I.E M0>TAG>AR0. T
que homme il fit la même question, et chacun lui fit la même réponse.
Tout à coup il se retourna vivement avec le mouvement brusque, le regard flamboyant de la vipère qu'un pied imi)rudent a touchée; et il fit signe de la main aux iiumnies qui entouraient la maison, de rester immobiles et siiencieux, car le souffle du vent lui avait apporté le bruit que font des pas sur un chemin pierreux.
Deux hommes en effet se dirigeaient vers la Maison- Jaune.
Cassius les entendait; mais bientôt il les vif, et comme ils arrivaient en face de lui, il arma un des gros pistolets qu'il portail à sa ceinture et resta immobile à les attendre.
Ces deux hommes étaient Georges et Antoine Obrier.
Aussitôt qu'il les reconnut, Cassius s'avança au-devant d'eux.
— Eh bien! dit Obrier d'une voix haletante, tant sa course avait été rapide. — Mauvaise besogne, répondit Cassius en hochant la tète.
Obrier s'arrêta, et croisant ses mains au-dessus de sa tète avec un mouvement indicible de rage concentrée :
— Toujours... toujours!... dit-il d'une voix sourde. Puis, sans tourner la tèle du côté de Cassius, sans
ajouter un mot de plus, il se dirigea d'un pas pressé vers la Maison-Jaune.
Cassius le suivit.
A l'aspect des deux cadavres qui étaient étendus au travers du cabaret, et en voyant le sang qui coulait en larges ruisseaux du côté de la porte, les deux nouveaux venus s'arrêtèrent.
— Ce n'est rien, dit Cassius de la même voix, c'est Scévola qui a tué cet homme, et cet homme qui a tué Scévola.
Une pensée plus prompte que l'éclair traversa le cerveau d'Antoine Obrier; il saisit avidement la lumière qui était sur la table et se pencha sur le visage déjà livide du vieux serviteur, dont la mort semblait un sommeil. Il le regarda fixement un instau». et comme la tète était tour-
nt'c de l'aulre côté, il l'allira à lui en enfonçant ses doigts qui tremblaient dans les nièciies blanciiàlres des cheveux que le sang avait collées entre elles.
Pendant quelques instants il resta penché sur ce corps glacé.
— Ce n'est pas lui!... murmura-t-il enfin d'une voix qui sortait comme un sifflement aigu de ses dents serrées; ce n'est pas lui!
Et il jeta violeniniept à terre le flambeau qu'il tenait à la main.
La lune alors éclaira seule, de sa lueur blafarde, ce lugubre tableau.
La figure d'Antoine Obrier était aussi blanche que celles des deux morts. A côté de lui Georges paraissait impassible; mais celui qui leùl regardé attentivement eût vu ses deux sourcils nerveusement contractés et son regard qui répugnait à s'arrêter sur ce sang innocent versé la nuit par la main des assassins.
Obrier ne faisait point attention à son compagnon de route; car sans cela il lui eût prouvé niathéniati(|uemenl que c'était une rosée vivifiante versée sur les jeunes racines de la république. Mais Obrier était tout entier plongé dans sa pensée, enveloppé dans sa haine, des mots inachevés erraient sur ses lèvres comme des gouttes échappées d'un verre trop plein.
— Cassius! Cassius! cria-t-il tout à coup d'une voix de tonnerre. Il n'est donc pas venu?... car je ne vous crois pas tous assez nuiJadroils pour l'avoir laissé échapper, étant si bien instruits à l'avance. — Ton marquis de Savernoy, répondit Cassius en s'accoudaiit sur le bois du lit, est le diable en personne. 11 y était, j'en suis sur. — Il y était!... hurla Obrier en se dressant menaçant devant Cassius. Il y était! et tu l'as laissé partir. Oh! si j'avais ét^ là, moi! — Si lu avais été là, citoyen président, tu n'aurais rien fait de plus que nous. Sois tranquille, quand Cassius laissera échapper un aristocrate, c'est que... — Maladroits!., imbéciles!., grinçait Obrier entre ses donls.
