CHAPITRE VI
Etablissements militaires des Romains dans quelques parties du Jura bernois.
M*ay& ae Worreniruy.
Les recherches que nous avons faites à l'occasion du Mont- Terrible , les nombreux établissements militaires romains que nous avons découverts et en partie indiqués en passant dans cette notice , nous obligent en quelque sorte de décrire un certain nombre de ces localités. Nous pensions réserver leur description pour l'histoire générale des monuments du pays , travail fort avancé , mais si cette histoire ne devait pas être publiée, les découvertes que nous allons signaler, seraient du moins sauvées de l'oubli.
Avant de sortir du pays de Porrentruy, nous commencerons par dire quelques mots des ouvrages militaires qui protégeaient la route romaine côtoyant la rivière d'Allaine, dans les défilés entre Porrentrny et Délie. On a déjà désigné un castellum entre Cœuve et Courchavon, d'après une communication faite par M.Trouillat à la Société jurassienne d'émulation, le 7 octobre 1 847. On trouve en effet vers le point culminant qui sépare, le bassin de Cœuve de celui de, Courchavon, des traces de travaux d'origine inconnue. Elles existent à gauche du chemin qui conduit de la hauteur de Lorette à Corcelles, et ce chemin est une des anciennes voies de communication qui allait rejoindre la voie militaire vers Corcelles. Toutefois on ne distingue plus qu'une excavation du terrain,
de forme très irrégulière, à une profondeur d'environ 3 pieds sur 200 de longueur et 100 de largeur. La forêt, dans laquelle se trouvent ces travaux, s'appelle le bois des Aies et le finage voisin le Chélion ou Châtillon. Les vieillards de Cœuve disent que leurs pères leur ont appris qu'il y avait en ce lieu une ancienne redoute , mais les annales du pays n'en font pas mention.
D'après ces indications, nous avons visité celte localité en juin 1861, mais le mouvement de terrain indiqué comme une redoute n'a pu servir de retranchement. Tout l'espace est creusé dans de la terre glaise, et cette terre n'a pas été déposée sur les bords pour former un vallum, mais elle a disparu. D'ailleurs on n'a jamais fait de fortifications en creux , mais toujours en relief. Toutefois s'il n'y a pas eu un poste militaire en ce lieu , il devait en exister un autre près de là, sur le point le plus élevé du finage de Ghétion. Il est probable qu'il ne consistait qu'en fossés peu profonds et en levées de terre avec peu de relief , entourant une tour en bois ; les labours et la culture du terrain auront aplani le tout de manière qu'il n'est resté que le nom de ce cas tel. De ce point culminant on découvre le Mont-Terrible et plusieurs autres postes militaires, en sorte qu'un corps de cavalerie, une aile, aurait été parfaitement placé pour opérer des correspondances et protéger toute la contrée environnante. Le nom de bois des Aies ou des ailes , donné à la forêt voisine, semble indiquer le genre de troupes ayant occupé la station ou le castel de Cœuve.
Nous avons déjà remarqué ailleurs qu'on a trouvé près de Cœuve, le 4 juin 1 840 , plus de 800 pièces de monnaies romaines renfermées dans un vase de terre grise , à pâte grossière. Ces pièces forment une série presque complète des empereurs, des Césars , des tyrans et de leurs femmes, depuis Septime Sévère à Valérie n , soit de l'année 193 à 263. Ces monnaies paraissent avoir été cachées ou perdues à l'occasion d'une formidable invasion des nations germaniques dans la Séquanie, de l'année 260 à 268, sous l'empereur Gallien,
ou peut être seulement en 275 à 276, lors d'une éruption des Barbares. 1
Balx-Milandre.
Sur la montagne presque en face de Milandre , au-dessus de la route de Délie, en sortant du village de Buix, on voyait, il y a peu d'années , une butte de forme carrée environnée d'un fossé et d'une levée de terre, mais de peu de relief. La mise en culture de ce terrain , qui était alors un pâturage communal, a fait disparaître ces travaux, en sorte que lorsque nous avons visité cette localité, en 1860, on ne remarquait plus qu'une petite élévation du sol et quelques parcelles de poterie antique. Ce point culminant commandait non-seulement le passage de la route , mais il pouvait correspondre jusqu'au Rhin et avec tout le bassin de l'Elsgau. Selon toute apparence, il y avait en ce lieu une vigie ou une de ces tours en bois pour la Iransmission des signaux. Nous avons également cru observer des vestiges de fortifications sur les bords du plateau, qui offrait une magnifique position pour un camp.
C'esi au pied de cette montagne , au milieu de la prairie , près du moulin de Buix, qu'on a trouvé, vers 1844, les fondations d'une vaste villa romaine , ayant des murs de 2 pieds d'épaisseur, bâtis en moellons de petit appareil et renfermant dans ses décombres des débris de mosaïques , de calorifères , de vaisselle de terre rouge sigillée , des objets en bronze et en fer, et enfin toutes les indications nécessaires pour reconnaître l'emplacement d'une de ces villas romaines, bâties dans le style et avec le luxe de celles d'Italie, et qui se sont multipliées dans nos contrées de telle sorte qu'il y en avait presque à • chacun de nos villages actuels. Selon l'ensemble des observations que nous avons faites au sujet de ces établissements privés, ils avaient dû s'élever durant les deux premiers siècles
« Eutrope, 1. IX., Aurelius Victor , De Cœsar.. — Zozime.lib. I. p. 646. — Voir pour les médailles le Rapport de M. Trouillat sur la bibliothèque du collège de Porrentruy. Juillet 1849, p. 128. Cette bibliothèque a acquis seulement une partie de ces pièces depuis Septime Sévère jusqu'à Salonin, 61s de Gallieo, tué dans les Gaules en £59.
de l'occupation romaine, lorsque le pays jouissait encore d'une sécurité complète et par conséquent avant les premières invasions des Barbares. Dans l'histoire des monuments de notre contrée , nous donnerons la description et les plans de quelques-unes de ces villas que nous avons eu la faculté d'explorer avec plus de soins. Le nom de Couvent de Templiers que la tradition donne aux ruines romaines de Buix, n'est qu'une de ces erreurs dont nous avons déjà indiqué la source.
Comme nous aurons souvent l'occasion de désigner les ruines ou plutôt les fondations de ces établissements , nous croyons nécessaire de donner quelques détails à leur Sujet pour éviter des répétitions.
Le mot de villa n'avait été employé dans le principe que pour désigner une ferme et ses dépendances. Le régisseur était le villicm , dont le nom et une partie des fonctions se sont conservés dans notre contrée durant le moyen âge, en désignant alprs le maire de la localité.
Les Romains opulents ayant ensuite construit des maisons de campagne, on les appela villœ urbanœ. Quelques-unes, au rapport de Salluste , égalaient des villes' en étendue et en richesse. Nous n'avons rien trouvé de si somptueux dans notre contrée , mais nous avons observé que la maison du maître était toujours précédée d'un vestibule ou espèce de galerie supportée j?ar des colonnes en pierre ou en bois, régnant en avant et sur toute la longueur de la façade principale. C'est sur ce péristyle que s'ouvrait une ou plusieurs portes , communiquant directement par une allée avec une cour intérieure où se déversaient parfois les eaux pluviales , et qui devait être environnée de portiques, dans lesquels s'ouvraient à leur tour les portes des appartements du rez-de-chaussée. Le milieu de celte cour n'était point pavé, et la terre noire qu'on y trouve indique qu'on avait dû y cultiver des arbustes et des fleurs. Dans les ailes et le bâtiment au fond de la cour se trouvaient divers appartements , la cuisine et autres dépen-
vtila romaine.
dances , parmi lesquelles nous avons constamment trouvé les vestiges d'une salle de bains avec leurs accessoires, soit dans une des ailes , pour les petites villas , soit dans un bâtiment voisin ou dépendant. Selon toute apparence, on faisait usage de Fhypocauste, ou de l'appareil de chauffage des bains ou de l'étuve, pour chauffer quelques appartements voisins, en construisant une de leurs parois avec des briques creuses , jointes bout à bout, et percées encore d'ouvertures latérales, afin que la chaleur de Fhypocauste puisse se répandre dans toute la paroi. Ces calorifères ou briques sont carrés , et assez minces , ressemblant plutôt à un travail de potier qu'à une œuvre de tuilier. Ordinairement les côtés juxta-posés avaient des stries ondulées en creux pour faciliter Padhérence du mortier.
D'après l'épaisseur ordinaire de 2 pieds qu'ont les murs des Villas de notre contrée , ces habitations ne devaient avoir qu'un étage au-dessus du rez-de-chaussée , et toutes étaient couvertes en grandes tuiles plates à rebord, tegulœ, des deux longs côtés et sur les joints desquelles on posait des tuiles courbes , imbrices , dont la dernière au bord du toit avait un ornement à son extrémité. Dans un pays froid et pluvieux, il ne pouvait être question de couvrir les habitations en terrassé ou en plate-forme.
Nous avons aussi remarqué que le caractère de ces habitations antiques était d'être entièrement fermées à l'extérieur, tandis que les portes et les fenêtres s'ouvraient sur la cour. Nous n'avons jamais reconrtu de restes de fenêtres extérieures, jamais de verre de fenêtre , inconnu d'ailleurs aux Romains ; nous n'avons pas davantage pu constater s'il y avait des cheminées pour laisser échapper la fumée des cuisines, dont nous avons rencontré encore l'âtre. A en croire Horace et Vitruve on souffrait de la fumée. 1 Nous avons aussi retrouvé des espèces de chauffeurs ou réchauds pour porter la braise, peutêtre des fornaces portatiles. Presque toujours des débris de la
9 Horace, Sat., lib. 1, 5, 81. VilruYe, VU, 3.
meule du moulin à bras , si ce n'est les deux meules tout entières, se rencontrent dans un appartement voisin de la cuisine, mais nous avons rarement reconnu des caves , tandis que la fosse d'aisance était parfois très reconnaissable. Toutes ces ruines n'existant plus que par leurs fondations cachées presque toujours dans des terrains cultivés depuis des siècles, on comprend qu'on ne puisse juger que de la base de ces édifices.
Près de la maison d'habitation il y avait les dépendances nécessaires à un établissement agricole. Un logement pour le villicus ou régisseur, pour les colons, si le propriétaire ne faisait pas cultiver ses terres par des esclaves, et enfin pour ceuxci mêmes, lorsqu'ils n'étaient pas attachés au service particulier de la maison du maître. Venaient ensuite les bâtiments ruraux, pour les animaux ^domestiques et les fourrages , les celliers, les fruitiers et des dépendances plus ou moins considérables, selon la richesse du propriétaire. Tous ces bâtiments souvent en bois étaient ordinairement rangés autour d'une cour appelée Cohors, d'où est venu le nom de Courtine, si fréquemment donné au moyen âge aux établissements ruraux de notre contrée et qui pour la plupart se sont convertis en villages. Nous n'entrerons pas dans de plus grands détails, puisqu'on peut consulter les auteurs anciens et d'autres modernes plus versés que nous dans l'étude des villas romaines, nous ne faisons guère que résumer le résultat de nos observations. 1 A la suite de cette notice nous fournirons des observations sur le mode de construction des édifices militaires et civils, parce que nous avons eu occasion d'étudier ce mode dans ses détails et que cette étude est très importante pour apprécier l'âge de ces monuments.
< On peut consulter Vitruve, Columelle , Caton , De re rustica, et autres anciens, puis parmi les modernes: Felibien, Plan et description de la maison de Pline] Batissier, Hist. deYart monumental; Manuel d'archéologie, par Nicard ; Adam, Antiquités romaines, etc., etc.
MUanére.
La tour carrée de^Milandre nous paraît avoir pour base uw spécula romaine, ayant la plus grande analogie avec le castellum du Mont-Terrible. Il est facile de reconnaître que le revêtement des quatre façades de cet édifice a été refait à diverses époques. Il n'est presque rien resté qu'une partie du revêtement extérieur et un peu plus de celui intérieur et cependant le noyau des murs remonte à une grànde antiquité. Cette tour est bâtie sur un roc, isolé de la montagne par une entaille profonde qui a servi de carrière et formé un fossé. Il ne restait qu'un petit espace entre la tour et le bord du rocher, absolument comme au Mont-Terrible. Nous regardons ainsi la base de ce donjon comme les restes d'une vigie romaine , appelée à protéger la jonction de la route suivant le cours de l'ÀHaine, avec la grande voie romaine passant près de Délie, et à transmettre les signaux à plusieurs autres postes militaires. Pendant tout le temps de son existence et jusqu'au dixseptième siècle la tour de Milandre a conservé cette destination. 1 Ce monument, rappelant les temps les plus reculés, mérite une description plus détaillée, que nous avons déjà rédigée mais qui est trop longue pour trouver place dans cette notice.
La colline voisine , vers Délie, porte le nom de Châtillon, soit qu'elle ait été couronnée d'une vigie, comme son emplacement s'y prêtait parfaitement, soit que ce nom provienne de ce qu'elle était une dépendance du château de Milandre.
Selon toute apparence, le château de Porrentruy est également bâti sur l'emplacement d'un poste militaire de l'époque romaine. Sa grosse tour ronde, appelée Réfouse, deRefugium, a déjà donné lieu à plus d'une dissertation sur son origine. Mais il en est de ce château comme de celui de Milandre ; la place nous manque pour publier actuellement la notice déjà
' Golbéry, Monuments de l'Alsace. Haut-Rhin , p. 95.
porrentruy.
écrite sur ce monument. Elle a été soumise à la critique d'hommes versés dans la connaissance de l'antiquité. A la vue des photographies , des plans et des coupes de ce monument, ils sont restés indécis sur l'âge précis de cet édifice.
