs de la Franche-Comté (Rougebief , Clerc, Duvernois, dans ses Annotations sur Gollut, p. 1714). En général ils ont trouvé plus simple d'accepter une dissertation toute faite que de recommencer une nouvelle étude.
Amédée Thierry (Histoire des Gaulois, t. II, p. 318 à 340) a aussi raconté cet événement, en traduisant simplement César et en adoptant le chiffre de cinq mille pas, sans s'occuper de la recherche du champ de bataille.
Dom Jourdain, dans un mémoire couronné par l'académie de Besançon, indique les environs de Granges, à l'ouest-nordouest d'Arcey, n'ayant en sa faveur que la distance en ligne droite de cinquante mille pas jusqu'au Rhin et non pas les autres distances et circonstances locales.
- Il est une autre classe d'auteurs, admettant la version de cinq mille pas, qui amènent César en Alsace pour livrer la bataille près de Colmar, selon le père Berre(ffisf. d'Allem., 1. 1, p. 75) ou bien,à St-Apollinaire, dans la Haute-Alsace, à 2 1/2 heures de Bâle , comme on peut le voir dans Gollut , (Mém. sur la Répub. séquanoise, liv. I, ch. XIII, col. 34) ; dans Beatus Rhenanus (Rerum Germ. lib. I, p. 11) ; dans Urstisius, (Epitome hist. Basil, cap. 5) ; . La Guille , (Hist. d'Alsace, 1 M partie, liv. I) opine pour la plaine entre Ensisheim et Cernay. — Grandidier, (Histoire de la province d'Alsace , p. 64) penche pour la version de cinq mille pas, et combat l'opinion en faveur de Granges , de Dampierre et du Mont-Terrible , auquel il reproche de n'avoir qu'une contenance de 4 arpents. Il conclut à chercher ce champ de bataille dans le Sundgau à
2 ou 3 lieues de Bâle , disant que c'est le sentiment de Perréeiot.
Comme on vient de le voir, Grandidier ne connaissait qu'imparfaitement le Mont-Terrible et de même que M, de Golbéry, qui n'avait entrevu que le plateau , il le trouvait à bon droit trop petit pour loger l'armée de César.
La plupart des autres auteurs n'avaient point vu ce lieu ou bien n'en avaient qu'une connaissance imparfaite. On peut ensuite observer que la distance absolue du champ de bataille au Rhin a été en quelque sorte le seul guide de tous ces auteurs et d'autres encore qu'ils citent, et qu'en général ils n'ont pas suffisamment étudié les autres distances et circonstances fournies par César même et moins encore les monuments.
Parmi une autre classe d'auteurs, appartenant presque tous au Jura ou à l'ancien Evêché de Bâle et qui ont publié leurs écrits , le plus ancien est le jésuite Dunod. Dans ses Lettres à Vabbè de Bellelay sur les découvertes faites sur le Rhin, en 1716, il cherche à prouver son opinion en faveur du Mont- Terrible par des circonstances et des arguments qui ne sont pas toujours admissibles. M. Morel, {Abrégé de l'histoire et de la statistique du ci-devant Evêché de Bâle , 1813) partage la . même opinion. C'est aussi celle de M. le curé Sérasset, {Abeille du Jura, 1840, t. I et II) ; de M. Trouillat, que nous avons déjà cité (Monuments de Vhist. de Vancien Evêché de Bâle, t. I, introduct.) Il a été en partie copié par M. l'abbé Vautrey, (César et Arioviste dans le Jura bernois, 1862), 1 et cet auteur cite J.-F. Verneur, (Description topog. du départ, du Mont-Terrible, 1800). — Cette même opinion est partagée par le Dictionnaire universel géographique, statistique, historique et politique de la France. 1804, article Porrentruy, dont je trouve la minute rédigée par mon père, J.-G. Quiquerez, qui, dans ses manuscrits sur l'histoire du pays, a encore
■La brochure de M. Vautrey a été publiée pendant que nous faisions les recherches au Monl-Terrible et pendant ta rédaction du présent Mémoire.
reproduit cette opinion. Nous ne citerons qu'en passant la Course de Bâle à Bienne, par Bridel, 1789, p. 181, qui traite assez Tégèrement cette question, et nous agirons de même pour quelques brochures qui copient l'opinion du jésuite Dunod.
Si l'on passe ensuite aux manuscrits, on trouvera celui du P. Marcel Moreau, de Delémont, religieux à Lucelle, qui fut ensuite prieur de St-Apollinaire. Nonobstant que cet auteur ait habité la localité même que d'autres assignent au champ de bataille tant controversé , il n'en a pas moins écrit toute une dissertation en faveur de la plaine d'Ajoie et du Mont- Terrible (Voyage de St-Apollinaire à Hauterive). H.-J. Comman, régent à Courgenay, dans un recueil de Notes sur Vhisioire de VEvêché de Bâle, 1796, partage la même opinion, en compilant les écrits qu'il avait sous la main et les traditions du pays qu'il habitait , c'est-à-dire sur le champ de bataille même. Nous trouvons le même système dans des annotations faites à YHistoire manuscrite de VEvêché de Bâle , par le P. Voisard, en 1781. — Nous pourrions encore en citer un plus grand nombre , mais nous devons adresser à ces auteurs du pays le même reproche qu'aux étrangers : ils n'avaient pas assez étudié la contrée et les monuments qu'elle renferme et ils se sont copiés souvent sans recourir aux sources mêmes. Avons-nous mieux réussi ? c'est au public à en juger.
Nous n'avons pas la présomption de croire que nous avons toujours su saisir avec exactitude le sens de César dans ses indications géographiques , dans ses récits de marches et d'opérations militaires, car cet auteur, d'une lecture en apparence si facile, quand on le lit superficiellement, est au contraire d'une telle obscurité que plusieurs de ses campagnes, qu'il semble raconter avec tant de détails , ont donné lieu à des dissertations bien autrement plus longues et plus controversées
que celle que nous venons d'écrire.