Et à travers la demi-obscurité qui l'entourait, éclairé par la seule flamme ruisselante de ses regards, il interrogeait les recoins les plus sombres de la chambre. Vaine interrogation, qui n'était que le langage irrésistible de sa haine.
Tout à coup trois coups de feu presque consécutifs retentirent dans le silence de la nuit.
Obrier fit un bond sur lui-même.
— Qu'est-ce que cela? dit-il.
Cassius, comme poussé par la même impulsion électrique, s'était élancé vers la porte.
— Ces coups de feu viennent de là, dit-il en indiquant de la main le petit bois qui n'était éloigné que de cinquante pas tout au plus de la maison. Quelques-uns des nôtres y étaient restés pour nous prêter main-forte au besoin.
11 s'interrompit... un autre coup de feu venait de retentir, et on put entendre malgré l'éloignement plusieurs cris comme sont ceux de gens qui s'appellent.
Je vais voir ce qui se passe là-bas, dit Cassius en se précipitant dans la direction d'où venaient les cris.
Le visage d'Obrier rayonna; il serra convulsivement le bras de Georges, et murmura à demi-voix :
— Tout n'est^ias perdu, peut-être...
Puis il s'accouda contre la porte, cherchant à plonger ses regards dans l'obscurité qui envelo|)pait le petit bois. Sa respiration était si haletante qu'on l'entendait crier en s'exhalant de ses poumons, et sa poitrine si oppressée qu'elle soulevait ses vêtements.
S'il eût été moins préoccupé, moins absorbé dans la pensée qui le dominait tout entier, il eût pu voir un des hommes qui avaient cerné la Maison-Janne avant la fuite du marquis, s'approcher sans bruit de la fenêtre en se ♦glissant le long du mur, et éclairé par la lumière intérieure qui rejaillissait sur les vitres, regarder successivement si les amorces de ses deux pistolels étaient bonnes; puis, après cet examen minutieux fait avec la régularité d'un homme qui a la longue expérience des armes qu'il
emploie, Antoine Obrier eût pu le voir encore meltrc un de ses pistolets à sa ceinture, prendre son sabre d'une main et, après avoir fait un circuit afin d'éviter le rayon de lumière projeté par les fenêtres de la maison, disparaître au milieu des fondrières que les pluies récentes avaient creusées dans le sol humide. Mais, lorsque cet homme ne craignit plus d'être aperçu par ses compagnons, il changea de direction et courut de toute la vitesse de ses jambes du côté où Cassius s'était enfoncé dans le bois. Georges n'avait pas bougé de place, comme s'il n'eût rien entendu, ni les paroles qui s'étaient dites, ni les coups de feu qui avaient retenti; seulement quand Cassius s'élança au dehors, et qu'Antoine Obrier s'appuya contre la porte, il alla s'asseoir dans l'angle le plus obscur de la chambre et se prit le front dans les mains.
Décidément, Antoine Obrier avait l'instinct delà liainc et l'intuition de la vengeance; tout son cœur s'était remué par un de ces pressentiments qui sont presque une seconde vue.
Il attendait. . .il attendait les pieds dans le sang et la pensée pleinede fiel, il écoutait s'éloigner les pas de Cassius, qui retentissaient encore dans l'ombre et le silence. On eùtdil le génie de la fatalité descendu sur la terre, tant son visage avait une expres^sion étrange, tant ses regards jetaient des flammes sinistres" autour de lui.
Tout à coup une pensée subite de doute et de crainte traversa son cerveau; il fit quelques pas en avant, aspirant le moindre soultle d'air par ses narines gonflées, ainsi que ces animaux féroces que la nuit fait sortir de leur tanière et qui cherchent une proie pour la déchirer.
— A moi! vous tous, s'écria-t-il d'une voix tonnante.
La mente jacobine accourut.