Pour nous éclairer à son sujet, nous avons visité et étudié avec soin toutes les tours rondes des anciens châteaux du Jura et nous devons dire en passant que ces tours , qui ppur la plupart remontent au moins au XII e siècle, n'ont aucun rapport de construction et d'architecture avec celle de Porrentruy, excepté une seule qu'il faut aller chercher au château de Joux, près de Pontarlier , bâti sur un castel romain. La tour ronde à Fanglè nord-est de Delémont, n'a qu'une analogie apparente avec la Réfouse, et ne peut supporter une comparaison d'ensemble et de détail , quoiqu'elle soit au moins du XII e siècle. Il n'y a que quelques édifices romains sur le Wartenberg, entre Bâle et Augusta Rauracorum, qui offrent des constructions semblables à celle de la Tour Réfouse.
Entre Porrentruy et Aile , la Roche de Mars pourrait bien rappeler remplacement d'un fanum, temple ou autel dédié au Dieu Mars , sur le passage d'un ancien chemin de communication entre le camp d'Aile et Porrentruy. Quand mon père traça et fit construire la nouvelle route, on trouva près de cette roche divers objets d'antiquité que les ouvriers détruisirent, selon leur usage, mais qu'on considéra alors comme romains.
A gauche , à l'entrée du village d'Aile , la côte des Voies (cercueils, en patois) semble tirer son nom des nombreux tombeaux et sarcophages qu'on y trouve. La tradition place en ce lieu un château, dont il ne reste nulle traee, tandis que
1 Allan, selon Monoe, serait en celtique un petit ruisseau. La rivière qui coule en oe Heu s'appelait AUane font en 12f 8.
Aile* «
nous ayons cru reconnaître au bas de la Grande fin d'Aile , qui forme l'angle de la côte des Voies, les restes d'un retranchement appartenant à un camp romain et au-dessous les débris d'une villa et de ses dépendances. Les traditions locales semblent confirmer ce fait, en même temps qu'elles rappellent ces légendes superstitieuses si communes aux localités habitées jadis par les païens. C'est en ce lieu que se trouve un de ces vases remplis de pièces d'or qui ne sortent de terre qu'une seule fois par siècle , entre onze heures et minuit , mais que le dernier coup du marteau frappant sur la cloche de l'église fait disparaître. C'est dans la combe Champ-françon, bordant le plateau , que les sorcières tenaient leurs assemblées nocturnes. Mais laissons de côté ces légendes ; nous avons vu, à plusieurs reprises, ouvrir en ce lieu un ancien cimetière gallo-romain encore employé durant la période burgonde ou franque. Il y avait des débris de grands sarcophages en calcaire à nérinées, comme ceux trouvés à Chevenez, à Develier, à Houtier et autres lieux. La plupart avaient déjà été fouillés lorsqu'on les découvrit. D'autres tombes étaient formées par des murs secs construits avec des pierres de petit appareil provenant d'un édifice romain. Parfois un morceau de tuile à rebord se trouvait sous la tête du mort. On a recueilli des monnaies romaines du siècle des Cons tan tins, des fibules nombreuses mais fort simples , comme celles du Mont-Terrible , des grains de collier en verre et en terre colorié , des styles en os ou en ivoire, beaucoup de petits objets en bronze et en fer. Des bouterolles d'épée , des plaques de ceinturons en bronze, dont l'une porte un dessin qui semble appartenir aux * premiers temps du christianisme, et, fait caractéristique, d'une époque postérieure aux Romains , des épées courtes et des couteaux en fer avec une ou deux rainures longitudinales sur la lame, près du dos, ^tinsi que des plaques de ceinturons aussi en fer avec damasquinures d'argent. Tous ces objets de fer appartiennent à la période burgonde ou franque.
On a également rencontré des fondations de murailles romaines, des fragments de tuiles à rebord et de calorifères, in-
diquant l'existence de bains , une tête de statue en pierre et autres objets. 1
Selon toute probabilité, il y avait au pied des retranchements d'un camp romain, pouvant occuper un espace plus ou moins étendu, une ou plusieurs maisons romaines pour l'usage des officiers et probablement une villa plus considérable dans le village d'Aile." A l'arrivée des Burgondes dans notre contrée, ces peuples se logèrent dans les débris des établissements romains, plus ou moins restaurés, et ils enterrèrent leurs morts sur le bord de la route dans les ruines des édifices qui avaient précédemment déjà servi de sépulture à des Gallo-romains. Une croix de pierre était placée sur cet ancien cimetière, qui a encore pu servir dans les premiers temps du christianisme. Des maisons de prolétaires occupent actuellement l'emplacement de ces habitations luxueuses de l'époque romaine.
Nous donnerons une autre fois des détails sur les établissements romains , civils et militaires , de la partie occidentale du pays de Porrentruy, et nous sortirons de ce bassin en remontant le cours de la rivière d'Aile. Du village de ce nom nous passerons à Miécourt, laissant sur notre gauche les traces peu déterminables dè retranchements au bas de la forêt entre Miserez et Charmoille, les débris d'une villa romaine dans la prairie près de l'ancien monastère, et d'autres non loin de Charmoille , où l'on a trouvé quelques monnaies romaines, telle qu'une pièce d'argent de Julia Monna, mère d'Alexandre Sévère, vers l'année 222. Passant ensuite à Pleujouse, Pitiviosa, Blitzhausen, la maison des éclairs, nous ne ferons qu'indiquer la base de la tour ronde de ce château et quelques pans de murs, dont la construction rappelle singulièrement le
1 Cette tête a été portée à la cure de Miécourt ; quelques épées au château de Porrentruy. M. Lalande a recueilli plusieurs autres objets, et nous n'avons pu nous en procurer qu'un petit nombre.
' En mars 4 862, on nous a indiqué les restes d'une autre villa romaine au pied de la forêt du Noirbois, en face d'Aile.
moyen appareil des murailles romaines. Quelques monnaies de cette époque, trouvées dans les ruines du château du moyen âge et le nom primitif de ce lieu semblent le désigner comme une tour d'observation qui a ensuite servi de noyau â des édifices postérieurs. Nous avons aussi écrit une notice spéciale sur Pleujouse , de même qu'une autre sur Asuel qui n'offre que des débris du moyen âge.
On a déjà indiqué le castel de Chételat, qui protégeait l'ancienne route entre Asuel et Montgremay ; un autre Chételat entre les Rangiers et Montavon , au-dessus du chemin des ânes ou des mulets, servait à protéger le passage du col des Rangiers ou du Mont Repais. Nous n'avons pu y trouver aucune trace de muraille et, selon toute apparence, il n'y avait qu'un poste pour donner les signaux. De ce point, la vue embrasse toute la vallée de Delémont, dans laquelle nous allons descendre ; on découvre le Chételay de Courfaivre , le camp du Mont-Chaibeut, Vicques et ses camps retranchés , Piamont et le castel en arrière de Mervelier, en sorte que de ces divers points on pouvait correspondre avec le Chételat, où nous nous trouvons, et de là communiquer avec le Chételat, près des Malettes, qui n'en est éloigné que de 3 kilomètres. Il est même probable qu'il y avait un poste intermédiaire.
— 17? — CHAPITRE VH
T allée <te Belétnont.
^eveUer,
J*e premier établissement notoire qu'on rencontre dans le bassin 4e Pelémont, en descendant la montagne des Rarçgiçr$> c'est Pevelier. 1 Au nord du village s*élève une cqlline, bpvd6$ de trois côtés par des abruptes ou par des peptes rapides > at* pied desquelles coulent deux torrents, et que ferment au nord des terrains accidentés. Cette colline forme un plateau incliné en général du nord-est au sud-ouest ; sur ses bords inférieur^ on remarque encore quelques vestiges de retranchements, qt* plutôt la via angularis d'un camp romain, suivant les sinuosités du terrain et se perdant vers le nord , précisément qù 1$ vallum devrait avoir le plus, de relief. On ne voit nulle tracfl de fossé, mais seulement sur ce point le plus élevé , les vestiges d'une petite enceinte, qui semble avoir été le sacellutn pour placer l'aigle ou les enseignes des troupes; De ce pqiptj la vue embrasse non-seulement toute l'enceinte fortifiée, mafr (elle s'étend encore fort loin sur la vallée de De}émont. Plu* sieurs tumulns, épars sur ce terrain rocailleux et aride, se reconnaissent à une légère élévation du sol. Ils sont composés de pierraille et leur forme générale est circulaire pu ovale,
» C'est à M. le curé Sérasset et à M. X. Chappuis, peintre» qu'on doit les pretnières découvertes faites à Develier. La souscription ouverte pouf payer les Jouttlesn'ayani pas été Suffisante, j'ai demandé et obtepu du gQu?er» eg*e nf nne ailocatiop, qui a été ejnpjojée à des recherches * Peyelier, Viennes # autres lieux» de 1842 a 1844.
Quelques-uns ont été ouverts et ne renfermaient que des cendres , des charbons et des fragments de vases en terre grise ou noirâtre. Ces sépultures datent-elles de l'époque du camp ? c'est ce qui n'est pas certain , car il est peu probable qu'on ait élevé des tumulus dans l'enceinte d'un camp.
Le camp de Develier avait pour but de couvrir le passage de deux routes , dont l'une remontait vers le col de Repais , selon toute apparence, par Montavon, et l'autre se dirigeait plus au nord, en passant par le creux des Sarrasins, par les Vies (ad vias), et allait près de Bourrignon rejoindre le chemin des Fées ou de la Dame , arrivant du plateau des FranchesrMontagnes , pour descendre à Lucelle près de l'antique voie qui en ce lieu se divisait en plusieurs branches , dont la principale allait à Largue. Cette route partait des gorges de Moutier, près de Courrendelin, traversait la plaine de la Communance, où elle porte le nom de voie des Sarrasins , passait à un village détruit au pied de la colline de Chaux et arrivait ainsi directement à Develier, près de nombreux établissements romains dont M. Sérasset et moi avons fouillé les ruines. Nous avons déjà tous les deux publié quelques détails à ce sujet. 1
Les quelques monnaies romaines, trouvées dans ces établissements , sont insuffisantes pour déterminer l'époque précise où ils ont existé; ainsi que celle du camp voisin , car nous n'avons pu recueillir qu'une pièce de Domitien , deux Nerva, un Septime Sévère et quelques pièces frustes qui paraissent appartenir au III e siècle. On doit cependant observer que ces constructions appartiennent au beau temps de l'architecture, aux deux premiers siècles de la domination romaine dans les Gaules, et que tout indique qu'elles ont péri par le feu. Une partie de leurs ruines s'est ensuite convertie en cimetière gallo-romain et romano-burgonde.
Le camp de Develier a donc pu exister durant le même
1 AbèUle du Jurd, t. Il, p. 51 , par M. Sérasset. — Mittheilungen dur an» tiquarisehen GeseUschaft in Zurich, t. II, p. 85 à 100. — Notice historique sur quelques monuments de l'ancien Evéché de Bâte, par A. Quiquerez, avec planches.
temps que ces établissements civils , non comme camp stationnaire dont il n'offre pas de trace, mais comme position qu'on occupait chaque fois qu'il en était besoin. Le nom de Develier, en allemand Dietwiler, nous paraît provenir de Titi Villa, li'une maison de campagne appartenant à une fa* mille du nom de Titus. Nous donnerons une autre fois des détails et des plans sur cette localité offrant les restes trèscurieux d'une grande villa avec de nombreuses dépendances.
ooorffclvre.
La colline de Chaux qu'on vient de nommer, sépare longitudinalement la vallée de Delémont en deux parties, dont celle septentrionale aboutit à Develier, et l'antre méridionale se prolonge de l'est à l'ouest jusqu'à Glovelier. Sans nulle doute, cette seconde partie avait une route particulière remontant le cours de la Sorne, et au point où elle se trouvait resserrée entre la colline de Chaux et les contre-forts de la chaîne de Velierat ou du Mont , à gauche en entrant à Courfaivre , il y avait un camp, dans une position presque analogue à celle du camp d'Aile;
Le nom de Courfaivre paraît venir de. Curlis fabrum ou fabrorum , et indiquer un lieu où il y avait des ouvriers travaillant le fer. Nous trouverons bientôt la preuve matérielle de cette étymologie.
Au sud du village de Courfaivre, depuis la base de la chaîne du Mont jusqu'à là Sorne et entre le torrent du Peu-bie oii Bôsenbach et celui qui sort de la Cheneau Je Soulce, sur une longueur d'environ 4900 mètres et sur une largeur de 1300* on remarque diverses traces de retranchements qui ne formaient pas à beaucoup près une enceinte continue et régulière , mais diverses positions fortifiées espacées sur ce flanc de la montagne ; selon que les collines , les mamelons , le& plateaux offraient des emplacements convenables. On pouvait se retirer d'un de ces retranchements à l'autre, et le dernier occupe une longue terrasse naturelle appelée en Chambiôn (ad campos) à la base du Mont, où l'on pouvait encore soutt*
nir une kmgue résistance avant de„ battre en retraite à tra-^ vers la montagne dite derrière le Château.
Presque au milieu de ces divers points fortifiés on observe une longue terrasse recourbée et, dans un bouquet de bétre, on reconnaît une petite enceinte entourée d'un mur sec. Ces sortes d'enceintes se trouvent dans d'autres camps romains, et il est probable qu'elles étaient des lieux consacrés où l'on déposait les aigles des légions ou les enseignes des cobertes j lorsqu'on n'avait pas Je temps de construire un édifice plus somptueux selon l'usage des Romains. Ce lieu était sacré et jouissait du droit d'asile* 1 L'enceinte murée de Gourfaivre était plu? grande que celle des autres camps de la vallée de Delément et elle semble indiquer que cette position était le siège d'une force armée plus considérable.
