PREMIÈRE PARTIE
sa p^iflée, plus complètement encore que la jtreiniére fois, remonta tout entière vers le ciel, et il murmura du fond de son cœur :
— Les Juifs lui ont craché au visage...
Ce fut alors au tour de chacun de reprendre ce verre vide, de le remplir et de le jeter à la face de cet homme dont les blessures avaient épuisé toutes les forces, et que des liens retenaient cloué à sa place.
A chaque insulte nouvelle , le marquis repliait en lui-même sa noble indignation, et quand Scévola, voulant utiliser ses forces herculéennes, posa sur sa tète chauve une de ses larges mains, lui déchirant la peau avec ses ongles, pendant que de l'autre il lui jetait à travers la figure son verre rempli de vin, le vieux marquis murmurait pieusement entre ses lèvres :
~ Seigneur ! Seigneur !... ils Pont couronné d'épines.
C'était une de ces scènes terribles que la plume ne peut retracer que faiblement , impuissante qu'elle est devant de semblables tableaux.
Les chants succédaient aux cris, et déjà tous les héros de cet horrible épisode avaient peine à se soulever et se traînaient en chancelant
104 LE MOMTAGNÂRD.
autour de la table, lorsque tout à coup homme haletant, hors d*haleine, s'élança atnx milieu d'eux.
Cet homme poussa un long cri de joie ert apercevant le marquis de Savernoy.
Cet homme, c'était Antoine Obrler.
— Il est mort !... il est mort !... s'écrîa-t-îl d'une voix tremblante en s'approchant du vieillard dont la tête était entièrement penchée sus* sa poitrine où coulaient ensemble le vin et le sang.
— Nous sommes en train de lui donner sa dernière bénédiction, citoyen Obrier, dit Cassius qui essaya de se soulever, mais qui retomba lourdement sur sa chaise.
— Trop tard !... trop tard !... murmura Obrier en se prenant le front dans ses deux mains.
George était sur le seuil.
On ne saurait rendre l'expression de son visage ; on y lisait le combat intérieur qui se livrait dans cette nature franche et énergique : on sentait la répulsion de tout son être en face de telles horreurs ; et à côté de cette répulsion, la conviction de sa pensée qui luttait et ne voulait pas rendre l'idole de son cœur responsable de tout le sang qui coulait.
Cassius avait reconnu son ami George arrêté sur le seuil; aussi avait-il de nouveau fait d'héroïques efforts pour se soulever, et, se traînant le long du mur, il était enfin parvenu JQsqu'âu jeune homme, qui, tout entier plongé dans cette lutte de ses pensées, neTavait point aperçu.
— C'est toi,monBrutus!... mon vrai Bru tus! lui dit-il en lui appuyant ses deux mains sur lepaule ; tu vois qu'en ton absence on a fait de bonne besogne.
George laissa tomber sur Cassius un regard indicible et le repoussa légèrement.
Quelque faible que fût ce mouvement, il faillit faire tomber l'ivrogne à la renverse.
— Quoi !... quoi !... murmura celui-ci en reprenant, non sans peine, son équilibre compromis, tu repousses Cassius... ton ami Cassius... qui t'a fait connaître... ce digne citoyen Obrier... Bru tus... c'est mal ! tu me fais de la peine... Veux-tu un verre de vin ?... Viens... viens boire avec ce vieux Cassius... Le vin, c'est l'ami de l'homme... libre.
Et tout en laissant tomber de ses lèvres ce déluge de paroles, il se cramponnait au bras de George et cherchait à l'attirer vers la table.
— Laisse-moi , lui dit George le plus tranquillement qu'il lui fut possible.
— Tu me fais beaucoup de peine, répétait Gàssius, qui tenait considérablement à son idée. C'est égal, mon Brutus, je t'aime... je t'aime... je t'aime... parce que tu as une... jolie sœur, une fameuse déesse de la liberté. . . Gomment l'appelles -tu... ma déesse... ta déesse... notre déesse ?...
George le laissait parler sans lui répondre et celui-ci eût continué longtemps si un nouvel incident n'eût changé la scène qui se passait en ce moment dans le cabaret.
Obrier s'était , on l'a vu, avancé devant le marquis, et debout en face de cet homme qu'il croyait un cadavre, il le contemplait silencieusement, comme s'il se fût réjoui de la pâleur livide répandue sur tous ses traits, et des traces des insultes sans nombre dont on avait abreuvé son agonie.
Tout à coup il tressaillit, car le marquis de Savernoy avait fait un mouvement.
— Il n'est pas mort ! s'écria-t-il en saisissant de ses deux mains les deux bras du vieillard. Il n'est pas mort!... oh! oh I... marquis de Savernoy, peux-tu m'entend re encore?
A cette voix nouvelle, inconnue, le vieillard
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oavrit machinalement les yeux et les fixa sur odui qui venait de lui parler.
— Vivant... vivant!... s'écria Obrier avec uo frémissement de joie qui fit trembler tous ses membres. Sortez tous ! il faut que je parle seul à cet homme.
Ces dernières paroles avaient été prononcées d'une voix si tonnante, le geste était si menaçant, l'expression du yisage si étrange, que tous se levèrent ; et , s'appuyant les uns sur les autres pour ne pas tomber, ils sortirent du cabaret.
Antoine Obrier s'était accoudé sur la table, en (ace du marquis, et ses yeux flamboyants, cloués sur le visage du vieux gentilhomme, semblaient dévorer avec anxiété le moindre mouvement qui décelait à l'intérieur la vie et la souffrance.
Pendant un instant il resta, lui aussi, immobile et silencieux ; car tout un passé de douleur, de haine et de vengeance revenait dans sa pensée.
— Oh ! il y a longtemps , marquis de Saver- Doy , lui dit-il enfin d'une voix sourde , que j'attendais cette heure où je pourrais te tenir enfin devant moi , comme je te tiens aujourd'hui, et te dire combien je te hais*
108 LE HONTAGNAHD.
L'accent qui accompagna ces paroles avait une expression si sauvage de haine et de fiel figé dans le cœur, quelque chose de si acéré comme le tranchant d'une lame , que le mourant^ malgré cette volonté de résignation inflexible qui lui avait fermé les yeux et courbé la tète sur la poitrine , ne put s'empêcher de regarder une seconde fois cet homme qui lui parlait de haine, à lui dont toute la vie pouvait être écrite sans trembler sur les pierres d'un grand chemin. Il rencontra les yeux d'Obrier attachés sur les siens comme la flamme ardente au bâcher du supplicié.
^ Tu ne me connais pas, marquis de Saver« noy , continua cet homme ; mais moi je te connais pour t'avoir vu rentrer hautain et fier dans ton domaine seigneurial, sans t'apercevoir qu'il y avait dans les fossés de ton château un homme qui pleurait.
Le marquis , à ces mots , releva la tête le plus haut qu'il le put, et répondit d'une voix digne, mais simple :
— Jamais un malheureux n'a frappé & la grille de mon château sans être entendu , et jamais il n'en est sorti sans avoir été secouru.
— Oh! c'est une histoire! reprit Obrier dont la voix devenait de plus en plus frémis-