— Combien èles-vous? dit-il à ceux qui s'approchèrent les premiers. — Sept! répondit l'un des hommes. — Eh bien! venez avec moi. ^ous allons cerner cet autre côté du bois. — Vous autres, ajouta-t-il en frappant successivement surTépaulede trois des hommes qui l'entouraient, vous allez courir le plus vilement possible vers cet endroit sombre que vous voyez là-bas, et où la route fait un coude. L'un restera de ce cùlé-ci, le second ira à Tautrc extrémité, et Tautre se placera à quelques pas dans la campagne, en ayant soin de se coucher à terre pour n'être point aperçu; de cette façon nul ne pourra s'échapper du bois. Allez! allez!... Toi, Georges, dit-il en appelant le jeune homme, viens avec moi.
Et comme il s'aperçut que le visage de Georges était pâle et son front plissé par de sombres réflexions, il lui dit en lui frappant sur l'épaule :
— Tu fais aujourd'hui ton apprentissage, jeune cœur républicain. La république aime qu'on la serve de toutes les façons, par lavoixet parlebras.parlavoixpouréclaircr les incrédules, par le bras pour frapper ses ennemis. — Jeté suis, citoyen, dit Georgesqni secoua la tête, comme s'il eût voulu chasser loin de lui un monde de pensées.
Obrier lui fit un signe de la main et s'élança sur la gauche, tandis que trois des hommes, suivant la direction qu'il leur avait indiquée, poussaient sur la droite et ga- 'gnaient l'angle du bois.
Alors la Maison-Jaune, tout à l'heure si tumultueuse, devint silencieuse ainsi que le serait un tombeau. Pas une voix, pas un gémissement, pas un souffle, là oii tout à l'heure relentissaienl tant de cris de mort. On entendait seulement dans le lointain un murmure de voix étouffé par le frémissement du vent entre les branches des bouleaux.
Quelques moments se passèrent ainsi; puis un groupe déboucha par le milieu du bois, s'avançant à travers la campagne dans la direction de la Maison Jaune; le ciel lui-même semblait ne pas vouloir se faire le complice de
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ccqui allait se passer, car dos nuages épaiscouvrircnt subitement le disque argenté delà lune, et à peine si la maison, malgré sa couleur, apparaissait comme un point imperceptible, tant robscurilé était profonde.
Le groupe avançait; et si Obrier fût resté à la même place, il eût pu entendre la voix stridente de Cassius qui chantait la fameuse chanson de lépoque ; Çairoy ça ira... comme complément obligé de toute marche; car il ne revenait pas seul, et ceux quiétaient derrière lui portaient un homme blessé dont la léle, recouverte encore d "un large feutre gris, ballottait sur son épaule, suivant les mouvements brusques et saccadés des porteurs.
Cet homme était un vieillard, cl ce vieillard était le marquis de Savernoy.
Dieu, sans doute, dans sa suprême volonté, avait voulu qu'il n'échappât i)as aux meurtriers qui s'acharnaient à sa poursuite, et que l'auréole du martyre ccignilce noble front.
Lorsque Cassius vit qu"il n"étail plus qu'à vingt ou trente pas de la maison, il devança ses camarades pour apporter le premier cette bonne nouvelle au citoyen président; car, bien que le marquis de Savernoy fût recouvert d"habils grossiers, nul ne pouvait s'y tromper. Il y avait sur la physionomie de ce digne vieillard, et dans toute sa personne, celte révélation inappréci:iblede vraieetdehaule aristocratie qui perce à travers tous les déguisements et frappe comme un contraste insultant les natures communes et grossières.
Cassius s'arrêta en voyant la profonde obscurité qui régnait dans le cabaret.
— Citoyen Obrierî cria-l-il plusieurs fois à voix haute, citoyen Obrier!...
Comme nul ne répondait, il s'arrêta sur le seuil.
— Personne, dit-il, se répondant à lui-même.
Alors, tirant un bri(|uel de la poche de son large pantalon, il fit du feu, alluma un morceau de papier; et éclairé par cette lueur vacillante, il ramassa le flambeau qu'Obrier avait jeté à terre.