La partie du camp de Gourfaivre la plis exposée à une attaque se trouve à son angle nord-est, où l'en voit les ruines dè l'aftclemie église du village* au-dessus de la route et de la ritière de la Sorne. Les prés Voisins, longeant la base des rétranchefments j s'appellent le Champ-fort. C'est sans doute, à raison de cette position que ce point était mieux fortifié que le reste du camp et Cependant là, comme ailleurs* il n'y avait qu'un vallum sans fossé. Un ennemi venant du Rhin devait nécessairement attaquer lé camp par cet aftgle , s'il voulait franchir le passage étroit de la vallée au village de Gourfaivre* Les nombreuses totnbelles, qui se trouvent en arrière des retranchements , proviendraient-elles d'un combat livré en ce lieu? G'est ce qu'il est difficile de décider, d'autant plus qué ces sépultures semblent appartenir à des époquës diverses, Ces tertres funéraires n'ont aucune direction constante * au-
i Tacite, Anhal, lib. I, 30. — Halter, t. Il, p. £79» testas, De Ffr* borum signification*, lib. XVII : « Sacella dicnntfer loca dite lacrata > strie tectis. » Dion Canins, Hist. Rom , lib. XL, p. 231 : m Àquitee est faoeUam exiguum, et in eo aquila aurea locatur statuitorque in omnibus ordinariîs légion i bus nec qhodam, ex hibernis otfertur, nisi cum omnis legio ezit. » — Bérodien, lib; L, De r&tu £êsf* AurèfU : * Saééitan, ubi sigoa et itaàftoet ttèftiWI idotftiUU*. *
•âme forme régulière ; tantôt carrés ou oblongs , tantôt ronds ou ovales , ils s'étendent parfois en longues lignes parallèles *u vallum du camp et ils ont pu servir de retranchements. Leur élévation au - dessus du sol varie de 4 4 4 pieds ; ils sont formés de pierres informes, entassées sans ordre sur des fosses remplies de terre, de pierraille, de cendres, de char- Lon , de fragments -de poterie et ^ordinairement d'ossements en grande partie brûlés.
Deux de ces tombelles ont offert une structure plus remarquable. Dans la .première, on a trouvé des couches successives de pierres de gres, d'argile, de cailloux, d'argile, et seulement après, de pierres calcaires, reposant sur le fond dans un lit de cendres et de charbon. La seconde avait à sa base un rang de grosses pierres arrangées avec soin en forme de cercle /Souvent les pierres dont se composent ces tumulus, n'appartiennent pas au sol que ceux-ci occupent, mais elles ont été amenées de plus loin. Dans les sépultures par incinération on a constamment trouvé des morceaux de vases en terre noirâtre, d'une pâte grossière , renfermant parfois des grains de sable quartzeux, et quelques fragments avaient des dessins en creux dans le même genre que ceux (fu'on remarque sur les poteries des habitations lacustres, c'est-à-dire de l'époque appelée celtique.
Tous les tombeaux qu'on a ouverts renfermaient des cendres, du charbon, des ossements d'animaux, tels que ceux de bœuf, de cheval et de porc ; des scories de fer, quelques morceaux de fer rendus informes par l'oxidation et même des fragments de creusets dans lesquels on avait fondu du fer. Quelques-uns contenaient des débris de tuiles romaines et dans un seul on a rencontré un objet en bronze, soit une petite boucle. Les ouvriers employés à ce travail ont bien recueilli une monnaie regardée par les connaisseurs comme un Constantin Paléologue , mais il n'est pas certain qu'elle provienne d'un des tombeaux et elle a pu se trouver à la surface du sol.
Dans des fouilles faites en d'autres parties du camp, on
a rencontré trois monnaies romaines , un Antonin , en grand bronze, une pièce peu déterminable du III e siècle et un petit bronze fruste. On a également recueilli un fer de flèche, un morceau de fer de cheval à rainure , quelques petites plaques de cuivre et des fragments de vases en terre noirâtre ou grise.
Le nombre des tumulus qui se trouvent vers l'angle du camp, dépasse la centaine. Ailleurs beaucoup ont dû disparaître par la culture des terres. Leur accumulation sur un point fortifié qu'on aurait dû laisser librè pour sa défense , semble indiquer que la plupart existaient déjà lorsqu'on a établi le camp et que les autres ont pu se former après l'abandon de celui-ci ; car il paraît peu probable qu'on ait élevé tant de collihes funéraires pendant la durée et dans l'intérieur d'un camp.
ut cbételal.
A l'angle sud-est de ces diverses positions fortifiées , mais un peu en dehors et les dominant toutes, la roche du Chételai semble~avoir servi de citadelle , et cependant un examen attentif de cette position ne permet guère d'admettre ce fait, en ce sens que si ce lieu se prêtait parfaitement à l'établissement d'une citadelle , il n'en reste néanmoins pas de traces, et les travaux qu'on y remarque nous paraissent plutôt appartenir à une époque antérieure à l'existence du camp romain. Toutefois, pendant la durée de celui-ci, il a pu y avoir un poste en ce lieu et même une de ces tours en bois que nous avons déjà signalées ailleurs.
La position du Chételai, Chatelard, castellum arduum\ dominait toutes les positions inférieures et toute la vallée de Delémont. On pouvait correspondre directement avec plusieurs autres camps et tours d'observation. Le Chételai est une saillie de rocher détachée de la chaîne du Mont , formant une espèce de bastion naturel et abordable seulement par un banc de roc, comme un isthme rattacbç une presqu'île à un continent. Les abords de ce passage sont encore défendus par des
fossés profonds dont les déblais, rejetés sur le bord extérieur, forment un vallum encore assez élevé. Le haut du rocher se termine par un plateau divisé en trois enceintes. La première, en même temps la plus grande , est de forme presque triangulaire. Elle se trouve séparée de la seconde par une entaille large et profonde, creusée dans le roc et non taillée, c'est-àdire qu'on a profité de la direction et surtout de la dislocation des bancs de rocher pour ouvrir une tranchée, coupant le plateau du nord-est au sud-ouest, sans qu'on remarque le travail du pic ou du marteau. Il en est de même d'une cavité profonde qui se trouve sous la seconde enceinte, et qu'on croit avoir fourni jadis de l'eau. Nous y avons encore pénétré jusqu'à une certaine distance , mais elle est fort obstruée. La seconde enceinte, plus petite et plus irrégulière que la précédente , est bordée d'un côté par le fossé et des trois autres par des bancs de rochers dont les moins élevés sont ceux qui la séparent de la troisième division. Celle-ci est peu étendue, et son inclinaison vers l'ouest en rendait l'occupation incommode.
A l'entour des deux premières, on remarque quelques vestiges d'une place d'armes et de retranchements , mais vers l'angle occidental de la première enceinte, il existe un vaste tumulus qui occupe presque tout le plateau. Nous avions déjà reconnu cette position remarquable bien avant que M. le curé Sérasset ne l'explorât en 1842 ; nous en avions alors déjà levé le plan , mais ce n'est qu'en novembre 1860 et en octobre 1861, que nous y avons fait des fouilles suffisantes pour nous assurer de ce que pouvait être cette localité. M. Sérasset avait cru y reconnaître deux tumulus , tandis qu'il n'y en a qu'un seul, de forme circulaire, ayant 28 pieds de diamètre et 5 de hauteur. Il est environné d'un fossé de 16 à 17 pieds de large, avec une levée de terre extérieure de 8 à 10 pieds sur 1 à 3 de haut. Ce boudin est en terre au nord-est , mais vers le sud, il est en partie formé de grosses pierres reposant sur une couche de terre mêlée de cendre, de charbon , de débris de poterie et de quelques fragments d'os brûlés. Le fond du
fossé est pavé de pierres informes partout où le roc n'était pas assez uni pour niveler Taire du tumutus, car ce pavé passe jusque sous la butte centrale, vers le milieu de laquelle te roc présente sa tête- irrégulière. Tout cet espace paraît avoir été l'aire d'un grand bûcher, où l'on a sacrifié des animaux divers, tels que des chiens, des porcs et, païah-il, des chevaux. Nous n'avons pu recueillir aucun vestige d'ossements humains. Au milieu des cendres et des charbons on remarque partout des débris de poterie grossière , à grains de quartz , avec des "dessins en creux , tels que les vases des habitations lacustres. Aucun de ces vases ne paraît avoir été travaillé sur le tour à potier, mais seulement façonné â la main. Nous avons surtout remarqué quelques scories de fer et des cailloux siliceux apportés depuis la plaine.
Le centre des tumulus est formé de terre et de gravier et il semble que sa surface a servi plus d'une fois de foyer à un bûcher. Dans toute sa masse il y a des charbons et des fragments de poterie, appartenant chacun à des vases différents , en sorte qu'il y a lieu de croire qu'on les jetait sur le bûcher en guise d'offrande. Nous avons observé cette circonstance en diverses occasions et nous connaissons encore des localités, et en particulier une près de N.-D. de la Pierre, où les passants sont encore dans l'habitude de déposer une pierre pour se rendre favorable l'esprit malin. On appelle cet usage jeter une pierre au Gogeré, au Galgal , et souvent on apporte cette pierre de fort loin. La formation des monceaux de témoignages des temps bibliques et des acervi de l'époque payenne s'est ainsi conservée jusqu'à nos jours.
Quelques gros blocs de rocher ont été roulés à force de bras dans le fossé du côté du levant, mais ils reposent sur des débris du bûcher. Toute l'aire des trois enceintes offre des traces d'incendie et des débris de poterie celtique , sans que nous ayons pu découvrir un seul vestige d'antiquité romaine.
Le Chételai nous paraît avoir été originairement une position celtique , un haut-lieu, où l'on offrait des sacrifices ét où Tdn avait inhumé quelque personnage important. En tes de
danger on pouvait y trouver une retraite et le ruisseau 4u Bôseribabh, qui coule près de là, devait fournir de l'eau. Les scories de fer qui s'y trouvent semblent indiquer que le tombeau appartenait à l'âge où ce métal était déjà en usage, mais nous croyons que dans notre contrée l'emploi du fer remonte à des temps très reculés. Quelques tumulus, à l'angle inférieur et nord-est du camp de Courfaivre, offrant les mêmes objets que celui du Chételai , pourraient bien appartenir à la même époque et un celte, ou hache de bronze , trouvé dans le ruisseau du Mont-Choisi , vient encore à l'appui de notre opinion sur l'âge de ces sépultures. L'usage de brûler les morts n'a pas dû dépasser ie milieu du II e siècle. 1 Ce n'est qu'un siècle plus tard que les premières invasions des Barbares ont dû forcer les Romains à établir des camps et des postes fortifiés dans notre contrée et, lorsque dans ces établissements militaires on rencontre des sépultures par incinération , il y a lieu de croire qu'elles sont antérieures à ces établissements , ou qu'elles appartiennent au plus tard aux premiers temps de l'occupation romaine.
Les traditions et les actes des procès de sorcellerie ne manquent pas de désigner le Chételai de Courfaivre comme un des lieux où l'on tenait le sabbat, et ces légendes semblent confirmer le fait de l'existence d'un haut-lieu sur ce rocher, en sorte que, même longtemps après l'introduction du christianisme, certaines gens allaient encore offrir des sacrifices et allumer des feux sur le tumulus qui servait d'autel. Comme position militaire, le Chételai ne pouvait servir de citadelle au
«Pline dk que, chez les Romains, l'usage de brûler les corps n'est pas antérieur è la dictature de Sylla , et encore il n'était que facultatif. D'après uo Mémoire de M. de Commarmond, l'incinération des morts disparut dans le II e siècle de notre ère. Mémoires du congrès scientifique de Strasbourg éni&42, t. H, p. 275.— Raouf Rochelle, Tableau des catacombes de Rome, p. 32, dit qu'à partir des premiers temps de PEmpire romain, l'usage d'inhumer les corps, qui avait été le plus ancien à Rome, eu Egypte, en Grèce, en Etrurie, reprit de nouveau faveur et remplaça celui de les brûler. — Selon Adam, Antiquités romaines, qui cite Macrobe, VII, 7, on ne cessa fa brûler les morts qu'au 1V« siècle.
camp de Courfaivre. Il offrait un espace trop petit et trop resserré pour que les troupes eussent pu y trouver ui> dernier refuge. C'était plutôt un poste d'observation, placé dans l'une des enceintes celtiques, et dont on avait complété les fortifications.
Le camp de Courfaivre , selon l'usage des Romains, avait aussi des habitations extérieures pour les officiers. A gauche de la route, au-dessous de la partie du camp où se trouvent les nombreux tumulus, sur le bord du ruisseau du Bôsenbach, on aperçoit les fondations d'une villa romaine* que nous avons fait explorer en 1842.' Elle avait des bains avec leurs accessoires, comme l'indiquaient diverses circonstances et en particulier les débris des calorifères. Ses murailles, de deux pieds d'épaisseur, construites en moellons de petit appareil , avec mortier ordinaire, étaient revêtues intérieurement de stuc de couleurs diverses. De grandes tuiles à rebords indiquaient quel avait été le genre de couverture de cet édifice. On a trouvé dans ses ruines des fragments de poterie romaine en belle terre rouge lustrée et sigillée, quelque ferraille et beaucoup de morceaux de plomb et d'étain fondu. Partout on voyait les traces du feu qui avait détruit ces constructions.
De l'autre côté du village, vers Bassecourt, en dehors des terrains où Ton remarque des retranchements et qui semblent s'arrêter vers les prés et champs Cortio, un mamelon, appelé cras Chagé, offrait un emplacement avantageux pour y bâtir une maison de campagne. On y reconnaît aussi les traces d'une autre villa romaine très considérable , avec bains et dépendances. Les murs n'avaient que deux pieds d'épaisseur; ils étaient bâtis en pierres de petit appareil, sans ciment, selon l'observation que nous avons faite dans toutes les villas romaines du pays. Le bâtiment principal avait une cour centrale autour de laquelle étaient rangés de petits appartements. Là aussi, le feu avait laissé des traces de son passage, et dans
« Les fouilles de Courfaivre se sont faites de 1841 à 1844, sous la direction de MM. les corés de Courfaivre et de Develier, en partie avec les subsides que l'Etat nous avait accordés à cet effet.
les cendres et les charbons qui couvraient Taire de ces édifiées, on rencontrait du plomb et du bronze fondus, du fer oxydé, des débris de poterie romaine en terres diverses, et enfin une monnaie d'An ton in en grand bronze.
Dans ces mêmes ruines, se trouvaient un grand nombre de sépultures, quelques-unes murées avec des débris d'édifices, et dans l'une de celles-ci , il y avait une assiette de bronze avec des os de poulet ou de jeune coq, reposant sur les ossements d'un homme. C'était probablement les restes d'un sacrifice, et M. Brongniart observe qu'on a déjà fait des découvertes semblables dans des vases cinéraires.
