‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 12 sur 99 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

inintelligentes aussi bien qu'avec des brocs de ?in.

— Voyez-vous , camarades ! disait Gassius que chacun, sans savoir pourquoi, écoutait avec une sorte de respect, le pays ne sera vraiment et carrément républicain que s'il ne reste plus un seul de ces aristocrates maudits. Il faut que tout le monde soit frère ; les mauvais, on les saigne, on les noie (fa on les pend ; c'est pour cela que le brave citoyen Obrier, le vrai patriote, nous a dit : Allez, faites ce que vous voudrez et attrapez-en tant que vous pourrez*

Cette allocution toute jacobine fut reçue par d'unanimes approbations.

Cassius devenait évidemment le héros de la sans-culotterie ; aussi tous les verres se levaient, et le terrible refrain : Ça irai. . • ça ira!, . • chanté à gorge déployée, fit trembler les vitres de la MaisofhJaune et résonner les échos soucieux de la campagne*

Déjà les fumées du vin enivraient les cerveaux ; les yeux démesurément ouverts avaient ce regard fixe que donnent seules la folie ou rivresse; les tètes lourdes et chancelantes commençaient à s'appuyer sur les mains, comme si elles eussent été trop lourdes pour <. 9

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supporter leur propre poids, et des mots sans suite grondaient dans les bouches avinées, ainsi que le tontierre lointain qui annonce un orage et monte lentement dans le cieh

— Et Taristocrate I le ci-devant!., cria tout à coup un des héros de cette nuit sanglante.

Ce fut rétincelle qui allume Tincendie, le premier coup de fusil qui commence une grande bataille*

— Et l'aristocrate I... répétèrent toutes les voix comme un chant sinistre*

— 11 faut qu'il boive avec nous ! dit un autre en lançant du côté du lit une bouteille qui alla se briser avec fracas contre le mur.

L'idée parut originale et plut à la majorité, car toutes les voix, et principalement celle de Gassius, se mirent à crier à tue-téte :

— A table, l'aristocrate!., à table, l'aristocrate!

Pauvre marquis de Savernoy , lui , le fidèle serviteur de la royauté assassinée, étendu sur ce lit de douleur, entendait-il ces cris de joie, ces menaces et ces malédictions? ou bien la volonté du ciel avait-elle permis que son âme s'envolât sans lui faire souffrir cette dernière torture?

— Il est mort!... dit un des hommes, qui

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rayait soalevé par la moilié do corps dans ses bras robustes.

— Allons donc, reprit Cassins qui se dirigeait en cbancelant vers le lit, tu ne sais ce qae tu dis ; un aristocrate ne meurt pas comme cela.

Puis, prenant les deux bras du marquis de Sayernoy, il le secoua rudement.

La douleur arracha au mourant un gémissement plaintif et il ouvrit faiblement les yeux.

— A la bonne heure ! fit Cassius ; je savais bien qu'il était trop poli, ce marquis, pour s'en aller sans nous dire adieu.

£t, le prenant par les pieds, tandis qu'un aatre tirait hors du lit le reste du corps, il assit le vieux gentilhomme sur une chaise devant la table.

Mais les forces épuisées du blessé firent que son corps se plia en deux, comme une branche brisée, et que sa tète, le long de laquelle ruisselaient des gouttes d'un sang tiède, alla frapper rudement sur la table.

-^ Il s'agit, marquis, de rester plus poliment à table, ricana Scévola.

Gomme le vieillard ne bougeait pas, il ramassa des cordes qui se trouvaient à terre et

l'attacha à sa chaise par le milieu du corps* Le marquis, dont les yeux étaient ouverts, promena lentement son regard calme et résigné sur^ses assassins; puis, comme dut faire le Christ sur la croix, prêt à tout souffrir, il laissa retomber ses paupières sur ses yeux , sans que ses lèvres eussent proféré une plainte, sans que sa poitrine eût laissé échapper un gémissement.

Il savait bien qu'il ne pouvait se soustraire ni aux insultes, ni à la mort; c'était le partage inévitable de tous ceux qui tombaient dans les mains de ces forcenés ; mais il ne voulait pas leur donner la joie de voir son front rougir sous les outrages ou son visage se crisper sous la douleur.

Lorsque le vieux marquis fut ainsi attaché à leur table d'orgie, tous les verres se remplirent de nouveau : mais les mains étaient mal assurées, et le vin coulait en ruisseaux rougeâtres le long des inégalités du bois.

— Allons, monseigneur Taristocrate , dit Cassius en posant devant le marquis un verre rempli de vin, nous buvons à ta santé, fais-nous raison !

Le marquis restait silencieux.

— A ta santé, marquis de Savernoy ! m'en-

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tends-tu ? répéta Cassius d'une voix que la colère rendait tremblante.

— Uarlstoerate ne veut pas boire avec des jacobins ! interrompit un autre en tendant vers le marquis ses deux poings fermés.

Le vin avait échauffé la tète de Cassius.

— Boiras-tu , damné marquis ? s'écria-t-il en se penchant sur lui , de manière que le soufQe aviné de sa respiration frôlait le visage dn vieillard. Tu sais bien que tu nous appartiens ; fais ce que je te dis, ou sinon !...

Le visage du marquis restait impassible , et ses yeux continuellement fermés semblaient se refuser à regarder cette scène honteuse, i laquelle on l'avait traîné comme à un dernier supplice.

Tous les verres étaient levés.

— A ta santé, marquis de Savernoy 1 répétèrent encore une fois toutes les voix.

Et Cassius, saisissant le verre placé devant le marquis, lui jeta au visage le vin qu'il contenait, en s'écriant d'une voix plus haute que tontes les autres :

— A ta santé, marquis de Savernoy !

Devant cet immense outrage, devant cette

indigne insulte, tous les traits du vieillard frémirent convulsivement, il ouvrit démesuré-

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ment les yeux, recaeillant toutes ses forces eC toute son énergie dans le regard qu*il lançait a ces lâches insulteurs ; puis sa tête se releva lentement vers le cid, et si des hourras frénétiques n'eussent pas accueilli l'action de CassiuSyOn eût pu enlendre la voix du marquis murmurer tout bas :

— Seigneur ! Seigneur ! votre divin Fils sur la terre fut flagellé par les Juifs...

Et quand il courba la tète sous cette pieuse résignation, les gouttes de son sang ruisselaient sur ses joues pâlies, côte â côte avec les gouttes de vin.

Mais, on doit bien le penser , la brillante inspiration de Gassius avait soulevé trop d'acclamations victorieuses pour ne pas trouver des imitateurs.

Garacalla, jaloux de mériter son nom romain, s'avança vers le vieillard, et après avoir rempli une seconde fois le verre qui était devant lui, il le lui lança de nouveau au visage en répétant d'une voix ironique :

— A ta santé, marquis de Savernoy !

Cette fois le visage du vieillard, immobile et pâle comme celui d'une statue de marbre, ne décela aucune émotion à ce nouvel outrage. Pas un frémissement dans les traits; seulement

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