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— Par ici! cria-t-il aux autres en paraissant sur e seuil de la maison la lumière à la main.
Les hommes enlrèrenl el s'arrêtèrent un instant dans le milieu de la pièce, cherchant où déposer celui qu'ils transportaient; Cassius s'approcha d'eux, et plaçant sa lumière devant le visage paie et ensanglanté du mourant, il dit d'une voix ironique en se penchant sur lui :
— Il faut avoir des égards pour monseigneur le trèshaut marquis de Savernoy. Camarades, déposons monseigneur le marquis sur ce lit.
Le marquis non-seulement ne bougea pas, mais n'oavrit même point les yeux. Cassius le toucha rudement sur l'épaule et ajouta d'une voix dure :
— Tiens, marquis, tu vois que nous faisons bien les choses; tu seras là en bonne compagnie; voilà déjà un des tiens qui l'attend.
Seulement alors le vieux gentilhomme souleva ses pauliières, el en voyant son fidèle serviteur étendu à terre, baigné dans son sang, il murmura à voix basse :
— A tout à l'heure, mon vieil ami.
Puis lorsqu'il eut nuirmnré ces paroles que Dieu entendit, ses yeux se refermèrent.
— En v'Ià de la besogne, pour empoigner un aristocrate! dit un des hommes en ricanant et en s'essnyant le front, d'où coulaient de grosses gouttes de sueur : j'ai le gosier sec à prendre feu comme un morceau d'amadou. — Et moi donc! dit un autre, je tire la langue comme un chien. — Pardieu! mes petits amours, dit Cassius, nous sommes au cabaret de la Maison-Jaune, c'est bien le diable si on ne trouve pas ici une bouteille de vin pour se rincer le gosier. — Qu'est-ce qui me passe son couteau, que je coupe un morceau de mon soleil?
Un des plus ardents de la sans-cirtotlerie présente, torse d'athlète ou de boucher, cheveux roux coupés ras, pelils yeux ronds mais perçants comme deux pointes acérées, grosses lèvres pendantes, sourire de hyène, présenti à Cassius son couteau, véritable couteau de jacobin.
Cassius le prit et le contempla avec admiration.
— Voilà, dit-il, en le retournant sur toutes ses faces, un vénérable outil; cela faitton éloge, citoyen... citoyen... conimenl l'appeiles-lu? — Ah! c'est que Nicolas est un tapeur soigné, interrompit un autre en frappant jovialement sur l'épaule du colosse. — Qu'est-ce que c'est que Nicolas?... exclama Cassius, qui, comme on a pu s'en apercevoir, avait la manie des baptêmes. Tu l'appelles Nicolas? en voilà un nom qui ne va pas avec ce joli petit oulil de si agréable dimension, ajjpelle-loi IMucius ou plutôt Scévola, le nom est vacant, le camarade là-bas u fini de s'en servir.
En parlant ainsi, il montrait le corps de Scévola étendu à terre en travers de la porte dont il avait découvert l'issue secrète avec une si rare perspicacité.
— Scévola! au fait, c'est un joli nom, reprit Nicolas, qui consultait ses camarades du regard et développait J'avantage de sa construction physique. — C'est dit, lu t'appelles Scévola; travaille dru pour le bien de la chose, el lâche de ne pas te faire donner bêtement un coup de couteau dans la gorge, c'est malsain.
Tout en terminant cette allocution, Cassius coupa en deux la chandelle qu'il tenait à la main.
— Vous autres, les amis, ajouta-t-il d'une voix conquérante, qu'est-ce qui veut que je lebaptise? J'ai encore un nom irès-salisfaisanl à donner. — Moi! s'écria avec voracité un des assistants, je le retiens. — Avance alors, dit Cassius solennellement, tu es bien bâti; ça me va. Désormais tu t'appelles Caracalla.
Ce nom produisit un grand effet dans la sans-culoUerie, el l'on battit des mains avec frénésie.