Ces sépultures étaient éparses dans toutes les ruines, tantôt le long des murs à l'extérieur, tantôt dans les appartements. Elles étaient parfois à fleur de terre , et ailleurs à une plus grande profondeur. Trois hommes de taille ordinaire étaient couchés l'un près de l'autre et semblaient avoir été ensevelis à la hâte. Dans une autre tombe, un homme était étendu au dos, les pieds au levant, la tête à l'occident, ayant à son côté droit une forte épée en fer, de 18 pouces de long, y compris la poignée sans garde, et de 2 pouces de large , avec une double rainure longitudinale, tandis que des traces de bois se reconnaissaient dans la partie jadis engagée dans la poignée. Une grosse plaque de ceinturon en fer, avec clous jaunes, reposait encore sur le squelette, et, chose très remarquable, on voyait en dessous l'empreinte de l'étoffe grossière qui avait recouvert le cadavre et qui s'était attachée à l'oxyde de fer. Un autre homme, dans la position du précédent, avec épée et couteau ou scramasax à rainure, portait au doigt une bague de bronze, de laquelle s'était détaché le chaton en verre, représentant en relief Psyché recevant d'Eros le baiser de fiancé. 1
D'autres sépultures renfermaient des corps de femmes, avec des boucles d'oreilles en argent , en bronze , des bracelets et des chaînettes de même métal , des colliers formés de grains;
• Manuel d'archéologie, Atlai, pl. 40, fig. 177, p. 3f.
d'ambre, de verre de couleur, de terre diversement colorée, plusieurs petits ornements en bronze, des clous et autres ferrailles. Le nombre des squelettes déterrés dans ces fouiUes dépasse la quarantaine.
Longtemps avant qu'on ne fouillât ce terrain, la charrue avait déjà bouleversé un grand nombre de tombeaux, et il y a lieu de présumer que ces ruines ont servi de sépulture à toute une population. Nous croyons à ce sujet devoir émettre une opinion. Ces sépultures ne sont pas de la même époque : quélques-unes appartiennent à la période romaine ou galloromaine, et les autres aux temps burgondes, comme le prouvent les épées à rainures, les scramasax et les plaques de ceinturon. Il pourrait se faire que ces édifices, ayant été incendiés durant queflque invasion des Barbares, on eût d'abord inhumé dans leurs ruines les personnes qui auraient péri dans cette catastrophe, et que plus tard, à l'arrivée des Burgondes, au commencement du V e siècle, ceux-ci se fussent logés dans les parties de ces édifices plus ou moins restaurés , et que, victimes à leur tour de quelque guerre , on en eût inhumé un certain nombre près de leurs habitations. C'est le même fait que nous avons déjà observé à Courgenay/à Aile, à Damvant, à Develier et que nous indiquerons encore ailleurs. Il a une double importance historique ; car il prouve d'abord la présence des Burgondes dans notre contrée, et ensuite leur établissement dans des édifices romains.
Remarquons encore qu'il existe une grande différence d'âge entre les tumulus ou les sépultures avec incinération des morts et celles oû les corps étaient confiés tout entiers à la terre. Quoique ces dernières fussent évidemment plus récentes, elles ne renfermaient nulle trace de l'existence du christianisme, et, chose également digne de remarque, les squelettes gallo-romains, comme ceux des Burgondes, n'indiquaient que des hommes de taille ordinaire.
Les environs de Courfaivre et l'emplacement même du village recèlent sans doute encore bien d'autres traces d'antiques constructions, qui s'effacent de plus en plus stms les
édifices et les travaux modernes. Il devait y avoir sur les bords de la Sorne des ateliers de métallurgie et probablement de forgerons pour la confection et l'entretien des armes des troupes romaines, 1 ou bien, ce qui est plus probable, pour utiliser les mines de fer qui, à une demi-lieue de là, apparaissent i la surface du sol. Nous avons déjà indiqué dans Y Histoire des forges du pays l'existence de nombreuses forges éparses dans le voisinage même de Courfaivre; nous en avons reconnu appartenant à l'époque romaine, et vraisemblablement plusieurs remontent jusqu'à l'époque celtique, comme le prouvent les scories de fer des plus anciennes sépultures de Courfaivre et du Chételai.
Le nom allemand de Bassecourt est Altdorf , et il indique à lui seul un ancien lieu habité. Une colline voisine s'appelle Châtillon, non pas qu'au moyen âge elle ait servi de base au manoir de* nobles de Bassecourt, mais bien à quelques édi* fices romains dont on reconnaît plusieurs traces dans le voisinage. Cette colline dominait l'ancien chemin sortant des gorges d'Undervelier, où l'on a aussi trouvé de nombreuses monnaies romaines du siècle de Constantin , et se dirigeant vers Boécourt pour remonter le flanc de la chaîne de Repais. Selon toute apparence , il y avait sur ce mamelon quelque poste militaire qui lui a fait donner le nom de Châtillon. Non loin de là, nous avons reconnu l'existence d'un établissement romain assez considérable , près de l'étang du Baitou , nous rappelant une forge où l'on battait le fer. Les ruines romaines cachées sous terre ont été explorées , et elles ont de nouveau
1 A la suite de chaque légion, il y avait des gens de métier, des artisans, des maréchaux, ferrarii, qui étaient sous la direction d'un chef , prefectm fabrorum. Les ouvriers étaient constitués en espèces de corporations pour chaque industrie, et ils portaient an bras une marque spéciale faite avec lë fer rouge. La Noticia Imperii indique les diverses fabriques d'armes qu'il y avait dans les Gaules. La plus rapprochée était a Strasbourg, où Ton iabri* quait toutes espèces d'armes.
Bassecourt*
indiqué les débris d'une villa avec des bains : murailles de deux pieds d'épaisseyr en pierres de petit appareil, appartements pavés reposant sur un ciment fort dur, composé de chaux et de tuile pilée ; fragments de poterie rouge lustrée et sigillée, et quelques monnaies romaines, dont un Àntonin et un Constantin I er en moyen bronze. On doit remarquer que les monnaies d'Antonin se retrouvent presque dans toutes les ruines des villas romaines de la contrée, ce qui indique qu'elles se sont élevées .dès le I er siècle de notre ère , comme aussi le siècle de Constantin I er a vu leur ruine, ou du moins l'incendie de la plupart de ces établissements.
Revenons actuellement sur nos pas jusqu'à Courtetelle, où nous ne ferons que signaler la découverte fréquente de monnaies romaines, soit en groupe, soit éparses dans le voisinage du village qui parait avoir pris son nom d'une villa, ou Curtis Délit ou Telii. 1 Laissons à gauche la nouvelle route de Delémont et traversons la Sorne, près de l'ancienne église de St- Maurice, connue dès le VII e siècle, et qui servait de paroisse à Courtetelle et à Bourignon, village détruit sur le versant Oriental de la colline de Chaux. Son nom rappelle un établissement burgonde. Suivons un mauvais chemin qui nous conduira à Châtillon , autre nom caractéristique et sans rapport avec un château du moyen âge, mais indiquant un lieu fortifié ou tout au moins l'existence d'un |.oste fortifié dans le voisinage. Quelques terrasses au sud sud-est du village paraissent être
4 En an groupe, sous quelques pierres, sur le chemin qui conduit au Chételai de Courfaivre, il j avait plusieurs pièces fourrées de Philippe, Gordien, Tribooien, Posthume, Herenius, c'est-à-dire du milieu du III e siècle, comme celles de Cceuve. Plusieurs pièces étaient éparses autour du village : l'une est de Gonstantinople et appartient au commencement du IV 6 siècle. Le premier groupe se trouvait dans le Voisinage du lieu appelé le Mergier, je Murgier, indiquant des amas de pierres et très souvent des tombeaux. La culture récente d'une partie de ce terrain à nivelé tous les taurgiers qui s'y trouvaient. — Voir, sur ce mot de murgier, le Gfomire de Roquefort et
Mont-ChalbeaC
frttisftier, Art monumental, p. 522.
des restes d'un ouvrage militaire. On dit qu'on ; a trouvé plusieurs fois des monnaies romaines , mais nous n'avons pu nous procurer qu'une pièce celtique en bronze , semblable à une de celles du Mont-Terrible.
Au nord nord-est du village de Chàtillon , une colline s'élève isolément sur le bord méridional de la vallée de Delémont. Elle forme comme un bastion détaché de la chaîne de Vellerat, pour défendre l'entrée de la cluse ou des gorges de Moutier. Elle se termine par un plateau longitudinal , dirigé du nord-est au sud-ouest, et qui se trouve environné presque de tous les côtés par des abruptes ou par des pentes rapides. Ce lieu s'appelle Mont-Chaibeut , du latin Mons Çaput ; nous retrouverons ce nom encore employé plusieurs fois pour la désignation d'anciens lieux fortifiés, tels que le Sturmer- Kœpfli et le Burgkopf* au val de Laufon, et Tschepperlein, au passage d'un col du Blauenberg/
Les traditions populaires qui se rattachent au Mont-Chaibeut* nous avaient depuis longtemps fait explorer ce lieu, lorsque, d'après nos indications et nos notes , M. le curé Sérasset l'a visité et en a dit quelques mots dans Y Abeille du Jura. 1 Du haut de cette colline , la vue plane sur toute la vallée de Delémônt et Ton découvre tous les établissements militaires qu'elle renfermait ; il était donc tout naturel que les Romains occupassent ce poste pour couvrir la route d'Àventicum à Auguste Rauracorum par Pierre-Pertuis $ et en fissent une des principales positions militaires de la vallée*
On remarque, en effet, que le pourtour du plateau a été fortifié, au nord, par un vallum encore très-apparent et par d'autres retranchements en partie naturels placés un peu plus bas. Les deux flancs du camp, étant bordés par des pentes rapides, n'exigeaient pas autant dé travaux de défense, aussi on remarque à peine les restes du vallum, mais les angles du sud et de l'ouest avaient des retranchements très saillants et un second vallum , plus bas , comme celui d'un des angles du
1 AbeUUduJurà 9 t. Il, p. 43.
Mont-Terrible. Au nord , où les fortifications sont les mieux conservées , le. vallum large d'environ 15 pieds , n'en a plus que 3 ou 4 de hauteur. Il n'a été nulle part revêtu de pierre* ou de murailles , mais il est seulement formé de terre et de pierraille. Tout à l'entour du camp règne une plate-bande, la via angulariSy large de 20 pieds. Le camp est coupé par loi milieu par un double vallum séparé par un fossé, avec des ouvertures pour le passage de la voie prétorienne et des chemins de ronde. La partie la plus élevée du camp est également traversée par une suite d'excavations coniques de 42 à 15 pieds de large, sur 4 à 5 de profondeur, presque placées en ligne et dont la destination n'est pas facile à reconnaître. C'est vers cette partie du camp que devait être le prétoire, parce que de ce point on dominait tout le camp et toute la vallée. Mais si te prétoire était en ce lieu» les excavations occupaient l'emplacement qu'on assigne aux tentes des tribuns. Cependant on n'avait pas creusé ce terrain rocailleux pour y placer les tentes des officiers, et nous croyons plutôt que ce pouvaient être des cuisines et des espèces de garde-manger pour con* server les vivres plus au frais. La première indication semble ressortir des charbons et des cendres, que nous avons trouvés dans quelques-unes de ces fosses* et la seconde, de l'absence même de toute trace de feu qu'on remarquait dans d'autres»
Deux chemins aboutissaient au camp : l'un au milieu, du côté du nord, où le vallum forme un coude pour la défense du passage. L'autre, à l'angle du sud, était protégé par\me seconde terrasse bordée d'un vallum; L'angle occidental présente une espèce de bastion saillant qui a dû servir à placer dés machines de guerre ; c'est un de ces lupo$ murale* dont parlent Polybe et Végéce. 1 En général, le vallum suivait les bords du plateau pour profiter de l'escarpement de ses rives et le camp était de forme irrégolière à angles arrondis. Il n'y avait pas de portes latérales ; le chemin, partant de la porte du nord, se perd dans la forêt et il a été remplacé par une
• Polybe, m. f lib. VIII. - Vegettoi, hb. IV, <*p. 1. H>
mauvaise charfière. Celui de l'angle méridional est encore en usage pour arriver sur le plateau depuis Châtillon et Courrendelin. Ce carnp occupe une surface de 13 à 14 journaux (de 30,000 pieds de roi carrés) et en lui appliquant les règles dont nous avons fait usage pour mesurer la contenance du camp du Mont-Terrible, la position de Mont-Chaibeut pouvait renfermer environ 2800 bommes , soit 8 cohortes de 360 hommes.. Quelques troupes légères auraient encore pu se loger dans les terrasses au-dessous, et une source abondante, de même que le ruisseau, pouvait fournir de l'eau sans compromettre ceux qui allaient la chercher. Nous avons levé le plan de ce camp en 1840, mais nous ne l'avons fouillé qu'en octobre 1861 , en faisant des tranchées sur un grand jaombre de points. Comme on l'a déjà observé , nous avons -constaté que les retranchements n'étaient point murés et que sur toute la surface du camp on ne voyait pas une seule trace d'édifice en pierre ou seulement de mortier. Toute l'aire du camp est d'abord recouverte d'une couche de terre végétale, moins profonde qu'au Mont-Terrible, et sous celle-ci se trouve une assise de pierraille aussi irréguliêre et mal distribuée que celle que nous avons signalée dans ce dernier camp, toutefois elle repose sur le roc ou sur une terre vierge. Dans tous les travaux que nous avons faits nous n'avons pu découvrir un seul morceau de métal, mais seulement , dans toutes les parties du camp, de très petits débris de poterie grossière dont quelques-uns rappellent les poteries celtiques , des traces de teu, dans quelques localités, et des fragments d'os d'animaux quelquefois en partie brûlés. Des travaux de sylviculture ont fait découvrir quelques monnaies romaines dont une paraît être un Vespasien, en moyen bronze, et une autre aussi de la même époque, soit du milieu du premier siècle de notre ère. Si ces objets sont insuffisants pour déterminer l'âge de ce camp, on doit toutefois remarquer que ses fortifications , par le peu de relief qu'elles devaient avoir, n'indiquent pas les premiers temps de la domination ramai*e, mais bien plutôt l'époque où il fallut se retrancher sur la rive gauche du fthin-
et dans les montagnes du Jura. De plus le peu d'objets trouvés dans le camp, son retranchement transversal qui ne paraît pas avoir été terminé , l'absence de toute construction murée, semblent indiquer que ce n'était pas un ancien camp stationnaire, mais une de ces positions temporaires qu'on occupait seulement en cas de nécessité, et qui a par conséquent pu servir dès le siècle de Vespasien jusqu'à la fin de la domination romaine.