Le nouveau Caracalla en parut très-fier el releva la tète avec orgueil.
— Allons!... allons!... camarades, en marche. J'ai une soif à crier comme un petit jacobin de six semaines.
Presque aussitôt lous disparurent; ceux-ci à droite, ceux-là à gauche, pour chercher l'entrée de la cave.
— Attendez, cria Cassiiis, j'ai une idée : rauberglsle delà Maison -Jaune devait êlre un liomme prudent et économe; il doit avoir les clefs de sa cave sur lui.
Cassius avait mis immédiatement sa pensée à exécution, et pendant que ses compagnons furetaient dans Ions les coins, il introduisait successivement ses mains dans toutes les poches de Jacques et faisait passer dans les siennes tout ce qu'il y trouvait.
— Voilà l'afTaire, dit-il en tirant deux grosses clefs attachées ensemble i)ar un petit morceau de ficelle. — Holà! hé! les autres! s'écria-t-il à plusieurs reprises d'une voix qui se perdit comme un roulement lugubre à travers la plaine.
Et comme nul ne répondait, il |)rit la lumière et alla rejoindre ses compagnons.
A peine avait-il disparu, qu'un homme s'avança doucement au milieu de l'obscurité et s'approcha du lit sur lequel élait étendu le marquis de Savernoy.
Après avoir regardé de tous côtés avec inquiétude, cet homme se pencha sur le vieux gentilhomme et lui dit très-bas :
— Monsieur le marquis, pouvez-vous m'entendre? C'était la même voix qui avait déjà prononcé ce mol :
rAveiùr, signe de ralliement auquel nous avons vu que le marquis de Savernoy avait aussitôt répondu : France.
Le blessé fit un mouvement en la reconnaissant, et tourna la tête du côté où cette voix s'était fait entendre.
L'inconnu sentit ce mouvement plutôt qu'il ne le \U, et se penchant plus près encore, il ajouta :
— Avez-vous encore la force de vous soutenir un peu et de marcher? Il n'y a pas un instant à perdre.
Le marquis essaya de se soulever en s'appuyant sur ses deux mains, mais il retomba prescjue aussitôt sans forces et murmura d'une voix épuisée :
— Je ne puis pas. — Eh bien! je vais vous porler, dit l'homme; passez seulement vos deux bras autour de mon cou et que Dieu nous soit en aide!
Le marquis tourna ses yeux éteints vers ce lilx^rateur inconnu.
— Merci... merci... rcprit-il, vous vous perdriez sans pouvoir nie sauver... Je n'ai plus de forces.... vous le voyez... même pour soulever mes deux bras... Ces hommes ne tarderaient pas... à... nous atteindre; et vous payeriez... de votre vie... votre... généreux... dévouement.
Le marquis avait prononcé ces dernières paroles, en s'arrêtanl à chaque mol.
— Qu'importe! dit l'inconnu, je suis fort.
Et il rouleva dans ses bras robustes le vieillard dont la tête retombait blême et inanimée, ainsi qu'une branche à moitié coupée par la liaclie du bùclierou.
Mais au même moment on entendit les pas des Jacobins qui remontaient.
— Il n'est plus temps, murmura le marquis; monsieur. „ laissez-moi... Dieu veut que je meure... je mourrai... Parlez... prévenez mon filssivous le pouvez... et remettez-lui une petite clef que vous trouverez da?is ma poche à droite. — Malheur! dit l'homme, en laissant retomber le corps sur le lit; car Cassius et ses compagnons rentraient chargés de bouteilles de vin.
D'un mouvement plus prompt que l'éclair, il mit la main dans la poche droite du marquis, en retira une petite clef, puis se penciiant une dernière fois sur le mourant :
— Espérez encore, monsieur le marquis, lui dit-il ii voix basse.
Et avant que la lumière n'eut trahi sa présence, il disparut par la porte extérieure; puis glissant le long de la maison, il se perdit bientôt dans l'obscurité, derrière des touffes de broussailles.
Il était temps; car les nouveaux hôtes de la Maison- Jaune vinrent prendre possession du cabaret.
Ce fut alors une confusion de paroles, de rires et de chants qui insultaient honteusement à ces deux hommes
morts gisant sur la pierre, et à cet homme mourant qui altendait silencieux et résigné que la volonté de Dieu éteignît le dernier souffle de vie dans sa poitrine.
Ici commence une de ces scènes terribles à raconter que la révolution a écrites dans ses hideuses annales.
Aussi avant de la retracer, nous tenons à ce que l'on sache bien qu'elle n'a pas pris naissance dans l'imaginalion de l'écrivain, et qu'elle est gravée ineffaçablemenl comme un héritage de terreur, dans plus d'un souvenir. Le passé est une leçon, et nous vivons dans un temps où il est bon d'en rafraîchir la mémoire à quelques-uns.
Le produit de la nouvelle excursion avait été rangé sur la table; alors ces hommes avides de vin autant que lie sang, se vautrèrent à l'enlour.
Cassius levant son verre, porta le premier toast.
— A la république une et indivisible! et au citoyen Robespierre son digne représentant sur la terre!
Les toasts suivirent, comme dans la mer une vague en suit une autre.
Chacun de ces hommes, réveillés un jour républicains par la grâce seule de leurs passions, personnifiaient dans leurs libations celte république naissante qui se rua sur la France, semblable au torrent débordé qui dévaste au loin les campagnes, ne laissant autour de lui que ruines et débris.
— Mort aux riches et aux nobles! disait celui-ci en emplissant son verre qu'il avalait d'un seul trait, car la révolution était un livre de mort dans lequel chaque couteau devait apporter sa goutte de sang. — .\ l'extinction de tous les privilèges!... hurlait le colosse récemment baptisé Scévola par Cassius.
Insensés qui ne comprenaient pas qu'ils usaient, eux, du privilège des bètes féroces, qui, la nuit, versent le sang au milieu des forêts.
— A la liberté!... criait un autre, oubliant que la liberté n'est pas une prostituée que l'on traîne ainsi de cabarets en cabarets dans la lie du vin qui découle des
verres, et dans les ruisseaux lic sang qui découlciil des blessures. — A la mort des monarcliiens,qui payent des soldats pour assassiner le peuple!... s'empressa d'ajouter un autre.
Evidemment, celui qui portait ce toast répétait une de ces phrases toutes faites que les jappeursdeclubsliurlaient d'une voix tonnante, et avec lesquelles on enivre les têtes intelligentes aussi bien qu'avec des brocs de vin.
— Voyez-vous, camarades! disait Cassius que chacun, sans savoir pourquoi, écoutait avec une sorte de respect, le pays ne sera vraiment et carrément républicain que s'il ne reste plus un seul de ces aristocrates maudits. Il faut que tout le monde soit frère; les mauvais on les saigne, on les noie ou on les prend; c'est nour cela que le brave citoyen Obrier, le vrai patriote nous a dit: Allez, faites ce que vous voudrez et attrapez-en tant que vous pourrez.
Cette allocution toute jacobine fut reçue par d'unanimes approbations.
Cassius devenait évidemment le héros de la sansculotterie; aussi tous les verres se levaient et le terrible refrain: Ça ira... ça ira... chanté à gorges déployées, fit trembler les vitres de la Maison-Jaune et résonner les échos silencieux de la campagne.
Déjà les fumées du vin enivraient les cerveaux, les yeux démesurément ouverts avaient ce regard fixe que donne seule la folie ou l'ivresse; les tètes lourdes et chancelantes commençaient à s'appuyer sur les mains, comme si elles eussent été trop lourdes pour supporter leur propre poids, et des mots sans suite grondaient dans les bouchesavinées ainsi que le tonnerre lointain qui annonce un orage et monte lentement dans le ciel
— Et l'aristocrate! le ci-devant!... cria tout à coup un des héros de cette nuit sanglante.