Les traditions qui se rattachent à ce monument sont dignes de remarque, car elles servent en partie à indiquer sa destination. L'une d'elles rapporte que, sur la sommité du Mont- Cbaibeut, il y avait un château occupé au VII e siècle par Àtticus, duc d'Alsace, mais que ce prince ayant fait mourir St Germain, premier abbé de Grandval, et son prieur Ran doald, Dieu permit que ce château fût englouti par un tremblement de terre. St Ursanne, presque contemporain de St Germain, ayant été molesté par un seigneur voisin, le château de celui-ci fut maudit et devint un repaire de reptiles venimeux. Cette intervention de la puissance divine pour punir les perturbateurs des monastères se retrouve dans tous les écrits des temps barbares et du moyen âge.
Au VII e siècle, la province d'Alsace, dont Atticus avait l'administration, s'étendait au moins jusqu'à Pierre-Pertuis. 1 Ce duc trouva que ses prédécesseurs, en donnant une grande partie du Sornegau aux disciples de St Colomban , pour fonder Grandval , les avaient dotés de terres et de droits trop étendus ou dont ils abusaient. Jl accusa les populations voisines de l'abbaye d'avoir toujours été rebelles à ses prédécesseurs et, comme elles repoussaient ce reproche injuste , il les opprima de diverses manières. Il fit venir à lui les chefs des villages du Sornegau, comprenant alors la vallée de Delémont, et les envoya en exil. Soit qu'il eût encore éprouvé de la résistance ou qu'il eût des vues ambitieuses sur les domaines
4 Il est cependant possible que c'étaient les limites de l'administration de ce duc qui s'étendaient jusqu'à Pierre-Pertuis, plulôt que celles de la province
d'Alsace.
donnés à Grandval, il réunit un corps d'Austrasieqs-rhénans, gens rudes et belliqueux, et entra dans le Sornegau ou dans la vallée de Delémont.
Saint Germain, alors premier abbé de Grandval, informé de l'arrivée du duc, homme dur et cruel, tandis que Cathalmond, un de ses officiers, entrait dans le Sornegau du côté du nord, avec une grande armée , résolut d'aller trouver Atticus pour tâcher de lui faire entendre raison. Accompagné de son prieur Randoald, il vint près du duc qui s'était établi dans la basilique de St. Maurice , cette modeste chapelle dont nous avons déjà désigné l'emplacement au nord de Courtetelle, entre la Sorneetla nouvelle route de Delémont. 1 A la vue du saint abbé, Atticus se troublai et n'osa lui résister ouvertement, mais la conférence n'ayant toutefois pas été satisfaisante, Germain retournait vers son monastère , lorsqu'il trouva les Austrasiens répandus dans la plaine qu'ils dévastaient. Les reproches qu'il leur adressa les ayant irrités , ils le tuèrent ainsi que Randoald, et laissèrent leurs corps étendus sur le terrain.
En suivant la marche de saint Germain depuis Grandval , on voit ce prélat sortir de la cluse de Moutier, près de Courrendelin , traverser la plaine que domine le Mont-Chaibeut, suivre' le tracé de l'ancienne route romaine dont nous avons retrouvé les vestiges encore pavés, au-dessous de Rossemaison, où elle porte le nom de chemin des Sarrasins , et se diriger de là vers l'église de St. Maurice près de laquelle il devait y avoir un pont pour passer la Sorne. Saint Germain devait reprendre la même route pour retourner à Grandval, et sur son chemin , dans la plaine de la Gommunance , tout près de la voie des païens , on remarque encore les vestiges d'un édifice romain, dans les ruines duquel on a trouvé un chapiteau de colonne appartenant encore aux beaux temps de l'architecture, et un grand nombre de tuiles antiques. Une croix de pierre
« Reconnaissance des biens des églises du décanat du Sslsgau , faite en 1618 sur d'anciens documents.
et la tradition rappellent que ce fut là qu'existait la basilique bâtie par un certain Ursanne, probablement sur les ruines de quelque temple païen. C'est près de là encore qu'on a trouvé quelques monnaies romaines et une pointe de lance en bronze appartenant à l'époque celtique. Nous croyons que c'est près de ce lieu que saints Germain et Randoald reçurent la couronne du martyre et que ce fut dans la basilique ou chapelle d'Ursanne, que les religieux de Grandval déposèrent leurs corps, lorsqu'ils vinrent durant la nuit pour les recueillir. Ce ne peut pas être dans l'ancienne église de St. Germain, bâtie sur la rive droite de la Byrse entre Courrendelin et Courroux, .parce qu'elle est fort en dehors du chemin que devaient suivre les religieux de Grandval et leur vénérable abbé. Cette scène tragique dut se passer dans la nuit du 21 février, entre les années 666 et 677, car les auteurs varient beaucoup sur la date précise. Nous avons puisé ces faits, rapportés ici sommairement, dans une notice historique sur Grandval, que nous avons écrite en réunissant les documents les plus certains et que nous avons eu soin de citer en note.
Il appert par le récit de l'événement même , tiré de Bobolène, auteur contemporain, 1 qu'Atticus ne devait pas avoir de çhâteau quelconque sur le Mont-Chaibeut, puisqu'il avait établi son quartier général à une demi-lieue de là, dans une petite église bâtie en plaine. Il est cependant possible que lui ou l'un de ses officiers ait campé momentanément sur le Mont- Chaibeut et que plus tard, selon l'usage du moyen âge, on ait attribué à une punition de Dieu la disparition du prétendu château bâti sur cette colline. Atticus est regardé dans la vallée de Delèmont comme un tyran sanguinaire , tandis qu'en Alsace le nom et les vertus de sa fille, sainte Odile, l'ont pour ainsi dire entouré d'une auréole de sainteté.
La seconde tradition dit que depiiis le château d'Attiçus, sur le Mont-Chaibeut, on correspondait avec celui de Sogren
i Les Bollandistes, Acta Sanctorum, t. M. Februarius, p. 263. — Mabillon,»Bucelin et autres.
ou de Soyhière, au moyen de trompes de bronze dont les sons étaient entendus au château de Béridiai, bâti , à moitié distance , sur les rochers au nord de Delémont , et qu'on transmettait depuis là les signaux à Sogren. Cette tradition est évidemment un souvenir d'un des modes de télégraphie employés à l'époque romaine pour communiquer d'un poste mi- . litaire à l'autre, au moyen de ces cornicines ou trompes indi- * quées par Modestus.
Nous dirons ailleurs qu'il y avait, en effet, un château romain sur les roches de Béridiai, mais à Sogren nous n'avons pas trouvé de traces de cette époque , et seulement des objets celtiques dans son voisinage et d'autres du moyen âge, depuis le IX e siècle jusqu'à la fin du XV e . Selon nos recherches, les comtes de Sogren étaient issus d'une branche des comtes d'Alsace, descendants d'Atticus. Ils avaient possédé l'avouerie ' de Grandval ; le château de Béridiai leur avait d'abord servi de résidence , et l'avouerie du Sornegau est restée à l'un dé leurs héritiers jusqu'à l'année 1278.
Une troisième tradition, moins historique il est vrai , mais qu'il ne faut pas entièrement mépriser, place aussi au Mont- Chaibeut un de ces lieux de rassemblement des sorcières pour la tenue de leurs assemblées nocturnes. Elle a pu prendre sa source dans le fait qu'on y a jadis exécuté des malfaiteurs et brûlé de prétendues sorcières. 1
Vlcques.
Ces légendes nous ont un peu écarté du but principal de cette notice, et nous avons hâte de rentrer dans un établissement militaire romain. Descendant ainsi du Mont-Chaibeut, nous laisserons à gauche le Gros-Caillou , cette roche druidique qui servit longtemps de borne à des divisions territoriales. Passant la Byrse à Courrendelin, nous suivrons l'ancienne voie romaine de ce village à Vicques, en passant à peu dé distance de cette vieille église de St. Germain, près de la-
' Nous avons raconté une de ces exécutions dans Bourcard d'Asuel, t. 11.
quelle on voit aussi une roche vénérée. Tout près de là, on marche sur les débris d'un antique village, qui pourrait bien être le Salevol ou Salevulp désigné du IX e au XII e siècle.
Après avoir traversé la plaine de Bellevie, Beleni via, renfermant encore une enceinte celtique et divers débris romains, nous arriverons au village de Yicques, Viens cura capella au IX e siècle, 1 mais dont le nom désigne l'existence d'un bourg. Nous avons en effet découvert les fondations d'un bourg romain, dont il est encore facile de reconnaître les fortifications à l'ouest et au sud, tandis qu'elles ont été détruites des deux autres côtés par des cultures et les constructions successives des maisons du village actuel. En ce lieu , comme près de Courfaivre , la vallée est resserrée par les collines de Chaumont, au nord, et de Rosé, au sud, qui ne laissent qu'un passage étroit entre les villages de Vicques et de Recolaine. C'est en avant de ce défilé qu'était bâti le bourg fortifié, tandis que sur les deux collines, existaient d'autres ouvrages militaires qu'on remarquait encore, en 1848, au bas du pâturage de Genevret, avant qu'il ne fût mis en culture et qu'on observe de même dans les pâturages sous la forêt de Rosé. Au pied de ceux-ci et touchant à la plaine , il y avait un édifice assez considérable avec des bains et des étuves, qu'alimentait une source voisine. 1 Nous avons fait ouvrir quelques tumulus de peu de relief qui se trouvaient derrière les retranchements sur les deux collines ; mais nous n'avons trouvé que des amas de pierres, reposant sur une aire couverte de cendre et de charbon, avec quelques débris d'os brûlés et des fragments de vase en terre noirâtre à grains grossiers.
« Archives de BIoutier-Grandval. Vicus cum capella in pago Sornegauditnsty ano. 866 et 884.— M on nier dit, d'après Barailon, que sous les derniers empereurs romains, le nom de Vicus désignait souvent une ville , un chef-lieu. Annuaire du département du Jura, 1860, p. 78.
i Cette source s'appelle la NanU nan, nom tout celtique, très souvent employé dans le pays et dans le Jura français pour désigner une source. Monnier, Annuaire du Jura, 1860, p. 46. On appelle aussi les sources don, doue 9 faire mot celtique ayant la même signification que le premier.
Ces deux positions commandaient le bourg et, avec les remparts de celui-ci , elles fermaient complètement le passage entre la partie occidentale de la vallée et celle orientale, dans laquelle nous verrons arriver divers chemins romains.
L'ancien Viens était bâti dans la plaine. Il se trouvait fermé à l'ouest par un rempart s'étendant en ligne droite depuis le chemin de Vicques à Courroux , jusque vers le bas du coteau ou étaient les bains. La partie la mieux conservée du rempart a encore sept cents pieds de long sur quatre de haut. Le vallum était construit ou tout au moins revêtu de pierre extérieurement. En avant de ce retranchement il y avait un fossé très large, mais dont on ne peut plus apprécier la profondeur. Il régnait tout à l'entour du bourg. A l'angle du sud, le rempart faisait un angle droit et se dirigeait vers l'orient. Il était formé d'un mur de 2 1/2 pieds d'épaisseur construit en pierres de moyen et de petit appareil , liées par un mortier pen résistant composé de sable de rivière et de chaux ordinaire. On péH la trace de ce mur quand on arrive au chemin qui descend depuis Rosé et qui aboutit à la partie du village appelée Rue de la ville.
Le côté oriental du vallum n'est plus reconnaissable ; il devait traverser le village pour aller aboutir à la rivière de la Scheulte, coulant au nord et fermant naturellement le bourg, au-^dessous du camp dans les pâturages de Genevret. L'angle de l'ouest a également disparu par la culture des terres ; cependant d'après la forme du terrain le rempart devait former quelques angles , à partir de la route de Courroux et se terminer à la Scheulte. En arrière des remparts des faces de l'ouest et du midi , il règne une large place d'armes , comme la via angularis du camp, mais elle était en partie bordée de maisons.
Tous les terrains où se trouvent ces traces de constructions étant cultivés et partagés entre un grand nombre de propriétaires, il n'était pas facile de faire des fouilles complètes ; cependant plusieurs s'étant prêtés de bonne grâce à nos propositions , nous avojis d'abord exploré l'angle du sud de la ruç
du côté de la place d'armes. Il y avait en ce lieu les fondations d'an édifice construit en pierres de petit appareil et dont les murs avaient deux pieds d'épaisseur. Leur solidité y avait fait établir autrefois une maison de paysan et quand celle-ci fui détruite, au commencement de ce siècle, le terrain fut aplani et Ton acheva de démolir les murs romains. Le propriétaire de la maison avait trouvé dans ces décombres une chaudière en cuivre dont il fit longtemps usage. Elle avait pu servir à chauffer l'eau d'une chambre de bain. Les fondations, de cet édifice nous ont encore offert les traces d'un bâtiment somptueux, dont les pavés avaient été en marbre blanc et même en mosaïque , comme l'indiquaient quelques cubes de marbre nqir recueillis dans les décombres. Les peintures à fresque, qui décoraient encore la base intérieure des murs, avaient des couleurs plus vives que dans les constructions voisines , mais il en restait fort peu et le plâtre tombait en poudre au contact de l'air.
Ce bâtiment, qui formait l'angle des édifices donnant sur la place d'armes , touchait à un autre plus considérable faisant face au midi. Sa façade, de 100 pieds de long, avait deux petites ailes avancées , jointes par un péristyle que nous avons presque généralement reconnu dans toutes les villas du pays. Toutefois nous n'avons plus retrouvé nulle part les colonnes qui devaient orner ces péristyles, soit qu'elles eussent été en bois, soit que leur peu de diamètre les eût fait employer pour d'autres constructions. Tout cet édifice est d'une régularité parfaite ; il semble qu'un architecte moderne en a donné les dimensions en se servant du pied de roi, tant pour l'épaisseur des murs, qui ont presque constamment 24 pouces, que pour la dimension des appartements. 1 Ceux-ci étaient pavés de
« D'après le Traité d'arithmétique de Reynaud, adopté par l'université, le pied romain équivaut à mèire 0,296. — Selon d'Anville et Schœpflîn, la proportion entre le pied de roi et le pied romain est de et, d'après Eisenschmidt, de D'Anville, Notice *ur l'ancienne Gaule, p. H.
— Schœpflin, Alsatia illustrata, 1. 1, p. 575. — Eisenschmidt, De ponder. et mens., cap. 1, sect, 111. — Adam , Antiquités romaines, t. Il, dit que le
briques., ailleurs carrelés en pierres du pays , ou enfin en marbre blanc , comme on pouvait le présumer par quelques débris. Ces divers pavés ont été enlevés après la ruine de ces édifices, en sorte qu'il ne reste plûs guère que le ciment sur lequel ils repôsaient, et un fort empierrement au-dessous servant à assainir ce sol humide et à élever le bâtiment au-dessus de terre. 1
Toutes les chambres étaient peintes à fresque; on en voyait encore des traces dans les soubassements, qui étaient de couleur rouge avec un cordon noir et blanc. Au-dessus, on apercevait des feuillages verts et des figures sur un fond blanc, mais les murs étaient trop peu élevés et trop dégradés pour que Ton pût déterminer quels étaient ces sujets de peinture. Les fonds rouges pour les soubassements paraissent avoir été les phis en usage ou à la mode, puisqu'on les retrouve presque dans toutes les villas et bains romains que nous avons explorés.
Cette habitation avait deux ailes s'étendant en arrière, vers le nord ; elles formaient entre elles une belle cour qui n'était point pavée, tandis que plus au nord et au dehors de la cour, on remarquait un terrain pavé qui pouvait être la rue. Dans
pied romain égale 40 pouces 10 lignes de roi, ou 10" 7"' £ métriques. Digitus était la mesure de la largeur d'un travers de doigt; pollex, celle d'un travers de pouce; palmus, la largeur des 4 doigts de la main ou 3 ponces. — Le pas romain ou pied valait 16 doigts ou 12 pollices ou 4 palmes. Il était, du reste, divisé en 12 comme l'as romain. Voir aussi Bergier, Histoire des grands chemins, t. Il, p. 36 \ , 366, 571 .
< D'après les auteurs anciens, les pavés des maisons étaient formés d'une première couche de pierres informes, arrangées à peu près comme la préparation des routes , et qu'on appelait staiumen. — La seconde couche, rudus, était en pierrailles plus petites, dans la proportion de trois pour une partie de chaux, constituant les deux ensemble une base d'environ 9 pouces d'épaisseur. La troisième, composée de tuiles ou de briques pilées et de chaux, aussi 3 pour { de chaux, se nommait nucleus, et c'est surcetle couche, qu'on posait la summam crustam, ou le pavé de pierres taillées, de briques, etc. — Nous avons retrouvé fréquemment ce mode de construction plus ou moins modifié, mais conservant les mêmes principes.
l'aile de gauche , il y avait une meule de moulin à bras , de forme semblable à celles trouvées à Develier, à Courfaivre et dans la plupart des ruines des villas romaines. Il semble par là que les Romains n'avaient pas su tirer parti des cours d'eau pour établir des moulins, et que chaque maison avait le sien ' qu'on faisait mouvoir par des esclaves. Cette même aile renfermait des bains. Dans l'autre aile , il y avait beaucoup de fragments de vases, les uns en belle terre rouge lustrée et sigillée, d'autres en pâte plus jaunâtre ou grise , et quelques morceaux étaient ornés de dessins en creux rappelant les vases celtiques. Un des compartiments de cette aile paraît avoir servi de cuisine, et dans son voisinage se trouvaient des coquilles d'huîtres de l'espèce qu'on pêche dans la mer Adriatique.
On sait que les Romains étaient grands amateurs de poissons et de coquillages, et qu'ils faisaient transporter à Rome des huîtres depuis les côtes de l'Angleterre. 1 Ils construisirent même des viviers pour les conserver fraîches. La présence de ces coquillages sortis de l'Adriatique, dans les villas éparses dans les montagnes du Jura, où nous les avons presque toujours trouvés, indique que ces villas étaient habitées par des familles romaines ou gauloises, qui avaient conservé ou admis les goûts et les usages des riches habitants de Rome, en même temps qu'elle prouve l'excellent entretien des voies de communication et l'activité du mouvement commercial. C'est aussi une indication de la paix profonde dont on jouissait dans le pays et par conséquent de l'existence de ces habitations dès les premiers x siècles de l'occupation romaine. On reconnaît également que la distribution générale des appartements se rapporte complètement à celle des villas des environs de Rome ou d'Italie.
Des édifices dans le même style que celui qu'on vient de décrire se suivaient l'un après l'autre , faisant face vers le rempart du sud et se prolongeant à l'orient jusqu'au chemin
4 Juvénal, IV, 141.
de Rosé. Mais les labours ont enlevé presque toutes les fondations et nous n'avons pu explorer qu'une partie de ces ruines.
Au nord de ces constructions nous avons trouvé une autre habitation de forme régulière et tout-à-fait isolée. On remarquait une cour centrale, des appartements rangés à l'entour et un péristyle à la façade du midi. Les murailles n'avaient que 18 pouces d'épaisseur et quelques peintures à fresque étaient d'un rouge très vif. A l'angle oriental, un petit réduit de 10 pieds de côté paraît avoir servi de cuisine : on y remarquait encore l'àtre en pierre de grès , les fragments d'une pierre de moulin et des débris de vases en terre moins beaux ou plus communs que ceux des habitations voisines. Il semblait que, dans les derniers lemps, cette maison avait été occupée par une famille peu fortunée, car il n'y avait pas de pavé en marbre ou en brique , mais seulement une couche de mortier sur laquelle avaient reposé les planchers de bois, dont on retrouvait les cendres et le charbon. Du reste tous les édifices que nous avons explorés à Vicques portaient les traces de leur destruction par le feu. Tous avaient pour couverture de grandes tuiles plates, à rebords , dont les joints étaient recouverts de tuiles courbes, comme les faîtières, mais un peu plus étroites.
Ces grandes tuiles servaient aussi à paver les appartements ; on choisissait celles dont le dessous était le plus uni et on les posait, les bords en dessous, dans une couche de ciment. Nous en avons remarqué dans plusieurs villas. Quant aux autres pavements dont nous avons particulièrement retrouvé des traces à Vicques, il semble que ceux en briques et en tuiles ont dû former des pavés à compartiments ondulés, que les Romains appelaient pavimentum testaceum spicalum tiburtinum. Les morceaux ^de marbre blanc étranger et de pierre calcaire du pays, taillés et polis, qu'on a aussi rencontrés à Vicques, indiquent qu'il y avait des pavimenla sectilia, ou des pavements composés de pièces de marbre d'espèces et de formes différentes , qu'on posait également sur un lit de ch
ment reposant lui-même sur une couche de pierrailles. Le petit nombre de dés qui se trouvaient à l'angle méridional de ce bourg, annonce un pavé en mosaïque ou pavimentum tessellalum.
Lorsqu'en 1837 on traça une nouvelle route de Vicques à Courrendelin , il fallut traverser les anciennes fortifications, près du passage de la route de Courroux , et Ton découvrit dans le fossé, en avant du vallum et derrière celui-ci, dans la place d'armes, un certain nombre de squelettes d'hommes inhumés sans ordre à très peu de profondeur. C'était près de là que devait être une des portes du bourg. ,
A l'orient de l'église de Vicques, dans l'intérieur du village, nous avons fait explorer un ancien lieu de sépulture, dont l'existence nous avait été révélée par la découverte de plusieurs squelettes trouvés, il y a bien des années, en creusant la cave d'une maison. Nous avons d'abord reconnu une longue muraille de construction romaine, dont les fondations longent la rue du village, et, derrière ce mur, à 3 ou 4 pieds de profondeur, les ouvriers ont rencontré plusieurs cadavres couchés au dos, les pieds au levant, et la tête posée sur une pierre à l'occident. On reconnaissait les ossements d'un enfant et ceux d'une femme. Celle-ci avait à son col une petite chaînette de cuivre, comme celles trouvées à Develier et à Gourfaivre.
Ces ossements poudreux étaient dans un sol graveleux qui n'avait été remué qu'une seule fois, lors de l'inhumation de <:es corps. Il n'y avait, du reste , nulle trace de tombe murée ou de sarcophage en pierre, mais seulement quelques morceaux de vases en terre rouge lustrée, et d'autres en pâte plus grossière'. Ces fragments étaient trop petits et appartenaient à un trop grand nombre de vases pour qu'on pût supposer qu'ils avaient été placés tout entiers dans ces sépultures. En général, les crânes, plus ou moins brisés, offraient de belles dents, comme nous avions déjà observé le même fait à Develier et à Courfaivre, mais ces ossements étaient plus consumés que dans les autres localités. Dans plusieurs autres parties du
village, on a également rencontré d'anciennes sépultures.
N'ayant pu conserver entier qu'un seul crâne, soit celui de la femme préindiquée, nous l'avons envoyé, en 1860, à M. le D r Mttimeyer, de Bâle, qui nous a répondu que, sans^ pouvoir encore se prononcer sur la race à laquelle le crâne appartenait, il devait cependant remarquer qu'il était loin de présenter la forme assez caractéristique des crânes romains, et qu'il appartient au contraire à la catégorie des crânes brachycéphales que l'on attribue particulièrement aux races d'origine Juranienne qui doivent avoir peuplé l'Europe avant les invasions des Ariens ou Iraniens. 1
Indépendamment des constructions que nous avons explorées dans les années 1844 à 1846, il est facile de reconnaître à l'inspection du sol et à l'étendue des murs d'enceinte de ce bourg qu'il existe encore beaucoup de fondations cachées sous terre ou sous les maisons du village. Les habitants de Vicques en retrouvent fréquemment des traces, mais nous n'avons ,pu étendre plus loin nos recherches , tant par la difficulté de les faire dans des terrains cultivés, plantés d'arbres, ou dans le voisinage des maisons , que parce que souvent on perd les traces des murailles qui ont déjà disparu par suite de la culture des terres ou de la bâtisse des maisons.
Dans toutes ces fouilles nous n'avons trouvé qu'une seule pièce de monnaie , un Constantin I er en petit bronze , mais les habitants du village ont dispersé ou perdu plusieurs pièces qui par leur description devaient être de l'époque romaine.
D'après les indications que nous ont fournies ces fouilles et une observation attentive des circonstances locales , nous pensons qu'à Vicques était un bourg romain , le plus important de la vallée, fortifié par de bons remparts , protégé par des camps ou des ouvrages militaires, occupant les deux col * Unes voisines et ayant ensemble pour but évident de fermer le passage de la vallée du côté du levant, où l'on pouvait arriver depuis le Rhin , par des chemins de montagne dont nous
i Lettre de M. le D* Rûttimeyer, 9 décembre 1860.
indiquerons lé tracé. Ce bourg était traversé de l'ouest à Test par une de ces routes et celle-ci était bordée de maisons, non pas d'une manière continue, comme dans nos villes actuelles, mais chaque maison était isolée , avec des jardins et dépendances. Ce bourg- devait avoir plusieurs rues, mais nous pensons que celles-ci n'étaient pas régulières. Comme on l'a vu, il y avait des maisons faisant face aux remparts, ne les touchant point et laissant au contraire un espace assez grand entre elles et le vallum, pour faciliter la défense de celui-ci. Les nombreuses sépultures, découvertes dans l'intérieur du bourg et hors de ses murs, ne paraissent point appartenir à la même époque et l'on doit remarquer qu'il n'y en avait pas dans les ruines des édifices que nous avons explorés. Aucun document, aucune inscription ne nous apprend quel était le nom de ce bourg. Il est seulement remarquable que son église actuelle , de même que celle qui l'a précédée, est dédiée à saint Valère, nullement connu dans les autres paroisses du pays , et que dans ce village on donne fréquemment aux enfants des noms de saints romains, grecs, ou même hébreux, qu'on ne retrouve également pas dans les autres villages. 1
Le choix de la situation de ce Viens en dehors de la grande voie de Raurica à Aventicum par Pierre-Pertuis , le peu de fertilité des terrains environnants ne peuvent s'expliquer que par la nécessité de fermer l'entrée" orientale de la vallée, et l'on verra bientôt que ce n'était pas le seul poste fortifié établi dans ce but. Les tumulus des camps voisins étant des sépultures par incinération et la construction des maisons du Viens appartenant aux premiers siècles de notre ère, il devient évident que ce lieu fut occupé de bonne heure , tandis que sa destruction n'a dû avoir lieu qu'après Constantin I er . Là, comme dans les villas isolées , on observe qu'il y a eu des restaurations, que des Gallo-romains et probablement ensuite des Burgondes se sont logés dans les ruines des habitations primitives et que le bourg s'est transformé en village avec
4 Valère, Romain, Grégoire, Poljcarpe, Joachim, etc.
une humble chapelle , rappelée, comme on Ta déjà dit, dans des diplômes du IX e siècle.
Plamont et cbételat à Merveller.
La route romaine arrivant de Courrendelin à Vicques se prolongeait dans la partie orientale de la vallée. Elle passait à Recolaine et, en sortant de ce village, elle se bifurquait près d'une grande villa dont les murs percent encore la surface du sol dans les champs voisins. Des scories de fer indiquent qu'il y eut aussi en ce lieu un établissement sidérurgique à l'époqne romaine, de même que nous en avons reconnu un autre sur la montagne de Chaumont , près de très anciennes minières de la même époque. Nous avons encore pénétré seul dans ces cavités souterraines en partie naturelles et en partie creusées par les hommes, avec de petits puits de forme carrée taillés dans le roc, et nous avons failli n'en plus ressortir, tant elles sont étendues, étroites et d'un accès périlleux.