Ce fut lélincelle qui allume lincendie, le premier coup de fusil qui commence une grande bataille,
— Et l'aristocrate!... répétèrent toutes les voix comme
un chant sinistre. — II faut qu'il boive avec nous! dit un autre en lançant du côté du lit une bouteille qui alla se briser avec fracas contre le mur.
L'idée parut originale et plut à la majorité, car toutes les voix, et principalement celle de Cassius, se mirent à crier à tue-tèle :
— A table l'aristocrate!... à table l'aristocrate! Pauvre marquis de Savernoy, lui, le fidèle serviteur
de la royauté assassinée, étendu sur ce lit de douleur, entcndail-il ces cris de joie, ces menaces et ces malédictions? ou bien la volonté du ciel avait-elle permis que son âme s'envolât sans lui faire souffrir cette dernière torture?
— Il est mort!... dit un des hommes qui l'avait soulevé par la moitié du corps dans ses bras robustes. — Allons donc, reprit Cassius qui se dirigeait en chancelant vers le lit, tu ne sais ce que tu dis, un aristocrate ne meurt pas comme cela.
Puis, prenant les deux bras du marquis de Savernoy, il le secoua rudement.
La douleur arracha au mourant un gémissemeni plaintif et il ouvrit faiblement les yeux.
— A la bonne heure! fit Cassius; je savais bien qu'il était trop poli, ce marquis, pour s'en aller sans nous dire adieu.
Et, le prenant par les pieds, tandis qu'un autre tirait hors du lit le reste du corps, il assit le vieux gentilhomme sur une chaise devant la table.
Mais les forces épuisées du blessé firent que son corps se plia en deux, comme une branche brisée, et que sa tète, le long de laquelle ruisselaient des gouttes d'un sang tiède, alla frapper rudement sur la table.
— Il s'agit, marquis, de rester plus poliment à table, ricana Scévola.
Comme le vieillard ne bougeait pas, il ramassa des cordes qui se trouvaient à terre et l'attacha à sa chaise par le milieu du corps.
Le marquis dont les yeux élaient ouverts, promena lentement son regard calme et résignésur ses assassins; puis, comme dut faire le Christ sur la croix, prêt à tout souffrir, il laissa retomber ses paupières sur ses yeux, sans (|uc ses lèvres eussent proféré une plainte, sans que sa poitrine eût laissé écîiapper un gémissement.
Il savait bien qu"il ne pouvait se soustraire ni aux insultes, ni à la mort; c'était le partage inévitable de tous ceux qui tombaient dans les mains de ces forcenés, mais il ne voulait pas leur donner la joie de voir son front rougir sous les outrages ou son visage se crisper sous la douleur.
Lorsque le vieux marquis fut ainsi attaché à leur table d'orgie, tous les verres se remplirent de nouveau : mais les mains étaient mal assurées, et le vin coulait en ruisseaux rougeàtres le long des inégalités du bois.
— Allons, monseigneur l'aristocrate, dit Cassius en jiosant devant le marquis un verre rempli de vin, nous buvons à ta santé, fais-nous raison!
Le marquis restait silencieux.
— A la santé, marquis de Savernoy! m'entends-tu? répéta Cassius d'une voix que la colère rendait tremblante. — L'aristocrate ne veut pas boire avec des Jacobins! interrompit un autre en tendant vers le marquis ses deux poings fermés.
Le vin avait échauffé la tète de Cassius.
— Boiras-tu, damné marquis? s'écria-t-il en se penchant sur lui, de manière que le souffle aviné de sa respiration frôlait le visage du vieillard. Tu sais bien que tu nous appartiens; fais ce que je te dis, ou sinon!...
Le visage du marquis restait impassible, et ses yeux continuellement fermés semblaient se refuser à regarder cette scène honteuse, à laquelle on l'avait traîné comme à un dernier supplice.
Tous les verres étaient levés.
— A ta santé, marquis de Savernoy! répétèrent encore une^ois toutes Ic; voix.