Ces antiques minières sont encore parfois explorées par les chercheurs de trésors ou de mine d'or, tandis que les observations géologiques n'indiquent que des cavités naturelles où il y a quelques dépôts peu riches et peu étendus de mine de fer d'une richesse très médiocre. Près de la villa qu'on vient de désigner, un embranchement de la route passait à droite la rivière de la Scheulte, au lieu appelé le Pont-romain, mais où il n'y a plus de pont, et se dirigeait vers les défilés du Thiergartën, à l'entrée desquels on a trouvé des traces d'édifices romains et quelques pièces de monnaie, telles qu'un Antonin, en moyen bronze, un Constantius II, en petit bronze, un Valens et trois autres petits bronzes paraissant de la fin du IV e siècle. Ce chemin traversait la vallée de Vermes, la cluse du.Viler ou d'Envelier, et débouchait dans la partie orientale du Val de Moutier, sous la protection de deux castels , dont l'un, près de Séehof, porte le nom de Couvent^ et l'autre entre Corcelles et Crémine a conservé le nom de Chételat.
L'autre embranchement de chemin passait à Courchapoix et à Corban, tirant à gauche pour traverser les montagnes par
le Grindel, sous la protection d'un camp placé en ayant des défilés du Fringely, sur la colline de Piamont , Planus mms> et défendu à sa sortie dans le Val de Laufon par le camp et castellum du Stûrmerkœpfli. Les retranchements du camp de Piamont sont peu apparents ; on en remarque seulement quelques vestiges sur les bords du plateau qui couronne la colline. Au point le plus élevé on observe son carré en mur sec, qui semble avoir été le sacellum, comme celui de Courfaivre et de Develier. La via angularis est surtout facile à observer du côté du nord. Du reste cette position, d'un abord •difficile, n'exigeait pas des travaux de défense considérables, et elle n'était pas fort étendue.
Vers le village de Corban, ou Courban, Curlis pavonis dans les anciens actes et Battendorf en allemand , le chemin avait une branche se dirigeant ve*rs Mervelier, village bâti à l'extrémité orientale de la vallée , qui n'a d'autre issue que les défilés étroits d'où sort le torrent de la Scheulte. Il paraît cependant qu'à l'époque romaine ces défilés n'étaient pas impraticables et qu'un chemin ou un sentier . les traversait en venant depuis la vallée de Beinweil. Au point où il sortait d'une route ou chemin romain, destiné à franchir la chaîne du Passwang pour aboutir à la voie militaire du Hauenstein, près de Balstal, une colline porte le nom de Schlôsslein, et sur sa croupe nous avons reconnu l'emplacement d'un poste militaire , probablement d'un castel en bois avec quelques levées de terre pour couvrir la position. A l'issue de ce setitier, dans la vallée de Delémont, au-dessus des défilés si pittoresques de la Scheulte, la montagne de Chételat , tout près de Mervelier, indique le lieu où il y avait un autre poste militaire , également en bois, car sur cette roche élevée et d'un abord difficile, on ne voit plus que les traces d'un chemin qui y arrivait et sans vestiges de fortifications. Mais sur le point dominant, une esplanade indique le lieu ou devait être une tour en bois ou peut-être seulement une baraque pour loger la vigie chargée d'allumer un bûcher voisin pour donner, les signaux aux camps de Biftrawt, du Mont-Chaibeut et à d'autres stations ■romaines.
irrv- — .J
courroux. *
Ces positions militaires dans la partie orientale de la vallée de Delémont , appartiennent toutes à l'époque romaine et en aucune manière au moyen âge ou à des temps modernes. Elles font présumer qu'elles n'étaient pas les seules localités habitées et que dans leur voisinage, et en particulier sur l'emplacement des villages de Corban , Mervelier et Montsevelier, il y avait des habitations romaines ou gallo-romaines, qui ensuite ont donné naissance à ces villages , tous déjà connus au XII e siècle.
Entre Vicques et Courroux, on trouve dans la plaine et sur les coteaux vers le nord , bien d'autres traces celtiques et romaines. Les champs de Courcelon , Solendorfen allemand, ont fourni plusieurs débris de vases et monnaies de ces deux époques.
Dans la plaine de Bellevie , nous avons déjà indiqué une enceinte celtique, et plus près de Courroux, près d'une source qui alimente les fontaines du village , on rencontre les fondations d'une habitation romaine.* Plus près de la rivière de la Scheulte, dans les champs appelés Rière-l'Eglise, un tombeau celtique renfermait les ossements d'une femme avec un collier de bronze en forme de serpent, et un autire en grains d'ambre et de verre bleu et blanc. Il y avait une villa sur les coteaux de Colliard , une autre sur l'emplacement de la nouvelle maison d'école. Lorsqu'en 4851 on creusa les fondations de celleci, dans la plaine au sud de Courroux, on découvrit des débris de murailles et de tuiles antiques, des morceaux de vases romains en terres diverses, une clochette en bronze de forme ancienne, quelques pointes de flèches en fer et autres ferrailles, et enfin plus de cent pièces de monnaies éparses dans un sol remué à diverses profondeurs. Parmi ces monnaies, nous
< En allemand Lutelsdorf. Double nom pour 1% même localité : Curiis Rufi et village de Lutold.
* On y a trouvé un Philippe, en petit bronze, et une monnaie du même temps, mais peu déterminable.
avons pu nous procurer une trentaine de pièces celtiques et autant de l'époque romaine, depuis l'empereur Auguste jusqu'à Yalens.
Nous croyons que les pièces celtiques sont d'une époque antérieure à l'arrivée des Romains, ou qu'elles appartiennent au plus tard à la période comprise entre la conquête des Gaules et le règne de l'empereur Auguste. On sait que ce prince fit cesser la fabrication des monnaies gauloises dans toute cette province, mais celles qui se trouvaient en circulation chez les peuples conquis ou voisins durent encore avoir cours dans le commerce. Les Eduens , rivaux des Séquanes, avaient un sanglier pour enseigne et pour empreinte de leurs monnaies. Après qu'Arioviste eut été chassé des Gaules par César, il y eut un rapprochement entre une partie des Séquanes et des Eduens , et les premiers frappèrent aussi des monnaies, et principalement des deniers d'argent au coin du sanglier. 1
Parmi les pièces trouvées à Courroux, on observe précisément un de ces deniers d'argent au type du sanglier. Les autres pièces, de même métal, sont frappées sur de petits disques fondus, ayant un cheval sur l'avers et une branche de gui sur le revers ; mais elles sont de coins divers , comme on peut le voir par les lettres grecques empreintes sur la plupart de ces monnaies. 1
Les monnaies celtiques en bronze sont fondues ou coulées, et elles appartiennent à deux types différents : les unes portent une tète à droite avec une espèce de couronne de feuillage, et les autres une tête à gauche, avec les cheveux liés par une bandelette. Toutes ces pièces ont un cheval sur le revers et sont sans inscription. Nous avons retrouvé les mêmes types
• Lelevel, Etudes numismatiqus ,t. I, p. 152, 155, 157, 315, 884. — Cœsar, lib. I et IV.
1 On doit consulter, au sujet de cet pièces d'apparence phocéenne, la brochure publiée en 1862 par M. le docteur H. Mejer, de Zurich, Neujahrtblatt der Stadtbibliolhek. p. 2 et suiv. — Voir aussi Moonier, Annuaire du Jura, 1860, p. 149.
au Mont-Terrible et dans un établissement purement celtique, près du Vorbourg.
Quant aux monnaies romaines découvertes pêle-mêle avec les précédentes, chacune isolément dans les débris romains, on doit d'abord signaler plusieurs bronzes d'Auguste et d'Agrippa, Col. Nemausemis, mais de quatre coins différents ; une autre d'Auguste, avec le revers Gallia ; des Domitien, Adrien, Antonin, Faustine , tous en grand bronze ; un Thorinus Balbus en argent, avec la tête de ce consul sur l'avers, et un bœuf sur le revers ; plusieurs Constantin I er et ses trois fils, et enfin un Valons. Il est ensuite très remarquable que plusieurs de ces pièces en grand bronze sont coupées en deux, comme quelques-unes de celles du Mont-Terrible.
Le mélange de ces monnaies d'époques si diverses dans les ruines d'un même édifice, est difficile à expliquer. Il indique seulement une longue occupation de cette localité, soit durant toute la domination romaine. Quant aux pièces celtiques, elles ont pu appartenir à des habitations antérieures et se trouver déjà perdues dans le sol lorsqu'on bâtit cette villa , selon toute apparence, dès le commencement de notre ère. C'est le feu qui a mis fin à cet édifice, et les pièces de Valens indiquent que cet événement a eu lieu à la fin du IV e siècle.
Sur la montagne au nord de Courroux, une roche élevéè, le Stockhorn du Jura» sert actuellement de signal trigonométrique; mais des fragments de poterie romaine, trouvés sur cette crête rocheuse, nous font soupçonner qu'il y eut là une de ces vigies dont parle Végèce, non pas une tour en pierre ou en bois, mais une simple hutte pour le logement d'un homme chargé de transmettre les signaux. 1 De ce lieu, la vue plonge sur tout le bassin de Delémont et s'étend sur tous les points culminants de la chaîne du Blauenberg où il y avait d'autres observatoires. Non loin de cette roche, on reconnaît
«God. Siewechii, Comment, ad Vegetii, lib. 111, p. 178. « Spécula locus editus et eminentior, sive turris, sive mons, sive aliud qaidquid, undé longe videre sliquid adspecalari soient* »
une ancienne carrière où Ton exploitait jadis une pierre calcaire blanche (calcaire à nérinées), facile à tailler, et dont on a fait usage pour l'ornementation de divers édifices d'Augusta Rauracorum. 1 Nous avons aussi trouvé près de là de la poterie antique , débris des vases dont les esclaves romains faisaient sans doute usage pendant qu'ils creusaient des pierres dans cette carrière.
En sortant du village de Courroux et après avoir passé la Byrse, il y avait, sur l'emplacement actuel du haut-fourneau des Rondez, une très-grande villa romaine, dont nous avons encore vu bien des traces il y a plus de quarante ans. On y remarquait les restes d'un hypocauste, remplacement d'une chaudière et bien d'autres débris de bains et d'étuves. La base des murailles, revêtue de beau stuc, poli comme du marbre et de couleur rouge avec des liserés blancs, jaunes et noirs, indiquait un édifice plus somptueux que tous ceux dont nous avons déjà parlé. On a trouvé dans ses décombres quelques monnaies en grand bronze, indiquant le I er siècle de l'empire romain, d'autres, plus petites, qui se sont toutes perdues, et enfin beaucoup de fragments de tuiles à rebords, de briques et de poterie romaine en terres diverses, mais surtout en terre sigillée.* En face de cet édifice, de l'autre côté de la route, il y avait un autre établissement romain dont on ne peut plus apprécier l'étendue.
C'est à ce lieu, appelé Morépont, qu'arrivait la route romaine venant de Pierre-Pertuis. En sortant des gorges, près de Courrendelin, on l'a vu tourner la base du Mont-Chaibeut et offrir encore un reste de son pavé dans la plaine de la Communance. De là, elle traversait obliquement la vallée pour passer la Byrse aux Rondez et suivre ensuite la rive droite de cette rivière.
i A. Gressly, Mémoires de la Société helvétique des sciences naturelles, t. IV, p. 117. Neuchâlel, 4840.
* Les murailles de cette villa étaient construites en moellons de petit appareil, et nous en avons encore vu de grands pans qui ont été démolis pour faire des digues au bord de la Byrse, longtemps avant la construction de la fonderie des Rondez.
Delémont.
Au sud de Delémont , dans le finage de Dozière , tout près de la Sorne, il y avait aussi un édifice romain dont on a retrouvé le puits ces années dernières. Il était peu profond et assez irrégulier, étant muraillé avec des pierres plates , non taillées, qui ne permettaient pas de lui donner une forme circulaire. Il était rempli de décombres et de fragments de tuiles et de calorifères romains.
On a trouvé plusieurs monnaies éparses dans les environs de Delémont. La plus ancienne est un Nerva, en argent (année 96 de notre ère), puis une Faustine, en grand bronze iDivœ Faustinœ Aug. matri castrorum), uneCornelia Salonina, femme de Gallien, en argent , un Probus , une pièce légionnaire , quelques pièces du III e siècle, des Constantin I er et ses fils.
Il nous paraît évident qu'il y a eu à Delémont même des habitations romaines et probablement plus anciennes encore , et que leur établissement a été motivé par la source magnifique qui sort de terre en ce lieu. Delémont, en allemand Delsberg , Telsperg , Delemonte Vico en 727 , Thalisperc en 1160, Telsperg en 1188 r Delaimont en 1181, Delémont 1257, nous paraît devoir son nom à une villa romaine bâtie ou habitée par une famille Delius ou Telius, comme Courtetelle, Curtis Telii. 1
Si, en sortant de cette ville, on gravit le chemin qui conduit . vers le nord, on remarquera, d'abord sur la gauche un bouquet de sapins, appelé bois des Echaimez ; près de là un tumulus. renfermait deux bracelets et deux grandes aiguillettes de bronze de l'époque celtique ; d'autres objets ont été perdus. Sur la droite, près d'une source , quelques tuyaux en .terre cuite rappellent la forme et le travail des tuyaux de terre que
« M. Meyer, p. 82, dit que Dell, en celtique, désigne une vallée étroite, et celle de Delémont est la plus large du Jura. — Bochat, t. III, p. 247, en fait Tel-ise-berg , montagne de la méchante eau , et la source de Delémont est une des meilleures du pays. En ce lieu, la Soroe, ailleurs parfois rapide, coule fort paisiblement*
nous avons vus près de divers établissements romains. Le che min que nous suivons, conduit sur une longue terrasse, que forment en ce lieu les marnes oxfordiennes qui longent le flanc méridional de la montagne de la Chaive , et qu'appuie un redressement remarquable de rochers. 1 La Plaine-Roche porte aussi le nom de Roche de Béridiai , qui en français signifie Beauregard, nom très caractéristique , qu'on trouve en plusieurs localités du pays , ainsi que dans le Bugey et le Jura français, où M. Monnier le regarde constamment comme l'indication d'un lieu consacré à Bel ou Béjénus. Les traditions qui se rattachent à celieu confirment pleinement son opinion.*
C'est sur les roches de Béridiai qu'était bâti le seul castel muré de l'époque romaine , que nous ayons découvert dans la vallée de Delémont. Il avait pour but de protéger d'abord les nombreux établissements civils épars dans cette vallée, et ensuite de commander le passage des défilés de la Byrse et du chemin qui, en remontant la Chaive, passait à la Haute-Borne, roche dressée du temps celtique, et allait rejoindre à Bourrignonla voie des Fées ou le chemin la Dame. En même temps ce castel avait pour mission de recevoir les signaux de quelques vigies établies vers l'orient, comme sur leRing-berg, et de les transmettre aux camps romains de la vallée de Delémont, soit au moyen du feu ou de la fumée, ou bien avec les trompes de bronze dont la tradition a conservé le souvenir.
Au bas des rochers de Béridiai, soit dans les pâturages appelés sous les Roches et au cras des Fourches , on voit diverses terrasses qui ne sont pas faites par la charrue, à la suite de longs labours, puisqu'elles renferment de grosses pierres, mais qui ressemblent plutôt à des retranchements. On en observe de semblables de l'autre côté de la cluse , audessus du finage de Colliard , et il y a même un retranchement avec fossé sur la montagne où aboutit le chemin rural
1 On appelle aussi cette montagne sur Chétre. Ce nom viendrait-il de ad carceres, comme on traduit celui de Cbiétre ou Kaerselz, près de Morat?
* Souvenirs et traditions des temps celtiques, par A. Q. Coup-d'œil sur les travaux de la Société jurassienne d'émulation. 1856, p. I2Q %
de Courroux. Tous ces travaux , complètement étrangers aux temps modernes, nous paraissent appartenir à des camps romains, établis à diverses reprises sur les deux rives du défilé où passait la route d'Augusta Rauracorum à Pierre-Pertuis : le castel sur les roches de Béridiai en formait la citadelle. Quelques tumulus existaient encore dans ces deux localités , mais leur ouverture ne nous a fait reconnaître que des amas de pierres reposant sur une aire, offrant des cendres, du charbon et des débris d'os et de vases en terre grossière.
Nous avons également exploré les ruines du château de Béridiai, absolument inconnu dans les actes et dans les souvenirs du pays, et nous en avons levé le plan , il y a près de 30 ans. Il occupait deux crêtes de rocher séparées par une petite esplanade. Le bâtiment du sud était le plus considérable et il était flanqué d'une tour carrée à son angle sud-est. Elle était bâtie en pierres de moyen appareil, liées par un mortier composé de chaux ordinaire et de sable de rivière. Dans l'intérieur de la tour et dans les cendres reposant sur le roc, nous avons trouvé quelques monnaies romaines du III e siècle, dont un Philippe, en argent ou en cuivre fourré, et un Claude le gothique. Quelques autres murailles, dont il a fallu chercher les fondations, étaient en pierres de petit appareil et ailleurs en moellons assez informes. Sur le rocher au nord on ne reconnaît plus que les fondations d'un édifice, de forme triangulaire du moins à sa base , forme tracée forcément par le rocher et que jalonnent encore quelques restes de murs. De ce lieu la vue plonge dans les défilés de la Byrse et l'on découvre la pointe du Ring-berg où il y avait une vigie.
Entre les deux édifices il existait une cour dont on reconnaît encore les murs qui les fermaient à l'est et à l'ouest, et les deux emplacement des portes. Ces murs étaient précédés de fossés et même, vers l'occident, il y avait un second vallum laissant de nouveau un espace triangulaire entre les deux retranchements. 1 On avait amené l'eau d'une source voisine
1 Celle (orme triangulaire est assez remarquable, et pont ne l'avons reo-
jusque dans la cour, comme on Ta reconnu par des tuyaux de terre. Le chemin qui arrivait au castel se détachait de la route romaine encore toute tracée sous forme de chaussée élevée au-dessus du plateau. Depuis le château de Béridiai un autre chemin longeait la crête de la montagne vers l'orient, et conduisait directement au donjon du Yorbourg, qui a pris son nom de sa position fort avancée du castel de Béridiai.
Le château de Béridiai nous paraît d'origine romaine , et avoir été maintenu ou restauré par les Burgondes ou les Francs, qui auraient alors bâti le donjon ou château supérieur du Yorbourg. Les débris des murs de Béridiai indiquent au moins deux époques distinctes, Tune où l'art romain était encore pratiqué et l'autre se ressentant de la barbarie du temps. Nous sommes entré dans de plus grands détails sur les possesseurs de cette forteresse, en écrivant l'histoire des comtes de Sogren.
Pour rejoindre la voie romaine on n'a pas besoin de descendre vers Delémont, car, depuis Béridiai, un ancien chemin conduit à cette voie au pied du Vorbourg. Nous ne dirons rien ici de l'antique chapelle , monument du XI e siècle , ni du château qui l'environnait, mais nous indiquerons les établissements celtiques placés sur le rocher en iace du Vorbourg et descendant â la Byrse, qu'ils longeaient sur une étendue de plus de cent pas. C'est également sur la rive droite de cette rivière que passait la voie romaine, et ses ornières profondes creusées dans le roc font voir qu'elle était fort étroite. Précisément sous le Vorbourg, les rochers fermaient la cluse de chaque côté de la Byrse et l'on avait taillé un passage dans le roc, de 7 pieds de large, qu'on fermait avec des portes ; on voyait encore les traces des ferrements il y a peu d'années, avant qu'on ne détruisît sans motif une des parois de ce passage.
Au sud de celui-ci et tout le long de la voie romaine, on ; remarque une terrasse, formée de terre noire, renfermant une
contrée que dans un seul cbâleau du pays, soit à Tschepperlein, bâti au paasage d'une voie romaine, le Hter tveg, au col du BUuçoberg,
multitude de fragments de poterie celtique, avec divers dessins en creux ou en relief, absolument semblables à ceux des poteries des habitations lacustres. Beaucoup d£ ces fragments appartienuent à des vases faits à la main et non pas sur le tour à potier. Quelques-uns sont en terre noire très poreuse et d'une légèreté extrême, que nous n'avons jamais rencontrée ailleurs. Parmi ces débris céramiques il n'y avait aucun vestige d'objets romains , mais de nombreux cailloux usés d'un ou de plusieurs côtés , en broyaût sur quelque pierre , des morceaux de granit, de porphyre et d'autres roches étrangères au pays, mais non taillés ; cependant un ou plusieurs côtés avaient été polis ou aplanis par un long frottement. Un de ces morceaux paraissait avoir appartenu à un croissant grossièrement travaillé. 1 Un autre avait reçu la forme d'une hache de pierre, quelques-uns celle de ciseau ou d'autres instru ments. Nous avons également recueilli une petite lame de couteau en bronze, comme ceux du Steinberg au lac de Bienne, un fragment de bracelet , et quelques autres petits objets de même métal, puis une monnaie celtique aussi en bronze, au même type qu'une de celles trouvées à Courroux et au Mont- Terrible et enfin deux disques en fer, de la grandeur et de l'épaisseur des anciens sols de France.
Comme la terrasse où se trouvent ces débris celtiques, longe la route romaine, encore suivie jusqu'au milieu du siècle dernier, on y a trouvé des fers de chevaux et de mulets, semblables à ceux qu'on rencontre dans les ruines romaines, ainsi qu'un éperon à pointe. Dans les fouilles que nous avons faites sur le flanc du rocher et jusque sur la crête de celui-ci,
i Ces espèces de croissant en pierre ou en terre cuite, qu'on trouve en Suisse dans les habitations lacustres, ont encore leurs représentants en Algérie, où ils servent à orner le dessus de la porte de quelques marabouts. Il y en a un en pierre à la bibliothèque de Pontarlier et venant de cet emploi algérien, qui a la plus grande analogie de forme avec les croissants celtiques dessinés et décrits dans les publications de MM. K cl 1er et Troyon. — Plusieurs des antiquités de cette localité sont dessinées sur les planches de notre Notice sw lç$ traditions celtique* t 185$.
nous n'avons trouvé que des débris celtiques et partout la preuve que les habitations qu'il y avait eu en ce lieu étaient en bois et qu'elles avaient été détruites par le feu. Il y en avait jusque sur la roche en face de la chapelle et là on reconnaît les traces d'un chemin qui y arrivait en profitant d'un banc naturel du rocher. Ce chemin rejoignait celui qui en partant de Courroux remontait le finage de Colliard, près de la villa romaine , passait près des retranchements dans les pâturages au-dessus, laissait, à gauche sur le haut de la montagne, le vallum et le fossé qui coupent la crête du rocher, et descendait le Quenet pour arriver à la Byrse près du gour de Creubelin, Treubelin, nom tout celtique indiquant un de ces gours de rivières où l'on faisait des sacrifices à Bélus. — Dans la forêt même du Quenet, précisément à la jonction du chemin allant sur le rocher, il y avait une espèce de cirque en partie naturel, dans lequel se trouvaient plusieurs tumulus formés de pierres étrangères à la localité même, soit de blocs polypiers appartenant au calcaire corallien , qu'on trouve à quelque distance de là dans la même montagne. Nous en avons ouvert plusieurs qui n'ont offert que des sépultures par incinération, des cendres, du charbon, des fragments d'os brûlés et des poteries celtiques, comme celles des habitations voisines. Nous avons cependant trouvé un cédaris percé d'un trou pour servir d'amulette. On sait que les Celtes les prenaient pour des pierres de serpent et leur attachaient des vertus toutes particulières. Celui-ci aurait-il seulement servi de peson à un fuseau, comme c'était alors déjà l'usage d'en employer? nous ne pouvons le dire. Toutefois nous avons aussi trouvé dans le voisinage, de ces pesons en terre cuite et une de ces pierres appelées pierres de fronde, sans qu'on soit certain de cette destination.
Tous ces objets d'antiquité et l'examen de ces localités démontrent qu'il y avait en ce lieu tout un établissement de ces mêmes peuples dont on retrouve les traces dans les débris des habitations lacustres. Il est de même évident que cette peuplade établie dans le défilé du Vorbourg n'était pas isolée
dans la contrée, puisque nous avons vu des traces celtiques à Courroux, à Courfaivre, à Delémont, à Châtillon et autres lieux et que nous allons bientôt en retrouver à Soyhière.
En effet, jadis la route romaine, après avoir longé la rive droite de la Byrse depuis près de la villa des Rondez ou de Morépont, et passé à travers l'établissement celtique dont on vient de parler, puis par la porte taillée dans le roc,- sous le Vorbourg, traversait aussitôt la rivière. Sur la rive gauche de celle-ci, nous avons recueilli deux de ces pointes de lance en fer absolument semblables à celles trouvées dans les pilotis de la Tène, au lac de Neuchâtel, et classées parmi les armes du premier âge du fer. 1 Là aussi se trouvaient des fers de cheval de formes diverses et appartenant à plusieurs époques. Mais ceux à rainures, avec trous allongés et à étampes profondes, étaient pareils à ceux découverts sur la rive droite dans l'ancienne route à côté des constructions celtiques. Ce n'étaient point des fers perdus , parce qu'il y avait tout à côté des débris d'ossements de cheval.
Le nom du village de Soyhière ou Sogren , Soger au IX 6 siècle , Soegorn , Sougron au XII e , semble venir du celtique. A l'extrémité nord-est du village il y avait une haute borne , une roche dressée qu'on a brisée ces années dernières. Elle avait 6 à 7 pieds de hauteur et 3 de base ; son emplacement est tel qu'elle ne pouvait servir de limite quelconque. Les traditions superstitieuses qui s'y rattachent et quelques débris de poterie celtique trouvés près de là , nous la font regarder comme une de ces pierres dressées dont personne ne connaît l'âge précis.
Nous ne dirons rien actuellement du château de Sogren , monument au moins du IX e siècle ; son histoire forme une notice particulière, mais nous remarquerons que dans son voisinage j'ai recueilli deux pièces de monnaie celtiques en petit bronze, ayant d'un côté une tête casquée et de l'autre un
1 Habitations lacustres, par M. P. Troyon. Mémoires et documents de la Société de la Suisse romande, t. XVll, p. 1 94, 476, pl. XV, 6g. 1 et$,
lion avec les lettres T G, probablement Togirix. Elles appartiennent à deux coins ou moules différents. Cette année encore, j'ai trouvé près de là, une hache de pierre en siénite enterrée au moins à trois pieds de profondeur.
A une petite demi -lieue au-dessous de Soyhière, à droite de la route et de la Byrse , sur la crête d'une montagne apparaît une roche de forme bizarre appelée Heidenflue ou Roche des païens. Les pâturages voisins se nomment Hinterschloss ou Rière le château. Là aussi se rattachent des traditions rappelant les terres celtiques , aussi croyons-nous que ce rocher à raison de sa forme étrange fut un de ceux vénérés par les Celtes, tandis que plus tard les Romains établirent sur ce haut-lieu un poste militaire pour défendre ce passage de la route et pour correspondre avec d'autres vigies qu'on aperçoit depuis là. Selon toute apparence, il n'y avait qu'une tour en bois et peut-être seulement un petit logement pour le gardien, qui s'était formé un jardin sur le bord des rochers du côté du midi. Tous les flancs nord-ouest et sud de la montagne sont bordés de rochers formant l'enceinte naturelle d'un camp, dont on croyait reconnaître quelques vestiges avant que, ces années dernières, on n'eût défriché là forêt qui couvrait toute la croupe de la montagne. Les ouvriers n'ont su recueillir que des fragments de poterie antique.
sefdenflne.